‹ L'Asie mineure et les Turcs en 1875: souvenirs de voyageChapitre 6 sur 13 · LE CADMUS ET LES MIGRATIONS DES YOUROUKS · texte numérisé non relu

LE CADMUS ET LES MIGRATIONS DES YOUROUKS

6 novembre.

La plaine, aux environs de Colosses, est toute couverte de bestiaux : on n'aperçoit, de quelque côté qu'on se tourne, que des moutons à petite tête noire, à croupe énorme et tombante; de jeunes chameaux, quelques poulains dorment à côté de leurs mères; des chiens féroces font la garde, et de loin en loin une tente en poil de chèvre abrite une famille de Turcs hâlés, d'air farouche et armés jusqu'aux dents. Nous sommes au milieu d'un campement d'Yourouks :

ces Turcs nomades Tiennent des environs d'Ak-Shehr ou de Konieh; ce sont les tribus mêmes dont les gens de Boulavadyn

nous ont annoncé le départ vers les plaines chaudes du bas Méandre. Au loin, dans les collines qui bordent la prairie, un de ces Yourouks galope au milieu d'une meute entière à la poursuite d'une génisse : je le vois ramassé sur lui-même, agiter en l'air sa longue carabine, et lancer son che-

val à travers les ravins : rien de sauvagement beau comme son élan. Et, pour servir de contraste, près de cette tente noire d'où sort la fumée du dîner, un autre Yourouk fait tourner sous ses doigts un petit fuseau à ailettes, et file tranquillement du coton. Faut-il donc pour filer un si formidable turban, et tant de coutelas à la ceinture? — Au fait, un demi-dieu fort classique et point du tout turcoman a plus d'une fois accepté chez Omphale l'innocente distraction de mon Yourouk; je présume qu'ici encore nous

sommes en face d'une très-vieille tradition de TOrient.

Il serait imprudent d'approcher trop de l'homme au fuseau : l'honnêteté des Turcomans est sujette à caution, et leur séjour un sujet d'horreur pour les habitants sédentaires de la plaine. Nous passons donc : dans une heure ce ne sera plus un camp au repos que nous aurons sous les yeux, nous allons rencontrer une tribu d'Yourouks en marche.

Les moutons sont moulons en tous pays : ceux de la tribu trottinent serrés les uns contre les autres; on dirait, aies voir de loin, une toison ondoyante étendue dans la vallée. A leur suite vient une file de chameaux portant les uns le matériel des tentes : toiles, piquets, cordages; les autres, ces ustensiles primitifs qui suffisent aux besoins d'une famille turque ; et, par- dessus le chargement s'étalent, aux yeux de tous, ces magnifiques tapis dont le tissu est si parfait, et la

couleur si solide, qu'on les emploie comme des bâches. Tout cela serait splendide un jour d'été, aujourd'hui cela est d'aspect triste. Je ne m'habitue point à ce luxe de couleurs auxquelles le soleil manque; je ne trouve ici ni la lumière qu'il faut à cet appareil oriental, ni le ciel pour lequel il est fait; ces bandes asiatiques semblent dépaysées en pleine Asie : chacun grelotte, nous grelottons rien qu'à les voir.

Les hommes sont pour la plupart montés sur des ânes, et la marmaille attachée, arrimée comme un bagage à l'arrière de la selle des chameaux. Les femmes suivent à pied; elles sont grandes, bien proportionnées, , mais d'une physionomie peu séduisante : front étroit, joues saillantes, les traits d'une figure d'homme, laides en un mot; et pourtant elles ne se voilent pas. Il faut, en vérité, qu'elles soient bien peu femmes pour ne pas profiter du voile, qui dissimulerait si heureusement les gros traits de leur visage. Les

maris paraissent avoir peu d'égards pour elles : la femme marche en ce pays, et non* seulement elle marche, mais elle porte son nourrisson; on lui met même sur le dos de la vaisselle. Pour le coup, le procédé est inhumain. J'en fis un jour l'observation à un Turc : « Condamner votre femme à voyager de pied tandis qu'un âne vous promène, estce bien ? » lui dis-je. Il commença par ne pas me comprendre. — « Lui laisser porter ses enfants, passe encore, peut-être se refuseraitelle à les quitter; mais lui faire traîner des plateaux, des marmites...? — Ah ! reprit-il avec un flegme parfait, c'est pour ne pas surcharger Tûnel » Voilà, dans un seul mot, toute l'histoire de la femme en Turquie.

Le site de Colosses, que nous atteignons, n'est plus actuellement un lieu habité. La ville de saint Paul s'élevait, à une heure environ du Cadmus, sur un promontoire qui s'avance et s'arrondit vers la plaine; elle est tout entourée d'eaux vives qui tombent en cas-

cad es; on franchit les cascades sur un petit pont de l'aspect le plus pittoresque, on découvre une acropole antiquç et les restes d'un théâtre ; puis un sentier ombragé de verdure conduit en une heure de marche au village de Chonas. Cet intervalle entre Colosses et Ghonas est une oasis, rien n'y rappelle les aspects désolés de la plaine; le sol est d'une admirable fertilité. Des arbres surtout! C'est une fête pour nous de revoir des arbres. Je , ne sais quel khalife relégué en Espagne pleurait, dit-on, à la vue d'un palmier de Bagdad : on pleurerait volontiers à revoir ces beaux ormes, des poiriers, un chemin tout bordé de haies vertes, et qui ressemble à l'avenue d'un parc. Voici même des grenadiers à longs rameaux flexibles. J'en veux couper une branche pour exciter mon cheval, — les pauvres bêtes auraient plus besoin de repos que de coups : mes Turcs m'arrêtent d'un air effaré. « Mauvais bois! s'écrie mon guide. Trois arbres sont sortis du paradis,

et le grenadier en est un ; les deux autres sont le figuier et l'olivier. Ta baguette te portera malheur. » — Je ne sais si c'est en effet le rameau du grenadier qui m'a porté malheur, mais quel temps j'ai dû subir après l'avoir cueilli ! La profanation de cette branche de grenadier fut vraiment le début d'une série d'infortunes. Un orage se préparait, à l'instant il se déclare : la baguette, déjà la baguette. Heureusement nous ne recevons que les premières ondées, et nous arrivons au village pour voir tomber le reste.

De la maison qui me sert d'abri j'aperçois une citadelle byzantine dressée sur un pic du Gadmus. La pluie continue, mais qu'importe? Un gamin du village consent à me conduire; mes gens resteront, et je grimperai. Je grimpe : par quels sentiers le polisson s'amuse à m 'entraîner ! J'en suis récompensé par une belle vue et de beaux restes, et je reviens me sécher à l'oda, me

croyant bien au terme de mon expiation : hélas! ce n'est qu'à peine le prélude de nos aventures.

Nous nous préparons pour la nuit. Le sol de Toda est inégal et tout vallonné, chacun fait son lit où il peut : j'étends mes couvertures sur un point culminant, Nikolaki se campe dans un bas-fond. Vers minuit, Nikolaki sent le creux où il s'est installé tout rempli d'eau, il nous éveille : la pluie vient d'envahir toute la maison en filtrant sous le pied des murs. Et le cas est grave. Songez que nous sommes, nous et nos bêtes, entre quatre murailles dont le mortier est tout simplement de la terre : de ces murailles qui, une fois détrempées par le pied, fondent comme du sucre et s'écroulent net. Le souvenir de la maison d'Echekli nous revient comme un cauchemar. Que faire? Quitter l'oda? Mais il faudrait un autre gîte ; aucun Turc ne voudra nous ouvrir à cette heure, et l'on ne peut songer à passer la nuit dehors sous une

semblable averse. Il faut donc prendre son parti de la situation, épuiser l'eau intérieure, et détourner par des rigoles celle qui tend à nous envahir. Mais le projet est plus aisé à concevoir qu'à réaliser. Point d'outils : à peine quelques marmites pour les épuisements. Et puis la maison, plantée avec l'intelligence que les Turcs déploient en toute chose, occupé juste le point le plus bas d'une grande cour : nous ferons ce qui est possible. Nikolaki et moi nous mettons aux rigoles, et nous essayons d'atteler nos guides aux épuisements. C'est là peut-être que j'ai saisi le mieux la différence entre un Turc et un autre homme. Méhémed est d'Edremidt, il appartient à cette population mêlée des côtes qui ne se rattache que de nom à la famille turque : Méhémed se remue, il plaisante en face d'une situation désagréable presque comme le troupier français. Ibrahim, lui, est de l'intérieur delà Turquie; c'est le Turc renforcé, je ne puis me le représenter

que les jambes croisées : Ibrahim ne bouge non plus qu'une bûche; il allume un narghilé, et le fume impassible dans un coin. On le bouscule, on crie, on lui arrache son narghilé : il se met à la besogne en grognant. La besogne faite, il retourne dans son coin, reprend son narghilé, et reste là, accroupi, impassible en face des reproches autant qu'il s'était montré inerte en face du danger : un vrai Turc.

Ce drôle d'Ibrahim, je parle de lui bien souvent : c'est lui faire trop d'honneur. Mais les Turcs se ressemblent si fort, qu'en étudier un à fond c'est les connaître tous. J'ai sans cesse celui-là sous les yeux : j'en prends la silhouette en tous sens; j'aurais choisi un pacha pour type, j'aurais trouvé juste les mêmes profils.

7 novembre.

Les Grecs disent : « Dieu nous garde de l'eau, du feu et des mauvaises femmes. »

Pour l'eau, je tiens aujourd'hui la preuve qu'ils disent vrai. Toute notre matinée se passe à nous sécher et sécher nos bagages ; et cette maudite pluie doit nous poursuivre bien longtemps encore. Nous reprenons Ta- Tenue et nous retrouvons le petit pont de Colosses, mais ce n'est plus le passage pittoresque qui nous semblait hier disposé tout exprès pour accompagner d'élégantes cascades : une eau blanche d'écume se brise •contre son arche et franchit la chaussée sous une impulsion irrésistible. Mon cheval passe à grand'peine, celui de Nikolaki et le cheval de bât se laissent un moment entraîner. Enfin nous échappons, et nous traversons, avec nos chevaux jusqu'au genou dans la boue, le cimetière antique qui se développe aussi loin que la vue peut porter.

Les tombes de Colosses sont de dispositions peu variées : une fosse murée, recouverte autrefois d'une lourde dalle ; ou bien un cippe terminé par un chaperon à

double versant dont je n'ai retrouvé la forme nulle part ailleurs. Je n'ai pas aperçu la moindre inscription : il est vrai que la pluie gênait fort mes recherches. Elle faillit m'arrêter court à la rencontre du Lycus. Moitié des planches de la passerelle sont emportées, on les voit flotter dans un coude de la rivière, et l'eau jaune tourbillonne entre les madriers disjoints. Ces cours d'eau d'Asie, qu'on traverse habituellement à pied sec, sont aujourd'hui gonflés et coulent avec une impétuosité inouïe : le moindre ruisseau est un obstacle.

Le soleil enfin reparaît, et l'arc-en-ciel jette ses vives couleurs sur les nuages et les montagnes de l'horizon ; on dirait le cadre resplendissant d'un immense tableau. En dehors, montagnes et nuages gardent à peu près leur aspect accoutumé; en dedans, tout semble lavé d'une teinte blanche un peu lourde : un ménisque de gouache sur un fond d'aquarelle. Le phénomène est bien

connu, mais nulle part il ne m'était apparu avec cette surprenante netteté : le ciel où se produisent ces effets n'est qu'un ciel d'automne, mais c'est encore un ciel d'Asie.

De plus en plus on sent la vie renaître : les plantes, les arbres des climats chauds reparaissent; déjà nous retrouvons les figuiers, ils ont conservé leurs feuilles. Çà et là un arbre isolé dans la plaine fait encore piteuse mine, mais à chaque pas la nature endormie du centre semble secouer son engourdissement et s'éveiller de sa torpeur.

L'approche des lieux où fut la grande ville de Laodicée est annoncée par un khan monumental, une ruine aujourd'hui, mais l'un des plus magnifiques témoins de l'ancienne splendeur ottomane. Les Turcs l'appellent le Khan blanc (Ak-khan), de la couleur des marbres antiques dont L'édifice tout entier fut construit. Gomme les caravansérails actuels, l'Ak-khan a ses divers services groupés au-

tour d'une grande cour : d'un côté deux étages de chambres; de l'autre, une rangée de portiques ouverts offrant un abri momentané aux caravanes de passage ,. et surmontés de cellules. Au fond, une salle à trois nefs, vaste comme une grande église, et destinée à servir d'écurie. Les escaliers sont extérieurs et disposés en encorbellement de la façon la plus originale. La porte d'entrée est d'une richesse merveilleuse : elle s'inscrit dans un contour rectangulaire en ruban d'entrelacs; son arc, à peine ogival, retombe sur de fines colonnettes engagées; et, par une fantaisie qu'on ne s'attend guère à rencontrer sur un édifice dû à la piété musulmane, toute une série de bas-reliefs figurant des êtres animés s'enchâsse dans là décoration : lions ailés, colombes, aigles, des hommes même. L'ensemble est d'une grandeur et d'une beauté de lignes imposantes : jamais plus digne palais ne fut élevé à l'hospitalité orientale. Par malheur, l'Âk-khan nous a coûté

bien des ruines helléniques» et la beauté de la ruine que nous retrouvons est loin de compenser l'intérêt ou la valeur de celles qu'elle nous a fait perdre. Laodicée n'a plus un édifice debout : ce n'est aujourd'hui qu'une plaine ondulée sillonnée de fondements et couverte de débris; partout le pied heurte des fragments de marbres rares. Trois théâtres, dont deux sont immenses; un stade dont le grand côté est bordé de ruines gigantesques qui proviennent apparemment d'un gymnase; partout des voûtes, des galeries, des sarcophages.

Aucune habitation n'occupe l'emplacement de la ville grecque; les moutons y paissent et des Turcomans dressent leurs tentes parmi les ruines. Il faut chercher l'hospitalité au village Koudjéli, tout au bout de la voie des tombeaux, et la voie des tombeaux est interminable. J'arrive sur le soir à Foda, et la trouve envahie : quatorze Turcs, je les ai comptés, s'y pressent comme harengs en

tonne dans un espace qui n'a pas quatre mètres de côté. Ces Turcs, originaires des environs de Boulavadyn, ont fait, dans les villages de l'ouest, les fonctions d'imans pendant le ramazan, et retournent chez eux. Nous voulons nous faire loger ailleurs, et nous envoyons Méhémed présenter nos firnians au maire ou moughtar. Point de moughtar d'abord. Puis il se décide à paraître, et sa réponse se réduit à ceci : « Faites ce que vous voudrez, tout vous est permis. » — Cela nous avance peu. Passer la nuit sous le portique qui précède l'oda, c'est un parti inadmissible : il fait un froid de loup et une pluie qui, chassée par le vent, fouette le mur en dépit de l'avant-toit; nous passerons la nuit avec tout ce monde. Affreuse nuit! la place manque pour s'étendre de tout son long sur le sol. Hé bien, il faut le reconnaître, ces gens-là ne sont ni trop lourdement Turcs ni fanatiques. Il paraît même qu'ils ont assez d'ins-t truction pour parler, — ce qui est rare en

leur pays, — le turc d'une manière correcte.

Les odas, par ici, ne ressemblent guère à celles du centre: on vous y nourrit à moitié ; le surplus, trouvez-le comme vous pourrez; le maître de la maison ne vous aide même pas à le chercher. Le maître, on l'aperçoit à peine; tout se réduit pour lui à vous livrer une Baraque buverte à tout venant ; son asile n'est déjà plus l'oda du centre et n'est pas encore le khan' de la côte, c'est un intermédiaire sans nom, aussi gênant que misérable.

Demi-morts de faim, nous nous mettons en quête de provisions : recherche infructueuse. Nous demandons du pain, offrant de le payer fyrt cher ; les gens passent sans même détourner la tête et nous faire l'honneur d'un refus. Singulier esprit hospitalier, que celui de ces sauvages ! Et remarquez que nous sommes encore loin des régions où le doute européen paralyse les. principes de l'islamisme : nous sommes dans un pays très-religieux ; ces Turcs qui nous affament sont les

mêmes que tout à l'heure je voyais interrompre leurs courses pour faire la prière, tournés vers la Mecque, la pluie au nez, les pieds dans l'eau et se prosternant dans la boue.— La farine est rare, nous dit enfin un habitant ; les moulins viennent d'être disloqués et leurs conduites rompues par la crue des eaux ; l'imagination des Turcs est frappée, l'idée de famine leur est venue à l'esprit. Tout cela, j'en conviens, est à leur décharge ; mais pourquoi tant de dédain et de mauvaise grâce dans le refus? Il se produit chez moi comme un soudain désenchantement, et je me vois réduit à revenir sur l'idéal de charité que je me plaisais à placer dans ces contrées lointaines. Le Turc donne volontiers quand il n'a pas luimême de pressants besoins; il donne généreusement alors, et c'est un mérite que bien des Européens lui pourraient envier; {nais n'allez pas croire pour cela que la Turquie soit un pays de pure abnégation et de dévouement sans réserve.

Sondez bien le caractère turc , vous verrez que sa générosité tient en partie à son imprévoyance. Le Turc, croyant son sort réglé par une inflexible destinée, n'amasse pas , il vit au jour le jour, sans souci dû lendemain ; il abandonne son avenir à Dieu, et ce qu'il ne consomme pas, il le donne; c'est là, je crois, le plus net de sa libéralité.

Convenons-en aussi, on s'exagère son dévouement, parce qu'on lui commande d'ordinaire la générosité à main armée. On entre à son foyer escorté de gendarmes ; il fait alors contre fortune bon cœur, vous souhaite la bienvenue traditionnelle de son air impassible, et vous prenez pour une expression de sentiments ce qui n'est au fond qu'une formule. Pure formule presque toujours : le Turc enrage d'avoir le ghiaour sous son toit ; et, quand le ghiaour se présente sans s'imposer par la force à son bon accueil, on lui accorde ce que la loi prescrit ; on est généreux avec lui dans la mesure du précepte, et

l'hospitalité se réduit à un acquit de conscience. Je fais la part des exceptions, niais elle est moins large qu'on ne pense: l'humanité a partout les mêmes faiblesses.

8 novembre.

La pluie persiste. De plus en plus les chemins se détrempent: il nous faudra, si ce temps dure, suspendre le voyage ; mais ce n'est pas le lieu de s'arrêter dans un pareil gîte : nous nous remettons donc en marche. Jamais je ne vis plus affreux passages ; les abords d'Echekli sont des promenades au prix de ce cloaque. De la boue , nos chevaux en ont jusqu'au poitrail, et cette boue ne serait que demi-mal sans les pierres glissantes qu'elle recèle. A chaque instant on s'échoue sur les restes d'une vieille chaussée : mon cheval met le pied sur un pavé et s'abat ; Ibrahim, monté en croupe, se jette dans un trou; le cheval de bât culbute et roule dans l'eau ; Méhémet, le relevant, laisse ses babouches dans

la boue. Ah ! comme on se sent fier, en présence de pareils chemins, de faire partie d'un corps qui construit en France de si belles routes! Construire, j'ai tort peut-être de me prévaloir tant sur ce point de nos avantages: le Turc construit; ce qui le distingue de nous, c'est qu'il n'entretient pas. Un Turcdévotétablira pour le salut de son âme et la commodité des pèlerins une chaussée dans un bas-fond, mais il se gardera de la réparer ensuite, et l'idée n'en viendra à personne; si bien qu'au bout d'un an les pèlerins passeront dans la boue au pied de la chaussée, en priant Dieu pour l'âme du pieux musulman qui l'a construite. Entretenir, voilâH'idée qui manque le plus absolument à l'intelligence des Turcs; on n'entretient ni une route, ni une mos-; quée, ni sa maison, ni ses habits, rien en un mot. Les habits, vous verrez peut-être un musulman les laver; mais les recoudre? jamais. Le costume d'un Turc est un assemblage de loques qui pendent en tous sens; il

faut que son vêtement ait cessé de le couvrir pour qu'il se décide à y coudre une pièce, et il la mettra verte sur une étoffe rouge ; que lui importe? Dieu ne juge pas des hommes sur leurs vêtements. Cela peut être fort pittoresque et donner des associations de couleurs inattendues; mais cela donne avant tout la mesure de l'esprit d'ordre de ces gens-là ; le Turc, pour tout résumer, esf; un être indifférent à tout, végétant au jour le jour dans une quiétude inerte ; il s'attire par pure négligence tous les maux imaginables , et quand arrive le malheur qu'il s'est préparé : aDieu Ta voulu, c'était écrit. » Cette pensée est à la fois la cause et la consolation de toutes ses misères»

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