CIVILISÉE
L'approche d'Hiérapolis s'annonce par des émanations de vapeurs souterraines et des sources innombrables d'une eau thermale et incrustante. L'eau s'échappe en bouillonnant, jette dans Fair calme un nuage sinueux et laisse sur son passage une longue traînée calcaire. La ville elle-même n'apparaît qu'au travers d'une épaisse fumée; l'eau se déverse en cascade au pied des ruines et tapisse la colline entière d'une cristallisation scintillante qui donne, au moindre rayon de soleil, les
reflets verdàtres et les transparentes lueurs d'un glacier. La ville antique se dresse sur cette base superbe ; elle s'est conservée intacte ; seules les habitations privées ont dis-
paru, mais c'est peu : chez les Grecs d'Asie comme chez ceux de la Grèce, la vie extérieure était tout, et les maisons du menu peuple ne devaient, j'imagine, différer guère des huttes que nous voyons aujourd'hui.
La nuit arrive; je voudrais m'arrêler sur les ruines, mais pas un Turc sédentaire n'habite l'emplacement de la ville antique ; des Yourouks de passage y o»t' dressé leurs tentes, et ce n'est pas à ces pillards qu'on peut demander un asile. L'abri le plus voisin est à plus d'une heure de marche; le village s'appelle Kara-aytlar : nous y avons failli être avalés par les chiens. L'eau bouillante circule jusque dans les rues, des gaz brûlants s'en échappent sans cesse, et les gens nous ont dit que les jets de gaz s'exagèrent toujours à l'approche des tremblements de terre.
Les tremblements de terre viennent régulièrement à la suite des pluies : avis à nous de nous tenir prêts.
La mosquée du village contient une peinture fort curieuse : une simple frise, toute moderne, couronnant un mur blanc. Les Turcs y ont représenté, avec une naïveté sauvage mais charmante , un train de chemin de fer; les wagons font le tour de la mosquée; au milieu d'une des faces, le convoi s'interrompt, et un bateau à vapeur tient lieu de quatre voitures supprimées ; vers les coins des façades, les figures des wagons sont remplacées par des textes sacrés. Un chemin de fer au milieu des versets du Koran ! Ces inventions des Occidentaux frappent au dernier point l'imagination des Turcs; ils s'en étonnent: en sentent-ils le besoin, ou cherchentils, à les comprendre?
9 novembre.
Au réveil, j'éprouve de la difficulté à me
faire accompagner dans la ville antique. Mes» hommes se soucient peu de séjourner ainsi au voisinage des Yourouks; mais Hiérapolis mérite bien qu'on se risque. La Syrie seule possède des ruines qui lui soient comparables, et, en Syrie même, je n'ai trouvé nulle part un ensemble plus imposant que la voie des tombeaux: une double ligne de monuments, serrés comme les maisons d'une rue, et s'étendant sur plusieurs kilomètres! Les sarcophages sont ouverts, mais complets; tantôt ils s'élèvent sur des soubassements massifs, tantôt ils s'étagent dans des chapelles funéraires; souvent la chapelle est insuffisante pour loger toutes ces tombes, et Ton voit des cercueils de pierre hissés jusque sur sa toiture. Les portes de l'enceinte romaine sont intactes; le théâtre, d'une admirable conservation ; quant aux thermes, qui firent autrefois la fortune de la ville, on les croirait abandonnés d'hier. La grande piscine est remplie de dépôts calcaires, mais la voûte qui
* l'abritait subsiste, et elle est colossale. Hiérapolis possède des églises chrétiennes, et fort anciennes, car la vallée de Lycus fut une des premières conquêtes de saint Paul ; et le christianisme s'y affirma par des monuments publics dès qu'il eut le droit de se produire au grand jour. Les églises d'Hiérapolis sont de simples basiliques voûtées , que les symboles chrétiens permettent seuls de distinguer des édifices profanes; toutes remontent à une époque où la foi nouvelle n'avait pas encore trouvé dans Fart une expression qui lui fût propre.
D'Hiérapolis nous traversons à nouveau la vallée du Lycus, pour demander avant la nuit l'hospitalité dans une maison isolée sur le tlanc du Cadmus.
Notre hôte est Un homme excellent: il a de la délicatesse dans les procédés et parait avoir acquis à l'armée ses qualités aimables; cela transforme toujours un homme d'avoir été soldat, cela transforme même un Turc-.
A vrai dire, il y a quelque excès dans sa po- • litesse : « Kouzoum , yazoum (mon agneau , mon petit oiseau), » sont ses façons ordinaires de vous adresser la parole , et il les pro-^ digue indistinctement à tous ceux qu'il rencontre. Arrive un vieux Turc barbu , vite il l'accueille de ces jolis noms, — et personne ne songe à rire ! Décidément, entre autres notions dont les Turcs sont dépourvus, il leur manque le sentiment du ridicule ; est-ce une lacune de leur organisation? je ne sais. Tel qu'il est, mon Turc me plaît ; et ce qui me plaît davantage encore, c'est que sa maison n'est point une oda, mais un khan. Depuis combien de temps j'aspirais à cette liberté de l'auberge, à cette vie indépendante . où Ton s'arrange à sa guise en payant ! Avec quel plaisir nous faisons bouillir en les accommodant Jious-mêmes une provision d'escargots que Nïkolaki a recueillis sur les ruines d'Hiérapolis! Nous sommes chez nous, et il faut avoir subi plusieurs semaines d'hospitalité
pour savoir ce qu'il y a dans ce mot-là ï Pourtant, ne nous croyons pas encore hors des Turcs : j'en retrouverai sur ma route; et, pour me rappeler que je ne suis point en France, je vais, au village d'Ouroumlik, 'rencontrer la figure de Turc la mieux caractérisée que je connaisse, dans la personne de l'épicier du lieu.
Si une guêpe osait faire son nid dans la boutique d'un épicier de la rue Saint-Denis, je crois qu'elle courrait fort le risque d'un fâcheux accueil : le collègue d'Ouroumlik a l'âme meilleure. La boutique qu'il occupe peut bien mesurer cinq pieds en tous sens , c'est dire qu'il en touche le plafond sans même se dresser sur ses jambes. Or le digne homme a laissé trois nids de guêpes se construire au plafond de son étalage : Irois beaux nids, grands chacun comme un rayon de cire. Il passe là sa vie, au milieu des insectes qui sillonnent l'air en bourdonnant; il lui suffirait de lever le bras pour envoyer le rucher
à l'autre monde : hé bien! ce mouvement, il ne le fera pas; sa vie va s'écouler au milieu des guêpes; et quand elles le piqueront au poiut de lui enfler la tête comme une citrouille, il se contentera d'un acte de résignation un peu solennel en pareil cas : « Dieu Ta voulu ! »
Cette nature orientale a d'étranges contrastes. Insouciante, elle Test au dernier point; apathique, au-delà de toute expression. Et pourtant ce Turc, qui ne remuera pas la main pour s'affranchir d'un nid de guêpes, ce même homme est capable de réagir cent fois plus que tout autre contre la fatigue et la souffrance. Pour la fatigue, demandez aux hammals, aux portefaix de Constantino-r pie; pour la souffrance physique , demandez à nos guides, qui ont fait le chemin plus de la moitié du temps à pied, tandis que le trajet même à cheval nous épuisait. Méhémed a perdu ses babouches dans les marais du Lycus, en quittant Laodicée; nos chaussures de
rechange ne lui vont pas, et jusqu'ici personne n'a trouvé de souliers à lui vendre : il a marché pieds nus, et il va continuer le voyage avec de simples sandales faites d'un bout de peau de buffle et d'une lanière. Certes, le Turc qui accepte un tel régime n'est pas à beaucoup près un homme' sans énergie. Mais, disons-le, son énergie est toute passive ; c'est ici qu'elle se distingue de la nôtre, c'est par là qu'elle se concilie avec l'apathie profonde de sa nature. Ce qui fait défaut au Turc, c'est l'initiàthe, c'est le don d'aller de l'avant et par soi-même; le Turc doit être poussé, sinon il s'arrête court.
Tandis que j'admire Méhémed et sa résistance aux fatigues physiques, Ibrahim cause de change et de finances avec les gens d'Ouroumlik; puis il revient à nous, et, d'un air un peu emprunté, entreprend de me jouer un tour de fripon. Jusqu'à présent, ce singulier être avait affecté une confiance absolue en nous ; il faisait ses comptes, et puis refusait
de recevoir l'argent, « Gardez-le, disait-il , il est mieux entre vos mains. » Aujourd'hui , le voilà devenu tout à coup défiant. « Vous me payerez sur-le-champ ce qui m'est dû ; vous m'avancerez même ce qui me reviendra plus tard, ou je refuse de marcher. » Quel langage nouveau ! Croirait-on que sous ce turban et dans cette tête étroite un calcul financier s'est ruminé depuis notre départ? L'animal veut subtiliser sur l'interprétation d'un marché à raison de tant de piastres par jour! Tant que le cours de la piastre fut à notre avantage, il demanda l'ajournement de sa solde; le jour où le cours de la piastre est franchement en sa faveur, il exige tout, l'arriéré plus une avance; il faut céder ou demeurer en place. Mais je ne perdrai pas tout au procédé, car j'en prends occasion pour me remettre vis-à-vis de ce drôle sur un meilleur pied. Faites-vous moutons, disent les Grecs, ils se feront loups; je cesse de me faire mouton, les choses n'en iront que mieux.
iO novembre.
Et, pour commencer, je secoue si bien Ibrahim que je le décide à se lever avant le jour ; on distingue à peine le sentier, que déjà nous sommes en route. Ibrahim fait la plus plaisante moue que j'aie vue ; je lis dans ses yeux la satisfaction du sauvage qui tient sa proie, et dans l'inquiète prévenance de ses manières la terreur que mes fîrmans lui inspirent. Il a l'argent , mais il est menacé du cadi.
En fait la situation n'est guère tenable : on ne peut vivre ensemble et se regarder indéfiniment de travers. Ibrahim n'est pas, au fond, un malhonnête homme; un petit khan se présente au bord du chemin, et je lui fais donner le café comme aux autres : nous sommes réconciliés.
Le cafetier est un vieillard à figure ouverte, l'une des physionomies les meilleures et les plus dignes que j'aie rencontrées, « Je
suis pauvre, dit-il : trop vieux pour travailler, trop fier pour demander l'aumône; j'ai bâti cette baraque et j'y donne le café aux voyageurs; ils me rendent en échange ce qu'ils veulent. » La monnaie est souvent chose traîtresse; impossible de changer, il faut opter entre une rétribution ridicule d'exagération ou un payement un peu modeste : nous optons pftur la solution modeste, et noire homme nous comble de bénédictions. Cherchez, le long de nos grandes routes, celte modération chez les gens qui s'en rapportent à la générosité du voyageur ! A coup sûr, de ce côté le Turc nous est supérieur, il est moins insatiable et plus franc ; nous sommes à trente pas, — j'allais dire de la -porte, comme s'il y avait une porte à sa misérable cabane, — et j'entends encore ses souhaits : « Sovez heureux, Dieu vous conduise. » Sont-ce les vœux de ce brave homme qui m'accompagnent? Sa visite semble marquer pour moi le passage des régions rudes, dé-
solées, du centre de l'Asie Mineure, au climat de l'Ionie, dont la douceur était autrefois ce* lèbre: le premier olivier nous est apparu, nous sommes désormais à l'abri des froids.
J'aperçois le long du chemin, de temps à autre, une cellule voûtée, librement accessible. Sous la voûte est une auge en pierre pleine de sable, et d'où sort Je goulot d'une grande cruche à demi enterrée. J'ai déjà vu, s'il m'en souvient, de semblables niches vers le centre de l'Asie Mineure; mais que de fois il faut revoir une même chose pour arrêter enfin son attention sur elle ! « Qu'est-ce là? dis-je à Méhémed. — Un abri. » Je m'en doutais, et la réponse m'avance peu. « Mais pour qui cet abri, Méhémed? Ce n'est pas, je pense, une loge de cantonnier, car la malheureuse route ne fut de mémoire de Turc ni réparée ni entretenue. — Ah! tchélébi, l'abri est pour vous, il est pour moi, pour tout voyageur; c'est un khaïrath, une fondation pieuse. — Et la cruche, que fait-elle là? —
La cruche? Oh! croyez bien que personne ne songera même [à la prendre, ce serait ira sacrilège : le propriétaire, après les chaleurs passées, aura sans doute oublié de la reporter chez lui. — Mais, Méhémed , ceci ne m'explique pas du tout la cruche, et vous me parlez khaïrath comme si nous avions en France des logettes et des cruches le long de toutes nos routes. — Hé ! oui, lors des chaleurs on porte de l'eau sous ces abris, pour que le voyageur puisse boire ; on en porte deux fois par jour pour qu'elle soit fraîche, et on l'enterre dans le sable pour l'empêcher de s'échauffer. » Et Méhémed m'entretient de cette œuvre de charité comme d'une chose toute simple; cela ne lui cause ni admiration ni surprise , tant l'idée de bienfaisance est innée au Turc, tant la sympathie pour le voyageur est chez lui naturelle et profonde. Gela passe toutes nos idées de charité. Songez que ce khaïrath n'a de sens que loin des lieux habités, loin de toute source naturelle, dans
des passages écartés et déserts. Voilà donc un bon musulman qui va chaque jour de sa maison à l'abri, chargé de sa lourde cruche et cheminant sous un soleil de plomb ; le tout pour désaltérer un passant, un infidèle peutêtre, un étranger qu'il n'a jamais vu, et qui dans une heure oubliera qu'un Turc a pensé à lui. Je n'imagine pas pour ma part une forme plus délicate du sentiment hospitalier. Fonder une oda, c'est se ménager une occasion incessante de recueillir un mot de remerclment, un témoignage de souvenir ; ici tout est désintéressé : bienfaiteur et obligé seront éternellement des inconnus l'un pour l'autre. « Croyants, a dit le Prophète , ne rendez point vos aumônes vaines par l'ostentation. » Si le Prophète a dit vrai, voilà certes des aumônes qui « ne seront pas vaines » .
ii novembre.
Le pays prend un air de plus en plus humain ; les coteaux se couvrent par intervalles
de chênes dont les glands, entourés de coques énormes, servent à l'industrie du tannage. Il y a même des semblants de sentiers ; sentiers fort encombrés d'ailleurs, car un double courant s'y croise, deux migrations inverses s'y rencontrent. Dans un sens, ce sont les Yourouks qui tournent le dos à Konieh; dans l'autre sens, c'est une population d'ouvriers, originaire elle aussi des environs de Konieh, qui regagnent les plaines du centre juste au moment où les Turcomans s'en éloignent. On voit ces ouvriers marcher par bandes de trente à quarante ensemble, la figure noircie, les vêtements en lambeaux, l'air hâve, et se traînant à peine sous le poids d'un sac chargé d'outils. Leurs habitudes répondent, à trèspeu près, à celles de nos maçons limousins. Le Limousin sort au printemps de sa demeure pour y rentrer l'hiver, et passe la belle saison au loin sur les chantiers; ces Turcs que nous voyons ont quitté Konieh ou Akshehr au printemps; l'été ils ont travaillé
autour d'Aïdin à la culture de la vigne et de l'olivier; aujourd'hui, l'hiver venu, le travail manque et ils retournent à leur maison. Ces braves gens sont, paraît-il, laborieux et économes; ils le sont à l'excès; ils ont vécu tout l'été de fruits, de melons, de pastèques ; ils rapportent la fièvre, et c'est, hélas ! le plus net de leur profit : leur mine fait peine à voir.
Le chemin longe pendant une heure le bord • du Méandre, qui est une rivière de la largeur de la Marne à Saint-Dizier, jaune comme elle, et décrivant dans la plaine des sinuosités sans nombre. Il ne faut pas voir de trop près ces cours d'eau qui ont porté de si beaux noms. Je le laisse sur ma droite, juste à temps pour ne pas perdre entièrement l'illusion, et je dévie vers le Sud dans la direction de Geira, l'ancienne Aphrodisias.
Le premier village sera Ienidjeh; et pour nous l'indiquer, voici précisément un paysan turc. « Où est Ienidjeh? — Loin. — De quel
côté? — Je ne sais pas » Et le Turc continue, sans même se retourner pour entendre la suite de nos questions. Il faut deviner, marcher au hasard ; et ce qui nous déroute, c'est que la pluie a détrempé le sol, enlevé les ponts, et nous condamne à des crochets interminables. Enfin, de conjecture en conjecture et d'essai en essai, nous avons découvert le village. La plaine est splendidement boisée aux abords ; on respire, on se sent renaître. Des peupliers dans les champs, de longs peupliers d'Italie ; des noyers en grosses boules, des vignes qui grimpent aux arbres, des grenadiers chargés de fruits mûrs. Et puis des maisons à toits rouges, des tuiles sur les toits; peut-être en cherchant bien trouverait-on des fenêtres vitrées. Pourtant, le passage à la civilisation n'est encore qu'incomplet, et nous n'arrivons à nous procurer, dans un village si magnifique, ni un morceau de pain ni un œuf: il nous faut déjeuner d'olives et de pâte de sésame ; mais nous sommes
si bien habitués à cette façon de vivre ou plutôt de ne pas vivre! D'ailleurs, nous aurons ce soir pour nous refaire l'excellent khan de Kara-sou, le meilleur khan que je connaisse; s'il possédait un lit, ce serait presque une auberge.
12 novembre.
Je fais une partie du trajet de Kara-sou à Geira en compagnie d'un négociant d'Alep, qui me donne une heure entière la distraction d'une musique bien orientale, le bruit de la poudre. Il possède le plus joli cheval arabe qu'on puisse souhaiter; son bonheur est de le lancer à travers champs au galop de charge, en l'excitant du roulement continu de ses armes à feu. Turcs, Grecs, Arabes, tous aiment ce vacarme à la folie ; les détonations se mêlent même aux cérémonies religieuses : les Grecs sonnent la messe de Pâques à coups de pistolet. Et, il faut en convenir, ce vacarme entraîne, ces fantaisies
de sauvages sont à leur place dans ces plaines incultes de l'Asie. L'homme qui nous en donne le spectacle est sur sa bête d'une solidité à toute épreuve; peut-on dire qu'il soit cavalier? Il me semble que non. La science du cheval n'existe pas pour l'homme de l'Orient; il monte et se tient; se laisser jeter à terre serait une honte; son cheval, il l'adore; mais lui transmettre sa pensée, s'identifier à lui et commander à ses muscles, cet exercice tout d'intelligence et de tact, le Turc n'en a pas l'idée, le Syrien même l'ignore : il noue la bride à la hauteur de la main, la prend à la poignée et pousse son cheval de vive force. J'assiste à la course, bien malgré moi, en simple spectateur : mon cheval, épuisé par la marche et la faim, n'éprouve guère le besoin de lutter; il s'agenouillerait plus volontiers, le malheureux ! Les Turcs dirent que là où un cheval butte se trouve un trésor. Que de trésors dans la contrée où se termine un si pénible voyage !
Geira nous apparaît enfin; comme la plupart des villes Je l'ancienne Asie, elle est
bâfieen plaine. On connaît son beau temple ionique; les colonnes en sont moins grêles que celles d'JEzani, et je le crois d'une meilleure époque. L'enceinte, le stade, un théâtre, une foule de ruines sans nom, nous rendent ^'impression d'une de ces villes grecques d'Ionie, si ornées .autrefois, qu'on voit à peine entre les édifices publics une place pour les habitations privées. Geira dut, à ce qu'on pense, sa célébrité à son sanctuaire. Éloignée des grandes routes de l'Asie, sa prospérité ne s'explique guère par ses relations de commerce, et c'est à son isolement même que nous devons la conservation si parfaite de ses principaux monuments. J'ai retrouvé près d'une des portes, couché sur un pan de mur d'enceinte, un fragment de la divinité à laquelle la ville était consacrée : une Vénus appartenant au type de la Vénus de Milo, .ou plutôt h celle variante célèbre
sous le nom de Victoire de Brescia. Ce type merveilleux de la statuaire antique semble un défi jeté aux archéologues ; ici encore *le& bras ont disparu et I on dirait que la trace même en fut effacée à dessein.
Je copie, avant de quitter Geira, quelquesinscriptions à la fontaine; et les petits Turcs trouvent ici une occasion d'étaler leur savoirfaire. Me jeter «des pierres, c'est forcer les vieux Turcs qui font cercle à quelque réprimande : aussi, n'est-ce pas directement sur moi qu'ils jettent leurs cailloux; ils les lancent dans l'eau, et l'eau ricoche sur Tinfidèle; c'est profond et bien digne du gamin turc. Est-il roué, ce gamin turc ! Le nom de gamin ne lui convient pas, celui d'enfant, moins encore; il n'est ni espiègle ni naïf. Cherchez bien, le seul nom qui lui aille est celui même que lui ont donné les Turcs, et ce mot de « petit homme » me revient malgré moi à la pensée : « kutchuck adam, » vous ne trouverez pas mieux pour
le désigner. Les Grecs, en parlant des marmots, disent au pluriel neutre « ta mikra {les petites choses) ; » — c'est joli aussi, mais trop joli pour les petits Turcs,
Échappé aux « petits hommes » de Geira, je rebrousse vers Ienidjeh, et au moment d'arriver j'aperçois une butte artificielle que les Turcs ont fouillée : « Qu'ont-ils trouvé ? — Des pierres. » Impossible d'obtenir une réponse plus explicite. Je visite à mon tour « des pierres » près de Tchiflik, j'y passe la nuit; demain je vais être sur le site de l'ancienne Nysa, et me retrouver aux prises avec un polisson de Sultanhissar.
14 novembre.
Un ravin très- creux sépare en deux moitiés
'l'espace de la ville antique. J'explore le
fond de ce ravin, de concert avec Nikolaki et
deux maçons grecs, guides excellents pour
des recherches dont le principal objet est de
connaître les monuments de l'art de bâtir et les expliquer par la tradition. Par hasard un fût de colonne avec des inscriptions se montre à demi enterré: on l'exhume, et nous nous mettons à déchiffrer. Les Grecs, même les moins lettrés, ont pour ce genre d'énigmes un goût marqué et parfois un instinct de divination assez sûr. Tous quatre nous n'avons d'yeux que pour notre pierre; on la lave, on la verdit avec de l'herbe pour faire ressortir en blanc le creux des caractères. A peine ai-je copié trois mots de grec, qu'un jeune Turc apparaît en riant à la crête du ravin. Quatre infidèles ! si je leur jouais un tour ? Vite donc mon animal ramasse une pierre, un gros moellon antique, et fait mine de la lancer sur nous. Personne ne s'émeut, et nous avons repris notre travail, quand le pavé tombe, juste entre nous quatre, sur ' l'inscription même que nous lisions; je ne saisparquel miracle, personne n'est gravement atteint. Cette fois, grande émotion. Nous
apprêtons nos armes : il n'en continue pas moins son sourire niais; et, nous regardant avecun air de suprême dédain : « C'était une plaisanterie, » dit-il. — Plaisanterie, je le veux, mais un peu trop à la turque.
Je quitte Nysa de nuit, par un clair de lune superbe. On chemine d'abord à travers des bois de citronniers sur un sentier de sable fin ; la vallée, illuminée d'une lueur blanche et mate, se dessine par intervalles entre les massifs odorants ; on croirait se promener dans l'avenue d'un jardinimmense. Mais bientôt la scène change; la couche de sable devient si épaisse, que les chevaux refusent d'avancer. Après le sable arrive l'eau, le chemin se confond avec le lit d'un affluent du Méandre : les chameaux pataugent à côté de nous dans ce sentier d'un nouveau genre; les caravanes succèdent aux caravanes, on se heurte, on s'éblabousse ; il est grand temps d'arriver au khan.
C'est une merveille au* sortir du pays des
odas que ce khan de Kieukh : la civilisation, qui n'avait fait encore que s'annoncer, s'épanouît ici tout entière. Hier, j'avais joui de l'éclairage à l'huile; tantôt, j'ai vu des chaises (à peine osais -je m'y asseoir); ce soir je trouve mieux que des chaises : des tables; et sur ces tables, des journaux! Cette fois je ne suis pas bien sûr de ne point rêver. L'envie me prend de pousser le raffinement jusqu'au bout, et de me faire servir dans des assiettes. A part moi, déjà la gamelle est proscrite ; mais il reste à faire exécuter la condamnation, et mon projet de réforme trouve peu d'écho parmi le monde qui m'entoure. Nos assiettes, nous les avons dans les paquets, mais qui sait à quelle place ? Pour éviter de tout houleverser, je les laisse où elles sont, et continue de vivre avec mes keradji sous le régime de la communauté d'écuelle; nous sommes quatre encore, mais du moins nous ne serons désormais que quatre à la gamelle.
Tout juste ce soir, nous commençons par être cinq : Nikolaki, sans même me prévenir, a fait une invitation, et quelle invitation ! le convive est en loques. Nikolaki a des cousins partout ; serait-ce par hasard un de ses innombrables cousins ? Je lui pose la question; et lui, avec un calme parfait, me répond fort ingénument : « C'est un pauvre. » — Jugez de ma stupéfaction. Quant à Nikolaki, c'est ma surprise seule qui l'étonné : «< Mais oui, continue- 1— il ; chez îiousl'homme qui en a le moyen va dans les khans exprès pour inviter avec lui les pauvres qu'il rencontre, et tout le monde dit : Voyez quel chrétien ! — Nikolaki, je n'ose pas, moi, prélendpe à un christianisme si élevé. » M'at-il' écouté? je l'ignore; mais que demain pareille occasion se représente, Nikolaki renouvellera son invitation. Et ce que fait Nikolaki, tout autre Levantin, Grec, Arabe ou Turc, le ferait à sa place; cette fraternité sans réserve tient chez les Orientaux au fond même du caractère.