‹ L'Asie mineure et les Turcs en 1875: souvenirs de voyageChapitre 8 sur 13 · DERNIÈRES COURSES EN ASIE MINEURE · texte numérisé non relu

DERNIÈRES COURSES EN ASIE MINEURE

15 novembre.

Aïdin- guzel-hissar où nous arrivons est la tête d'une ligne de chemin de fer qui conduit à Smyrne par Épbèse en passant près des ruines de Magnésie. Nous laissons là nos muletiers, nos bêtes aussi, et prenons des billets pour Magnésie du Méandre, tout comme deux bourgeois parisiens qui partent un dimanche d'été pour la forêt de Saint-Germain.

Nous avons mis une heure et demie pour

aller de la station à Magnésie, et Nikolaki me répète sur tous les tons que, pour retourner de Magnésie à la station, il faut nous réserver au moins une heure. L'excellent Nikolaki perd sa peine : je ne m'arrache à la ville antique qu'au moment où la nuit m'y contraint. Retourner au chemin de fer serait chose impossible. Sur les ruines il n'existe pas une hutte habitable. De vagues lueurs percent à travers l'ombre; à tout hasard nous nous dirigeons vers elles : et bien nous en prend, car, au village d'où partent ces clartés, une famille turque nous accueillera dans jon intérieur même. Une famille turque, va-t-on dire? C'est impossible. — J'en conviens, mais cela m'est arrivé, et voici les détails de l'aventure :

Pour commencer, ce sont les chiens qui nous reçoivent; ils ne nous dévorent pas, mais peu s'en faut. Paraît alors un Turc sur le seuil d'une maison, un Turc à barbe blanche, qui semble la bonté en personne ^

« Bienvenus, s'écrie-l-il dès qu'il nous aperçoit. Vous êtes en détresse, je vois deux fois en vous des envoyés d'Allah. L'hospitalité chez moi sera pauvre, mais je veux du moins que vous vous rappeliez l'hospitalité de Sari- Méhémed. Êtes-vous mariés? » Ici, je dois l'avouer, l'imprévu de la question, comme aussi le pressentiment de sa portée, nous fait commettre un gros mensonge : « Oui certes, nous sommes mariés. » Et, pour donner au mensonge plus de couleur en multipliant les circonstances, je me mets à détailler tonte ma famille : une grande fille, un polisson de fils et tout un régiment de marmots. « Bien! Pour vous rappeler votre famille absente, je veux vous recevoir dans la mienne. » Et Sari-Méhémed fait signe aux femmes de rester : les femmes demeurent sans voile; nous sommes désormais de la maison.

Le souper est servi : des pois chiches et des oignons crus. Deux plateaux, l'un pour

les hommes, l'autre pour les enfants et les femmes. Un moment Tinquiétude me saisit; je me crois mystifié. Les femmes vont finir leur dîner en paix; puis, le dernier pois chiche et le dernier oignon mangés, nul doute qu'elles ne se retirent : je vois mon mensonge inutile, et déjà je suis pris de remords. Heureusement mon inquiétude ne tarde pas à se calmer: on achève le souper en causant, et puis on fait cercle autour du feu ; femmes, enfants, tous prennent part à la conversation. Nikolaki, qui ne perd jamais la tête, explique incidemment que nous sommes envoyés par le sultan pour chercher des mines d'or ; — il a grand besoin, le pauvre sultan, que nous lui en trouvions. Notre mission nous attire les respects et nos firmans achèvent de gagner les sympathies. « Vous êtes ingénieur, fait Sari-Méhémed. Sans doute vous connaissez Méhémed qui l'est aussi ? — Peutêtre ; mais de quel Méhémed parlez- vous? » Et tout en me définissant son Méhémed,

mon hôte me pousse du coude comme pour forcer mon attention ou réveiller mes souvenirs. « Pourquoi, l'interrompt alors sa femme d'un ton solennel, pourquoi poussezvous ainsi l'étranger du coude? Dieu vous a donné la langue, usez-en. » Personne ne fut froissé, et moi seul fus surpris ; je n'imaginais point un tel langage dans la bouche d'une femme turque, et surtout en face de deux infidèles. Est-ce donc là cette femme que tout à l'heure je voyais traitée comme la première bête de somme d'une maison, celte femme qu'on écrase de bagages « pour ne pas surcharger l'âne »? Le Turc sait associer, dans son esprit comme dans sa conscience, des idées qui nous semblent inconciliables. En ce moment, nous avons devant nous trois femmes turques sans voile : la mère, sa helle-fille, et une fille d'une quinzaine d'anpées. C'est tout un tableau. La bellefille, accroupie, écrase le café dans un mortier qu'elle fait sonner en cadence; la mère,

assise à terre, tient sur les. genoux son plus jeune enfant malade de la fièvre; la fille, sans cesse debout, tantôt alluma respectueusement le narghilé de son vieux père, tantôt jette aux assislants des cigarettes préparées, offre de l'eau à l'un, à l'autre : toutes ces figures, éclairées d'une flamme rouge de sapin, forment à chaque instant un groupe d'une richesse de couleur prodigieuse; et, comme pour faire ressortir la scène, une paroi de clavonnage lui sert de fond.

Les costumes sont appropriés avec un tact parfait à l'âge et à la condition des femmes. La mère est vêtue d'une robe grenat ouverte sur toute la poitrine, avec une veste noire brodée d'or, un diadème et des bracelets. La femme de son fils, jeune femme à traits un peu trop accentués, mais d'une grâce parfaite, a sous le foulard blanc qui encadre sa face une triple guirlande de monnaies d'or. Les longues tresses tombantes de ses cheveux sont d'une extrémité à l'autre enlacées

d'une chaînette dont chaque maille retient une pièce d'or: le plus léger mouvement fait sonner toute cette parure. Enfin la fille porte une simple couronne en grains de verre bleu, à chaque bras un bracelet du même verre, et au cou une médaille d'or. Sa robe est blanche; la jupe se relève du côté gauche sous une large ceinture d'un rouge feu, et le corsage se ferme par un carré d'étoffe à fond bleu rayé de rose. Un ample pantalon rose rayé de bleu complète son costume. Ses traits me paraissent manquer de finesse ; sa bouche , est démesurément grande, mais sa pose ressemble à celle d'une statue antique. Je la vois, le poing droit sur la hanche, la jambe gauche raidie et en avant, attentive au moindre signe de son père : la Junon du Capitule n'a pas cette dignité libre d'attitude et ses draperies n'ont pas la souplesse, l'élégance sans apprêt des vêtements de cette enfant. Nous prions le père d'accepter pour elle un collier de coquillages rapporté de

l'Athos; vite elle se pare du collier, vite elle vient le modtrer à sa mère; son empressement même lui fait commettre une gaucherie : elle approche trop du feu , et un charbon roulant fait une large brûlure dans le pan de sa robe. Croyez -vous qu'elle y applique une pièce ? point du tout : elle tire de sa chevelure une aiguille courbe, fine à peu près comme une alêne de savetier, et borde consciencieusement le trçu pour l'empêcher de s'élargir; nul ne prend garde à l'incident et Ton continue de causer. On parle du climat et des fièvres, on s'alarme sur le sort de l'enfant malade ; précisément j'ai sur moi de la quinine , j'en fais part à mes hôtes : j'essaie à la fois de clore la soirée et de remercier ces excellents Turcs en guérissant leur enfant. Tout le monde est dans la joie et la reconnaissance sans mesure; on se fait scrupule de nous laisser étendre nos tapis spus l'abri de clayonnage où nous avons été reçus, et l'on met le comble à

l'obligeance hospitalière en nous offrant de passer la nuit dans la chambre même de la famille. La chambre contient une réserve de tapis et un coffre qui sans doute recèle les habits précieux; on donne à chacun, à nous comme aux gens de la maison, une épaisse couverture , et chacun s'endort tout habillé dans son coin.

Le lendemain, notre hôte me fait visiter un tombeau antique que lui-même a fouillé, et dont, ajoute-t-il, personne hors de sa famille ne connaît l'existence. Il nous prête ses meilleurs chevaux et nous donne son

fils même pour guide. Le tombeau est une butte conique avec une chambre sépulcrale voûtée et trois sarcophages de pierre. J'en lève un plan et reviens prendre congé de mes hôtes. Mais leur bienveillance veut nous suivre au-delà même de leur demeure, et il nous faut en les quittant accepter de nouveaux chevaux qu'un domestique de la maison accompagne. Le domestique, sans même

me demander si l'association m'agrée, saute en croupe derrière moi, et dans cet accoutrement nous regagnons la gare.

Que dire maintenant de la région comprise entre Aïdin et Smyfi*e, et que le ohcmin de fer traverse? Tout, à la surface, offre un faux air anglais, parce que la compagnie du chemin de fer est anglaise; dans le fond, je crains fort que le pays ne soit guère plus anglais que turc : la population tend à perdre toute individualité au contact de l'Occident ; ce ne sont plus les hommes qu'il faut étudier ici, mais les ruines. Le sol en est couvert; nous ne pouvons ^sans effort nous figurer l'ancienne splendeur de cette riche Ionie. Éphèse en était l'âme, elle formait, pour ainsi dire, le lien entre l'Orient et le monde occidental. La grande voie des caravanes y venait aboutir; et de là, les navires grecs, parcourant de cap en cap une chaîne d'îlots qui semblent autant d'étapes ménagées par la nature pour une navigation

à courts trajets, répandaient dans l'Europe entière les produits de la hautç Asie. S'il était un point du monde antique où les principes d'art et de civilisation de l'Asie et dé Rome dussent se fondre, c'était bien la contrée d'Éphèse; je me suis proposé, en effet, d'y suivre les origines d'un art issu de cette fusion et bien peu connu encore, l'art byzantin. Mais ce n'est pas le lieu de m'étendre sur les résultats de ces recherches : il s'agit ici bien plutôt de représenter les Turcs, de lés montrer avec leur physionomie propre et dans le milieu où ils vivent ; je retrouverai leur figure un peu effacée, mais encore reconnaissable, en plongeant de nouveau vers l'intérieur de la presqu'île pour visiter Pergame, Sardes et Ala-shehr.

Le voyage entre Smyrne et Pergame n'offre guère d'autre intérêt que celui d'une promenade à travers un beau pays sans accidents très - pittoresques , qu'illumine une clarté douce et calme. Par moments je me

suis cru transporté au milieu de la France méridionale , et l'illusion fut complète, lorsqu'un hasard heureux me fit rencontrer dans un village du nom de Klissé-keuï la trace des Celtes nos ancêtres. Les paysans venaient de découvrir le tombeau d'un Romain mort prisonnier entre les mains des Celtes. On ne retrouve pas sans émotion un souvenir national à huit cents lieues de son pays et sur un marbre vieux de seize siècles;, on aime à songer que cette poignée deGaul,ois, jetés par la fougue aventureuse de leur caractère dans ces contrées lointaines, gardaient en pleine Asie et sous l'empire des Césars le sentiment de la nationalité et le besoin de l'indépendance : quelle force vitale, et qui oserait désespérer d'une telle race?

A vrai dire, mon marbre de Klissé-keuï m'empêche un peu trop d'observer les filatures de coton et les cheminées d'usines qui se montrent de tous les points de l'horizon. Le pays est voué à l'industrie; mais cette in-

dustrie est tout entière entre les mains des Grecs ou des Occidentaux ; les Turcs demeurent spectateurs, ou, s'ils concourent au travail, ils ne s'élèvent guère au-dessus du rôle de simples manœuvres. Jamais je' ne vis un Turc diriger une machine à vapeur ; et, pour ma part, j'en aurais une à conduire, que j'hésiterais fort à la lui confier : autant vaudrait m'en remettre à la destinée du soin de parer aux explosions. Chaque famille humaine, ici comme dans le reste de la Turquie, a ses aptitudes et son genre de vie; les couches de population se superposent sans se confondre, et le contact incessant des unes et des autres ne paraît pas à beaucoup près effacer l'antipathie qui les sépare. Le dédain des musulmans, je le saisis partout où je passe : presque tous saluent le Turc qui me sert de guide; et moi, ils ne me comprennent qu'exceptionnellement dans leurs souhaits de bonheur. Au reste, voulez-vous un indice sûr de l'esprit qui règne? Observez les

dispositions de l'enfant : son attitude trahira toujours les vrais sentiments de ceux qui Télèvent. Or l'enfant turc des plaines de Smyrne ou de Pergame jette, lui aussi, des pierres* aii .ghiaour.

20 novembre, huit heures du soir.

Pergame nous apparaît, ou plutôt nous distinguons dans une demi-obscurité les contours gigantesques de l'acropole des Attales; mais, avant de parvenir à la ville, il nous reste à subir une double épreuve, un pont et un bout de route turcs.

Traverser un pont à huit heures du soir, et surtout un pont en bois, c'est en ce pays une témérité grande : moitié des madriers manquent; des cailloux jetés au hasard bouchent tant bien que mal les trous les plus menaçants, et le peu de planches en place craquent au passage; on met pied à terre, et l'on recommande son âme à Dieu.

Le pont est franchi, reste le bout de

route, et c'est le pis. Pourquoi faut-il que les Turcs aient imaginé de faire ici une chaussée ? On marcherait dans la boue, mais au moins on n'aurait pas le risque de culbuter à chaque pas dans un aqueduc effondré. La route fut construite il y a quinze ans peut-être, et construite avec un certain soin; mais on ne l'a pas entretenue, et les aqueducs, tous en bois, sont aujourd'hui des précipices : le passage semble coupé pour retarder une armée d'invasion. Rien n'est traître comme une roule turque; mais par bonheur les .dangers d'une route sont de ceux dont on a le plus rarement à se défendre. — Enfin nous entrons à Pergame.

21 novembre.

Pergame n'est pas seulement un nom, un site : les vieilles civilisations qui se succédèrent sur son sol v ont toutes laissé leur empreinte; son acropole, une montagne fortifiée, conserve .pour ainsi dire quatre étages de rui-

nés entassées les unes sur les- au très et répondant aux quatre époques: hellénique, romaine, byzantine et turque. On peut visiter, sous des buttes énormes, des tombeaux voûtés auxquels on attache comme d'instinct le nom et le souvenir des Àttales. Le christianisme naissant se retrouve à son tour : la basilique de Pergame esj une église chrétienne faite de . la réunion de trois grandes salles qui servaient avant Constantin à des usages profanes. Mais, avant tout, Pergame est une ville grecque; dans sa population comme dans ses traditions et ses mœurs, l'élément grec domine: on se croirait reporté dans ces villes de Macédoine où la Turquie n'est représentée que par les agents du sultan, plus un fond ignorant de population oisive. Les Grecs ont même un syllogoset sont justement fiers de l'institution; ils me font visiter en détail le petit musée créé par eux dans la salle de leurs réunions, me consultent sur les méthodes d'enseignement, me montrent tous

leurs livres : ces syllogos sont vraiment des sociétés vivantes, des comités qui agissent ; mais il y a bien quelque danger à témoigner de sa sympathie pour l'institution, car les fondateurs ne vous quittent plus; ils vous reconduisent au khan, et malgré vous il faut leur consacrer la soirée à parler hellénisme et fumer des cigarettes.

Ce soir, une cérémonie turque vient heureusement faire diversion. Je suis au milieu de mon groupe de Grecs, tout occupé à remanier avec eux la carte d'Europe, quand un bruit discordant m'arrache tout à coup à la politique; ce bruit est une musique turque : véritable musique d'enfer, accompagnée de braillements de possédés. Vite, je sors du khan : une noce ! On conduit les invités au dîner. En tête, un flambeau de bois résineux porté au bout d'un bâton dans une corbeille de fer. Derrière le fanal, des gamins, de petits enragés hurlant d'une voix qui n'a rien d'humain. Puis la grosse caisse, qu'un Turc

géant frappe à tour de bras. Et en dernier lieu les invités : des hommes bien entendu. Rien de majestueusement bête comme la dignité de leur démarche; ils me rappellent malgré moi ces chameaux qu'on voit se rengorger à Ja traversée des bazars turcsj un chameau qui fait le beau, c'est l'idéal de la drôlerie : c'est l'aspect même de ma bande d'invités. Ou n'imagine pas plus bizarre rapprochement, que cette gravité sombre à côté de l'enthousiasme frénétique et forcé des marmots. Isolés de leur entourage, je gagerais que les vieux Turcs se rendent à quelque enterrement. Et cette cérémonie se renouvelle, paraît-il, cinq jours au moins, quelquefois huit : dès le temps du cantique de Salomon, les fêtes des mariages se prolongeaient de la sorte chez les Juifs.

23 novembre.

Nous nous mettons en marche vers Thyatire. Sur le trajet, tous les villages se ressem-

blent : de gros, villages presque entièrement grecs, et dans chacun d'eux un khan qui sert de centre commun à la vie extérieure des Turcs, des Grecs et des Européens. Ces khans sont d'une conception fort heureuse : une cour entourée d'écuries ; au-dessus des écuries, tout un étage de cellules réunies par un portique de ronde. Au milieu de la cour,

une fontaine où les voyageurs abreuvent leurs montures; et, tout près de la 'fontaine,

le café, très-grande salle entièrement vitrée sur trois faces : une lanterne qui laisse entrevoir de toutes parts le feuillage vert et transparent des grands platanes de la cour. Les Turcs y fument mêlés à des Grecs, crient et discutent parfois tout Turcs qu'ils sont; ils boivent même le raki sans se cacher, et c'est à mon sens un regrettable indice ; car le Turc en perdant ses préjugés perd invariablement ses principes.

Deux journées se passent ainsi, d'un khan à l'autre1, à travers de grands villages d'une

monotonie fatigante; enfin nous apercevons dans une large vallée, au milieu d'un groupe noir de cyprès magnifiques, Àk-hissar, l'ancienne Thyatire.

25 novembre.

Thyatire est une déception. Plus une ruine : des sarcophages, des fragments de marbres sculptés Sont on a fait des tombes. Il y aurait peut-être à trouver pour un chercheur résolu d'inscriptions; moi, j'y perds, mon temps de la façon la plus nette. Je comptais sur sa réputation ; je faisais aussi quelque fonds sur certaine mosquée qui garde le nom de Saint-Basile et devait être une église byzantine : mécompte, il n'y a rien, absolument rien pour moi. Je me hâte de fuir vers Sardes. Il paraît que le pays n'est pas sûr; je pars néanmoins sans escorte; nous verrons si mon imprudence aura meilleure issue que mes recherches.

La course commence bien. Je vais sans encombre jusqu'à Mermereh, et, de là,

Sardes s'annonce par les montagnes artificielles de sa nécropole. La plaine au loin se couvre de tombeaux énormes, ce sont « les mille tertres (bin tepe) » sous lesquels dorment les ancêtres de Grésus. Mais je crus bien un instant ne pas les atteindre. Dans un col de la vallée, trois Turcs déguenillés et armés à faire peur viennent droit à nous : deux sur notre gauche, un surladroite. Point de doute, ce sont les brigands qu'on vient de nous annoncer. Étourdis que nous sommes d'être partis sans escorte ! Mais nous aussi nous avons des armes, nous en userons. Cependant nous sommes cernés entre les trois terribles Turcs. Ils s'arrêtent, mettent l'arme au pied, nous attendent; et que pensez-vous qu'ils nous demandent ? — Du tabac ! Nous partageons avec eux; ils nous font tous les souhaits de bonheur du répertoire turc, et continuant leur chnsse au chacal. — Ainsi

se terminent, à ma connaissance, toutes les rencontres de brigands.

Revenus de notre émotion, nous jetons les yeux sur les tombeaux qui sont tout près de nous. Les buttes ont à leurs pieds un lac et se reflètent dans son eau ; des roseaux et les herbes de la prairie sont les seules plantes qui poussent sur ses bords. Nous suivons la rive ; jamais nappe d'eau ne s'est découpée en contours plus variés et plus purs. C'est austère, mais non pas de cette austérité sinistre que les imaginations germaniques prêtent au séjour de la mort. De beaux pélicans blancs nagent sur le lac ou s'élèvent agitant lentement leurs grandes ailes, et de temps à autre une volée d'oiseaux des marais s'échappe des joncs avec un cri de détresse. En voyant au pied des tombes royales ces oiseaux noirs glisser à la surface du lac, je songe malgré moi aux oiseau* marins qui traversent le Bosphore à fleur d'eau et sont aux yeux des Turcs les âmes des morts cou-

chés sous les cyprès de Scutari. Soudain leur vol s'élève> couvre le ciel et se répète dans l'eau : que d'âmes errantes ! Je viens de voir des brigands dans les chasseurs au chacal; peu s'en faut que je ne reconnaisse dans quelque oiseau sinistre l'ombre d'un Alyatte. Nous visitons les tombeaux : ils viennent d'être odieusement dépouillés. Les salles sépulcrales sont vides. Ici, un lit funèbre est abandonné au fond d'une tranchée; là, c'est un vase d'albâtre scié, puis fouillé et mis aux décombres; plus loin, des restes d'ossements parmi lesquels on a cherché de l'or. Vraiment on a quelque peine à se défendre de la compassion en voyant des restes humains jetés avec des clous rouilles et des éclats de bois pourri sur la plate-forme d'une tombe. Ce sont là sans doute les os de quelque grand coquin de roi de Lydie, mais qu'importe? Suffit-il qu'un homme soit mort il y a trois mille ans pour que le premier venu ait le droit de le traiter ainsi? Quoi qu'il en soit, je

copie les tombeaux et vais demander l'hospitalité sur la rive du lac au village de Balouk-hané.

Mon hôte est un Grec, fermier de la pêche du lac. Je lui conte en riant mes terreurs de la journée; il ne parait, lui, partager qu'à demi ma confiance. « Hé! me dit -il, il se peut que vos chasseurs de chacals soient, plus que vous ne pensez , des chasseurs d'hommes !

— « Et quelle apparence, mon cher hôte, que des gens si polis avec nous aient des instincts de brigandage?

« — Vos. armes les auront tenus en respect. Il y a juste un an et huit jours, poursuitil, les brigands du pays saisirent un riche négociant grec du nom d'Athénogénis ; ils le menèrent sur la montagne et lui firent souscrire, à l'échéance d'un an, un bon de deux cents livres, avec cette condition formelle que, s'il ne paye pas en argent, il payera de sa tête. Aujourd'hui le solde est en retard,

et Ton poursuit Athénogénis ; de là cette recrudescence de brigandage qu'on vous a signalée à Thyatire. Et, ce qui passe toute idée, les brigands ont fait savoir partout qu'ils ne se contentent plus du capital : ils veulent des intérêts, et des intérêts usuraires!

— « Le chef de ces brigands, par hasard, serait-il Grec ?

— « Emin? un abominable Turc ! Pourtant, il faut le reconnaître , il a du savoirvivre. Un habitant du village s'est un jour avisé de le signaler aux gendarmes ; les gendarmes, bien entendu, se bornèrent à dénoncer le dénonciateur. Arrive Emin avec dixhuit hommes; on saisit la fille du paysan et on la traîne hors du village. « Retourne maintenant, lui dit Emin, et fais savoir à ton père que s'il recommence à nous trahir, tu ne seras pas une seconde fois quitte pour la peur. » — Pour moi, cela me paraît trèsbeau, mais assez peu turc ; je soupçonnerais presque Emin de cacher sous un nom turc son origine et sa nationalité.

Au reste, Emin n'est pas le seul brigandchevalier des environs de Sardes; le doyen du brigandage, Sélim, habite précisément Balouk-hané. Sélim a quatre-vingt-dix ans : ce fut un homme. Tout son corps est couvert de cicatrices, témoins des aventures de sa carrière ; il conserve encore une incroyable vigueur. Les maladies ne l'ont jamais atteint , et, dans sa vie rude au grand air, les blessures ne l'ont pas un instant arrêté. Sélim vit maintenant paisible; il s'est laissé prendre Y mais la justice turque sut user à son égard d'une douceur que la crainte peut-être lui, commandait : on lui offrit sa grâce sous la condition expresse qu!ïl renonçât à sa profession. Il donna sa parole, et l'on s'empressa de le renvoyer libre. Le gouvernement fit mieux encore : il lui donna des terres, et* pour les cultiver, une bonne paire de bœufs. Voilà, pour devenir propriétaire ea ce pays, un moyen tout trouvé : faites-vous brigand et laissez- vous prendre. Mais il faut tenir en-

suite sa parole, et les brigands la tiennent toujours. •

26 novembre.

Trois heures de marche à partir des tombeaux, et nous sommes sur l'emplacement même de Sardes; bien mieux, nous voici retombés sur une ligne de chemin de fer : je ne sais ce qui me touche le plus, ou de me sentir dans un lieu si célèbre, ou de songer que désormais je puis voyager comme on voyage en Europe, vivre d'une vie presque humaine.

Sardes offre l'un des points de vue les plus fortement colorés que je connaisse. La masse des montagnes est une terre rougeâtre qui se ravine et s'éboule en montrant à nu des flancs dont le sommet reste couvert de gazon. A chaque repli du sol s'accroche un lambeau de pelouse verte et légère, mêlée de touffes sombres qui en font ressortir la transparence et lafraîcheur. Deuxde ces montagnes encadrent

le site antique , l'une d'elles portait l'acropole des rois lydiens; entre les deux coule le Pactole, assez mince ruisseau, dont les paillettes ont, je crois, moins enrichi la Lydie que la fertilité naturelle de ses vallées. Près du Pactole s'élève le temple de Cybèle, dont les Turcs, en ce moment, débitent par morceaux les admirables colonnes. La ville romaine se développe au pied de l'acropole, et ses restes nous présentent toute une série d'édifices à coupoles bien antérieurs à l'époque d'où Ton date l'art byzantin. Sardes est une mine pour qui veut étudier les sources de l'art oriental du moyen âge : je suis le filon jusqu'à Philadelphie; puis je retourne à Smyrne, et m'embarque pour Beyrouth , en compagnie d'un paçha et d'un aveugle.

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