LA PHÉNICIE ET LA PALESTINE
La Phénicie, insé^parable de l'île de Chypre dans les fastes de Ninive, et la Palestine, prise ici dans un sens très étendu, excitaient au même degré que les pays étudiés précédemment la convoitise des despotes assyriens. Ils connurent de bonne heure le chemin de ces contrées, que les rois d'Élam et de Babylonie leur avaient appris. Mais ce sont surtout les derniers rois de Ninive qui les visitèrent et dont les annales sont précieuses pour cette partie de la géographie ancienne.
Citons d'abord les vues d'ensemble.
Sargon s'empara « de tout le désert jusqu'au ruisseau de Mutsri (Egypte), de tout le pays d'Akharri (Phénicie), et de tout le pays de Khatti (i).»
(1) Cylindre de Sargon^ ligne 13. — Ce passage présente une difficulté, n s'y rencontre un groupe de deux signes qui peut se lire mat Mas ou mat Bar ^ pays de Mas ou de Bar^ ou bien encore, en un mot, madbar, désert. La troisième lecture nous semble préférable avec ce sens, parce qu'il s'agit en réalité d'un désert, que le mot madbar existe en assyrien, et que nous le rencontrerons désignant d'autres parties de TArabie.
Sous la dernière dénomination , Sargon range Asdudu (Azot), au pays des Philistins, ainsi que Carchémis, Amat et le Kummukh (i). Il y comprenait sans doute aussi le Bit- Khumria (ancien royaume d'Israël), dont il acheva la conquête (2).
Le ruisseau d Egypte (en assyrien : nahhal Mutsur, en hébreu: nakhal Mitsraïmj, coule au fond de Wadi-el- Arisch et se jette dans la Méditerranée près des ruines de Rhinocolure, à sept ou huit lieues de Gaza. C'est bi^n en effet cette région que décrit Asarhaddon (ou Assurbanipal) quand il dit qu'il alla jusqu'à la ville de Rapikhi au bord du ruisseau de Mutsur, endroit où il n'y a point de fleuve, le ruisseau d'Egypte étant d'ordinaire à sec. Asarhaddon avait dû porter avec lui l'eau nécessaire à l'armée (3).
Sennachérib élargit le panorama du côté du Jourdain. Dans la ville d'Usu, en Phénicie, il reçoit les tributs de huit princes qu'il énumère dans l'ordre suivant :
Minkhimmi (Ménahem), de Samsimuruna, Tubahal, de Tsidunnu(Sidon), Abdilihti, d'Arudu (Arudus), Urimilki, de Gublu (Gébal), Mitinti, d' Asdudu Azot), Puduïli, deBit-Ammana (Bet-d*Ammon), Kammusunabti, de Mahaba (Moab), Aïrammu, d'Udumu (Édom).
(1) Inscription des Taureaux, U. 17, 18.
(2) Ibid, 1. 21, Qipassim,
(3) Fragment S, 2027, recto, IL 16-18. — Ce texte a été publié par M. Boscawen, dans les Transactions of the Soc. of Bibl, Archeology, t. IV, pp. 90- 96, d'une manière plus complète que dans le grand recueil du British Muséum, 1. 111, pL 35, no 4. U est attribué d'ordinaire à Asarhaddon, et par fois à Assurbanipal.
La liste se termine par ces mots : tovs rois du pays de Martu! (i)
La dénomination de Martu est partout l'équivalent à'Akharru. Azot est donc attribué ici au pays d'Akharru. Sargon Ta rapporté au Khatti, qu'il distingue expressément de TAkharru. Plus loin, Assurnatsirpal désignera sous le nom d'Akharru une partie seulement de la Phénicie.
Asarhaddon et Assurbanipal reculent encore les limites du tableau.
« J'appelai, dit Asarhaddon, les rois du pays de Khatti et du bord de la mer ^
Bahalu, roi de Tsurri (Tyr, en hébreu Tsôr),
Minasi, roi de Yaiidi (Juda),
Kaûsgabri, roi d'Udumi (Édom),
Mutsuri, roi de Mahaba (Moab),
Tsilbil (?), roi de Khaziti (Gaza),
Mitinti, roi d'Iskaluna (Ascalon),
Ikasamsu(ou Ikaûmu), roi d'Amkarruna (Accaron),
Milkiasapa, roi de Gubli (Gébal, Byblos),
Matanbahal, roi d'Aruâdi (Aradus),
Abibahal, roi de Samsimuruna,
Puduïlu, roi de Bit-Ammana (Bet-Ammon),
Akhumilki, roi d'Asdudi (Azot), du littoral [akhu) de la mer ;
Ikistira, roi d'Idihal (Idalium),
Pilagura, roi de Kitrusi (Chytros),
Kisu, roi de Sillua,
Ituandar, roi de Pappa (Paphos),
Irisu, roi de Sillu (Soli),
Damasu, roi de Kurï (Curium),
Rumisu, roi de Tamisu (Tamassus),
Damusu, roi de Kartikhadasti,
(1) Prisme de TayloVy col. II, 11. 47-55. — Taureaux de Koyoundschik, i, 11. 19-20.
Unasagusu, roi de Lidir (Lédra), Putsusu, roi de Nurî, dix rois du pays de Yatnana (Chypre) dans la mer. En tout, vingt-deux rois du pays de Khatti, du littoral {akhu) de la mer, de l'intérieur de la mer (i). »
Ce passage comprend la Phénicie et Chypre dans le pays de Khatti.
Parlant à son tour des mêmes rois, Assurbanipal, dans <un récit de sa première campagne en Egypte (2), les divise en trois catégories :
« Au cours de mon expédition, vingt-deux rois du littoral {akhu) de la mer, de l'intérieur de la mer, et du bord de la mer (na&aZw), serviteurs qui m'étaient soumis, apportèrent leur riche tribut en ma présence et me baisèrent les pieds. Ces rois, leurs troupes et leurs vaisseaux, je les fis aller, de concert avec mon armée, par la mer et le bord de la mer {nabalu), au secours des rois, mes serviteurs soumis, gouverneurs de Mutsur (Egypte) (3). »
Comme il s'agit d'une flotte et d une armée de terre qui combinent leur marche, nous prenons le mot nabalu dans un sens moins large que son synonyme akhu, qui désigne parfois toute la Palestine y compris la rive gauche du
(1) Prisme B d'Asarhaddon, col. V, 12-27. Cf. Schrader Zur Kritik der Inschr, Tiglath-Pileser's II, etc. pp. 33-36 et planche 2.
(2) Il y avait eu des changements à Aradus et au pays d'Ammon dans l'intervalle de la rédaction des. deux listes. Malanbahal est remplacé par Yakinlû, et Puduïlu par Aminabdi (Aminadab), dans le second document. — Le nom de Manassé, roi de Juda, Minasi chez Asarhaddon, se défigure en iUTirwi chez Assurbanipal. — Asarhaddon qualifie dïrw ou alu (deux lectures du même signe, signifiant ville, localité, pays), tous les royaumes excepté Idilu qu'il appelle mat^ pays ; Assurbanipal emploie le dénominatif mat, excepté avec Tsurru, auquel il appose iru ou alu.
Les deux listes énumèrent les vingt-deux royaumes dans le même ordre. La seconde a été rédigée sur la première. Cette conformité a été très utile, tant pour la reconstitution du texte mutilé d'Assurbanipal, que pour la lecture de plusieurs noms. Cf. Schi-ader, Zur Kritik etc., pp. 31-36, et pi. 2.
(3) Assurbanipal, Prisme A de Rassam, coL I, 11. 68-76, extrait du Prisme C de liassam, dans Schrader, Ihid*
Jourdain. Cette signification de nabalu ressort encore mieux du passage où Assurbanipal, décrivant le blocus de Tyr, dit qu'il intercepta les issttes du côté de la mer et du côté du rivage (nabalu) (i). »
Outre le tribut, ces rois étaient soumis à des corvées éventuelles. « J'appelai, dit Asarhaddon, vingt-deux rois du pays de Khatti,tous les rois du littoral et de l'intérieur de la mer et je leur donnai mes ordres. » Il s'agissait d abattre de grands arbres dans le Sirara et le Liban, d'extraire du marbre blanc et d'autres pierres du sein des montagnes^ lieu de leur production, et de transporter ces lourds matériaux, par des chemins pénibles, à Ninive, où Asarhaddon était occupé à se bâtir un palais (2). Plus tard, les rois de Babylone exploitèrent de la même manière leurs sujets, en majeure partie syro-palestiniens. Voulant relever le temple de Bel à Kharran (Charres) en Mésopotamie, Nabunaïd (Labynète), père de Balthasar, fait appel à ses nombreux sujets, aux rois, princes et chefs qui habitaient les bords de la mer supérieure (Méditerranée) et les rives de VEuphrate depuis Khazzati (Gaza) à la frontière de Mitsir (Egypte) jusquà la mer inférieure (golfe Persique) (3). A une époque moins reculée, dans une
(1) Smith, Assurbanipal, p. 59, 1. 88. Cf. Prisme A de Rassam, col. 11, 1.53.
(2) Prisme A, col. V, 11. 11-16.
(3) Cylindre de Sippara, col. I, 11. 39-49. Cf. Pinches, Proceedings of the Soc. of Bihl. Arch.l nov.1882. — Khazzati à la frontière (pad) de Mitsir, Ce passage nous force à admettre pour pad le sens de frontière, limite, que nous avions rejeté précédemment. Néanmoins le mot pad, comme fines en latin, signifie parfois le territoire circonscrit par les lynites. - Nous avons aussi à rectifier une erreur de lecture concernant les diqari, si souvent mentionnés dans les récits assyriens. Nous avons lu par distraction daqari le nom de cet instrument Cun, Inscr. of W. A., t. II, pi. 4(5, 1. 17, où l'idéogramme qui le représente toujoura dans les textes historiques est traduit phonétiquement par les trois caractères syllabiques de valeur di-qa-ri. Nous étions porté à voir dans le 'diqaru un instrument pointu, une pique, une lance. La réserve avec laquelle nous nous sommes exprimé est justifiée par un texte qui se lit t. V, pi. 42 du recueil britannique où le diqaru (ligne 36,
inscription rédigée en assyrien, Antiochus Soter nous apprend que, lorsqu'il voulut restaurer les temples de Babylone, il fit faire des briqites au pays de Khatti (i). C'était sans doute aussi à la Syrie que Nabuchodonosor avait demandé les pierres nécessaires pour les édifices dont il orna sa capitale (2).
On verra mieux encore, par Tétude détaillée de la Phénicie et de la Palestine dans les monuments assyriens, le parti que les grands rois entendaient tirer de la possession de ces pays.
§ 1 . La Phénicie et l'île de Chypre.
Assurnatsirpal énumère les citésd'Akharu an bord (sidv) de la mer^ dont il reçut les présents, comme suit : « Le pays de Tsurru, le pays de Tsidunu, le pays de Gublu, le pays de Makhallatu, le pays de Maïzu, le pays de
c, d) figure dans une liste de mots précédés du déterminatif des noms de vases. 11 ne nous avait pas été loisible de parcourir les planches 36-70 de ce tome, que nous avons reçues de la munificence des Trustées du British Muséum pendant Timpression de notre précédent article.
(i) Cylindre d' Antiochus Soter ^ col. I, 11. 8-11.
(2) Grande inscription de Nabuchoionosor^ col. IX, 11. 22-28. Autour du rempart en briques (qui protège mon palais à Babylone), je bâtis un haut rempart en grandes pierres extraites des grandes montagnes : fen élevai le faîte comme une montagne , Ainsi s'exprime Nabuchodonosor, et Ton est fort surpris de voir Hérodote taxé de mensonge pour avoir parlé d'un pont en énormes pierres à Babylone. Le jugement émane pourtant d'un assyriologue qui apprécie les données d'Hérodote à la lumière des nouvelles découvertes.C*est M.Sayce,enefiet,quia écrit les lignes que voici: «Il est clair qu'Hérodota n'avait jamais visité la Babylonie. Autrement il ne parlerait pas éCimmenses pierres^ taillées dans un pays qui en est absolument dépourvu. Le peu de pierres apportées de Babylonie sont des pierres précieuses on des pierres ayant servi de bornes : le moindre caillou y coûtait fort cher^ the smallest pebble being ofhigh value, » Si le raisonnement est juste, Nabuchodonosor n'a pas plus qu'Hérodote vu Babylone.
M. Sayce {Herodotosj p.l()7, cf. p. xix), dans ce cas comme dans plusieurs autres, défigure l'expression de l'historien grec. 11 lui fait dire que les pierres dont il s'agit furent taillées en Babylonie, tandis qu'Hérodote affirme seulement que la femme de Labynète, laquelle serait l'auteur du monument,
Kaïzu, le pays d'Akharru, la ville d'Arvadu qui est dans la mer (i). »
Les trois premiers noms, Tyr, Sidon, Gébal, et celui d'Aradus, qui vient en dernier lieu, insinuent que la liste procède du sud au nord, et que Makhallatu, Maïzu et Kaïzu, cantons inconnus d'ailleurs (2), doivent se marquer sur la carte entre Gébal et Aradus. M. Fried. Delitzsch va plus loin : « Quand on considère, dit-il, la situation de ces localités, précisément au bord de la mer^ entre Aradus et Byblos (Gébal), et leur nombre de trois, on se sent entraîné à les identifier avec lancienne Tripolis (Trois-Villes) des Phéniciens. » Toutefois il est permis de douter que les trois noms signalés désignent des villes. En outre, ils ne forment pas un groupe à eux trois ; car on dirait avec autant de raison que le paysd'Akharru, qui semble être ici un canton particulier de la Phénicie, fait quatre avec eux (3). Enfin, comme on Ta déjà remarqué, le bo^^d de la mer exprime quelque chose de très vague en assyrien : le royaume d'Ammon, à Test du Jourdain, est au bord de la mer. On est donc à Taise pour la situation des trois cantons.
La côte phénicienne achève de se dessiner dans les textes de Teglatphalasar II et de Sennachérib.
fit tailler d'énormes pierres^ ztÔhxvito /t0ou; Trspayîxîac, sans parler du lieu où la chose se fit, ni du lieu de provenance des matériaux. — Sur le passage cité de Nabuchodonosor, voir Flemming, Bie grosse Steinplatteninschrift Nebuhadnezars II, pages 9, 20, 21 , 59.