III
(2) Makhallata, ou ilf(m//a^a,serait-il Marathus, Mapaôo; (Strabon, XVI, II, 12), immédiatement au sud d'Aradus î Le nom assyrien se transcrirait plus exactement Maâlata, car les consonnes redoublées marquent la quantité longue de la voyelle précédente (comme dans Tsurru^ Tsidunnu), et l'aspiration est exagérée par la transcription kh dsnis Makhallata.
(3) On traduirait à la rigueur, en faisant abstraction d'Arvadu, dernier membre de l'énumération : Le pays de Tsurru le pays de Kaïzu (provinces) du pays d'Akharri ; mais ce serait exclure Arvadu de FAkharru pris dans le sens ordinaire.
Teglatphalasar II amène des captifs des provinces orientales de son empire dans les villes de Tsimirra, de Zimarra, d'Arqa^ d'Usnu, Siannu, Rih-raha^ Rih-sitsu, au bord de la mer supérieure (Méditerranée) (i).
Dans Tsimirra, on croit reconnaître Tsemâri, une des tribus de Chanaan d'après la Genèse (s), et le Simyra de Strabon, entre Aradus et Gébal, à lembouchure du Nahrel-Kébir. Arqa a fait songer aux ruines de Tell-Arka, sur le Nahr-Arka, au nord-est de Rouad, ancien Aradus.
Les renseignements de Sennachérib sont plus précis. Ils se rapportent à la Phénicie méridionale.
« Dans ma troisième campagne, dit-il, j allai au pays deKhatti. Lulî, roi de Tsidunnu, fut effrayé du prestige de ma puissance : il s'enfuit au loin dans la mer (d'après un autre document, en Yatnana, Chypre) (3), et abandonna son pays. Les villes deTsidunnu-la-Grande, deTsidunnula -Petite, de Bit-Zitti, de Zariptu, de Makhalliba, d'Usu, d'Akzibu, d*Akka, ses forteresses, etc., se soumirent (4). »
Ici, on distingue à première vue, sous les transcriptions assyriennes, les villes de Sarepla, Akzib dans Josué et les Juges (5), Ekdippa chez les classiques, Accô (Saint-Jean d'Acre), qui s'échelonnent du nord au sud, dans le sens de la marche de Sennachérib (e). La liste entière procède sans doute suivant le même ordre. Du reste la ville d'Usu,dans le voisinage de laquelle Sennachérib reçoit, après la prise de Sidon, le tribut des princes palestiniens cités plus haut, se place naturellement au sud de cette ville (7).
(1) Cuneiform Inscript, of Western Asia, 1. 111, pi. 9, 1. 46 ; pi. 10, 11. 13
(3) Taureaux de Koyoundschik, 1, 11. 19, 20.
(4) Prisme de Taylor, col. 11, 11. 34-43.
(5) Josué^ XIX, 29; Juges I, 31. Dans le second passade, Akkôikrco) et Akzib sont mentionnés avec Sidon, comiue des villes restées au pouvoir des Ghananéens.
(6) On le voit par la suite du récit, qu'on lira plus loin.
l7) Inscriptions des Taureaux de Koyoundschik^ 1, 11. 19, 20.
Sidon-la-Grande et Sidon-la-Petite^ toutes deux prises par Sennachérib, sont ainsi nommées par comparaison. Tsidôn ràbbâ dans le livre de Josué doit donc signifier Sidon-la-Grande, et non la grande Sidon (i).
Parmi les cités phéniciennes, les inscriptions parlent le plus longuement d'Aradus, Sidon, Tyr, Usu et Accu.
Après la soumission de Tyr, dit Assurbânipal, « les chefs de l'intérieur de la mer et les rois des hautes montagnes, voyant la grandeur de mes œuvres, redoutèrent ma puissance. »
Il s'agit des rois de Tabal et de Cilicie, du roi et des princes d'Aruaddu ou Arvadu (Aradus).
« Jakinlû, roi d'Aruaddu, qui habite dans la mer, qui n'avait pas obéi aux rois mes pères, se soumit à mon joug. Il amena à Ninive, pour être concubine, sa fille, avec
une grande dot, et il baisa mes pieds Les fils de
Yakinlû, Azibahal, Abibahal, Adunibahal, Sapadibahal, Pudibahal, Bahalyasupu, Bahalkhanunu, Bahalmaluku, Abimilki, Akhimilki, habitants de la mer, sortirent de la mer, vinrent avec des présents considérables et me baisèrent les pieds. »
Tous ces noms, du type phénicien le plus accusé, révéleraient à eux seuls un État chananéen, si on pouvait douter un instant de l'identité d'Aruaddu (plus exactement Aruâdu) et de TArvad biblique, TAradus classique, aujourd'hui Rouad, petite ile de la côte phénicienne au nord de Tripoli.
En face d'Aradus, Assurbânipal éprouve un accès de cette admiration naïve que la vue de la mer inspire toujours aux rois d'Assur : a Ikkilû (Jakinlû), dit-il, habitait comme un poisson des eaux immenses ; il parcourait la vaste mer. »
Le roi d'Aruadu est condamné à un tribut annuel, con-
(1) Josw^XI, 18; XIX, 28.
sistant en laines de différentes couleurs, en poissons^ en oiseaux (i).
Dès le douzième siècle avant notre ère, les Assyriens avaient visité Aradus. Ils racontent que Teglatphalasar I" « monta sur des vaisseaux du pays d'Arvadu et tua un nakhiru dans la Grande Mer (2). » Après lui, Assurnatsirpal, entre autres présents des Phéniciens, reçut des dents de nakhiru (s). L'ivoire de cet animal aquatique était d'un fréquent emploi chez les Assyriens et les peuples voisins. Il servait à peu près aux mêmes usages que celui de l'éléphant (4). Plusieurs en ont conclu que le nakhiru . était le dauphin. Assurnatsirpal reçut aussi du même peuple des pagûti grands et petits, espèce animale dont il a été parlé précédemment (5).
Sidon, déjà châtiée par Sennachérib, se révolta encore sous son successeur. Cela fournit à Asarhaddon l'occasion d'en parler assez en détail.
c< Je m'emparai de Tsidunnu, qui est dans la mer, et je détruisis toutes ses habitations. J'abattis complètement son rempart, je détruisis ses fondements et .les jetai dans la mer. Je ruinai son emplacement (?).
» Abdimilkutti, son roi, lequel redoutant mes armes s'était enfui dans la mer, e le tirai de la mer comme un poisson, et e lui coupai la tête. Je m'emparai des grands trésors gardés dans son palais, or, argent, pierres précieuses, peaux d'éléphant, dents d'éléphant, bois à'usu, bois diurkaHnnu, vêtements de birmi, étoffes de toutes sortes. Je menai au pays d'Assur son peuple, immense,
(1) Smith, Assurbanipal, pp. 60-64, 69-71, 75-76 ; Cuneiform InscripU of Western Asia. t. V, pi. 2, 92-94.
(2) Broken Obelisk, 11. 2, 3.
(4) M. Lotz, Dielnschr. Tiglath-Pilesers, p. 161, fait observer que Tivoire du nakhiru ne se rencontre pas dans les inscriptions assyriennes employé pour l'ornementation des édifices.
sans nombre, (ainsi que) des bœufs, des moutons et des ânes. J'assemblai tous les rois de Khatti et du bord de la
mer. Je fis faire Je lui donnai (à Sidon renouvelée) le
nom de Ville d'Assur-akh-iddin (Asarhaddon.) J'y établis des hommes de la montagne et de la mer d'occident, proie de mon arc. Je leur donnai pour préfet un de mes grands officiers.
» Et Sanduarri, roi des villes de Kundi et de Sizu, homme ennemi, rebelle, qui ne craignait pas ma puissance et avait abandonné les dieux, s'était fié à des montagnes de difficile accès et avait pris pour allié Abdimilkutti, roi de Tsidunnu. Ils se firent l'un à l'autre le serment des grands dieux et comptèrent sur leur puissance. Pour moi, je me fiai à Assur, mon seigneur. Je le tirai (Sanduarri) de la montagne comme un oiseau ^ et je lui coupai la tête (i). »
Les deux récits joints parla copulative et, en assyrien û, dominés par une antithèse fort saillante et rapportant des faits connexes, n'en forment qu'un seul. S'ensuit-il de là que Kindu et Sisu doivent se placer, comme on l'a prétendu, dans le voisinage de Sidon? A notre avis, la chose est fort douteuse. On a vu la Cilicie liguée avec Damas et le pays d'Ammon, et nous venons de signaler dans les inscriptions d'Assurbanipal une antithèse égale-
(1) Prisme A d' Asarhaddon, col. 1, 9-46. — Asarhaddon, ce nous semble, raconte ensuite (II. 47-53) que pour donner à tous une haute idée de la puissance du dieu Assur, il suspendit les têtes d' Abdimilkutti et de Sanduarri au cou de deux de leurs officiers, et que ceux-ci défilèrent de la sorte, au son de la musique, avec les autres captifs sidoniens y compris les lemmes et les enfants, sous les regards de la foule dans le voisinage de Ninive.
Si notre interprétation n'est pas vraie, elle est du moins très assyrienne. Dans le même genre, Assurbanipal dépasse Asarhaddon. 11 enlève les ossements d'un roi de Gambulu qui avait été son ennemi, et ordonne à ses gens de s'en servir en guise de massues pour assommer aux portes de Ninive les fils de ce roi tombés entre ses mains. — Voir ce passage dans Smith, Assurbanipal^ p. 138, 11. 88-92. Nous y donnons au verbe khasalu, le sens de battre ^ briser, 11 est employé avec le sens de moudre (le grain), Cun, Inscr. of West, Asia, t. V, pi. 18, c-d, U. 33-34. Cf. Strassmaier, AlphaJb* VerzeichnisSt n® 3279.
ment frappante entre Aradus d'une part, la Cilicie et le Tabal de Tautre. Sandu-arri semble être un composé. Son premier élément rappelle Sanda-sarmi, le nom du prince cilicien qui fait hommage à Assurbanipal. En attendant de plus amples données, nous chercherions donc Kindu et Sisu, les deux villes de Sanduarri, plutôt dans le Taurus ou l'Aman us que dans le Liban.
D'après le texte cité, la ville de Sidon était dans la mer, ina qabal tamtî, in medio maris. L expression, quoiqu'elle manque de rigueur, n'étonne pas dans la bouche des Assyriens, habitués à exagérer tout ce qui tient à la mer. Sidon consistait essentiellement dans ses deux ports, le promontoire intermédiaire, et la péninsule oblongue, parallèle au rivage, qui communique avec le promontoire par un isthme étroit et abrite les ports à l'ouest. A l'époque du grand commerce de Sidon, la péninsule était sans doute couverte d'édifices, et il doit en avoir été de même de la chaîne d'îlots qui y fait suite jusqu'au Kalat-el-Bahr, le plus considérable de tous, au nord-est de la ville actuelle. Les îlots reliés à la péninsule et entre eux par une forte digue qui abritait le port septentrional, faisaient partie de la ville. Aujourd'hui que la presqu'île est déserte, que la digue a été emportée par les flots, et que la ville s'est développée davantage à l'est, on ne dirait plus aussi bien : Sidon qui est dans la mer (i). L'emploi quelque peu abusif de ces mots par Asarhaddon est utile à noter. Nous y reviendrons plus loin.
Le nom assyrien, Ville d^Assur-akh-iddin^ destiné à remplacer celui de Sidon, ne fut pas longtemps employé : ce serait peine perdue que d'en rechercher des traces dans la géographie postérieure.
D'ordinaire la colonie installée à la place d'une nation vaincue ne se recrutait pas dans le voisinage : on déportait au loin les captifs, qui étaient dotés par ce moyen de
, (1) Cf. Socin-Bâdeker, Palestine et Syrie^ édition française, pp. 454-458.
nouveaux foyers, pour leur rendre révasion plus difficile. Si les nouveaux habitants de Sidon sont en partie phéniciens, c'est apparemment qu'Asarhaddon, pour assurer ses communications avec Chypre, avait besoin de vaisseaux et de marins.
Tyr semble avoir recueilli alors l'héritage de Sidon. Elle se crut assez forte pour secouer le joug d'Assurbanipal, successeur d'Asarhaddon ; peut-être même s'était-elle déjà révoltée contre celui-ci.
« Dans ma troisième campagne, dit Assurbanipal, je marchai contre Bahal, roi du pays de Tsurru, qui n'avait point observé le commandement de ma royauté et n'écoutait point la parole de mes lèvres. J'élevai une ligne de forts contre lui et je m'emparai de toutes ses issues par terre et par mer. Je réduisis leurs courages (?) ; je les soumis à mon joug. Le roi amena en ma présence la fille issue de lui et les filles de ses frères, pour être concubines. Il amena en même temps pour mon service son fils Yakinlû, qui n'avait pas encore parcouru la mer. J'acceptai sa fille et les filles de ses frères. J'eus compassion de lui : je lui rendis le fils issu de lui (i). »
Un autre prisme ajoute : « Les tours que j'avais élevées contre lui, je les détruisis; les communications par terre et par mer, dont je m'étais rendu maître, je les rétablis. Je reçns de lui un tribut considérable. Je retournai sain et sauf à Ninive (2). »
Dans une inscription royale, cela signifie qu'on n'avait pu s'emparer de Tyr, et qu'on s'était contenté de quelques marques de soumission. Bahal fut traité avec beaucoup d'égard, si on songe aux moeurs du temps. — Il est clair
(1) Smith, Assurbanipal, p. 58-60. Cf. Cun. Inscr, ùf W. A., t. V, pi. 2, U. 49-62. C'est dans ce second texte (prisme A de Rassam) que se lisent les mots : le fils (de Bahal) qui n'avait pas encore parcouru Za mer, inspirés par l'idée que la mer est l'élément naturel des Phéniciens. La phrase peut signifier aussi : condamné à ne plus parcourir les mers.
(2) Smith, Assurbanipal, pp. 68, 69.
qu'Assurbanipal n avait bloqué Tyr par mer qu'avec le secours de flottes phéniciennes.
Usû et Akkû, coupables de révolte, sont traitées fort différemment peu d années après.
« A mon retour (d'Arabie), dit Assurbanipal, je pris la ville d'Usû qui est située sur le bord de la mer. Les hommes de la ville d'Usû qui n'obéissaient pas à leurs gouverneurs, et ne s'acquittaient pas de leur tribut annuel, je les tuai. Je rendis mes jugements au milieu de ces hommes rebelles. J emmenai leurs dieux et leur peuple en Assur.
j)Les rebelles d'Akkû,je les tuai. Je suspendis leurs corps
sur des pieux et je les plaçai autour de la ville. Je pris le
reste du peuple pour le pays d'Assur. Je le rassemblai en
une troupe, et je l'ajoutai aux sujets nombreux qu'Assur
m 'adonnés i). »
Nous avons dit que les Assyriens situaient Sidon dans la mer, bien qu'elle tienne à la terre ferme. Faute d'y penser, les assyriologues se sont trop hâtés d'identifier les Yamnai ou Yavnai des inscriptions cunéiformes avec les Grecs, "Iwveç. On n'ignore pas que dans le texte assyrien deBéhistun, Yamanu ou Yaî;anw désigne la Grèce; on sait aussi qu'un ethnique Yamnai ou Yavnai pourrait fort bien dériver de Yamanu ou Yavanu. Mais malgré cela un texte de Sargon rend difllcile Tidentification des Yamnai avec les Grecs, que nous avions admise nous-même jusqu'ici. Voici ce passage :
« (Sargon) prit comme un poisson le Yamnai dans la mer ; il enleva Gunzinanu (prince) de Kammanu, et Tarkhularu de Gamgumu ; il soumit sept rois du canton de Yah, au pays de Yatnana (Chypre), à sept journées dans la mer (s). »
(1) Smith, Assurbanipal, pp. 281, 282. Cf. Cun, Inscr. of Western Asia^ t. V, pl.lX, n. 115-128.
(2) Inscription des Taureaux, 11. 25-28.
Personne n'a songé jusqu'ici à mener Sargon au delà de Chypre, dans quelque autre île ou contrée de la Grèce. Les partisans de l'identification Yamnai-Ioniens placent les Yamnai dans l'île de Chypre. Or est-il permis de croire que Sargon, dans une liste où l'on n'aperçoit aucune redite, nomme un peuple de Chypre, revienne en Asie pour toucher le Kammanu et le Gamgumu, et retourne ensuite à Chypre, pour sauter de là encore une fois sur le continent asiatique? En eflfet,après Yatnana,il nomme des pays situés à l'est du Tigre. D'ailleurs le Yatnana est évidemment donné comme plus éloigné que le pays des Yamnai, par conséquent comme une contrée toute différente. Il est peu probable en effet qu'on distingue dans Tile de Chypre diverses régions suivant la distance plus ou moins grande qui les sépare de Ninive.
Nous croyons que les Yamnai appartenaient à la côte de Phénicie ou de Palestine. Ne serait-ce pas les habitants de rYabnâ maritime, à l'embouchure du Nahr-er-Roubîn? Cette ville servait de port à une autre Yabnâ, que les Grecs nommèrent 'la/jtveia, 'la/jLvta, 'lauvai (i).
Jusqu'ici nous avons raisonné dans l'hypothèse que le pays des Yamnai était situé de quelque façon dans la mer. Mais Sargon ne dit pas même cela : il rapporte seulement qu'il prit les Yamnai dans la mer, c'est-à-dire dans un combat naval, comme Salmanasar II prit les habitants de Mazamua sur leurs vaisseaux. De cette sorte, notre identification Yamnai- Yamnia est encore plus plausible.
Les matelots Yamnai montent avec ceux de Tyr et de Sidon la flotte de Sennachérib sur le golfe persique :
a J'établis à Ninive des hommes du pays de Khatti, capture de mon arc. Ils construisirent avec art de grands vaisseaux, à la façon de leur pays. Je les fis monter par des matelots tyriens (tsurrai), sidoniens (tsidunnai) et yamniens CV^^mnaiJ, capture de ma main (a). »
(1) Voir Socin-Bàdeker, Palestine et Syrie^ édition française, p. 336.
(2) Taureaux de Koyoundschik, 4, 11. 57-60.
Avec les vaisseaux du pays de Khatti (i), construits aussi en partie à Tul-Barsip au bord del'Euphtate, Sennachérib navigua sur le golfe Persique, et alla réduire des Chaldéens fugitifs en Élam. Il célèbre en termes pompeux son exploit maritime, dont il devait la gloire à ses prisonniers phéniciens (2).
L'absence de marine indigène sur le golfe Persique rendait plus précieuse pour Ninive la conquête de Tyr et de Sidon. Plus tard, la même raison rendit les Phéniciens nécessaires à Alexandre. Arrien , après Aristobule, raconte à ce propos des faits intéressants. Alexandre, dit-il, fit construire dans les chantiers phéniciens quarante-sept navires de diverses grandeurs. Ces navires furent ensuite démontés et transportés pièce à pièce jusqu'à Thapsaque. Là ils furent recontruits, et jetés sur TEuphrate, par lequel ils gagnèrent Babylone. Ils y rencontrèrent la flotte de Néarque récemment arrivée de l'Inde. Alexandre y construisait encore d'autres vaisseaux en bois de cyprès, le seul que produisît la Babylonie. Il creusait un port assez grand pour recevoir mille navires. En même temps, Miccalus de Clazomène, un de ses ofiiciers, recrutait à grands frais des marins en Phénicie et sur tout le littoral de la Méditerranée. Alexandre voulait coloniser les côtes et les îles du golfe Persique, destinées dans sa pensée à rivaliser un jour de prospérité avec la Phénicie (3).
L'idée d'ouvrir ce nouveau champ à l'activité des Phéniciens était assez naturelle à des monarques dont le pouvoir s'étendait d'une mer à l'autre. Elle s'était ofierte en passant à Sennachérib ; elle frappa vivement Alexandre, auquel le temps manqua pour exécuter ses desseins. Il se peut aussi que les Phéniciens eux-mêmes, qui parcoururent la mer Rouge et la mer des Indes au service des rois de Juda
(l)7ôtrf, 3, 1. 28.
(2) Ibid,A,\\,Q\ et suiv.
(3) Arrien, Anabase d'Alexandre, VII, xix.
et d'Egypte, aient pénétré dans le golfe Persique, et qu'ils en aient occupé des îles ou quelques points des côtes. Dans ce cas, Alexandre aurait seulement cherché à développer leurs anciennes colonies. De son temps, deux îles du golfe Persique, voisines du promontoire d'Anfir en Arabie, portaient les noms de Tyretd'Aradus ; on y voyait des édifices semblables à ceux des Phéniciens. Ceux-ci, au diredes habitants, étaient originaires de leurs îles. Mais Strabon hésite à admettre cette prétention, quoiqu'une tradition persane rapportée par Hérodote fasse venir les Phéniciens des bords de la mer Erythrée ou golfe Persique (i). Nous partageons les doutes de Strabon. Les souvenirs des insulaires du golfe Persique étaient trop clairs pour remonter si haut, et la ressemblance des édifices s'explique mal par l'origine commune de deux peuples séparés depuis une quinzaine de siècles. 11 est plus sûr de regarder les Phéniciens du golfe Persique, s'ils sont bien réels, comme des colons venus à une époque relativement récente des bords de la Méditerranée (2).
Yatnana ou Atnana, qui rappelle par la terminaison Labnana et Ammanay deux noms de chaînes de montagnes en Syrie, désigne l'île de Chypre dans les inscriptions cunéiformes.
Yatnana, comme on le sait déjà, est situé dans la mer du soleil couchant, à sept journées de la côte phénicienne.
Les journées sont, bien entendu, comptées pour des vaisseaux du huitième siècle avant notre ère et avec l'exagération habituelle des Assyriens, entre deux points déterminés de la côte phénicienne et de l'île de Chypre.
Les villes de Yatnana qui se rencontrent dans les listes d'Asarhaddon et d'Assurbanipal sont celles de Chypre :
^ (2) Strabon (XVI, m, 2, 4) parle des Phéniciens du golfe Persique d'après Eratosthène, qui avait puisé lui-même ses données dans le périple de Thasius, officier de la flotte d'Alexandre.
Idihal, Kitriùsi, Pappa (lisez : Papa), Sillu (Sîlu), Kurî, Tamisu, Lidir^ font songer aussitôt à 'làaXiov, Idalium, — Xùrpoç, ouXurpot, Chytrus ou Chytri, — rîacpo;, Paphus, —
26koi^ Soli, — ^^o'jpiov^ Curium, — Tajuiaaô; ou ïaaa(7C7oç,
Tamasusou Tamassus, — rà Aé^pa, Ledron.
Deux autres villes, Nurî et Qarti-Khadasti, sont inconnues à la géographie classique. Qarti-Khadasti, Villeneuve, est phénicien : c'est le même nom que Carthage.
Ces localités sont situées dans les diverses parties de Tîle. Chypre tout entière semble reconnaître la suzeraineté d'Asarhaddon et d'Assurbanipal.
Sargon n'en avait soumis qu'un district. Il avait reçu le tribut de sept rois du capiton d'Yah au pays d'Yainana. Une stèle avec inscription assyrienne consacrant le souvenir de l'événement a été exhumée des ruines de Citium, dans le sud-est de l'île. Citium par conséquent doit avoir fait partie du premier district soumis aux rois de Ninive.
Citium et Tyr, distants d'environ 200 kilomètres, seraient considérés avec vraisemblance comme les deux termes de la navigation de sept jours entre TAsie etl'Yatnana.
Voici dans sa suite, autant qu'elle a été comprise, la relation de Sargon, que nous citons d'après les Fastes, et qui se répète à peu près dans les mêmes termes sur la stèle de Lamaca (de Citium) et dans les Annales :
ce Sept rois du canton d'Yah au pays d'Yatnana, à sept journées dans la mer du soleil couchant, du pays desquels personne parmi les rois mes pères en Assur et en Kardunias (Babylonie) n'avait entendu le nom, apprirent de loin, dans la mer du soleil couchant, mes exploits en Kaldi (Chaldée)et en Khatti. Leur cœur fut effrayé, l'épouvante les saisit. Ils apportèrent de l'or, de largent, des meubles en bois diusu et â!urkarinnu, ouvrages de leur pays, en ma présence, àBabilu (Babylone), et me baisèrent les pieds (i). »
(1) Lignea 145-149.
La contrée dont les ancêtres de Sargon avaient si peu entendu parler, ce n'est pas seulement, comme un savant Taffirme, le district d'Yah, mais bien toute l'île d'Yatnana ; car, au dire de Sargon, le pays était inconnu à cause de sa grande distance et de sa situation au milieu de la mer. Or, à ce point de vue complexe, il n y a pas lieu de distinguer diverses régions dans TYatnana.
Si Sargon dit la vérité, c'était la première fois que des Chypriotes entraient en relation avec le roi d'Assur. Sargon, tout au moins, n'avait encore exercé aucun pouvoir sur leur île ; tant s'en faut qu'il l'eût visitée. En cela son témoignage est irrécusable. Il l'est moins quand il affirme que le nom d'Yatnana était inconnu à ses ancêtres. Fréquentant le Liban et les villes de la côte depuis plusieurs siècles, les Assyriens devaient connaître l'île de Chypre, qui était comme une annexe de la Phénicie.
Rien ne prouve que Sargon ait visité Chypre en personne, ni que ses armées y aient jamais pénétré. Ceux qui parlent des campagnes de Sargon dans cette île, admettent l'identité des Yamnai et des Grecs ; ils confondent la ville de Pappa ou Paappa (l'un et l'autre à prononcer Pâpa)^ située en Asie, avec la ville du même nom en Chypre.
Nous n'avons plus à démontrer la non-identité des Yamnai et des Grecs. 11 suffit d'établir la distinction des deux Pappa, ce qui revient à prouver l'existence d'un Pappa asiatique.
On lit dans les Fastes : « J'enlevai à leurs séjours les habitants des villes de Sukkia, Bâla, Abitikna, Pappa, Lalukna, et je les fis demeurer à Dimasqi et en Khatti(i). »
Les villes dont il s'agit forment un groupe. Sur son cylindre, Sargon rapporte « qu'il changea la demeure de Pâpa^ Lalukni, Sukkia, Bâla, Abitikna, qui avaient conspiré avec le pays de Kakmi (2). » — Elles étaient situées
(1) Ligne 57.
(2) Ligne 28.
en Asie, près de TArménie ; car, d'après les Annales, Sargon châtie les villes de Sukkia, Bâla, Abitikna, liguées contre lui avec Ursa, roi d'Urarthu, c'est-à-dire d'Ararat (Arménie).
Observons encore que ceci eut lieu la troisième année de Sargon, dont les premiers rapports avec Chypre sont postérieurs de dix ans. Les deux dates sont attestées par les Annales.
L'érection d'une stèle en l'honneur de Sargon à Citium n'a pas exigé sa présence : elle s'explique par la soumission du pays. C'est ainsi qu'Asarhaddon, sans se rendre lui-même en Arabie, fait graver son nom sur des statues qu'il renvoie dans ce pays, d'où elles avaient été enlevées.
§ 2. La Palestine.
Nous comprenons sous ce titre le pays des Philistins, le royaume de Juda et le royaume d'Israël, le groupe d'Ammon, Moab, Édom.
La région habitée par les Philistins, en hébreu Peléset, porte le même nom, muni d'une désinence, P^to/^e, Pilisti, Palista, dans les inscriptions assyriennes (i). Les principales localités philistines s'y retrouvent également, avec les mêmes appellations que dans la Bible. Sennachérib les mentionne presque toutes dans la relation déjà citée, et dont nous reprenons la suite.
« Quanta Tsidqa, void' Iskalhma (Ascalon), qui ne s'était pas soumis à mon joug, j'enlevai les dieux de la maison de son père, lui-même, sa femme, ses fils, ses filles, ses frères.
(1) Ramannirar HI, Inscription A, 1. 1. 12. Cun. Inscr. of W. A., pi. 52. 1. 40, a. Voir dans Fried. Delitzsch, Wolagdas Parodies^ p. 288, le passage de Sennachérib.
toute la maison de son père, et je le transportai au pays
d'Assur Au cours de ma marche, j'assiégeai et je pris
Bit'Daganna (Bêt-Dagon), Yappu (Joppé), Banaibarqa, Azuru, villes de Tsidqa, qui nés étaient pas soumises à mon joug, et j'enlevai leurs dépouilles. Les prêtres(?), les princes et le peuple à'Amkarruna (Accaron), qui avaient jeté dans les fers Padî, leur roi, homme de l'obédience et du serment du pays d'Assur (vassal juré d'Assur), qui l'avaient livré à Khazaqiaû (Ézéchias) du pays de Yaûda (Juda), leurs cœurs furent épouvantés. Ils appelèrent les rois de Mutsu ri (Egypte) et les archers, les chars et les chevaux du roi de Milukhkhi, troupe innombrable, et ceux-ci allèrent à leur secours. Ils se rangèrent en bataille et firent avancer leurs troupes contre moi en face à'Aléaqû. Je les mis en
déroute J'assiégeai et je pris les villes d'Altaqû et de
Tamnâ^ j'enlevai leurs dépouilles. »
La ville d'Amkarruna (Accaron) tombe aux mains de Sennachérib, qui s'y arrête quelque temps pour en régler les affaires. Il force Ézéchias à lâcher Padî, qui est remis sur le trône.
La division politique du pays philistin est assez singulière. Les villes principales, sièges de royaumes distincts, à l'exception de Joppé, se rencontrent du nord au sud dans l'ordre suivant : Joppé, Accaron, Azot, Ascalon,Gaza.Or Joppé et les villes de Banai-Barqa(Bnê-Berak), Bit-Daganna (Bet-Dagon, Bet-Dedschan), Azuru (Yazur), rangées, du nord-est au sud-est, dans un rayon d'une lieue autour de Joppé, dépendent d'Ascalon dont elles semblent séparées par les territoires d' Accaron et d'Azot.
L'identité des deux villes d'Altaqû et de Tamnâ, prises par Sennachérib, et des localités bibliques d'Elteqê et de Timnâ, dans la tribu de Dan, entre Accaron et Ascalon, mais à une plus grande distance delà mer, révèle jusqu'à un certain point la marche des Assyriens et celle de leurs ennemis. Joppé et les localités voisines une fois réduites, Sennachérib laisse derrière lui Accaron, et se porte sur
Ascalon, dont il s'empare. Cependant les Égyptiens Tont tourné et ont opéré leur jonction avec les Accaronites, en passant peut-être sur le territoire d'Ézéchias, leur allié. C'est ainsi que la bataille décisive se donne à ïîlteqê entre Accaron et Ascalon. Après la bataille, le roi d'Assur revient au nord et va soumettre les Accaronites. La lutte est assez vive ; les Philistins et les Égyptiens cherchent leur ennemi, qui se tient sur la défensive. La rédaction officielle semble dissimuler des dangers courus par Sennachérib ; comme plus loin elle laisse planer le vague sur les événements accomplis en Judée.
c( J approchai d'Amkarruna. Les prêtres (?) et les nobles, auteurs de la révolte, je les tuai. Je fixai leurs corps sur des pieux autour delà ville. Les habitants de la ville qui avaient pris part à l'iniquité et au crime, je les réduisis en captivité. La foule exempte d'iniquité et du crime de , je
prononçai sa délivrance. Je fis sortir dTJrsalimmu (prononcez UrsalÎ7nu^ Jérnsalem) Padî leur roi ;je le fis asseoir sur le trône pour les gouverner, et je lui imposai le tribut de ma seigneurie (i). »
Sargon ajoute à la liste des villes philistines : Gimhc et Asdudimmu[o\3L Asdiidi-Immu en deux mots ?), appartenant à la principauté d'Azot, etRapikhi qu'il semble rattacher au royaume de Khaziti, Gaza.
Asdudimmu est inconnu d'ailleurs. Gimti a été rapproché de l'hébreu Gat, d'après les Septante (réô), patrie de Goliath, dont la situation n'a jamais été certainement reconnue. 11 y aurait entre Gimti et Get la même différence qu'entre Amkarruna et Accaron. Les Juifs assimilaient dans ces mots la nasale à la consonne suivante ; ceux delà bouche desquels les Assyriens les entendirent prononçaient distinctement les deux lettres. Nous écrivons Accaron comme les Septante, et non Ekron comme la bible hébraïque, dont la leçon a moins d'analogie avec Amkarruna.
(1) Prisme de Taylor, col. lU, U. 1-11.
Voici sur Azot un passage de Sargon, dont les données seront aussi utiles au chapitre suivant, pour fixer la situation des pays de Makan et de Milukhkha.
« Quant à Azuri, roi d'Asdudu, son cœur s'obstina à ne point payer le tribut. Il envoya aux princes voisins des excitations à la révolte contre le pays d'Assur. Parce qu'il avait agi en ennemi, je mis fin à son empire sur les popula^ ' tiens voisines. Je leur préposai comme roi, indépendant de lui, son frère Akhimiti. Les hommes du pays de Khatti conspirèrent la révolte et ruinèrent son pouvoir. Ils mirent à leur tête Yamani, sans droit au trône, comme eux contempteur de Tautorité. Dans l'indignation de mon cœur, sans rassembler toute mon armée, sans réunir tout mon matériel (de guerre), avec les guerriers qui sont toujours attachés à mes côtés, je marchai sur Asdudu. Yamani apprit ma marche lointaine : il s'enfuit vers la frontière du pays de Mutsuru (Egypte), qui est à la limite du Milukhkha. On ne vit plus sa trace. J'attaquai et pris les villes d'Asdudu, de Gimtu, et d'Asdudimmu. J'emmenai en captivité ses dieux, sa femme, ses fils, ses filles, avec , avec
les trésors de son palais et les habitants de son pays. Je rétablis ces villes. »
Par la suite du texte^ malheureusement mutilée,on voit que Sargon jette dans les villes conquises des captifs amenés des extrémités orientales de son empire (i). Cette infusion de nouveaux éléments, souvent répétée et connue seulement en partie, altéra les races de la Palestine.
Khazzatu CKàazitUy K/iazUtu, Khazzutûj, Gaza, figure aussi dans les inscriptions comme un chef-lieu important. Teglatphalasar II et Sargon se vantent comme d'un succès remarquable de la défaite de Khanunu[E.dinuon),roi de cette ville. Il est vrai que Khanunu était appuyé par le roi d'Egypte. Le texte de Teglatphalasar II étant en fort mauvais état, nous transcrivons seulement le récit de Sargon.
(l) Fastes, 11. 90-109.
a Khanimu, roi delà ville de Khaziti, et Sabî, sultan fsiltanujde Mutsuru, vinrent contre moi, vers la ville de Rapikhi, pour engager combat et bataille. Sabî redouta le choc de mes armes : il s'enfuit et Ton ne vit plus sa trace (variante : il s'enfuit seul comme un berger dont le troupeau a été dispersé et il échappa). Je pris Khanunu (i). »
On a identifié Rapikhi avec Raphia^an sud-ouest de Gaza, sur le Wadi-el-Arisch ; et nous avons cité plus haut un texte d'Asarhaddon qui justifie le rapprochement. Rapikhi sera un point de repère important dans la suite de cette étude.
Au cours de la marche dont on possède une relation si instructive, Sennachérib alla, vers le sud, au moins jusqu'à Lakis, cinq lieues au nord-est de Gaza (2). Un bas-relief très connu représente les captifs de Lakis défilant devant lui, et porte cette inscription :
c( Sennachérib, roi de la multitude, roi du pays d'Assur, . s'assit sur un trône élevé (f), et les captifs de la ville de Lakisu passèrent devant lui (3). »
D'après la Bible, un fort détachement se porta de Lakis sur Jérusalem. Le fait est attesté par le roi d'Assyrie dans le passage suivant, avec lequel nous reprenons son récit :
« Quant à Khazaqiaû, du pays de Yaûda, qui ne s'était point soumis à mon joug, j'assiégeai et je pris quarante-six de ses villes fortes entourées de remparts, avec une quantité innombrable de petites villes voisines. »
(1) Fastes^ 25, 26. — La variante entre parenthèses (Botta, Monuments de Ninive, pi. 71, 11. 1-3) a été traduite : SaH s'enfuit seul avec un berger qui {gardait!^) ses moutons, et il échappa» Seveh entfloh allein mit einem Eirten, welcher seine Schafe (hiÂtete F) und entkam.
(2) Socin-Bâdeker, Palestine et Syrie, traduction française, p. 330.
(3) Cun. Inscr. of W. A., 1. 1, pi. 7, 1. — D'autres traduisent la fin de l'inscription : et reçoit le butin de Lakis, ou bien : le butin de Lakis passe devant lui. Mais le verbe assyrien ataqu signifie passer, et jamais recevoir ; sallat ôignifie aussi bien captif que butin, dépouille ; enfin, le bas-relief représente des prisonniers défilant devant le roi les mains vides.Toutes ces raisons nous ont déterminé à traduire : les captifs ou la captivité passe devant lui.
Ici Sennachérib énumère les moyens employés pour réduire les villes. Mais ces détails sont jusqu'à présent très obscurs, comme presque tout ce qui sort des généralités dans les textes assyriens.
« J'en fis sortir (des localités conquises) 200 150 hommes, grands et petits, mâles et femelles,avec des chevaux, des mulets, des ânes, des chameaux, des bœufs et des moutons sans nombre, et je les réduisis en captivité. »
Même en admettant l'exagération, on voit que la Judée est une proie plus riche que les petits royaumes philistins.
(( Quant à lui (Ézéchias), je l'enfermai comme un oiseau en cage dans la ville d'Ursalimmu sa capitale ; j'élevai une ligne de forts contre lui, j'interceptai les sorties par les portes de sa ville, et je le bloquai. Les villes que j'avais pillées, je les retranchai de son pays. Je les donnai à Mitintu roi d'Asdudu, à Padî roi d'Amkarruna, et à Tsilbil roi de Khaziti, et j'amoindris son territoire. A leur tribut annuel (celui des trois rois), j'ajoutai un don pour le secours reçu de ma seigneurie, etjeleuren imposai l'obligation. Quant à Khazaqiaû, il fut frappé de la crainte qu'inspire Téclat de ma puissance. Les Arabes (?) et les principaux de ses sujets, qu'il avait fait entrer dans sa ville royale d'Ursalimmu pour la défendre, penchèrent pour le tribut. Avec 30 talents (900 kilogrammes) d'or, 800 talents (2400 kilogrammes) d' argent,. nm^^/, des escarboucles (?), des daggassi, de grandes pierres de X, des lits (ornés) d'ivoire, de grands trônes (ornés) d'ivoire, des peaux d'éléphant, des dents (défenses) d'éléphant, du bois dWw, du bois d'urkarinnu, autant de choses précieuses, (avec tout cela) il fit venir à ma suite à Ninua (Ninive), ma capitale, de ses filles, des femmes de son palais, des musiciens (?), des musiciennes (?). Et (dans la suite), il envoya son ambassadeurpour ofirir les présents et faire (mon service) (i). »
Teglatphalasar II et Assurbanipal se contentent de ranci) Prisme de Taylor^ col. IV. 11-41.
ger Juda parmi les pays tributaires. Asarhaddon dit de plus, dans un passage cité plus haut, que le roi Manassé, avec vingt et un autres princes du littoral et de Chypre, fournit des matériaux pour la construction d'un palais à Ninive. Sargon et Sennachérib insistent sur les caractères particuliers de leur province de Judée : Sargon soumit le "pays de Yaudu dont le site est lointain (i), et Sennachérib imposa V obéissance à Khazagiaû roi de Yaûdi, vaste contrée (2). Et de fait, Ézéchias, d'après la relation de Sennachérib aussi bien que de la Bible, était le prince le plus puissant et le plus riche delà côte syrienne. Il était suzerain d'Accaron et y combattait Tinfluence assyrienne, particularité notée par Sennachérib, et conforme à ce que dit la Bible des victoires remportées par Ézéchias sur les Philistins. Il avait en outre rangé sous son autorité, moitié de gré, moitié de force, la population israélite encore nombreuse de l'ancien royaume d'Israël. Cette persistance d'un élément juif très considérable, et même prépondérant, au milieu des colonies assyriennes de la Palestine du Nord, que nous avons démontrée ailleurs, a été niée sous prétexte qu'elle reposait uniquement sur le livre de Judith : on n'a pas pris garde qu'elle est formellement reconnue dans les Rois et les Paralipomènes, dont nous invoquions principalement les témoignages (s). Du reste on va voir qu'après
(1) Inscription de Nimrud, 1. 8. — Cette inscription s'étend principalement sur la restauration du palais d'Assurnatsirpal àKalakh.Les dernières lignes (21,22), donnent une haute idée de la prospérité du petit royaume de Garchémis : « Je déposai dans ce trésor (du palais d'Assurnatsirpal) 11 talents 30 mines (345 kilogrammes) d'or, 2100 talents 20 mines (63 000 kilogrammes) d'argent, grande prise faite sur Pisiri, roi de Kargamis, au bord du fleuve Burattu (Euphrate), au pays de Khatti, que j'avais fait prisonnier. » — Le soin pieux que Sargon met à réparer les ruines du palais d'Assurnatsirpal, suivant la prière que les rois d'Assur adressent souvent à leurs descendants, montre bien que Sargon et les Sargonides, contrairement à l'assertion d'un assyriologue, croyaient n'avoir aucun intérêt à détruire les monuments de leurs prédécesseurs.
(2) Inscription de ConstantinoplCy 1. 15.
(3) Nous avons cité les Rois et les Paralipomènes en faveur du livre de Judith qui suppose que la captivité des Hébreux septentrionaux a été par-
Salmanasar III, le destructeur du royaume d'Israël, Sargon trouve encore une nombreuse population indigène à Samarie.
« J'assiégeai, dit-il ,et je pris Samirina (hébreu: Somerôn, Samarie). Je réduisis en captivité 21 280 habitants. Je mis à part 50 chars (d'objets pris) à eux. Je mis (c'est-àdire, remis) les autres (habitants) en possession de leurs eflfets ; je plaçai à leur tète un de mes oflSciers, et je les soumis au même tribut que le roi précédent. »
Ces lignes sont tirées de l'inscription des Fastes (i). Dans l'inscription dite des Annales, le passage parallèle est mutilé. Voici ce qu'on y lit encore sur chaque ligne :
« ...je fis captifs. 50 chars réservés pour ma royauté...
...plus que précédemment je fis habiter. Des hommes des pays proie...
...Je leur imposai un tribut comme aux Assyriens (2). »
Sargon semble dire qu'il donna à Samarie une population plus nombreuse qu'auparavant, et qu'il y ajouta des éléments étrangers.
tielle. La critique est de M. J. Darmsteter dans un compte rendu fort bienveillant de notre travail sur les Mèdes (Revue critique^ 7 avril 1884). — Après la prise de Samarie par Salmanasar (U Paralipomènes^ xxx, 7-9), Ezéchias exerce l'autorité dans l'ancien royaume d'Israël. ^ Ses envoyés le parcourent et attirent une grande multitude d'hommes d'Éphraïm^ de Manasséy d'issachar et de Zabulon. (10-18). Le verset 18 n'est pas traduit exactement par la Vulgate. Ezéchias va bientôt lui-même purger de leurs idoles et de leurs . autels profanes le territoire d'Éphraïm et de Manassé (XXXI, 18). Josias, petit-fils d'Ezéchiasjôue le même rôle que son aïeul dans les dix tribus (11 Rois, 15-20). Sous son règne, la tribu de Manassé, la tribu d'Ephraïm, et tous les restes d'Israël contribuent par des dons volontaires à la restauration du temple de Jérusalem (11 Paraltpomènes, xxxiv, 9).
(1) Lignes 23-25. — M. Schrader traduit ; « J'assiégeai, je pris la ville de Samarie. J'emmenai 27 280 de ses habitants. Je leur pris cinquante chars (pour moi) ; je mis (mes sujets) en possession du reste de leurs biens. Je plaçai à leur tête mon lieutenant, je leur imposai le tribut du roi précédent. » Suppléer ainsi mes sujets dont l'idée n'est pas suggérée par le contexte nous semble violent. De plus le mot sittuti dans les récits analogues, et ils abondent, signifie le reste du peuple, dont on a compassion d'ordinaire, par opposition aux soldats et aux chefs qu'on traite plus sévèrement.
(2) Botta, Monument deNinive, pi. 70, U. 2-4.
Les Fastes, à la suite du passage cité, racontent trois autres guerres. Ils passent alors à la révolte du roi d'Amat, dans laq-uelle Samirina reparaît.
« Yaûbihdi d'Amat révolta contre moi les villes d'Arpadda, de Tsimirra, de Dimasqa (Daraas),de Samirina (i). »
Sargon vainquit Yaûbihdi, le tua et châtia les chefs de la révolte dans les villes alliées. A cette date Samarie avait donc encore une partie de ses habitants primitifs. Car la révolte serait attribuée contre toute vraisemblance à des colons étrangers, imposés au pays et liés d'intérêt avec leurs maîtres.
On s'est donné une peine infinie pour concilier avec les données de Sargon la Bible qui attribue la prise de Samarie et la déportation des Israélites à son prédécesseur Salmanasar III. Mais la chose est des plus simples. Salmanasar III prit Samarie, et Sargon la reprit par deux fois. Des faits analogues abondent dans les inscriptions. C'est ainsi qu'on a vu Sidon prise parSennachérib et reprise par Asarhaddon. Si Samarie n'a pu être subjuguée par Salmanasar III, se révolter ensuite et être ramenée à l'obéissance par Sargon, comment se fait-il que ce dernier ait eu à la soumettre deux fois? Et s'il est question d'un seul et même événement dans la Bible et dans les textes assyriens, pourquoi Sargon, qui nomme jusqu'au plus petit prince vaincu dans les deux grands récits des Fastes et des Annales, ne dit-il pas un mot d'Osée, roi de Samarie à l'époque du siège raconté par la Bible? D'ailleurs on interprète d'ordinaire la Bible avec trop de liberté en ce qui concerne les suites de la prise de Samarie. On croit y lire que Salmanasar emmena en captivité presque tous les habitants delà Palestine du Nord, mais elle dit seulement que Salmanasar déporta Israël (2), et il faut laisser à l'expression le vagué qu'elle comporte.
(1) Lignes 33-35.