CHAPITRE DEUXIÈME
George-Manly Muir. — Sa famille Son enfance. — Sa piété
précoce. — Son éducation. — Ses études légales. — Il est attaché à l'administration de la province de Québec. — Greffier de l'Assemblée législative. — La famille Place. —
Mariage de M. Muir. — Un bienfaiteur M. Muir et les
Conférences de Saint -Vincent de Paul. — Charité de M. Muir. — La visite des prisons lui inspire l'idée d'une maison de refuge. — Secours accordés par les Conférences. — L'Asile de Sainte-Madeleine. — Approbation de Mgr Turgeon. — Il décide Mme Roy à prendre la direction du nouvel asile.
Parmi les grands catholiques de notre temps dont s'honore la France, il en est un qui a des droits à la particulière vénération et à la reconnaissance du Bon- Pasteur de Québec : c'est Ozanam. En effet, c'est la Société de Saint- Vincent de Paul, cette admirable création sortie du cœur de cet homme de bien, qui a présidé à la naissance de l'Institut, qui l'a tout d'abord aidé, encouragé, soutenu.
l'asile du BON-PASTEUK de QUÉBEC
En 1849, les Conférences de Saint- Vincent de Paul de Québec, comptaient parmi ses membres les plus actifs, M. George Muir, greffier des journaux de l'Assemblée législative, un de ces catholiques modèles digne de figurer à côté d'Ozanam. C'est à lui qu'est due la première pensée d'une maison de refuge à Québec, qui en a eu l'initiative, qui s'y est employé avec un zèle, une charité, un dévouement au-dessus de tout éloge.
George-Manly Muir était natif d'Amherstburg, petite ville de la province d'Ontario, située sur les bords de la rivière du Détroit. Il naquit en 1810. Son père, Adams- Charles Muir, écossais de naissance, était colonel d'un régiment d'infanterie stationné au Canada. Bien que protestant et fort rigide dans ses principes religieux, il était entré dans une famille catholique, ayant épousé à Montréal, M"® Eliza Bender. Cette femme était presque une enfant lors de son mariage, n'étant âgée que de quinze ans. C'était une catholique enthousiaste,, douée d'une énergie sans pareille, prête à faire tous les sacrifices pour élever ses enfants dans sa religion. Spirituelle et d'une gaieté communicative, avec une naïveté d'enfant, affectueuse et dévouée, elle avait acquis un ascendant extraordinaire sur son mari. Malgré toutes les réclamations de celui-ci, elle avait réussi à faire baptiser ses enfants dans l'Eglise catholique. M. Muir avait coutume de dire : " Tous les soldats de mon régi-
ment m'obéissent aveuglément et je ne puis venir à bout de cette petite femme
En vain, appelait-il ses enfants pour la récitation de leurs prières, la mère les appelait à son tour : " Venez, mes petits enfants, disait-elle, que je vous apprenne à prier le bon Dieu ; ce sont les prières du diable que vous venez de dire là ".
Les pratiques de dévotion de M""^ Muir mettaient parfois à l'épreuve la patience de son mari ; mais elle se faisait tout pardonner par ses amabilités et ses manières séduisantes. Un soir d'orage et de tonnerre, elle s'empara d'une bouteille qu'elle croyait être d'eau bénite, et en aspergea bel et bien son mari qui pestait contre ce qu'il appelait ses pratiques superstitieuses. Le matin venu, on constata qu'il avait été arrosé d'encre ; il allait se fâcher tout rouge, quand les rires aimables de sa jeune femme le désarmèrent.
]V[me avait l'habitude d'accompagner son mari
dans les voyages qu'il avait à faire sur les grands lacs pour visiter les postes militaires de cette partie du pays, et elle amenait presque toujours avec elle quelques-uns de ses enfants, le plus souvent le petit George, pour qui elle avait beaucoup d'affection. Au cours de l'un de ces voyages, l'enfant prit une maladie qui le fit longtemps souffrir, finit par se localiser dans une de ses jambes, et le laisser boiteux pour le reste de ses jours. Son père
persuadé que cette infirmité briserait sa carrière dans le monde, l'abandonna aux soins de sa mère. Ge fut pour l'enfant une grâce de choix dont il ne cessa de remercier Dieu. Témoin continuel et assidu de la vie angélique qu'elle menait, il en conçut pour elle une admiration, un attachement, une vénération qui allèrent toujours grandissant. 11 se joignit à ses prières, à ses saintes lectures, et prit ainsi des habitudes de piété et de ferveur qui ne se démentirent jamais.
Placé comme pensionnaire au séminaire de Saint- Sulpice de Montréal, où il termina son cours classique, il fit de nouveaux progrès dans la solide piété, sous la direction de maîtres spirituels d'une habileté consommée. De telles dispositions semblaient le désigner pour le sacerdoce; il n'en eut cependant pas l'inclination et se décida à étudier la loi. Dieu voulait qu'il fût dans le monde le modèle d'un parfait chrétien. Entré au bureau d'un des avocats distingués de Montréal, M. Loranger, plus tard nommé juge, il fut admis quelques années après à la pratique du Droit ; mais il n'eut pas l'occasion d'exercer cette profession, ayant été nommé en 1831 à un emploi du gouvernement, puis successivement assistant-greffier et greffier de l'Assemblée législative.
Cette charge était en harmonie avec son caractère paisible, ses habitudes rangées, ses goûts simples et
modestes. Toujours ponctuel à ses heures de bureau, il apportait la plus scrupuleuse exactitude à l'accomplis-. sèment do ses devoirs, multipliait le temps par l'ordre qu'il mettait dans son travail, dépêchait les affaires avec autant de prestesse que d'exactitude, en un mot, se montrait un officier public accompli.
M, Muir avait épousé en 1833 une jeune Anglaise de Québec, M"® Sophie Place, excellente catholique comme lui. Son grand-père, Lionel Place, l'un des principaux citoyens de la ville d'York, en Angleterre, avait rempli la charge de recorder de la cité. Le troisième de ses fils, Thomas Place, avait émigré au Canada dans . sa jeunesse avec quelque fortune, et était devenu l'un des grands commerçants de la ville de Québec. Il y avait connu une jeune Anglaise catholique fort appréciée dans la société, et, bien que protestant et très préjugé comme on l'était alors, il avait remarqué en elle de si belles qualités qu'il avait fini par demander sa main et l'avait obtenue. C'était M^^® Sophie Melvin, alliée à plusieurs familles considérables d'Angleterre et d'Ecosse les Ashworth, les Lindsay, les Monpesson, etc. De cette union naquit, le 25 janvier 1801, celle qui fut plus tard M""^ Muir. Cette femme de bien a été une si constante coopératrice de son mari dans l'œuvre du Bon-Pasteur que les principaux traits de sa vie doivent trouver place ici.
Durant la première année de son mariage, M. Place alla passer quelques mois dans sa famille en Angleterre avec sa jeune femme. On sait quel fanatisme régnait alors dans ce pays, quelle haine et quel mépris on y avait pour tout ce qui portait le nom de papiste. M""® Place, craignant d'attirer des reproches à son mari, crut devoir laisser ignorer ses croyances rehgieuses. Mais un jour elle se trahit en faisant le signe de la croix, sans y penser, devant sa belle-mère, qui ne put lui dissimuler son étonnement de ce qu'elle avait ainsi manqué à ses devoirs de religion; elle promit qu'à l'avenir elle aurait toute facilité pour les accomplir, et qu'il lui serait servi des aliments maigres les jours d'abstinence. Elle tint fidèlement parole. M^^ Place, en racontant ce fait à sa fille, lui faisait admirer les principes de son aïeule et condamnait sa conduite personnelle.
MJ^^ Muir a légué au Bon-Pasteur de Québec un très beau souvenir de ce voyage en Angleterre. M""® Place, voulant faire plaisir à son mari, fit prendre secrètement le portrait de sa belle-mère, M™^ Lionel Place, par un peintre de grande réputation, M. John Eussell, membre de l'Académie royale des arts. Ce peintre, mort eu
1806, se fit connaître surtout par ses admirables pastels. Il fut choisi pour faire les portraits de George III, de la reine, du prince et de la princesse de Galles.
M. Place fut ravi quand sa femme lui présenta le magnifique portrait. M""® Lionel Place est représentée assise sur un fauteuil : c'est une belle vieille au type anglais bien prononcé, dont la figure réjouie est si vivante qu'elle semble sortir de la toile. Il y a dans le coloris une fraîcheur, un éclat qui fait songer à la manière du Titien ou du Corrège. M""® Muir aimait à rappeler que le châle qui se voit sur les épaules de sa grand'mère était un cachemire des Indes, rapporté par un de ses fils et dont le tissu était si fin qu'il passait tout entier dans un jonc. Le portrait de M""^ Lionel Place que les religieuses du Bon-Pasteur conservent précieusement, est certainement une des plus belles toiles qu'on puisse voir à Québec.
En 1811, M. Place alla se fixer à Toronto et plaça sa fille dans un pensionnat protestant de Québec. C'était un établissement qui avait peine à subsister et tout s'en ressentait : la nourriture et le chauffage étaient ménagés avec tant de parcimonie qu'on y mourait de faim et de froid. La jeune Sophie souffrit cependant en silence. Douée déjà de ce stoïcisme que les Anglais savent inculquer de bonne heure à leurs enfants, elle regardait comme une lâcheté de se plaindre. Ses parents
avaient prié une amie de faire venir chez elle l'écolière pour les vacances de Noël ; à voir son appétit, la dame devina qu'elle devait faire maigre vie à sa pension et l'interrogea ; mais l'enfant persista à ne rien dire. D'autres élèves moins discrètes firent connaître la vérité, et Sophie fut transférée au pensionnat des Ursulinesde, Québec.
La transition fut brusque de toutes manières, mais surtout au regard de la religion. La jeune fille avait vécu depuis son enfance au milieu de cercles presque exclusivement protestants, et elle se vit tout à coup transportée dans une atmosphère absolument catholique, et dans la région la plus élevée de cette atmosphère, la vie monastique. L'effet fut prodigieux : elle se vit inondée de lumières dont elle n'avait pas eu ridée, et sa foi, comme une fleur à peine éclose, s'épanouit avec éclat à ce rayonnement. Fort ignorante de sa religion, elle eut une sainte avidité de l'apprendre. La chapelle du monastère, si pieuse, si retirée dans son demi-jour silencieux, avait pour elle un attrait inconnu. Elle y multipliait et y prolongeait ses visites. Les jourset les semaines s'écoulèrent vite dans cette paisible retraite entre l'étude, les exercices de piété et les joyeuses récréations. Sa première communion qu'elle fit le 4 mai 1815, la raffermit dans les sentiments religieux qu'elle conserva toute sa vie.
On lit à cette date dans les Annales du Bon-Pasteur
de Québec : " En mémoire de cette première réception dans son cœur de Jésus-Hostie, la révérende Mère Marie - Anne Taschereau de Saint - François - Xavier,, vingtième supérieure du monastère, fit à M^^® Place,, cadeau d'un livre, dans lequel elle avait noté qu'on voulait récompenser une conduite exemplaire et une piété remarquable. Plus tard, la jeune fille ratura ces lignes qui lui semblaient être devenues une condamnation de sa vie légère et mondaine. C'était une pieuse exagération de sa part. Tout en aimant beaucoup à causer et à s'amuser, elle ne fut jamais ni frivole, ni légère ".
Les parents de la jeune Sophie se proposaient de nerien négliger pour lui donner une instruction des plussoignées. Malheureusement, elle dut interrompre son cours, parce que M. Place perdit presque toute sa fortune à la suite d'une crise commerciale où il fut entraîné. Il ne dut qu'à la générosité d'un ami dévoué^ M. William Burns, de n'être pas complètement ruiné. Grâce encore à ce même ami, il put obtenir le grade de capitaine paie-maître d'un régiment stationné au pays. L'histoire de M. Burns, devenu plus tard l'honorable William Burns, membre du Conseil législatif, et l'origine de son amitié avec la famille Melvin, et par suite avec M. Place, sont aussi curieuses qu'instructives. On y découvre à la fois les desseins cachés de la Providence et la vérité du proverbe qui dit qu' " un bienfait n'est jamais perdu ".
C'était jadis une habitude générale parmi les citoyens de Québec, même les plus aisés, de faire eux-mêmes le marché. On s'y rencontrait, on s'y donnait le bonjour, on y causait de la dernière nouvelle, du bal ou de la soirée de la veille, en un mot, on s'y intéressait. Un matin que le père de M""^ Place, M. Melvin, achevait de faire le marché du jour sur la place de Notre-Dame-des- Victoires, il avisa un tout jeune homme, au type anglais facile à reconnaître, aux traits fins, à l'air alerte, intelligent et distingué. Il engagea conversation avec lui et prit un singulier plaisir à l'écouter. Tout en causant, le jeune homme s'empara du panier de M. Melvin et insista pour le porter jusqu'à sa résidence. Il lui dit en peu de mots son histoire. Il était orphelin, fils d'un officier. Son père, le lieutenant Burns, appartenant à un régiment de l'artillerie royale envoyé au Canada, •était mort durant la traversée. Le jeune homme causa ■avec tant d'ingénuité, de grâce et de sens, qu'il conquit du coup le cœur de M. Melvin. Celui-ci dit en entrant à sa femme qu'il était décidé à le garder chez lui et à le traiter comme un fils. M""® Melvin ne fut pas d'abord ■de ce sentiment, trouvant qu'elle en avait déjà assez de •onze enfants à élever. M. Melvin insista, disant que cet enfant lui serait utile plus tard. M™^ Melvin se soumit. William Burns se mit tout entier au service de son bienfaiteur. Il travailla plusieurs années comme simple employé, et donna des preuves si remarquables de
sa capacité en qualité d'homme d'affaires, qu'il fut admis comme associé. A la mort de M. Melvin, il lui succéda dans le commerce et acquit une fortune considérable. En reconnaissance des bienfaits qu'il en avait reçus, il considéra ses descendants comme sa propre famille, les favorisa de ses conseils et largement de sa bourse.
Au mois de juin 1814, M. Place mourut d'une chute de cheval, laissant sa femme et sa fille avec si peu de ressources qu'elles auraient soufïert, si M. Burns n'était venu à leur secours. M"^ Place rappelée du couvent, dut partager avec sa mère les soins du ménage et l'éducation de son petit frère Lionel, qui fut toujours faible et souffrant, et mourut de consomption à l'âge de 19 ans. Quand la jeune Sophie aurait voulu rire et folâtrer avec les enfants de son âge et qu'il lui fallait travailler, il lui semblait que sa mère était trop dure ; mais plus tard, elle ne cessa de se féliciter d'avoir reçu cette éducation forte et virile.
L'honorable William Barns voulut donner en mourant une dernière et éclatante marque de sa reconnaissance envers son bienfaiteur. Il avait toujours vécu célibataire, et à sa mort, arrivée en 1829, il légua une partie de sa fortune à la fille de M. Melvin, M™^ Place, qui en transmit plus tard la jouissance à M""^ Muir. Celle-ci a mis le sceau à ses bienfaits envers la communauté du Bon-Pasteur en lui léguant la part qu'il lui revenait de cet héritage.
Le changement de fortune ne changea rien anx habitudes de M"^^ Place ni de sa fille ; les pauvres et les malades en bénéficièrent.
Un jour, M. l'abbé McMahon, curé de l'église Saint- Patrice de Québec, pria M""^ Place de recevoir chez elle une jeune irlandaise sans asile, que l'on achevait de faire mourir, disait- il, en faisant sur elle des expériences médicales. La charitable dame n'hésita point ; de l'Hôpital de la marine, la malade fut transférée à la résidence de M""® Place qui la soigna comme son enfant, et la garda ensuite sept années à son service, après quoi elle rencontra un parti avantageux et se maria. Elle eut le bonheur de donner un de ses fils à l'Eglise, l'abbé O'Leary, actuellement curé de Sainte- Catherine-de-Fossambault.
Sophie jouissait paisiblement de la vie auprès de son, excellente mère sur qui se reportaient toutes ses affections. Elle était âgée de trente-deux ans quand elle pensa à unir son sort à celui de M. George-Manly Muir. M""® Place fit d'abord quelques objections à cause de la disparité d'âge, M. Muir n'ayant que vingt- trois ans ; mais tous les obstacles cédèrent à une volonté persistante, et le mariage eut lieu- le 26 mai 1833. Cette
union fut d'autant plus heureuse qu'il se rencontrait plus de sympathie dans les sentiments des deux époux, plus de similitude dans les circonstances : l'un et l'autre avaient eu un père protestant et une mère catholique ; tous deux étaient également pieux et bienfaisants. Leur union fut bénie par la naissance d'une enfant, une petite fille qui ne fit qu'apparaître sur la terre et reprit €omme un ange son vol vers le ciel. Les deux époux dont le foyer restait désert comprirent ce que Dieu voulait d'eux en ne leur donnant plus d'enfants. Il leur confiait sa propre famille, ceux qui lui sont les plus chers, les pauvres et les délaissés de ce monde. Toute l'existence de M. et de Muir qui s'écoula sans incident, comme sans faste et sans bruit, peut se résumer en ces deux choses qui sont comme les deux pôles de la vie chrétienne : les œuvres de piété et de charité.
Les Conférences de Saint- Vincent de Paul établies à Québec en 1846, n'avaient pas de membre plus zélé et plus actif que M. Muir. Il avait accueilli la fondation de cette Société avec enthousiasme, car elle répondait admirablement à ses aspirations toutes faites de piété et de charité. Nul n'avait travaillé plus que lui à son expansion. Il faisait son œuvre journalière de multiplier le nombre des conférences, de stimuler le zèle et l'activité de chacun de leurs membres en les pénétrant de l'esprit du fondateur. C'était pour lui un apostolat. Ces
divers travaux, joints à la visite des pauvres, absorbaient à peu près tout le temps dont il pouvait disposer entre ses heures de bureau. Parmi les indigents soutenus par la Société, il se réservait les plus délaissés, surtout au point de vue moral, afin d'avoir occasion d'exercer son zèle. Il visitait fréquemment la prison de la ville, s'entretenait avec les détenus, et encourageait de toutes manières ceux en qui il voyait quelque désir de revenir au bien. Malheureusement, à Québec comme dans le reste du Canada, la réforme des prisons n'était guère alors qu'à l'état de projet; elles étaient en général de véritables écoles de vice ; les jeunes délinquants des deux sexes se trouvaient en rapports journaliers avec ce qu'il y avait de plus corrompu parmi les repris de justice, et devenaient en peu de temps aussi vicieux que les anciens criminels. Les autres ne voyaient et n'entendaient autour d'eux que ce qui pouvait les endurcir et les enfohcer davantage dans le mal. Quel remède apporter à cela ? quel moyen prendre pour guérir, ou du moins pour diminuer cette plaie hideuse de la société ? C'était la question que se posait M, Muir chaque fois qu'il revenait de ses visites à la prison.
Un jour qu'il exhortait quelques femmes de mauvaise vie à renoncer à leurs désordres, il voulut connaître le fond de leur pensée ; il les interrogea sérieusement et leur demanda si elles avaient réellement le désir de se convertir.
" Que voulez- vous ? répondirent-elles, quand même nous en aurions la volonté, nous ne le pourrions pas. Une fois perdues, nous sommes sans ressources, personne ne veut plus nous recevoir. Au sortir de la prison, nous n'avons point d'autre asile que les mauvais lieux, d'autre moyen de vivre que la débauche ".
Le serviteur de Dieu fut frappé de cette réponse : elle fit naître en lui l'idée d'une maison de refuge, et cette idée ne le quitta plus. Il en poursuivit la réalisation avec tout le zèle d'un apôtre et la persistance d'un fidèle ouvrier du Seigneur.
Bien des obstacles se dressèrent tout d'abord sur son chemin. Un des plus difficiles à vaincre fut la persuasion où l'on était de l'inutilité d'une pareille entreprise. Ses amis les plus dévoués, les hommes les plus éclairés dans le clergé aussi bien que dans le monde, ne croyaient pas à la possibilité d'un succès durable. D'autres étaient ouvertement hostiles au projet. C'est encourager le vice,, disaient-ils, que de lui ménager une retraite d'où il pourra toujours sortir après que le dégoût, ou la satiété, ou un repentir éphémère se sera dissipé ; ces victimes de la débauche iront tout simplement se refaire au refuge de toutes les misères que leur impose une vie hasardeuse et vagabonde, pour prendre un nouvel élan vers le mal.
M. Muir et ses amis se plaçaient à un autre point devue. "Si nous réussissons, disaient-ils, à retirer de la.
prostitution quelques-unes de ces malheureuses, à les Tamener à une vie pénitente, à les réhabiliter, sinon •devant les hommes, du moins devant Dieu ; si nous empêchons quelques fautes mortelles de se commettre, ce sera déjà un assez beau résultat de nos efforts i ".
La première fois que M. Muir s'ouvrit de son projet •devant la Société de Saint- Vincent de Paul, sa voix ne trouva point d'écho. Que faire ? Il n'avait aucun moyen pour commencer une œuvre qui devait entraîner des dépenses considérables ; il ne connaissait personne qui put en prendre la direction ; il n'avait pas même de logement à offrir. Mais Dieu qui voulait faire éclater sa miséricorde envers un grand nombre d'âmes perdues •et délaissées, inspira à son zélé serviteur assez de force •et de courage pour surmonter tous les obstacles. Profitant d'une réunion des Conférences de Saint- Vincent de Paul, il fit un chaleureux appel à leur charité et leur proposa d'entreprendre la fondation d'une maison de refuge, ou du moins de se charger des premiers frais. La plupart des membres firent des objections, mais <îédèrent à la fin devant l'éloquence persuasive du serviteur de Dieu, qui parla comme un autre Vincent de Paul. Il fut résolu que la Société fournirait durant six mois, deux piastres et demie par semaine et seize cordes de bois de chauffage, pour le futur hospice.
1 — Vie du E. P. Saché, par le P. Duguay.
Informé de cette décision, le curé de la cathédrale, M. Baillargeon, plus tard archevêque de Québec, se porta caution pour le loyer d'une maison à double étage, située rue Eichelieu, au faubourg Saint- Jean, qui avait été choisie pour servir de refuge et auquel on "donna le nom d'Asile de Sainte-Madeleine. Toutefois, bien que le curé Baillargeon fut déterminé à encourager cette entreprise, il ne laissait pas que d'en considérer le succès comme douteux, pour ne pas dire impossible. Lui-même avait souvent tenté de convertir quelquesunes des malheureuses détenues à la prison, sans qu'aucune eût persévéré.
M. Muir, au contraire, était plein de confiance. Tout joyeux du premier succès qu'il venait d'obtenir, il alla l'annoncer à son vénérable ami, M^*^ Turgeon, coadjuteur de M^"" Signay et administrateur du diocèse. Le prélat reconnut l'œuvre de Dieu dans cette entreprise, l'approuva et la bénit avec effusion. Eegardant ensuite M. Muir avec un aimable sourire, il lui dit : " Je connais une personne qui a toutes les qualités pour entreprendre cette fondation et qui s'en chargera sans hésiter sur ma demande. C'est une pieuse veuve, actuellement pensionnaire à l'Hospice de la Charité, M""^ Eoy, qui a deux filles novices dans cette communauté. Elle ne soupire qu'après le bonheur de se consacrer à Dieu dans les œuvres de charité. Il est vrai -que celle que vous avez en vue est bien difficile, bien
pénible; mais elle n'est pas au-dessus du courage de M™® Eoy, et elle a toute l'expérience nécessaire pour la mener à bonne fin ".
M. Muir ne se posséda plus de joie en sortant de^ chez le prélat. Ce qui, la veille, paraissait presque impossible était en pleine voie de réussite. Dieu luimême avait tout aplani, tout préparé.
M^"" Turgeon se fit le principal promoteur de l'œuvre^ Il se rendit en personne à l'Hospice de la Charité pour conférer avec M""" Eoy et l'engager à se charger de la fondation. Ne l'ayant point rencontré, il pria l'abbé Proulx, revenu depuis peu de Saint-Gervais, d'aller lui exprimer son désir.
L'abbé Proulx occupait un poste à l'archevêché et. remplissait en même temps l'office de chapelain à l'Hospice de la Charité. Il n'était pas favorable au projet, comme au reste, bien d'autres membres du clergé. On le vit bien à la manière dont il s'acquitta, de son message. Il le fit en quelques mots, sans rien ajouter qui put paraître à M""*" Eoy un encouragement.
" Madame, lui dit-il, M^'' le coadjuteur a promis à M. Muir de lui faire connaître une personne qui se chargerait de la direction de l'Asile de Sainte-Madeleine
qu'on se propose d'établir, et il a pensé à vous. Vous sentiriez-vous trop de répugnance à prendre soin des malheureuses qu'on veut y rassembler pour les convertir " ?
Ses expressions et l'accent de sa voix faisaient voir assez clairement le fond de sa pensée. Il n'en fallait pas tant pour effrayer une personne, même aussi courageuse que M™'' Eoy. Elle tressaillit à cette proposition inattendue, mais elle se bâta de réprimer ce premier mouvement, pour ne pas laisser voir le combat intérieur qu'elle éprouvait. C'était la lutte entre la nature et la grâce. D'un côté, elle voyait les dégoûts, les humiliations, les difficultés de tous genres qu'elle aurait à rencontrer ; de l'autre, son grand esprit de foi lui montrait tout le bien qui pourrait résulter de la fondation projetée. A cela venait se joindre l'invitation de l'évêque qui lui semblait l'expression de la volonté du ciel. Elle se recueillit quelque temps et répondit à M. Proulx qu'elle réfléchirait, qu'elle prierait, et qu'elle consulterait ses deux filles; après quoi elle se rendrait chez M^"" l'évêque pour lui donner une réponse définitive.
Eestée seule après le départ de l'abbé Proulx, M'''*' Eoy fut saisie d'une agitation extrême. Il lui sembla qu'un voile venait de se déchirer devant ses yeux et lui faisait apercevoir un avenir inconnu auquel elle n'avait jamais songé. Aurait-elle le courage de s'y engager ? Elle n'eut d'autre pensée que d'aller se prosterner dans
la petite chapelle du couvent et d'y implorer le secours du ciel. En se relevant, elle se trouva raffermie, lecalme avait fait place à l'agitation. Elle manda ses filles à sa chambre, leur raconta ce qui venait de sepasser et les consulta sur le parti qu'elle devait prendre.
Les deux novices connaissaient la vertu de leur mère, son courage, sa haute raison, son expérience ;, elles savaient qu'elle possédait toutes les qualités requises pour fonder une œuvre telle que l'Asile de, Sainte-Madeleine. Elles comprirent pourquoi M^" Turgeon avait jeté les yeux sur une pareille femme, et elles lui conseillèrent d'accepter. M"''' Eoy n'hésita plus. Elle se rendit sur-le-champ à l'archevêché. M. Proulx voulut la présenter lui-même à M^'" Turgeon. Elle se jeta à ses. pieds en lui demandant sa bénédiction et lui disant : " Monseigneur, je suis votre humble servante ; faitesde moi ce qu'il vous plaira, je regarderai votre volonté comme celle de Dieu même ".
M"""" Eoy considéra toujours cette promesse comme un vœu d'obéissance et elle y conforma toute sa vie.
M^" Turgeon dit à M""*^ Eoy, en la félicitant, qu'il s'attendait à sa réponse et qu'il n'espérait pas moins de ^a générosité. Il ajouta qu'il lui avait déjà trouvé une compagne digne de la seconder, animée comme elle d'un grand courage, d'un rare désintéressement et d'un zèle ardent pour le salut des âmes. C'était une jeune irlandaise du nom de Mary Keogh qui venait d'être admise
en qualité de pensionnaire à l'Hospice de la Charité, et qui n'attendait que l'occasion de s'employer à des bonnes, œuvres, ou de se consacrer à la vie religieuse. On lui avait confié depuis son entrée le soin des petits orphelins irlandais de l'hospice.
Une personne généreuse et bien intentionnée, mais qui ne connaissait pas l'esprit dont était animée M""" Roy,, se hasarda à lui demander si elle n'accepterait pas quelque salaire pour tenir le nouvel asile. " Il n'est pas donné à la terre, répondit-elle, de payer de tels sacrifices ; il n'y a que l'amour de Dieu qui puisse lesfaire entreprendre, et lui seul peut en donner la récompense ". Son espoir en entreprenant la fondation était uniquement dans la Providence La suite a fait voir que ce secours ne lui a jamais manqué. De retour à l'hospice, M""" Eoy se renferma dans sa chambre et se prit à réfléchir sur l'engagement qu'elle venait de prendre.
Tant qu'elle avait été libre, elle n'avait pas sentitoute la pesanteur du fardeau qu'elle mettait sur ses. épaules; mais quand elle se vit liée par une promesse qu'elle regardait comme irrévocable, il lui sembla impossible de porter ce fardeau. Un découragement, indicible s'empara d'elle. Elle se vit enveloppée de ténèbres et plongée dans une sorte de désespoir. Son coeur se gonfla et tombant aux pieds de son crucifix en sanglotant, elle s'écria : " Mon Dieu I est-il possible
que vous exigiez un tel sacrifice ! Moi qui espérais terminer mes jours parmi les vierges consacrées à votre service, me voilà condamnée à vivre avec des femmes perdues, at^ec les rebuts du monde. Si, du moins, je pouvais espérer faire de quelques-unes de ces malheureuses de véritables Marie-Madeleine, animées du même amour pour vous ..." I
En prononçant ces dernières paroles, sa pensée se reporta à l'ineffable scène du Sauveur dans la maison de Marthe et Marie. Elle vit le Divin Maître et Marie- Madeleine assise à ses pieds, écoutant ses adorables paroles, s'entretenant avec lui dans une sorte d'intimité ; Marie la pécheresse plus favorisée que l'innocente et pure Marthe.
Cette vision intérieure ramena plus de sérénité dans l'âme de notre pieuse veuve ; elle sentit naître en elle une force secrète et invincible. Malgré toute la répugnance qu'elle éprouvait de se mettre à la tête d'une telle entreprise, elle se sentit intérieurement inspirée de s'y dévouer. (J'était le trente et unième jour de décembre de l'année 1849.
A la date du l^"" janvier, on lit dans les Annales du Bon-Pasteur :
" Le retour d'un nouvel an qui ramène la joie au sein des familles et que l'on salue ordinairement avec allégresse, trouve M""*" Eoy triste et agitée d'émotions plus ou moins pénibles ; essayant à soulever un coin du voile
jeté sur l'avenir, elle tremble en songeant à ce qui lui est réservé pendant l'année qui commence.
" La supérieure et les religieuses de l'hospice se rendent dans sa chambre pour lui faire leurs souhaits de bonne année. Elle leur donne le baiser de paix, puis le cœur gros de soupirs et de larmes, elle ne peut que balbutier ce qu'elle avait dit la veille dans sa prière : " 0 mon Dieu ! en entrant ici j'avais cru finir mes jours avec les Epouses de Jésus-Christ, et voilà que je vais les passer avec des femmes perdues et déshonorées ". Les soupirs et les sanglots ne lui permettent pas d'en dire davantage ; les sœurs, et en particulier ses deux filles, sont très sensibles à sa peine ; toutes se retirent bientôt en silence ".
Ce tribut d'attendrissement donné à la nature, loin d'affaiblir M""^ Eoy dans sa résolution, ne faisait que l'y affermir davantage. De son côté, M. Muir avait redoublé d'activité. Assuré du personnel strictement nécessaire pour l'Asile, il s'était déterminé d'en presser l'ouverture. Afin de subvenir aux premières dépenses, il avait fait, avec un de ses collègues des Conférences, M. Michel Bilodeau, une quête dans la ville qui avait été assez peu fructueuse.
La plupart des citoyens appartenant à la classe instruite leur avait fait assez bon accueil; mais la
classe ouvrière s'était plutôt montrée hostile que favorable : on ne croyait pas encore à la possibilité de l'institution projetée.
Parmi les membres du clergé, aucun ne s'était montré plus zélé que M. Léon Gingras, l'un des professeurs du séminaire, regardé par tout le monde comme un saint, et dont la mémoire est restée en vénération. Il avait fouillé tous les recoins du séminaire et en avait sorti les meubles, ustensiles, linges et vêtements hors d'usage, et les avait fait transporter à l'Asile de Sainte-Madeleine. Des dames de la ville avaient donné de la vaisselle,, quelques chaises et deux tables.
" Le lendemain du jour de l'an, continuent les Annales, M. Muir vint féliciter M"'^ Eoy du courage qu'elle montrait en se consacrant à une œuvre qui devait lui imposer tant de sacrifices. Il lui offrit quelque argent, afin de subvenir aux premiers besoins de l'Asile,, dont l'ouverture devait être faite le 8 janvier; mais il fut décidé de retarder de quelques jours; car plusieurs personnes qui avaient promis de donner différents objets, ne pouvaient s'acquitter immédiatement de leur promesse, par suite des occupations occasionnées par les visites du nouvel an. Le 11 janvier fut donc fixé pour l'ouverture de l'Asile ". C'est de ce jour que date la fondation de l'Asile du Bon-Pasteur de Québec qui, à partir de ce moment, a toujours été désigné sous ce.
l'asile du bon-pasteur de QUÉBEC 6T
nom. Cette prise de possession que nous allons raconter au chapitre suivant, fut un incident bien obscur, bieni insignifiant aux yeux des passants qui en furent témoins ;; car aucun d'eux ne pouvait en saisir la portée. Mais, quand on le considère à la lumière des événements qui se sont écoulés depuis, on ne peut s'empêcher d'en reconnaître l'importance ; car il a été l'origine de grâces et de^ bénédictions qui ne se comptent plus.