CHAPITRE TROISIÈME
Ouverture de l'Asile du Bon-Pasteur. — Privations et dénuement. — Charité de M. Muir. — La première pénitente. — Une nuit d'anxiété. — Le P. Saché rédige le premier
règlement Vocation de Mlle Angers. — Conversion
de la première pénitente, sa persévérance. — La journée
du Vendredi saint. — Admission de Mlle Biais Espé-,
rances d'avenir. — La première messe à l'Asile.
Le 11 janvier s'annonça sous de rudes auspices, où l'on aurait pu voir un signe des temps durs et difficiles par où devait passer l'institution qui allait naître. La température était devenue glaciale, et un fort vent de sud-ouest soulevait des nuages de poudrerie que peu de personnes se hasardaient à affronter. Cela aurait pu suffire pour motiver un retard de quelques jours ; mais M™^ Eoy n'eut pas un instant d'hésitation. Aidée de Mary Keogh, qu'elle appellera désormais Sœur Mary, elle réunit ce qui lui restait de son ancien ménage, c'est-
à-dire deux lits, quelques chaises, une table, un peu de linge, de vaisselle, et les fait charger sur quatre voitures, auxquelles elle donne ordre de se rendre à la maison de la rue Eichelieu. Toutes deux quittent l'Hospice de la Charité sans avoir le courage de faire leurs adieux à la Communauté, dans la crainte de trop céder à l'émotion. Elles suivent à pied les quatre voitures qui transportent le ménage. M""' Eoy a remis à la sœur Mary un grand crucifix que celle-ci est tout heureuse de porter, persuadée qu'on ne peut lui confier un objet plus précieux. Les deux servantes de Dieu s'avancent péniblement à travers les rues encombrées de neige, où l'on ne rencontre que de rares piétons. Le vent glacial qui souffle avec plus de violence que jamais, oblige les deux femmes de s'arrêter de temps en temps et de se retourner pour prendre haleine. Mon Dieu ! murmurent-elles, c'est pour vous, pour votre amour, venez à notre aide " !
Enfin elles arrivent à la maison où l'excellent M. Muir les attendait depuis quelque temps. Le logement mis à leur disposition ne consistait qu'en un deuxième étage avec un grenier, l'étage inférieur ne devant leur être livré qu'au printemps. Les chambres dont se composait ce deuxième étage, étaient assez vastes, mais dans un état d'abandon et de malpropreté extrêmes. Pendant qu'on y mettait un peu d'ordre, M. Muir à qui un voisin ^vait prêté un vieux poêle, s'occupait à le monter, ce
qui n'était pas chose facile pour un homme non habitué à ce genre de travail, d'autant plus que deux des pieds de ce poêle étaient cassés, et qu'il fallait y substituer ■deux morceaux de bois. Cette première opération terminée, le charitable M. Muir apporta un seau d'eau et un peu de bois de chauffage qu'il venait de scier luimême dans la cour. Il ne pouvait en faire davantage ce jour-là, car son travail de bureau l'attendait.
C'était déjà beaucoup que d'avoir de l'eau et du bois, mais il n'y avait rien pour le dîner, les deux femmes se décidèrent donc gaiement à s'en priver. Au reste, le travail excessif auquel elles eurent à se livrer pour s'installer convenablement dans leur nouveau logis fit passer très vite les heures de l'après-midi. Cependant il fallut songer au repas du soir. Tout en rangeant les meubles, M""" Koy avait mis la main sur une théière qu'elle n'avait pas reconnue lui appartenir. Il s'y trouvait un peu de thé et de sucre que ni elle ni sœur Mary ne se rappelèrent y avoir mis. Ne sachant d'où cela provenait, elles en rendirent grâces comme d'une attention de la Providence. Tout ce qu'il y avait, à part cela, de provisions au logis, consistait en un quarteron de beurre laissé sur une assiette que M"'" Eoy, trop peinée à son départ de l'hospice pour parler à aucune sœur, avait mis parmi sa vaisselle sans trop y réfléchir. Il servit à assaisonner quelques tranches d'une moitié d'un pain qu'elles allèrent se procurer chez
un voisin. C'était un bien maigre repas pour se réconforter après toutes les fatigues et les commotions de la journée ; mais ce sacrifice fut largement compensé par des consolations intérieures si profondes et si douces qu'elles n'en perdirent jamais le souvenir.
Les heures de la veillée passèrent vite à se délasser et à causer agréablement, puis la prière faite en commun avec une lecture pieuse, chacune se livra au repos dont elle avait grand besoin. Tels furent les humbles débuts de l'Institution, aujourd'hui si nombreuse et si florissante, du Bon-Pasteur de Québec. A la différence des autres communautés de femmes de cette ville qui, toutes, ont été formées d'essaims venus d'ailleurs, celle-ci est née du sein même de la population. Inaugurée par de pieuses laïques, elle s'est élevée graduellement à la hauteur de la vie religieuse, et elle est devenue une congrégation régulière reconnue et approuvée par l'Eglise.
La matinée du 12 janvier était avancée, quand M''''' Eoy occupée à une pieuse lecture avec sœur Mary, entendit sonner à la porte. Elle alla ouvrir : deux jeunes filles attendaient qui demandèrent à lui parler, et dont l'une présenta une lettre que lui avait confiée pour la
Directrice, le vicaire général du diocèse, M. Charles- Félix Cazeau. C'est pour la première fois qu'apparaît dans les Annales le nom de ce saint prêtre, de ce bienfaiteur insigne qui, pendant un quart de siècle, s'est dévoué, on peut dire corps et âme, à l'Asile du Bon- Pasteur. Nous raconterons plus loin sa vie toute de bonnes œuvres et le bien immense qu'il a fait à l'Institut. M. Cazeau priait M"''' Eoy de vouloir bien recevoir comme pénitente une des deux jeunes filles, sœur de celle qui portait la lettre. Elles appartenaient à une honnête famille, et l'une avait l'air d'autant plus repoussant et dégradé, que l'autre paraissait être plus respectable. M"'"" Eoy répondit à la jeune messagère de revenir plus tard ; car il avait été décidé qu'aucune pénitente ne serait admise avant quinze jours ou troia semaines. Pour faire cesser toutes ses supplications en faveur de sa malheureuse sœur. M"'"" Eoy envoya la messagère chez les révérends PP. Jésuites, dont le supérieur, le P. Saché, était chargé de la direction spirituelle du nouvel Asile. Le P. Saché ! Voilà encore un ami dévoué, un bienfaiteur insigne dont le nom n'est jamais prononcé au Bon-Pasteur de Québec, sans évoquer les plus profonds sentiments de respect, de vénération et de reconnaissance. Ce fut lui qui initia la Mère Fondatrice et ses premières compagnes à la vie rehgieuse, qui composa leur premier règlement, qui les guida longtemps dans la vie spirituelle avec une sagesse-
et une expérience consommées, qui enfin, jusqu'au terme de sa vie, regarda la communauté, et particulièrement les pénitentes, comme la part la plus chère de son troupeau. Nous reviendrons plus tard sur la vie et les œuvres de cet incomparable disciple de saint Ignace, mort en odeur de sainteté, en octobre 1889.
C'est à ce digne religieux que M"''' Eoy devait d'abord obéir. Pressé par les instances que lui fit en pleurant la pauvre sœur, le P. Sache écrivit à M""" Eoy que c'était le divin bon Pasteur qui avait conduit vers elle cette pauvre brebis qu'elle devait admettre dans sa maison, s'il y avait possibilité, ajoutant que cela lui causerait à lui-même un sensible plaisir, et surtout, •consolerait le Cœur de Jésus.
En recevant la pécheresse pour obéir aux instances du P. Saché, M"*" Eoy se rappela la parabole du divin Pasteur ramenant sur ses épaules la brebis égarée, et son âme se répandit en actions de grâces avec sœur Mary. Elles redirent toutes deux avec l'Evangile : Il y a plus de joie dans le ciel pour la conversion ■d'un pécheur que pour la persévérance de quatre-vingtdix-neuf justes ". Depuis lors, le douze janvier a toujours été célébré à l'Asile du Bon-Pasteur comme le jour de la consécration de l'œuvre. Il y a fête et communion générale de la communauté et des pénitentes, avec grande réjouissance toute la journée.
A l'heure du dîner, M""® Eoy n'avait pour tout potage -qu'un peu de bouillie au riz, dont elle se disposait à faire deux parts ; elle en fit une troisième pour la pénitente. La nuit venue, elle lui prépara, faute de mieux, une espèce de lit près du poêle, en y étendant plusieurs couvertures. La malheureuse avait un air si farouche et si fourbe, une expression de méchanceté si effrayante, que M"'" Eoy et sa compagne furent saisies de crainte à la pensée de coucher sans protection dans la chambre voisine. Elles s'y barricadèrent de leur mieux et se mirent en prière pour implorer la protection du Ciel. N'osant ensuite se coucher, elles s'assirent par terre, l'une près de l'autre, et s'entretinrent de leurs mutuelles appréhensions. " Que ferons-nous, dit l'une, si cette misérable veut nous tuer ?
" — Eh bien ! reprit l'autre, nous mourrons sur l'autel de la charité, et Dieu nous recevra dans le paradis ". Ce ne fut qu'aux approches du matin que, vaincues par la lassitude, elles se laissèrent aller au sommeil.
La pénitente a avoué dans la suite que, pendant que •ceci se passait, elle s'était traînée jusqu'à la porte de la chambre, avait entendu la conversation et aurait voulu rassurer ses bienfaitrices. Elle a également avoué qu'elle s'était livrée, durant l'espace de huit ans, aux plus grands désordres, que le vol et la violence ne lui étaient pas étrangers, et qu'entre autres crimes, elle avait participé plus ou moins directement au meurtre de deux hommes.
M™® Eoy et sœur Mary purent constater sur l'heure ce que peuvent les exemples de charité et de dévouement, même sur les âmes les moins susceptibles d'en comprendre la sublimité. En les revoyant, la pauvre pénitente se confondit en expressions de reconnaissance et en témoignages de bon vouloir. Ses sentiments parurent déjà changés. Elle se mit à leur service et s'offrit à les aider dans leurs occupations ; mais celles-ci n'osaient guère l'employer, à cause d'une maladie hideuse dont elle était attaquée et qui pouvait se communiquer. D'ailleurs, elle était si faible qu'elle pouvait à peine marcher. On verra, par ce qui va suivre, comment les soins de ses charitables maîtresses la ramenèrent à la santé du corps et de l'âme, comment elles la raffermirent dans le chemin de la vertu, si bien qu'elle y persévéra toute sa vie.
L'œuvre commencée était trop belle, trop bien adaptée aux besoins, trop propre à faire du bien pour ne pas attirer les bénédictions du ciel. Elles affluèrent en effet, avec une promptitude et une abondance extraordinaires. Avant la fin du mois de janvier, c'est-à-dire, dans l'espace de quinze jours, le nombre des pénitentes s'éleva à quatre et, en moins de deux mois, celui des Directrices, au même chiffre. Et il allait augmenter rapidement.
l'asile du BON-PASTEUK de QUÉBEC
En prenant la direction de l'établissement, le P. Sache avait donné un règlement qu'il perfectionna peu à peu, et qui est devenu la base de la règle suivie actuellement dans la communauté. Il approuva pour les Directrices un costume consistant en une robe noire, à coupe très sévère, avec une collerette de même couleur sur les épaules, et un simple bonnet blanc sur la tête. Le costume adopté pour les pénitentes était une robe de calicot bleu, piqué de points blancs, avec une collerette semblable, et une capeline grise pour coiffure. Les jours de dimanche, la collerette bleue était remplacée par une autre de couleur blanche.
Les Directrices se donnaient entre elles le nom de Sœur et donnaient celui de Mère à la fondatrice, qui était en même temps la supérieure.
La première jeune fille qui vint pour demander son entrée comme novice, fut poussée à cette démarche par une vocation aussi soudaine qu'irrésistible, et qui ne s'explique que par un coup extraordinaire de la grâce. Les circonstances en ont paru assez remarquables pour être consignées dans les Annales, d'autant plus que ce fut la première vocation pour l'Institut. M^^^ Marie- Anne Angers appartenait à une honorable famiUe de la
Pointe-aux-Trembles, charmante paroisse située sur la rive gauche du fleuve Saint- Laurent, à sept lieues audessus de Québec. Venue dans cette ville pour les fêtes du nouvel an, M"^ Angers avait entendu pailer de l'Asile qu'on se préparait à ouvrir et des commentaires qui se faisaient à ce sujet, un bon nombre n'exprimant aucune foi dans sa durée, le traitant même de plan absurde; d'autres au contraire en faisant beaucoup de louanges et croyant à son avenir ; quelques-uns mêmes prévoyant qu'il en surgirait une institution destinée à faire le plus' grand bien. M"^ Angers ne prêtait cependant qu'une oreille indifférente à ces discussions ; car, étant encore en pleine jeunesse, n'ayant que vingt-deux ans, aimant le monde et ses plaisirs, elle ne songeait qu'à jouir des distractions que lui offrait la société de la ville, si gaies, si entraînantes comparées à l'existence terne et monotone de nos campagnes durant l'hiver. Ces entraînements si naturels à son âge, ne faisaient cependant que voiler un grand fonds de piété qui n'avait besoin que d'une occasion propice pour se réveiller. Cette occasion se présenta le jour des Eois. Dans l'après-midi de cette fête, elle alla, avec une de ses amies, se promener dans les rues fashionables de la ville, les rues de la Fabrique et Saint- Jean qui, à cette heure de la journée, étaient le rendez- vous du monde élégant. Se sentant à la fin' un peu fatiguée de sa longue marche, et ne sachant comment se prociirer quelque délassement, elle proposa
à sa compagne d'aller assister au salut du Saint-Sacrement qui avait lieu à cinq heures du soir, dans la chapelle des Jésuites. Le sermon fut donné par le révérend P. Beaudry, digne compagnon du P. Saché, dont l'éloquence onctueuse et la sainteté communicative sont encore vivantes dans toutes les mémoires. Il prêcha sur la fidélité des Mages à la grâce. Dans un de ses mouvements pathétiques, dont il avait le secret et qui ont remué tant de cœurs, il fit allusion aux âmes qui se perdent par défaut de fidélité aux inspirations, divines, et apostrophant le groupe de jeunes filles qu'il avait sous les yeux, il les invita à suivre l'étoile qui les,, éclairait intérieurement, à réfléchir sérieusement devant Dieu, à examiner leur vocation et à l'embrasser avec courage, du moment qu'elle leur serait révélée. Ces paroles furent pour M""" Angers autant de traits de lumière. Elle se sentit inspirée d'abandonner les frivolités du monde qu'elle poursuivait avec tant d'ardeur et de se livrer toute entière à la piété.
Elle sortit de l'oflice toute bouleversée, et, ne pouvant contenir son émotion, elle déclara à son amie que, dès. le lendemain matin, elle allait se mettre en retraite sous la direction du P. Beaudry.
Elle tint parole, et quelques jours après, à la suite d'une confession générale, elle demandait une règle de conduite à son directeur, lorsque celui-ci l'interrompant, lui dit : A quoi êtes-vous décidée ? car je suppose
que vous avez fait cette retraite pour vous déterminer à suivre un état de vie. . -
— Je n'y avais pas songé, répondit-elle ; mon intention a été seulement de réformer ma conduite et de vivre désormais plus retirée du monde.
— Ce n'est pas suffisant, reprit le Père, est-ce que vous n'auriez pas l'intention d'entrer dans quelque communauté ? Je vous engage à y penser devant Dieu pendant le reste de votre retraite et vous me direz, en la terminant, à quoi vous êtes décidée.
M^^® Angers sortit du confessional, et après quelques instants de réflexion, elle se sentit inspirée de partager l'oeuvre si méritoire de M""^ Eoy. Plus elle y réfléchissait, plus cette inspiration s'emparait d'elle. Bientôt, elle se sentit si fortement pressée qu'elle ne put attendre davantage et, rentrant au confessional, elle dit au Père qu'elle était résolue d'entrer en religion.
— Dans quelle communauté, demanda-t-il ?
— A l'Asile du Bon-Pasteur, répondit-elle.
— A l'Asile du Bon-Pasteur ! repartit le Père tout étonné, mais ce n'est pas une communauté.
— Cela ne tardera pas, répliqua-t-elle avec assurance.
Le P. Beaudry fut frappé de cette réponse qui s'accordait avec ses prévisions fondées sur ce que lui avait dit le P. Saché ; il encouragea la jeune fille à persévérer dans son dessein.
Le matin du 13 janvier suivant, M"® Angers était chez M""" Eoy et lui exprimait le désir de se consacrer au service des pénitentes. La Directrice lui répondit en la remerciant, qu'elle n'avait pas besoin de son assistance, et lui indiqua quelques communautés religieuses où elle pourrait entrer. M"^ Angers insista, en exprimant la certitude où elle était que cet asile deviendrait avant peu une communauté régulière, ce qui amusa beaucoup la directrice qui ne partageait pas du tout cette idée, et qui pensait encore moins que Dieu se servirait d'elle-même pour accomplir ce grand ouvrage. Ceci lui rappela cependant une conversation qu'elle avait eue avec le P. Beaudry, au cours de laquelle ce vénérable religieux lui avait dit que les petits commencements qu'il voyait lui paraissaient l'acheminement à une importante fondation. M""^ Eoy pensa alors que Dieu voulait peut-être se servir de M"® Angers pour cette œuvre de miséricorde. Après y avoir réfléchi pendant quelques instants, elle lui communiqua sa pensée, et fit ressortir le grand bien qui en résulterait ; mais en même temps, elle ne lui dissimula rien des obstacles qu'il y avait à vaincre. Et elle ajouta en terminant :
— Vous aimez le monde, ses fêtes et ses plaisirs ; il faudra renoncer à tout cela, même à vos aises, à votre volonté. La nature ne trouvera rien pour son compte
dans le nouveau genre de vie que vous voulez embrasser. C'est un chemin hérissé d'épines et semé de saciifices sans nombre. Mais enfin, termina-t-elle, comment l'idée de vous associer à l'œuvre du Bon-Pasteur, vous est-ellevenue ?
M"® Angers raconta alors tout ce qui s'était passé depuis le jour des Eois, sa retraite, sa décision, et les encouragements que lui avait donnés le P. Beau dry..
— Bien que ma retraite ne soit pas encore terminée, continua-t-elle, le bon Père m'a permis de venir vous parler et de m'entendre avec vous.
M"'^ Eoy ne fut pas d'abord convaincue de la vocation de M"^ Angers, d'autant plus que l'érection de l'AsilC' en une communauté régulière n'était pas entrée dans son esprit ; elle ne l'entrevoyait qu'à l'état de vagues, projets, qui, s'ils se réalisaient, ne pouvaient l'être que dans un avenir fort éloigné.
— Je crains bien, répondit-elle, que votre santé ne vous permette pas d'exécuter votre entreprise ; car vous me paraissez d'une constitution très faible. Quoi qu'il en soit, nous verrons plus tard. En attendant, je vous conseille de vous rendre à l'archevêché et de prendre l'avis de M. l'abbé Proulx qui connaît notre œuvre.. C'est un homme de grandes lumières, d'un jugement sûr, et en qui j'ai une haute confiance.
M"^ Angers acquiesça d'autant plus volontiers à ce-
désir que M. Proulx était en relation d'amitié avec sa famille. II l'accueillit avec la politesse exquise qui était pour ainsi dire dans sa nature, et qui avait ajouté à sa réputation de prêtre excellent, celle de gentilhomme accompli ; mais il ne goûta pas du tout son projet et lui conseilla d'entrer plutôt aux Ursulines ou à l'Hôpital-Général, ajoutant qu'il lui en favoriserait les moyens. Ce double échec qui aurait pu en arrêter d'autres, n'eut pour effet que de la raffermir davantage dans son idée, tant elle la regardait comme une inspiration.
Sa retraite terminée, M"^ Angers retourna à la Pointeaux-Trembles avec la consolation d'emporter avec elle les encouragements du vénérable P. Beaudry qui ne s'était pas laissé ébranler par les hésitations et même l'opposition contre lesquelles était venue se heurter sa jeune retraitante. Les deux derniers mois qu'elle eut à passer dans sa famille pour se conformer aux avis qui lui avaient été donnés, furent employés à faire les préparatifs de son entrée et à s'entretenir par correspondance avec M""® Eoy, qu'elle finit par convaincre entièrement de la vérité de sa vocation. Au reste, M. Proulx, après avoir réfléchi sur l'entretien qu'il avait eu avec M"^ Angers et sur la persistance qu'elle avait montrée dans son dessein, avait cru devoir conseiller à M""^ Eoy de la recevoir. Son entrée avait été fixée au 23 mars.
Il faut revenir maintenant sur la première pénitente dont nous n'avons fait qu'indiquer sommairement la conversion. Elle était connue à l'Asile sous le nom de Marie Grégoire. De jour en jour, elle faisait voir de meilleures dispositions et se montrait plus complaisante vis-à-vis de ses maîtresses qui s'habituaient peu à peu à sa société. Sa santé se rétablissait graduellement.
Ayant reçu un peu d'instruction dans son enfance, elle faisait la lecture à haute voix et chantait passablement. Elle prenait volontiers part aux exercices de piété des Directrices ; mais à toutes les exhortations que celles-ci lui faisaient pour l'engager à se réconcilier avec Dieu par la confession, elle ne répondait que par des paroles évasives. Elle refusait obstinément de voir le P. Saché, qui venait assez souvent à l'Asile pour •encourager l'œuvre, et encore plus, pour expliquer les diverses parties du règlement qu'il avait imposé.
Au cours d'une de ses visites, le zélo religieux lui fit ■dire qu'il désirait la voir, mais elle déclara ouvertement à M™^ Eoy qu'elle ne voulait pas se confesser. Comme on lui dit que le bon Père voulait seulement lui parler, elle répondit qu'elle n'avait pas d'affaire à lui. Enfin, à force d'instances, on la fait pénétrer dans la chambre où
l'attend le P. Saché qui lui fait signe d'entrer au confessionnal. Elle s'y oppose de toutes ses forces, mais Mme Eoy la fait tomber à genoux presque malgré elle. Elle y demeure trois quarts d'heure, et quand elle se relève, elle est si transportée hors d'elle-même, qu'elle se brûle les deux mains sur le poêle que, dans son trouble, elle ne sait pas distinguer.
Le digne religieux dit ensuite à M""^ Koy qu'il a reconnu dans cette pénitente un bon jugement et beaucoup d'énergie, que c'est une conquête qu'il faut faire à Dieu, et que cette conversion ouvrira la voie à bien d'autres pénitentes.
Cette prédiction s'est accomplie à la lettre. La pauvre pénitente est devenue le modèle des compagnes qui sont venues la rejoindre, et dont plusieurs lui doivent leur retour à Dieu. Elle a persévéré durant quatre ans à donner le bon exemple dans l'Asile ; après quoi, elle est rentrée dans sa famille qu'elle a consolée et édifiée par sa bonne conduite. Enfin, elle a réussi à s'établir dans une paroisse éloignée, où elle a mené la vie la plus respectable. Chaque fois qu'elle venait à la ville, elle ne manquait pas de faire de fréquentes visites aux Directrices, surtout les jours de fête où les sécuHers étaient admis dans la petite chapelle de la communauté. Elle y assistait à la messe et y communiait fréquemment.
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Depuis l'ouverture de l'Asile, les Directrices avaient assisté aux offices des dimanches et des fêtes dans la chapelle de la Congrégation de la Haute-Ville. Ce ne fut qu'au commencement de mai, lorsqu'elles eurent pris possession des deux étages de la maison, qu'elles purent ériger au rez-de-chaussée une chapelle intérieure, où elles eurent le bonheur d'entendre la sainte messe les dimanches et les jeudis. En attendant, elles avaient dressé dans une de leurs chambres, un petit oratoire où elles faisaient leurs prières et leurs exercices en commun.
Durant la semaine sainte, qui tomba cette année à la fin de mars, le bon P. Saché, venu plusieurs fois pour faire des exhortations, eut la consolation de voir réunie dans le petit oratoire une assistance plus nombreuse que jamais, qui lui parut être le noyau d'une communauté naissante. M""^ Eoy avait auprès d'elle, avec Mary Keogh, deux jeunes filles vêtues du costume adopté depuis peu, et qui étaient venues réclamer la faveur de partager son œuvre de charité : l'une d'elles était M^^® Angers arrivée la veille du jour des Eameaux, l'autre M"^ Henriette Ouellet, de même âge qu'elle, qui avait voulu imiter son exemple et qui avait été admise dès la fin de janvier. Pas moins de huit pénitentes assistaient sous leurs yeux aux instructions. L'auréole de sainteté qui brillait dans toute la personne du véné-
rable religieux, aussi bien que les paroles brûlantes qui tombaient de ses lèvres, produisaient sur elles un effet extraordinaire. Quelques-unes étaient complètement changées, les autres étaient fortement ébranlées et se réformaient rapidement. Ce n'était cependant pas sans beaucoup de peine qu'on parvenait à les plier toutes au règlement. Il fallait pour y réussir un mélange de fermeté et de patience que l'amour de Dieu et un fonds inépuisable de charité peuvent seuls inspirer.
M""® Eoy avait trouvé des aides efficaces dans ses deux nouvelles recrues. La sœur Angers surtout avait donné d'excellentes marques de vocation, en se prêtant vaillamment à l'ouvrage, et en s'offrant à remplir les fonctions les plus pénibles qu'aucune avant elle, n'avait osé entreprendre, c'est-à-dire de servir les pénitentes au réfectoire. Elle s'en acquittait avec un courage et une gaieté qui faisaient voir clairement à la supérieure que la ferveur qui avait porté cette jeune fille à quitter le monde, n'était pas un feu passager, mais un sentiment vif autant que profond qui promettait des fruits durables.
Dans la journée du vendredi saint, 29 mars, les pénitentes qui, la veille, s'étaient montrées difficiles et rebelles, donnèrent des preuves de bonté de cœur et de dévouement qui consolèrent vivement les Directrices. Le comité chargé du soutien de l'Asile à la tête duquel
était M. Muir, avait ordonné de ne pas recevoir plus dehuit pénitentes, les ressources ne permettant pas d'en entretenir davantage, sans s'exposer à des dettes qui auraient pu compromettre l'avenir de l'institution. Malgré cette défense, M""^ Eoy et ses compagnes s'étaient laissé toucher par les supplications d'une neuvièmepénitente et l'avaient admise. En apprenant cela,. M. Muir vint signifier à M™^ Roy de renvoyer cette pénitente, sinon qu'il viendrait lui - même la faire sortir. Cette mesure paraissait bien cruelle, mais elle était regardée comme nécessaire dans les circonstances, surtout à cause des préventions d'un bon nombre de personnes contre la nouvelle fondation.
M""' Roy fut profondément affligée de l'ordre qui lui était intimé, mais il lui fallut bien se soumettre aux volontés formelles du premier fondateur. A peine eut-il quitté la maison que toutes les pénitentes vinrent se jeter aux genoux de la Directrice et la supplièrent, les mains jointes et les larmes aux yeux, de garder leur malheureuse compagne, s'offrant à partager avec elle une partie de leur repas, jusqu'à ce que les ressources^ de la maison fussent plus considérables. M""^ Roy, à son grand regret, ne put acquiescer à leur désir, tout louable qu'il était; car, pour qu'elles fussent en état de résister au travail qui leur était demandé, il fallait au moins que chacune d'elles eût une part sufi&sante de la nourriture frugale qu'on leur servait.
Une des pénitentes, élevant la voix au nom de ses compagnes, s'écria :
" — Ma mère, souvenez- vous, qu'à pareil jour, BarTrabas a été sauvé.
" Oui, répondit la Directrice, à pareil jour aussi, le Juste a été condamné, et n'oubliez pas que, si cette pauvre enfant, peut-être moins coupable que vous, est cependant condamnée à partir, elle aura un compte moins terrible que le vôtre à rendre au Souverain Juge ".
La pauvre pénitente s'éloigne donc, et les soupirs de ses compagnes en pleurs disent assez leur chagrin.
Le matin de Pâques, une des Directrices étant allée ouvrir la porte qui donnait sur la rue, fut tout étonnée d'y trouver la pauvre enfant. Elle avait passé cette nuit et la précédente dans le petit vestibule qui était à l'entrée, et dont la porte extérieure n'avait pas été fermée au verrou, contrairement à l'habitude ordinaire. Cette malheureuse femme, n'ayant pu trouver d'abri, était venue à la tombée de la nuit, se réfugier sur le seuil de l'Asile. Elle montrait de trop bonnes dispositions pour que Dieu ne lui fournît pas les moyens de rentrer en grâce avec lui. Comme elle était souffrante, ou obtint son entrée à l'Hôtel-Dieu, où elle mourut après quelques mois de maladie endurée avec une rési^ gnation vraiment chrétienne.
Cependant le nombre des personnes qui s'intéressaient à l'établissement, augmentait sensiblement et contribuait à faire tomber les préjugés. Plusieurs maisons de commerce offraient des travaux de couture qui auraient pu suffire à l'entretien de l'Asile, si on avait eu plus d'expérience dans les ouvrages à l'aiguille et dans la confection des vêtements, principalement de la chaussure. La Providence, dont la protection était de plus en plus visible, inspira à une pieuse jeune fille, très expérimentée dans les travaux à l'aiguille, de se joindre aux Directrices : c'était M^^® Zoé Biais, appartenant à une brave famille de cultivateurs de Berthier. Elle avait fait quelques mois de noviciat à l'Hôtel-Dieu, mais sa faible santé l'avait forcée d'en sortir. Entrée à l'Asile du Bon-Pasteur le quinze d'avril 1850, elle commença à initier une partie des Directrices et des pénitentes aux connaissances variées qu'elle possédait. Elle enseigna même à quelques-unes à tailler et à broder de riches ornements d'église, ce qui fut plus tard une source de revenus considérables pour l'Institut.
L'occupation des deux étages de la maison qui eut lieu le premier mai, permit l'installation des offices nécessaires à ces divers genres de travaux. Mais elle
procura un avantage bien autrement précieux, et après lequel on soupirait depuis longtemps, celui d'avoir une chapelle dans une des chambres, où l'on put entendre la sainte messe. Plusieurs familles de la ville contribuèrent à la meubler avec un empressement et une générosité dont le souvenir n'a pas été perdu. Les prêtres du séminaire donnèrent, comme d'habitude, des preuves de leur zèle pour la maison du Seigneur. Un des anciens professeurs, M. Horan, alors principal de l'école normale, et plus tard évêque de Kingston, fit don de gradins d'autel qu'il trouva dans les combles du séminaire. Ils étaient d'un style fort simple, mais très convenables et ornés de jolies dorures. Sur la porte du tabernacle était sculptée, en relief, une figure du Bon- Pasteur portant la brebis sur ses épaules ; aucun emblème ne pouvait mieux convenir à l'institution, qui en apprécia l'offrande avec d'autant plus de reconnaissance.
Les sœurs de M. Horan donnèrent de magnifiques rideaux pour les fenêtres, ainsi que les fournitures de deux crédences et les couvertures de deux sièges, offerts par M""^ Place, belle-mère de M. Muir. Deux jeunes filles de la ville, M"'^ Louise Vander-Heyden et Marie Gauthier firent présent d'un parement d'autel avec les fournitures d'une chasuble, et aidèrent aux Directrices à confectionner ces ornements.
L'inauguration tant désirée de la chapelle fut fixée
au 2 mai, au commencement de ce beau mois consacré à Marie Immaculée, qui devait bientôt être choisie pour la patronne de l'Institut. Eien ne fut épargné pour donner à cette petite solennité tout l'éclat qui put être imaginé avec les faibles moyens dont on disposait. L'autel étoilé de quelques fleurs était décoré avec simplicité, mais avec goût. Le seul luxe qui parût dans tout cet intérieur éclairé par une demi-lumière discrète, était une propreté exquise qui reluisait sur chaque objet et répandait partout un air de fraîcheur réjouissante pour la vue.
Ce fut le bon P. Saché qui vint bénir la chapelle et célébrer la première messe. Jusqu'alors, le P. Saché avait été, sinon le seul, du moins le principal directeur de l'Asile, mais à partir de ce jour, il en devint le chapelain en titre, en même temps que le directeur. Ceci nous oblige à nous arrêter quelques instants avant de parler de la cérémonie d'inauguration, afin de donner quelques détails sur la vie de cet homme de Dieu qui s'est tellement identifié avec la direction du Bon- Pasteur de Québec, qu'il en est devenu une des figures les plus saillantes en même temps que les plus vénérables.