CHAPITRE QUATRIÈME
Le P. Saché Ses premières années Sa piété précoce
Un ami d'enfance Au petit séminaire Etudes théologiques Ordonné prêtre, il est employé au ministère
dans le diocèse de Tours Il se décide à entrer dans la
Compagnie de Jésus. — Noviciat à Saint-Acheul. — Brugelette et Laval. — Départ pour le Canada. — Apostolat à Montréal et à Laprairie Une année au collège Sainte- Thérèse. — Le P. Saché fonde la résidence des Jésuites à Québec. — Sa sollicitude pour l'Asile du Bon-Pasteur. — Il en devient le premier chapelain. — Une âme arrachée au péril. — Vocation des Sœurs Ouimet, Lacroix et
Thivierge Une lettre de M. Muir. — La maison de
Saint-Vincent de Paul.
Louis-Césaire Saché, né le 23 décembre 1813, appartenait à une honnête famille de Beaumont-la-Eonce, petit village de la Tonraine Plus d'un souvenir cher
1 — Les détails qui suivent sont tirés souvent textuellement de l'excellente monographie du P. Saché, par le P. Duguay, de la Compagnie de Jésus.
au Canada se rattache à cette belle et riche province de France. Un bon nombre de nos anciennes familles sont originaires de la Touraine ; c'est de Tours que nous est venue la plus illustre de nos héroïnes, la vénérable Mère Marie de l'Incarnation. Le P. Saché vient d'ajouter un nouvel anneau à cette chaîne de souvenirs.
Ses premières années s'écoulèrent au sein de ce beau pays si bien nommé le jardin de la France. Ses parents qui avaient eu à traveiser la terrible époque de la Eévolution, avaient conservé la foi au milieu du débordement d'impiété et de sacrilège dont ils furent témoins. Ils élevèrent leurs enfants si chrétiennement que l'un d'eux, celui dont nous écrivons la vie, se fit religieux de la Compagnie de Jésus, et que deux de leurs filles entrèrent chez les Sœurs de Saint-Yincent de Paul, Le curé de Beaumont-la-Pionce, frappé des heureuses dispositions de l'enfant pour l'étude et la piété, l'attira dans son presbytère et lui enseigna, en même temps que les éléments de la doctrine catholique, les premiers rudiments des lettres profanes et des langues anciennes. Ce fut alors que le jeune Saché se lia d'amitié avec un compagnon de son âge et de ses études ; il se nommait P. Janvier et devint chanoine de la cathédrale de Tours, fondateur de la congrégation de la Sainte-Face de Notre-Seigneur ; c'est l'auteur bien connu de la vie du saint homme de Tours, M. Dupont. Les deux jeunes gens se lièrent d'une amitié qui dura autant que leur
l'asile du BON-PASïEUR de QUÉBEC
vie. La sainte émotion avec laqi^elle le jeune Louis s'approcha pour la première fois de la table sainte, fut si profonde que le souvenir en resta toujours présent à sa mémoire. Bien des années plus tard, le matin où il prononça ses vœux dans la Compagnie, il s'écriait :. " Jamais je n'ai été si heureux depuis le jour de ma première communion ".
Vers l'âge de quinze ou seize ans, le jeune Louis entra au petit séminaire de Tours en même temps que son ami Janvier. Durant tout le cours de leurs études, classiques, ils furent les élèves les plus brillants de leur classe. Ils rivalisèrent également de piété et de fidélité au règlement, afin d'attirer sur leur carrière les bénédictions du ciel. Leur vertu, leurs talents, leur caractère aimable faisaient d'eux les modèles de leurs condisciples, et quand ils leur dirent adieu pour entrer au grand séminaire, ils ne laissèrent après eux que de bons et glorieux souvenirs.
Sous la direction des PP. de Picpus qui tenaient, le grand séminaire, le jeune Saché devint un lévite accomph, aussi ardent à acquérir les vertus que les sciences ecclésiastiques. Après un cours brillant de philosophie et de théologie, il fut ordonné prêtre et occupé au ministère pastoral dans le diocèse de Tours.
L'humilité du jeune prêtre a soigneusement laissé dans l'ombre le bien qu'il y fit, mais il est facile de le.
deviner par ses antécédents et par le zèle du salut des âmes dont il fut toujours animé. Ce même zèle le fit bientôt aspirer vers un état plus parfait que celui de prêtre séculier qu'il avait embrassé. Il rêva d'entrer dans un ordre religieux, où il pût renoncer davantage à sa volonté propre et n'être plus qu'un instrument entre les mains de Dieu pour sa plus grande gloire et le salut des âmes. A la suite d'une retraite durant laquelle il acheva de mûrir cette idée, il écrivait ceci :
" Aujourd'hui, 30 août, à la fin de ma retraite, après une délibération sérieuse, après de longues hésitations, je me suis déterminé à demander ma réception dans la Compagnie de Jésus. Les principaux motifs qui m'ont déterminé sont une plus grande sûreté pour mon salut, une plus grande facilité pour travailler à la sanctification du prochain ".
Cette résolution prise, l'abbé Saché ne tarda pas à la mettre à exécution. Le 18 septembre 1840, il alla frapper à la porte du noviciat de Saint-Acheul,
Le P. Rubillon, maître des novices, homme profondément versé dans la conduite des âmes, eut bientôt reconnu en lui les qualités qui le rendaient apte à devenir un vrai disciple de saint Ignace. Il mit tous ses soins à sa formation, lui communiqua les hautes vertus dont il était lui-même animé, cet esprit de mortification, d'humilité, d'abnégation, de sacrifice, cette ferveur de
zèle apostolique qui est l'essence même de l'Ordre des Jésuites. Enfin, après deux ans d'épreuves, le P. Sache se consacra par les trois vœux perpétuels de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, à la vie que son cœur et sa raison avaient librement choisie.
A partir de ce moment, on trouve le P. Saché, successivement au collège de Brugelette, en Belgique, où il est employé à l'enseignement durant une année, puis à Laval où il fait son scolasticat. C'est alors qu'il sentit se développer en lui la vocation pour les missions lointaines, ce champ si vaste pour l'activité apostolique. Il s'en ouvrit à ses supérieurs et pria pour connaître la volonté de Dieu sur lui. Dans ses notes, dit son biographe, nous trouvons de nombreux indices que cette pensée l'occupait avec persistance, et qu'il s'efforçait de se rendre digne de cette vocation tout apostolique. " Saint François- Xavier, répétait-il souvent, voulait pour les missions des hommes de grande vertu. Pour être bon missionnaire, il faut avoir un grand fonds d'humilité ". Enfin, convaincu que Dieu l'appelait à ce ministère lointain, il demanda et obtint d'aller au Canada.
Il partit de Paris le 23 mars 1845, et arriva à Montréal le 18 mai de la même année.
Les Jésuites venaient alors de s'établir au Canada, à la demande de M^'' Bourget, évêque de Montréal. Dans la lettre que ce prélat avait écrite, en 1841, au P. Eoothan, général de la Compagnie, il disait :
" Tout les rappelle dans cette contrée qui n'a jamais cessé de vénérer leur mémoire et qui est encore couverte des monuments précieux de leur courage ".
Les Jésuites furent en effet accueillis au Canada avec autant d'empressement et de joie qu'eux-mêmes, en avaient eu d'y venir. Leur apparition semblait faire revivre le passé. Ils venaient reprendre les travaux de leurs devanciers qui avaient eu une si large part à l'évangélisation du pays que plusieurs d'entre eux avaient arrosé de leur sang. Leurs efforts ne seraient pas moins généreux, leur apostolat non moins fécond.
Le P. Saché fut fixé à Montréal dès son arrivée et employé par ses supérieurs au ministère le plus actif. Il s'y livra avec toute l'ardeur de son zèle et put ainsi se dédommager du repos forcé auquel il avait été condamné durant son voyage. A l'automne, il fut transféré à la. résidence de Laprairie.
Deux ans auparavant, l'évêque de Montréal avait confié aux Pères Jésuites la desserte de cette paroisse
laissée vacante par le départ du curé, M. Power, élevé au siège épiscopal de Kingston,
De ce poste comme d'un centre d'opérations, les Jésuites allaient dans toutes les parties de la province de Québec et souvent même dans celle d'Ontario, donner des missions, prêcher des retraites et offrir leur concours partout où le besoin d'aide se faisait sentir.
Le P. Saché put s'abandonner à toute sa ferveur ; l'ouvrage ne manquait pas, et pendant les trois années qu'il appartint à la résidence de Laprairie, il est peu de paroisses, dans un rayon considérable, où il ne travailla fort activement au salut des âmes.
Sa parole nette et facile, sa science pratique, l'entrain qu'il savait mettre dans toutes ses entreprises, le faisaient estimer des populations, et une fois qu'elles avaient goûté à sa prédication franche et apostolique, rien n'égalait leur empressement à rappeler au milieu d'elles le dévoué missionnaire pour l'entendre de nouveau.
La Providence voulut cimenter par une douleur commune l'étroite union qui attachait les paroissiens de Laprairie aux dignes religieux qui leur servaient de pasteurs. Le 4 août 1846, un terrible incendie consuma en quelques heures le village tout entier, à l'exception de l'église et de quelques masures isolées. Un grand nombre de familles durent camper à ciel ouvert, ou sous des tentes au bord du Saint-Laurent. Les Jésuites
n'eurent d'autre logement qu'un misérable hangar. "Quelle maison! s'écrie le P. Frémiot; des planches enduites de mortier en font les murs extérieurs, et à l'intérieur, de simples planches juxtaposées la divisent en sept compartiments C'est dans ce pauvre réduit que les Pères passèrent l'hiver suivant et la plus grande partie de l'année 1847. Ils oublièrent cependant leurs misères pour ne songer qu'à celles de leurs paroissiens.
Le P. Saché se fit surtout remarquer par son inépuisable activité. Sa charité et son zèle lui firent trouver des ressources inespérées pour les familles ruinées par l'incendie. Aussi est-il difficile d'exprimer toute l'estime, l'attachement et la vénération dont il fut entouré. Quand, l'année suivante, à la prière de l'évêque de Montréal, ses supérieurs le rappelèrent pour lui donner une mission d'une grande importance, le deuil fut général dans la paroisse, et il fut accompagné, à son départ, des bénédictions et des vœux de toute la population.
La science et la sainteté du P. Saché, son humeur franche, son énergie, le tact et le savoir-faire dont il avait donné des preuves en toutes circonstances, avaient attiré l'attention de M^'' Bourget. Il jeta les yeux sur lui pour remplir un poste de haute confiance.
Le collège Sainte-Thérèse, situé à quelques lieues de Montréal, se trouvait alors au milieu des difficultés qui accompagnent trop souvent les commencements d'une
œuvre de mérite, et se voyait depuis quelques années menacé d'une ruine totale par suite de dissensions intestines, et surtout par le manque d'énergie dans la direction. Il ne fallait rien moins qu'un homme aussi prudent et aussi ferme que le P. Saché pour rétablir l'ordre et la discipline et donner un élan durable à cette institution naissante. M^"" de Montréal choisit donc le P. Saché pour directeur de la maison, et l'événement justifia la sagesse de son choix. Le directeur prit possession de sa nouvelle charge le 31 juillet 1848. Sa situation était extrêmement délicate et difficile ; car les séminaristes l'avaient vu venir d'un très mauvais oeil. Son habileté ne se démentit pas un seul instant ; ferme sans rigueur, il fit respecter l'autorité et façonna peu à peu cette communauté à remplir toutes les obligations du règlement. Par ses instructions solides et claires, il emportait la conviction de ses élèves, tandis que par sa dévotion onctueuse et par sa vie austère, il leur parlait au cœur. A la fin de l'année, il n'y eut qu'un concert de louanges à l'adresse du bon et saint directeur.
Le Jésuite est un soldat toujours prêt à obéir au commandement. Au sortir de Sainte-Thérèse, le P. Saché fut dirigé sur Québec pour y fonder une résidence de la Compagnie à la demande de M^'' Turgeon, admi-
nistrateur du diocèse. Aucun endroit du pays n'avait gardé aussi profondément l'empreinte des Jésuites que cette vieille capitale qui, pendant deux siècles, avait été leur centre d'action, d'où ils rayonnaient sur tous les points de la Nouvelle-France pour y répandre la parole évangélique. Le vieux collège des Jésuites, où était venue s'instruire de génération en génération la jeunesse canadienne, était encore debout. Bien que transformé depuis la conquête en caserne pour les troupes de la garnison, il dressait toujours intacte sa masse sévère, mais imposante, en face de la cathédrale. Le marteau des démolisseurs qui devait le détruire n'était pas encore levé. Le dernier des Jésuites du Canada, le P. Casot, était mort en 1800.
Il était réservé au P. Saché de renouer la chaîne des traditions interrompue par le malheur des temps. Ce fut une grande joie pour lui et son Ordre aussi bien que pour la population de Québec. Il prit possession de l'église de la Congrégation le 27 juillet 1849. Une maison adjacente servait de presbytère : il s'y logea avec le compagnon que ses supérieurs lui avaient donné, le P. Faleur, jésuite distingué qui s'acquit bientôt une grande réputation comme orateur sacré.
" Nous recueillons, écrivait ce religieux peu de temps après son arrivée, un des précieux héritages de nos Pères, cultivé depuis la suppression de la Compagnie par des prêtres fervents et même par M^'' Plessis, de
glorieuse mémoire ; nous sommes appelés à continuer une des œuvres de l'ancienne Compagnie ; puissionsnous toujours imiter ses exemples d'édification, son zèle brûlant pour les âmes, son dévouement à la gloire de Dieu et au salut du prochain.
Ici, plus que partout ailleurs, elle apparaît au souvenir du clergé et des populations catholiques, rayonnant de la triple auréole de la science, de l'apostolat et du martyre, et nulle part, que je sache, on ne l'entoure de plus de respect, on ne lui témoigne plus de sympathie, de confiance, d'estime et d'affection ".
Avides du salut des âmes, ardents au travail, les deux Pères ne tardèrent point à imprimer partout la marque de leur talent et de leur zèle ; les retraites se succédaient avec une rapidité merveilleuse, les sermons, les confessions, les visites aux hôpitaux, les forçaient de se multiplier.
De toutes les œuvres auxquelles se livrait le P. Saché, aucune ne lui était plus chère, que celle du Bon- Pasteur. On a vu la part qu'il avait prise à sa fondation, la sollicitude avec laquelle il suivait son développement, les visites fréquentes qu'il y faisait pour donner des instructions, expliquer le règlement qu'il avait composé, et imprimer une marche régulière à l'institution.
Il était nécessaire de donner les détails qu'on vient de lire sur le P. Saché, pour faire comprendre quel
homme de mérite l'Institut naissant avait l'avantage d'avoir pour directeur et chapelain. D'une taille élevée, d'une démarche grave et imposante, il portait sur sa bonne et franche physionomie, l'expression de la sérénité et de la bonté de son âme.
Le matin du 2 mai, au moment où, vêtu des habits sacerdotaux, il montait à l'autel pour célébrer la première messe dans la petite chapelle du Bon-Pasteur, sa figure recueillie était en même temps rayonnante d'une joie extraordinaire. On eût dit, qu'à cet instant, il pressentait l'abondance des bénédictions que Dieu allait répandre sur la nouvelle fondation, le merveilleux et rapide développement qu'elle allait prendre, grâce en grande partie à ses soins, à ses prières, à son habile et sage direction.
Parmi l'assistance, on remarquait un bon nombre de personnes amies et plusieurs membres des Conférences de Saint- Vincent de Paul, dont deux des principaux, M. Augustin Gauthier, le président, et M. Cinq-Mars, avaient tenu à honneur de servir la messe, durant laquelle furent chantés quelques cantiques pieux, exécutés sans beaucoup d'art, mais avec un accent de dévotion pénétrante qui répondait aux sentiments des auditeurs.
A l'issue de la messe, le P. Saché ne put s'empêcher de laisser déborder de son cœur, dans une courte allocution, les saintes impressions qu'il avait ressenties. Il eut des paroles inspirées pour dire les secrets desseins
de Dieu qui aime à se servir des plus faibles moyens, de ce qui n'est rien aux yeux du monde, et même nul en réalité, pour opérer ses merveilles. Il montra que cette petite création qu'il avait sous les yeux, et qui n'était encore qu'un grain de sénevé, pourrait grandir avec le temps et devenir un arbre où s'abriteraient les oiseaux du ciel, si on lui préparait un terrain favorable, en l'arrosant des eaux de l'humilité et en le fécondant par la correspondance à la grâce.
A partir de ce jour, le P. Saché vint donner régulièrement la messe deux fois par semaine au Bon-Pasteur, les jeudis et les dimanches. Il en profita pour multiplier ses instructions et ses avis, commenter avec plus de détails le règlement qu'il fit observer avec plus de fidélité que jamais. Il formait ainsi graduellement les Directrices à l'esprit religieux, afin de les constituer plus tard en communauté régulière. Jusqu'à cette date, les Directrices n'avaient pas été astreintes au même confesseur. Malgré les objections que quelques-unes lui firent, il tint à être l'unique confesseur aussi bien que des pénitentes, afin d'imprimer une direction unique à toute l'institution. Son zèle s'étendait avec une charité plus touchante encore aux pénitentes qu'aux Directrices. Il s'astreignait à leur donner des conférences spéciales, s'appliquant à les éclairer, à les instruire, à les exhorter avec une éloquence si persuasive, si onctueuse, si compatissante, qu'elles sortaient de ses
Instructions le cœur tout brûlant au-dedans d'ellesmêmes comme les disciples d'Emmaiis. La plupart furent bientôt complètement transformées et donnèrent les marques les plus évidentes de conversion aussi solide que sincère.
L'hiver qui venait de s'achever avait été rude à passer. " Nous nous réjouissons, disent les Annales, et nous bénissons Dieu du retour de la belle saison, car nous avons bien souffert du froid dans le cours de cet hiver, celles d'entre nous surtout qui couchent dans le grenier. De ce nombre est la sœur Mary et les pénitentes dont la santé est forte. Il n'y a là ni couchette, ni baudet ; nos lits sont des paillasses que l'on met l'une sur l'autre dans le jour et que l'on étend le soir. Comme il n'y a pas de poêle dans ce grenier, on conçoit facilement que ces pauvres grabats sont glacés •quand on s'y étend, et celles qui y couchent ont la bouche couverte de frimas le matin ".
La Providence semblait ménager à dessein les occasions pour faire voir l'utilité d'une maison de refuge. Au cours du mois de mai, une pécheresse célèbre dans la ville où elle tenait une maison mal famée, vint frapper ■à la porte de l'Asile. Elle ne venait pas, avec un cœur touché par la grâce, solliciter pour elle-même le pardon
de ses désordres et implorer la miséricorde divine, mais elle amenait une pauvre petite orpheline que des misérables, pour s'en débarrasser, avaient conduite chez elle. Cette pauvre petite, d'une rare beauté, était parfaitement innocente. Elle ne fuyait pas les dangers du monde, parce qu'elle ne les connaissait pas. La pécheresse qui l'avait reçue avait compris que c'eût été un crime affreux de ne pas soustraire à la perdition une enfant si jeune, si belle, et surtout si candide et si pure. Une compagne de la pécheresse qui devait plus tard se convertir comme elle, Margaret Hughes, l'avait confirmée dans son idée en lui déclarant que le feu du ciel tomberait infailliblement sur la maison mal famée qui oserait recevoir cette innocente colombe. M'"*' Eoy fut au comble du bonheur €n ouvrant ses bras à cette pauvre petite abandonnée qui, voyant l'expression de souriante et affectueuse bonté peinte sur ses traits, reconnut en elle le cœur d'une mère et vint l'embrasser avec effusion.
Après l'avoir gardée pendant plusieurs années dans l'Asile et solidement affermie dans la vertu, M""" Roy lui procura un bon parti dans le monde.
Le mois de mai n'était pas encore terminé qu'une nouvelle et précieuse recrue vint rejoindre les Directrices : c'était M^^^ Esther Ouimet, jeune fille de vingtsept ans, d'une respectable famille de Beaumont, près Québec. Elle eut de rudes épreuves à subir pour suivre sa vocation ; car ses parents la tourmentaient de toutes
façons pour la forcer d'épouser un jeune homme riche qui sollicitait sa main. Même après son entrée, elle fut poursuivie par les demandes de ce jeune prétendant ; mais elle se montra toujours ferme et inébranlable dans sa vocation.
Voici en quels termes la sœur Ouimet, qui plus tard prit en religion le nom de soeur Marie de Saint-Ignace, racontait vingt-deux ans après son entrée, les circonstances de son appel à la vie religieuse :
" Je demeurais à Québec chez une parente et je subvenais à mon existence par des ouvrages de couture. Je sentais une répugnance invincible à contracter les alliances qui m'étaient offertes, car j'étais résolue à servir Dieu en gardant la virginité, sans toutefois avoir l'idée de m'y engager par un vœu. Un jour que je me sentais accablée sous le poids d'une indéfinissable tristesse, je me rendis à l'église dans l'intention d'aller à confesse, bien convaincue que j'y retrouverais le calme intérieur. M. Proulx était alors curé de Québec, ayant remplacé peu de temps auparavant M. Baillargeon, envoyé à Eome en qualité de représentant de la province ecclésiastique. Comme j'entrais au confessional, M"^ Roy en sortait : elle était venue une dernière fois consulter M. Proulx avant de se mettre sous la direction du P. Saché. Je ne la connaissais pas ; je n'avais pas même entendu parler de la maison qu'elle dirigeait. Par une permission de Dieu, elle venait justement de
l'asile du BON-PASTEUK de QUÉBEC
demander à son confesseur et le mien, s'il ne pourrait pas lui indiquer une personne expérimentée dans les travaux de couture qui voulût demeurer avec elle. Je me présentais à propos, mais sans m'en douter le moins du monde. Ma confession finie, M. Proulx me demanda si je n'aimerais pas à me vouer à quelque œuvre de charité. Me méprenant sur sa question, je répondis que j'aimais à faire la charité, mais que mes moyens étaient très bornés. Il s'expliqua alors et me parla de l'Hospice de la Charité où je pourrais entrer, puis du nouvel Asile du Bon-Pasteur qui deviendrait plus tard une communauté religieuse.
" En entendant ce mot de Bon- Pasteur, j'éprouvai une joie que je ne puis rendre ; et comme M. Proulx voulait me présenter aussitôt à M""" Eoy, je demandai du temps pour réfléchir. Néanmoins, il sortit du confessionnal en même temps que moi, et voyant que M™*" Roy était agenouillée dans la sacristie, il me présenta comme étant la personne qu'elle désirait avoir. Bien que nous fussions tout à fait étrangères l'une à l'autre, la connaissance fut bientôt faite ; et, après avoir fait route ensemble, nous nous séparâmes pour nous rendre à nos demeures respectives. Il me semblait que le contentement me donnait des ailes et que je volais au lieu de marcher. J'étais heureuse comme je ne l'avais jamais été de ma vie, et le soir, avant de me livrer au sommeil,
je priai la sainte Vierge de m'obtenir de Dieu la grâce de connaître ma vocation.
" A peine étais-je endormie que je vis en songe une grande multitude de personnes vêtues de noir et coiffées de blanc. " Ce sont des religieuses me dis-je. Et elles embrassaient d'autres personnes qui allaient vers elles et se succédaient ainsi sans interruption. La maison qu'elles habitaient était spacieuse et située sur un terrain élevé. A mon réveil, je ne doutai plus que ma vocation ne fût pour la vie religieuse et je pensai que mes péchés m'avaient rendue jusque-là indigne de cet état sublime. Je n'avais jamais osé demander mon admission dans aucun noviciat, à cause de mon peu d'instruction.
" Je me décidai donc immédiatement à partager la bonne œuvre de M™^ Eoy et de ses compagnes ; plus tard quand nous eûmes changé de logement, je reconnus que le nouveau terrain que nous habitions était tel que mon songe me l'avait montré. Les religieuses en communauté avec leur costume à coiffe blanche, offraient également l'image de ce qui m'était apparu.
" Le souvenir de ce songe m'a toujours fortifiée et consolée au milieu des tristesses et des découragements que j'ai éprouvés durant les premières années que j'ai passées dans l'Institut ".
Sœur Ouimet remplaça à la salle de couture la sœur Biais qui fut chargée plus particulièrement des péni-
tentes. Non moins adroite et industrieuse que cette dernière, elle attira une nombreuse clientèle, surtout parmi le clergé dont elle confectionna les soutanes et autres vêtements, en se faisant aider par plusieurs pénitentes qui, sous sa direction, devinrent de bonnes couturières. Elle avait un don particulier pour les attirer, se les attacher, et par ce moyen, acquérir un grand ascendant sur elles, les diriger et les établir solidement dans la voie du bien. Elle rendit ainsi les plus grands services à la communauté jusqu'à sa mort qui fut celle d'une sainte (12 juin 1877). S'il y avait en elle une vertu qui primait toutes les autres, c'était l'humilité : la sienne était comparable à celle du P. Saché qui l'avait toujours sur les lèvres comme dans le cœur.
L'exemple de la sœurOuimet fut suivi peu de temps après par deux pieuses filles qui, comme elle, contribuèrent largement à l'établissement de la maison : ce furent les sœurs Angèle Lacroix et Eléonore Thivierge, connues dans la communauté, la première sous le nom de Marie de Saint-François-Xavier, la seconde sous celui de Marie de la Présentation. La sœur Lacroix joignait à une piété tendre et à une bonté d'âme inépuisable beaucoup de talent et d'expérience pour tout ce qui tenait à l'économie domestique. On aurait pu l'appeler l'aumônière du couvent, car nulle parmi ses compagnes n'eut plus de zèle et de succès dans les quêtes qu'elle fut
chargée de faire dans la ville et les paroisses pour subvenir aux besoins toujours croissants de l'institution,
La sœur Thivierge fut son émule dans les mêmes genres de travaux, outre qu'elle occupa des positions importantes dans la communauté. Native de l'île d'Orléans, elle avait ressenti dès ses plus jeunes années une vive inclination pour le cloître. Elle était d'abord entrée à l'Hôtel-Dieu de Québec, d'où sa faible santé l'avait forcée de sortir après une année et demie de noviciat. L'expérience qu'elle y avait acquise fut un précieux avantage pour la nouvelle institution qui allait bientôt être constituée en communauté régulière. La sœur Thivierge devint la première maîtresse des novices et s'acquitta de cette importante fonction avec autant de sagesse que de douceur, de tact que de fermeté.
A la date où nous sommes, M. Muir ne pouvait plus suivre que de loin les progrès de la fondation qu'il avait inaugurée et dont il souhaitait si ardemment le succès ; il avait été forcé de suivre les bureaux du gouvernement, transportés à Toronto. Le président des Conférences de Saint- Yincent de Paul, M. Augustîn Gauthier, qui avait été son plus actif coopérateur,
redoubla de zèle et de bonne volonté pour suppléer à son absence.
L'importance surprenante que prenait l'Asile, les garanties de succès qu'il promettait, avaient décidé ses protecteurs à faire l'acquisition d'une maison pour l'y établir d'une manière permanente. Cette maison, située au faubourg Saint-Louis, à l'angle des rues de la Chevrotière et Saint-Amable, avait été achetée au nom de M. Proulx, curé de Notre-Dame, pour la somme de $3200, payables à raison de $200 par année, sans intérêt. Un terrain vague y attenant, avait aussi été acquis pour la somme de $600. Le coadjuteur du diocèse, M^'' Turgeon, qui, avant la fin de cette année 1850, allait devenir archevêque en titre de Québec, avait hautement approuvé et encouragé cette transaction qui, en donnant un caractère de stabilité à l'institution, la rehaussait et la raffermissait dans l'estime publique.
On en eut la preuve dès que la nouvelle de cet achat se fut répandue. Les dames du faubourg Saint-Eoch, auxquelles se joignirent ensuite celles de la Haute- Yille, organisèrent un bazar pour aider les Directrices à rencontrer le surcroît de dépenses dont elles se voyaient chargées. Le succès de ce bazar dépassa toutes les espérances : le montant réalisé s'éleva à $1040.00, somme considérable, eu égard à la difficulté des temps, surtout quand on songe que cinq ans auparavant, plus
de la moitié de la ville de Québec avait été anéantie par les flammes.
De Toronto, où il se considérait comme en exil, M. Muir tournait journellement sa pensée vers la maison de la rue Eichelieu ; il se tenait en correspondance régulière avec la Directrice. Comme Ozanam pour ses Conférences, il ne voulait rester étranger à rien de ce qui touchait l'œuvre admirable dont il avait été l'initiateur. En réponse à une lettre de M""^ Eoy, il écrivait, le 28 d'août :
" Ma chère dame,
" C'est avec un vif plaisir que j'ai reçu votre lettre dont j'ai lu les détails avec beaucoup d'intérêt, et pour laquelle je vous prie de recevoir mes remerciements sincères. Je m'étais proposé de vous écrire lorsque mes occupations seraient moins pressantes. Vous devez éprouver une grande consolation de la persévérance de vos pénitentes et du progrès que votre maison fait dans l'opinion publique. Dieu ne manquera pas de bénir des sacrifices aussi grands que les vôtres et ceux de vos bonnes assistantes ; car les caprices du caractère des pénitentes doivent percer, malgré leurs efforts de se contenir, et je les loue fort de ceux qu'elles font, et elles doivent mettre votre patience à des épreuves quelquefois dures.
" Je ne doute pas que vous n'ayez éprouvé du chagrin du départ de M. Baillargeon, niais aussi vous avez la satisfaction de le voir remplacer par votre ancien Père, M. Proulx, qui ne manque pas de s'intéresser fortement à votre œuvre, et il y est d'autant plus lié que c'est lui qui vous a engagé à vous charger de ce travail.
" Je présume que vous devez désirer entrer dans votre nouvelle demeure au faubourg Saint-Louis ; vous y serez plus à l'aise et vous pourrez y faire un petit jardin, ce qui vous sera un délassement et entrera bien dans vos goûts.
" Les preuves que vous avez données avant mon départ de contribuer par le travail de votre établissement à son soutien, et la grande volonté de vos excellentes assistantes, m'avaient intimement convaincu que vous ne laisseriez échapper aucune occasion d'augmenter vos moyens d'existence par le travail, et je fais bien votre éloge sous ce rapport.
" La générosité des dames de Saint-Eoch fait honneur à leur bon cœur et à leur jugement, parce que votre œuvre est vraiment une grande charité. J'espère que votre bazar aura un plein succès et portera encore plus fortement la Société Saint- Vincent de Paul et les citoyens de Québec à vous seconder par leurs bourses...
" M"*" Muir se joint à moi pour vous saluer, ainsi
que vos assistantes si dévouées, et nous sollicitons vos prières ferventes.
" Puisse Dieu continuer à bénir votre œuvre si charitable et y répandre ses grâces, de manière que toutes les pénitentes qu'il vous enverra se convertissent sincèrement ; ce que je souhaite à celles que vous avez maintenant, dont la persévérance est si louable et si consolante ".
En reconnaissance des services rendus par les membres des Conférences, la maison acquise au faubourg Saint-Louis pour servir d'Asile reçut le nom de Saint- Vincent de Paul. Le jour convenu pour l'installation dans ce nouveau logis fut fixé au 29 octobre. Cette prise de possession marque une date dans les Annales de l'Institut. L'ère des tâtonnements et des essais est finie ; celle de la fondation définitive commence.
CHAPITKE CINQUIÈME
Le faubourg Saint-Louis en 1850. — Son aspect aujourd'hui.
— Une nouvelle fondation. — Ouverture de classes élémentaires au Bon-Pasteur Une visite de Mgr Turgeon.
— L'hôte divin à l'Asile. — Une lettre de M. Muir. — Le clergé de Québec et les bienfaiteurs de l'Institut. — Un protecteur dévoué, M. Jacques Crémazie. — Départ du P. Saché. — L'abbé Ferland, chapelain et directeur de l'Asile.
La maison dite Saint- Vincent de Paul qui servit de premier couvent au Bon-Pasteur existe encore aujourd'hui, telle qu'en 1850, du moins, en ce qui regarde son apparence extérieure. Elle sert actuellement de résidence au chapelain, à l'exception de quelques chambres appropriées au dépôt de la communauté.
Il n'y a que ceux qui ont vu et qui se rappellent l'aspect que présentait ce quartier de la ville en 1850, qui peuvent se rendre compte des changements qu'il a
subis. La plupart des maisons, d'une structure fort modeste, étaient habitées par des familles d'ouvriers ou de petits négociants, et de beaucoup de vendeurs de comestibles et de boissons, presque tous de langue anglaise. C'était le rendez- vous des soldats de la garnison, composée alors de plusieurs régiments anglais. On y voyait affluer également les matelots qui montaient de la rade voisine par les escaliers des plaines d'Abraham. On peut se figurer les scènes d'ivrognerie et de désordres qui s'y passaient habituellement. Les gens paisibles ne s'engageaient pas, le soir, sans quelque crainte, dans certaines rues où l'on ne rencontrait guère que des passants en habits rouges, ou des matelots à moitié ivres. Aujourd'hui la physionomie du faubourg Saint-Louis a complètement changé. Rebâti à neuf depuis les incendies de 1861 et de 1876, il est devenu un des quartiers les plus fashionables de la ville. C'est là que se trouvent réunies les plus belles résidences de la capitale. Le superbe palais législatif, d'un style si pur, les domine de son quadrilatère imposant surmonté de ses tours élégantes et hardies.
La population du quartier s'est aussi singulièrement modifiée. On n'y voit guère plus de soldats ni de matelots depuis que l'Angleterre a retiré ses troupes de la citadelle et que les steamers ont remplacé les voiliers qui nous amenaient un peuple de marins.
Un grand nombre de résidences coquettement bâties sont occupées par des officiers dn gouvernement attirés là par le voisinage du palais législatif.
A côté de la modeste maison dédiée à saint Vincent de Paul, s'élève le vaste couvent du Bon-Pasteur reconnaissable à son aspect sévère et monastique, à la flèche de son église qui marque le plus haut point du promontoire de Québec. On reconnaît le but secondaire de l'institution aux édifices qui lui servent d'annexés, les écoles élémentaire et académique, où viennent s'instruire les enfants du voisinage. Disons en passant que le site du couvent ne pouvait être mieux choisi pour la salubrité, sans compter que, des étages supérieurs, on jouit d'une vue incomparable des environs de Québec. A gauche, s'étend la fertile et gracieuse vallée de la rivière Saint-Charles, fermée à l'horizon par les lignes bleues des Laurentides ; en face, la ceinture grise des remparts, percée par les pittoresques et modernes portes Kent et Saint-Louis, avec les toits et les clochers de la ville et au delà une échappée sur la rade, entourée des côtes de Beaupré, de l'île d'Orléans et de Lévis ; enfin à droite les Buttes-à-Neveu et les plaines d'Abraham, toujours inhabitées et muettes, comme pour mieux garder les souvenirs du passé.
L'Institut qui, en entrant à la maison de Saint- Vincent de Paul, ne se composait que de huit sœurs et vingt
pénitentes, compte aujourd'hui deux cent quarante-cinq religieuses et cinquante novices qui se dévouent en même temps au soin des pénitentes et à l'instruction de la jeunesse. Cent dix ou cent quinze pénitentes sont habituellement entretenues au couvent, sans parler de cent cinquante à cent quatre-vingts enfants qui sont instruites à l'école de réforme et d'industrie au faubourg Saint-Eoch. Les religieuses du Bon-Pasteur dirigent, en outre, dix-sept couvents qu'elles ont fondés, quatorze dans la province de Québec et trois aux Etats-Unis, où environ quatre mille cinq cents enfants reçoivent l'instruction et sont formés à la vie chrétienne. Telle est en résumé l'œuvre accomplie en moms d'un demisiècle par les instruments les plus infimes, et sans autres secours que ceux de la Providence. Il n'est pas besoin d'être bien clairvoyant pour découvrir là la main de Dieu.
Mais revenons au 29 octobre 1850. Avant la soirée, tout le personnel de la communauté était installé, avec les pénitentes, dans la nouvelle maison, et il suffit du lendemain pour compléter l'aménagement qui d'ailleurs consistait en si peu de choses qu'il aurait fait envie aux disciples de saint François ou aux filles de
sainte Thérèse. Sur la rue de la Chevrotière, un hangar, à double étage, qui avait servi de boutique de boulanger, était accollé à la maison avec laquelle il communiquait par deux portes percées au premier et au second étages.
" Ce hangar, remarque la sœur annaliste, nous ^era d'une grande utilité : la partie supérieure sera transformée en dortoir, et le bas en salle de blanchissage. Le four sera utilisé pour cuire le pain qui nous est nécessaire ".
La chapelle avait été installée dans une chambre du second étage de la maison, donnant sur la rue Saint- Amable. La dédicace de ce petit sanctuaire faite par le P. Saché renouvela la scène touchante du 2 mai précédent et fit naître les mêmes émotions. Le saint religieux fut aussi admirable dans son exhortation que six mois auparavant. On eût dit le bon Pasteur en personne entouré de ses brebis. Il rendit grâces à Dieu et les exhorta à se réjouir de ce que la sainte pauvreté continuait à vivre avec elles. La pauvreté et l'humilité sont deux sœurs qui se tiennent par la main. Quand on travaille en leur compagnie. Dieu se fait ouvrier avec nous ; nous n'avons qu'à lui prêter notre bonne volonté et il agit. Voyez ce qui vient de se passer : il n'y a pas encore un an, chacune de vous était chez soi, sans avoir le moindre soupçon de ce qui devait arriver. Vous avez prêté votre volonté ; c'est tout ce que vous
pouviez offrir, et voilà qu'une œuvre nouvelle a surgi. N'est-ce pas Dieu qui a tout fait ? Attachez- vous donc avec plus d'amour que jamais à la sainte pauvreté et à l'humilité; c'est ce qui assurera l'avenir de votre œuvre.
A la date du mois de novembre on lit dans les Annales : " Sœur Thivierge a la douleur de voir que la santé lui fait encore défaut ; elle n'a qu'un désir, qu'un espoir au monde : celui de se vouer au Seigneur dans l'état religieux, et elle voit bien qu'elle sera privée de ce bonheur. M""® Eoy pense qu'il sera plus prudent de la renvoyer dans sa famille, le médecin déclare qu'elle n'en a pas pour longtemps à vivre. Le révérend P. Saché est consulté et il conseille de garder la pauvre malade dans la maison ; car il n'ignore pas que son départ lui sera plus douloureux que toutes ses souffrances. D'ailleurs, il fait remarquer que le bon Dieu bénira la petite communauté en vue des soins charitables qu'on prodiguera à la patiente.
Le mal parut s'éloigner pendant quelque temps ; mais se déclara ensuite avec tant de violence qu'on perdit tout espoir de sauver la malade qui fut transportée à l'Hôtel-Dieu. Après avoir été pendant plusieurs jours entre la vie et la mort, elle se rétablit contre toute espérance et put revenir à la communauté au commencement du mois de janvier suivant.
Le vide temporaire laissé par le départ de sœur
Thivierge fut rempli par l'arrivée d'un précieux sujet, qui joignait à toutes les qualités propres à une religieuse, une instruction très soignée qu'elle avait reçue à l'Hôpital-Général de Québec, grâce à la protection d'un oncle et d'une tante qui l'avaient adoptée. Marie- Anne Fiset, connue en religion sous le nom de sœur Marie de Saint-Charles, était encore à fleur de l'âge quand elle vint frapper à la porte du Bon- Pasteur. Elle avait porté le voile blanc des novices à l'Hôtel-Dieu, mais avait été forcée de le quitter par défaut de santé. Elle aspirait toujours à abandonner le monde, quand un affreux malheur, qui vint fondre soudainement sur elle, acheva de l'en détacher : son oncle et sa tante périrent avec plusieurs autres victimes dans l'incendie du théâtre de Québec, qui eut lieu en 1846.
La jeune communauté qui était en voie de formation, avait besoin de sujets éclairés et expérimentés dans la vie religieuse pour frayer la marche aux autres. On voit que la Providence les tenait en réserve : déjà deux ont répondu à son inspiration. Elles seront suivies de plusieurs autres qui viendront au temps marqué. Mais aucune parmi elles n'apportera un concours aussi efficace, ne prêchera mieux d'exemple que la sœur Eiset. Dès son entrée, elle se montra un modèle de fidélité à la règle et d'exactitude aux moindres observances, et durant les trente-six ans qu'elle vécut dans la communauté, elle ne se démentit pas un seul jour.
L'ensemble des qualités dont elle était douée, la rendit apte aux premières charges. Nommée d'abord dépositaire de la communauté, elle remplit ensuite la charge de supérieure au couvent de la Eivière-du-Loup, puis à celui de Chicoutimi, enfin à celui de Champlain, d'où elle ne revint que pour rendre le dernier soupir à la maison-mère, le 5 mars 1886. Son éloge peut se faire en deux mots : elle était la personnification de la règle qu'elle sut partout faire observer par cet heureux mélange de fermeté et de modération qui est un don de la nature aussi bien que de la grâce.
Cependant le divin Pasteur amenait de nouvelles brebis au bercail, et leur nombre croissait bien plus que les aumônes nécessaires à les nourrir. " La pauvreté devient d'autant plus grande que la Société de Saint- Vincent de Paul ne se trouve plus en moyens de continuer les secours qu'elle nous donnait.
" Nous faisons appel à la charité des dames Ursulines, de l'Hôtel-Dieu, et des prêtres du séminaire qui nous permettent d'aller chaque jour chercher les restes de leurs tables, dont nous faisons nos repas ".
ni
Un des motifs qui avaient engagé le curé de Québec et la Société de Saint- Vincent de Paul à fixer l'Asile dans le quartier Saint-Louis, était d'y ouvrir une école
et d'en confier le soin aux Directrices. Le besoin s'en faisait vivement sentir, car les enfants de ce quartier, trop éloignées des maisons d'éducation situées à l'intérieur des murs, grandissaient la plupart dans l'ignorance. Une école fut donc ouverte le 7 janvier 1851, et confiée aux sœurs Thivierge et Mary. Sœur Thivierge enseigna aux enfants de la langue française, et sœur Mary à celles de la langue anglaise. En attendant un local plus convenable, le deuxième étage du hangar fut divisé en deux compartiments pour servir de classes. La contribution mensuelle exigée des parents en état de payer était de douze sous par élève. Les enfants pauvres, en nombre considérable, étaient admises gratis. Dès la première semaine, le nombre des élèves s'éleva jusqu'à quatre-vingt-dix.
Telle est l'origine du double but qu'embrasse l'Institut du Bon-Pasteur, c'est-à-dire l'œuvre des pénitentes et l'enseignement. Ce dernier, bien que d'une grande utilité pour le public, n'est cependant que le but secondaire de l'Institut, adopté pour venir en aide à l'œuvre essentielle qui est le recouvrement de la brebis perdue. C'est à cette fin que tout est subordonné dans la Congrégation. C'est dans cet esprit qu'est formée la religieuse du Bon-Pasteur, qui autrement, ne mériterait pas le nom qu'elle porte. La jeune postulante est saisie de cette pensée dès son entrée au noviciat; elle en est pénétrée à mesure qu'elle avance vers le temps de sa
profession. C'est pour cela que, même sous le voile blanc, on lui fait remplir l'office de fille du Bon-Pasteur auprès des pénitentes. C'est la première obligation à laquelle elle s'engage en prononçant ses vœux, et c'est ensuite le principal mobile de sa conduite. L'enseignement lui sert comme d'un échelon pour s'élever jusqu'au Cœur de Jésus, le divin Pasteur: c'est là qu'elle va puiser cette bonté d'âme, cette tendresse de cœur qui lui fait comprendre et relever toutes les misères.
Durant un bref séjour que M. Muir avait fait à Québec au cours de l'été, il avait eu le loisir et le zèle de faire avec le président des Conférences, M. Augustin Gauthier, une quête en faveur de l'Asile. Les Directrices avaient été d'autant plus touchées de ce dévouement que les deux charitables amis avaient rencontré plus d'un mécompte dans leur tournée.
Au mois d'août suivant, M. Muir écrivait de Toronto à la Mère Fondatrice :
" Mes occupations ont été si constantes depuis le commencement de la session du Parlement, qu'elles ne me laissent que bien peu de moments de loisir pour vous témoigner le plaisir que rn'a causé la connaissance du succès, dont Dieu al)éni vos soins charitables pour les pauvres infortunées qu'il a placées chez vous.
" Votre bonne œuvre a beaucoup avancé et se développera plus encore avec la grâce de Dieu : elle est trop bien marquée au coin de la charité pour ne pas attirer ses,
bénédictions. Mais, comme vous me le dites, il faudra attendre que l'on ait pourvu aux besoins des excellentes Sœurs de la Charité, avant que les citoyens de Québec puissent vous offrir tous les secours que demanderait votre maison encore presque naissante. Néanmoins, il y a un grand avantage à ne pas avancer rapidement : la communauté, par ce petit noviciat, se fait aux devoirs que lui impose l'état religieux, et elle acquiert les grâces et l'expérience nécessaires pour accomplir d'une manière plus parfaite les nouvelles obligations qu'elle aura à remplir. De plus, on s'assure, pendant cette épreuve, des sujets qui sont vraiment appelés à cet état, de sorte qu'il y a moins d'incertitude et d'embarras à l'entrée dans la vie religieuse et à la formation d'une nouvelle communauté. Ces réflexions, vous les avez faites, je n'en doute aucunement, il y a déjà longtemps, et je ne les inscris ici que pour vous faire part de ma pensée.
" La persévérance d'un si grand nombre de pénitentes doit vous offrir beaucoup de consolations au milieu de vos inquiétudes et vous engager à continuer avec plus de courage vos louables efforts. Vingt-six pauvres filles arrachées au vice dans dix-sept mois, avec aussi peu de moyens pécuniaires à votre disposition, est un bien beau résultat et prouve clairement que c'est l' oeuvre de Dieu que vous faites.
" Je vous remercie du désir que vous exprimez de me voir à Québec pour la belle fête de la confirmation de trois pénitentes, ce sera assurément une cérémonie bien touchante ; mais je crains bien ne pouvoir quitter Toronto assez à temps.
" Vos classes doivent donner considérablement de l'occupation à la sœur Mary et à celle qui enseigne le français, mais le petit revenu que vous en retirez, doit être une compensation des fatigues qu'ont les institutrices d'enseigner aux enfants.
" Je vois par ce que vous me dites de l'ouvrage qui se confectionne dans votre ruche, que, non seulement, vous en avez eu une assez grande quantité, mais aussi, que votre travail a été bien assidu, puisque malgré les bien bas prix que l'on vous donne, vous avez pu gagner la jolie somme que vous m'indiquez.
" Je vous remercie des marques d'estime que vous donnez à M""^ Muir. Elle m'écrivait, il y a quelque temps que, dans votre trop haute appréciation de ce que j'ai fait pour votre œuvre, vous vous proposiez de me faire adresser un compliment, à mon retour à Québec. Je vous remercie bien sincèrement de l'honneur que vous me destinez. Mais les membres de Saint- Vincent de Paul ne doivent pas recevoir des louanges, c'est contraire à l'esprit de la Société, et je ne voudrais pas m'éloigner volontairement de cet esprit. Ainsi, Madame,
je vous prie de croire que, quoique très sensible à la politesse que vous voulez me faire, il est de mon devoir de vous engager à l'omettre.
" Je ne crois pas devoir terminer cette lettre sans reconnaître ici les bons effets des charitables prières de votre communauté pour moi. Veuillez, je vous prie, les continuer en ma faveur, et me croire. Madame,
Votre respectueux serviteur".
La part si importante que le clergé a prise dans la fondation de l'Asile du Bon-Pasteur, nous oblige à noter ici en passant quelques événements religieux qui ont eu lieu à cette date, et dont la connaissance est nécessaire pour l'intelligence de notre récit. M^"" Turgeon, archevêque de Québec, dont le nom est déjà venu plusieurs fois sous notre plume, avait obtenu pour coadjuteur M^"" Baillargeon, ancien curé de Notre-Dame. Ce prélat venait d'arriver à Québec, après avoir été sacré à Eome sous le titre d'évêque de Tloa in partihus. Son successeur à la paroisse de Notre-Dame, M. Proulx, l'ami éclairé que nous connaissons, n'avait pu s'habituer à ce nouveau poste et avait été transféré l'année suivante à Sainte-Marie-de-la-Beauce, dont le
curé, l'abbé Auclair, venait d'être nommé à sa place. L'abbé Auclair qui fut durant trente-six ans curé de Notre-Dame de Québec, ne se montra ni moins dévoué, ni moins charitable à l'égard du nouvel Institut que ses prédécesseurs. " Il est rempli d'égards et de bontés pour nous, disent les Annales du temps, son cœur et sa bourse sont également ouverts à notre Hospice ". L'abbé Auclair eut pour digne émule à Québec l'abbé Martineau, desservant de l'église Saint-Jean-Baptiste, qui prit d'autant plus d'intérêt au Bon-Pasteur que ce couvent faisait partie de sa desserte, devenue aujourd'hui la grande paroisse de Saint-Jean-Baptiste.
Nous aurions à faire une nomenclature bien trop longue, s'il fallait mentionner ici les noms de tous les bienfaiteurs que l'Institut a comptés depuis sa fondation. Heureusement qu'à l'exemple du vénérable M. Muir dont nous venons de lire les intentions, ils ont mieux aimé rester inconnus, et n'être nommés qu'au pied des saints autels par la piété reconnaissante.
Le mois d'octobre 1851 est resté mémorable dans les fastes de la communauté par une faveur qui fut d'autant plus appréciée qu'elle était inattendue. La pieuse anna« liste fait éclater sa joie en l'inscrivant :
u ]^gr l'archevêque nous donne la sainte messe, et sans en prévenir personne, laisse le Saint-Sacrement dans le tabernacle. C'est un bonheur auquel nous étions loin de prétendre : nous étions déjà si heureuses-
que le saint sacrifice fut offert sous notre toit deux fois par semaine, que nous n'en attendions pas davantage. Après la messe, Sa Grandeur dit à M™^ Eoy d'allumer un cierge dans la chapelle, puis d'envoyer quelque personne à l'archevêché pour avoir une petite provision d'huile avec la lampe que le digne prélat nous réservait. A l'annonce imprévue de cet ineffable bonheur, nous ne savons comment exprimer notre reconnaissance à Monseigneur, et chacune va répandre son cœur en actions de grâces auprès de Jésus-Hostie. Instinctivement on garde un silence plus parfait, on oublie le monde, on se croit presque dans le ciel, possédant Celui qui en fait les délices ".
A la fin de cette année 1851, l'annaliste note encore : " On nous donne de grandes espérances que notre communauté deviendra bientôt une société religieuse. Ces espérances sont des fleurs semées çà et là sur notre route pour nous faire oublier les épines, les privations et les chagrins qui déchirent nos cœurs ; mais ces espoirs consolants, tout comme des fleurs, naissent pour mourir un instant après ; d'autres les remplacent qui ramènent la joie et soutiennent le courage ".
Le temps n'était pas éloigné où les vœux des sœurs dont on trouve ici l'écho allaient être exaucés. En attendant, la renommée du bien qui se faisait à l'Asile, étendait chaque jour sa popularité dans les campagnes aussi bien qu'à la ville. On pouvait le constater par les dons
spontanés qui arrivaient de divers côtés, du pauvre comme du riche, depuis l'obole de la veuve jusqu'aux pièces d'or du banquier. Grâce à ces aumônes et au travail assidu des sœurs et des pénitentes, on put, après quelque temps, se procurer le nécessaire et ensuite diminuer la dette considérable contractée pour l'achat de la maison.
L'ouverture des classes anglaise et française avait attiré un nouveau genre de protecteurs qui se recrutaient parmi les amis de l'éducation. 11 en est un parmi eux qui s'est distingué entre tous, et qui a éternisé sa mémoire dans l'Institut : c'est M. Jacques Crémazie, l'un des avocats les plus éminents de Québec, professeur à l'université Laval et recorder de la cité. C'était un homme de la trempe de M. Muir pour la foi, la piété et les bonnes œuvres. Il était le frère aîné de notre célèbre et infortuné poète, Octave Crémazie. Beaucoup plus âgé que lui, il avait été son protecteur, et l'affection réciproque qui les unissait, ressemblait plutôt à celle d'un-père et d'un fils qu'à celle de deux frères. Le malheur dont le pauvre poète s'était fait lui-même l'architecte et qui l'avait contraint à s'expatrier pour toujours, avait fait à son frère une blessure dont il ne guérit jamais.
Le reste de sa vie ne fut plus qu'une coupe d'amertume. Il ne chercha de consolations qu'en Dieu et de distractions que dans les œuvres de charité. Nous ne voulons pas faire ici son panégyrique ; tout ce que nous pourrions dire ne le ferait pas aussi bien connaître que ce qu'en a dit Octave Crémazie, dans une lettre qu'il écrivait à sa mère en apprenant la mort de ce frère :
" Paris, 6 août 1872.
Ma bonne mère,
Oui, elle est triste, ineffablement triste, la nouvelle que vous m'apprenez. Notre cher Jacques avait déjà rendu son âme à Dieu quand vous m'écriviez qu'il était très dangereusement malade. En me cachant sa mort, vous m'avez permis de croire, pendant une semaine encore, que je n'avais pas perdu celui qui fut mon bienfaiteur pendant tous les jours de ma vie. Aujourd'hui, j'ai à pleurer et à pleurer toujours ce noble caractère, cette belle âme qui fut la gloire et la Providence de notre famille. Il est mort comme un prédestiné et l'admiration de ses concitoyens veille sur sa tombe. C'est pour nous, dans le malheur irréparable qui nous accable, une grande consolation de voir sa mémoire vénérée par tous ses compatriotes, et d'avoir le droit de croire qu'il est maintenant au ciel où Dieu lui a donné la récompense d'une vie d'épreuves et de sacrifices.
Le bonheur a rarement souri aux membres de notre famille, et notre cher Jacques a compté peu de jours
heureux. Comme tous les grands cœurs, ne pouvant trouver le bonheur pour lui, il a voulu le donner aux autres, et les journaux ont parfaitement résumé sa vie en deux mots : Transiit henefaciendo. Comme il était bon pour moi 1 Pendant les dernières années que j'ai passées dans le commerce, avec quel abandon, avec quelle inépuisable générosité, il mettait toutes ses ressources à notre disposition ! Je garderai toujours présent à ma mémoire le souvenir de la soirée que j'ai passée avec lui, le 10 novembre 1862, la dernière, hélas! que j'aie passée au pays. Il m'annonça qu'il fallait absolument partir. Il n'eut que des paroles de bonté paternelle : pas un reproche, pas un mot amer. Avec quelle tristesse il me disait : J'avais espéré que tu me fermerais les yeux. Il prévoyait bien, lui, le savant jurisconsulte, que les portes de la patrie allaient se refermer sur moi pour toujours.
Le lendemain, le 11, cette date fatale est aussi celle de sa mort, puisque nous l'avons perdu le 11 juillet, il me donna son macfarlane (pardessus) que j'ai encore, et que je garderai comme une relique ; et je partis pour l'exil, le cœur brisé, brisé pour toujours, n'ayant plus aucune espérance. Je n'eus pas le courage de vous dire la vérité, ma bonne mère. Pour vous, j'allais seulement à Montréal. Mon pauvre Jacques me dit adieu dans l'entrée de la maison de la côte de Léry. Il referma la porte sur moi. Le bruit de cette porte, je l'entends
encore : il me semble que c'était la barrière éternelle qui devait me séparer de ma famille qui se refermait sur moi, comme les portes de la prison sur le condamné. Tous ces souvenirs chers et douloureux où je trouve Jacques à chaque pas, se pressent dans mon âme et me rendent inconsolable. Depuis que j'ai reçu votre lettre qui m'annonçait que Jacques était dangereusement malade, je n'ai pas cessé d'avoir le cœur serré et l'âme pleine d'angoisses.
" C'est aujourd'hui que je comprends toute l'horreur de l'exil. Que j'aurais voulu être à son lit de mort, et, avant de recevoir son dernier soupir, lui demander pardon de toutes les douleurs que je lui ai causées 1 Dieu ne m'a pas trouvé digne de cette consolation suprême ! Que sa volonté soit faite ^ " !
Octave Crémazie, en écrivant cette lettre trempée de ses larmes, était loin de croire qu'un jour elle serait livrée à la publicité. Sans y penser, sans le vouloir, il a fait l'éloge le plus véridique de son vertueux frère.
Jacques Crémazie était devenu un des citoyens les plus influents de Québec et les plus dévoués à la chose publique. Il prenait un intérêt tout particulier à l'instruction élémentaire. Nommé d'abord secrétaire du conseil de l'instruction publique, il en fut élu président à la mort de sir E.-P. Taché.
1 — Cette lettre ne se trouve pas dans les Œuvres complètes d'Octave Crémazie.
" Avant sa nomination à la charge de recorder^ il visitait chaque semaine les écoles de la ville qui étaient sous le contrôle des commissaires catholiques. Il était le secrétaire et l'âme de la commission. Ses collègues, connaissant son zèle et son habileté, lui laissaient presque entièrement le soin d'accomplir les devoirs qui leur étaient communs. Il éclairait de ses conseils les maîtres d'école, encourageait les élèves, faisait lui-même subir les examens, corrigeait ce qu'il pouvait y avoir de défectueux dans le mode d'enseignement ; il entrait dans tous les détails. On peut dire qu'il était à Québec le soutien de ces précieuses écoles où l'enfant du peuple va chercher l'instruction et avec elle la moralité ^ ".
Ce fut surtout pour l'école du Bon-Pasteur que M. Crémazie se montra incomparable de sollicitude et de charité. Il vint régulièrement donner des leçons aux sœurs institutrices qui manquaient d'un bon nombre de connaissances essentielles et surtout d'expérience. Il leur enseigna la comptabilité, et leur fit un cours abrégé de pédagogie.
Des institutrices, il passa aux élèves, et s'astreignit à leur faire la classe pendant des heures entières. Il porta même la condescendance jusqu'à donner des leçons de musique et de chant.
1 — Annuaire de Vuniversité Laval de Québec, 1873. Eloge de M. Jacques Crémazie, par M. Lucien Turcotte, p. 53.
Ses connaissances juridiques étaient toujours gratuitement à la disposition des soeurs. Lorsque le temps fut venu d'ériger la communauté en corporation légale, elles n'eurent qu'à se reposer sur lui pour préparer le projet de loi qui fut présenté au Parlement et adopté en 1855. Jusqu'à la fin de sa vie, il montra toujours le même zèle désintéressé. Aussi, M. Jacques Crémazie est-il placé au premier rang des bienfaiteurs de l'institution.
Le 22 juillet 1853, une grande tristesse pesait sur le cœur de la Mère Fondatrice et de ses sœurs, bien que ce fût la fête de sainte Marie-Madeleine, patronne des pénitentes, toujours chômée avec solennité. Elles perdaient ce jour-là même leur saint et vénéré directeur, le P. Saché, qui venait d'être nommé maître des novices à la résidence du Saut-au-Eécollet, près Montréal. A la suite de la messe, il fit d'une voix émue et pleine d'onction le panégyrique de sainte Madeleine, et la proposa comme modèle des amantes du Sauveur, purifiées par cet amour et par les larmes du saint repentir,
" Les pénitentes, disent les Annales, passent la journée dans une douce gaieté, ne soupçonnant pas qu'elles, vont perdre leur père spirituel. Nous n'avons pas,
voulu troubler leur joie en leur apprenant cette triste nouvelle.
" Cette séparation nous afflige profondément. Notre Mère surtout ne se sent pas la force de porter un fardeau que les sages avis du saint directeur lui ont rendu moins lourd. Elle avait en lui une confiance illimitée : c'était l'ange que Dieu lui avait envoyé pour la guider dans toutes ses démarches, et le voilà qui s'éloigne. Ce soir même il sera à bord du vapeur qui doit le conduire à Montréal. Nous ne parlons qu'en soupirant de ce départ imprévu ; car nous sentons toute la grandeur de la perte que nous allons faire. Il prenait soin du temporel comme du spirituel de notre maison, s'informant avec bienveillance de l'état de nos santés presque toutes chancelantes, n'épargnant rien de ce qui dépendait de lui pour rétablir nos forces.
C'est de ce bon Père, nous l'avons répété souvent, que nous avons reçu les premières notions de la vie religieuse. Combien de fois, il nous a réunies au pied des saints autels pour dire et nous faire goûter tout ce que la perfection a de doux et de consolant pour quiconque l'embrasse sincèrement. Toujours nous aimerons à nous rappekr le bien qu'il a produit dans nos âmes par ses touchantes exhortations. Que de fois, aux heures de tristesse et de découragement, nous avons retrouvé force et courage en l'entendant parler ! En effet, il nous semblait que Notre-Seigneur s'exprimait
par sa bouche. En un mot, le saint religieux était après Dieu notre tout sur la terre.
" Mais enfin le ciel veut cette séparation, et il nous faut offrir ce sacrifice à Dieu. Notre consolation sera de rester unies à ce saint directeur par la prière jusqu'à ce que nous nous réunissions là-haut pour louer et glorifier le divin Maître qu'il nous a si bien appris à servir.
" Vers le soir, nous annonçons aux pénitentes que le révérend Père a quitté Québec. A cette nouvelle, ce ne sont que larmes et sanglots parmi elles. La vénération qu'elles lui ont toujours portée se manifeste avec éclat. Dans leur langage simple et naïf, elles peignent avec énergie les regrets et la douleur qu'elles ressentent. Pour nous, faisant taire notre propre affliction, nous tâchons de les consoler en leur rappelant que Dieu nous reste, et qu'il saura toujours donner à ses ministres le zèle et la charité dont le bon Père était le modèle achevé ".
Le P. Saché, en homme brisé au joug de l'obéissance, n'avait rien laissé voir, à son départ, du sacrifice qu'il faisait en quittant la résidence de Québec, à laquelle il était très attaché, ni son Bon-Pasteur qui ne lui tenait pas moins au cœur ; mais il avait compris la peine que cette séparation causerait à la communauté et aux pénitentes ; et peu de jours après son arrivée au Sautau-Eécollet, il écrivit à la Mère supérieure pour la consoler, ainsi que ses sœurs, et lui protester " qu'il
n'oublierait jamais la petite communauté du Bon- Pasteur ". Et il ajoutait à cela des considérations admirables sur l'esprit fondamental de l'Institut, qui doit être essentiellement un esprit d'humilité, de dévouement et de charité.
Puis s'adressant aux pénitentes, dont il savait l'affliction, il leur disait :
Mes bonnes filles du Cœur Immaculé de Marie,
" Je vous ai laissées, le jour de sainte Madeleine^ dans la jouissance d'une joie douce et sainte. J'espère qu'elle aura persévéré avec la grâce et la paix du Seigneur. Je n'ai pas voulu la troubler en vous faisant conuaître que nous allions nous séparer, peut-être pour ne nous revoir que dans la céleste Patrie. C'est là que je vous donne rendez-vous dans la compagnie de Jésus, de Marie, de saint Joseph et de sainte Marie-Madeleine. J'ai promis à votre Mère de dire la sainte messe pour celles qui auront le bonheur de mourir dans la maison du Bon-Pasteur. Qui sera la première? ... Hélas! peut-être personne, peut-être dois-je vous précéder, donc vous prierez pour moi. En attendant, prions les uns pour les autres- et demandons surtout la persévérance.
" Voulez- vous que je vous rappelle quelques petits avis que je vous ai déjà donnés. Eh bien 1 écoutez : 1^ Aimez Notre-Seigneur Jésus-Christ le bon Pas-
teiir : c'est lui qui vous a sauvées ; aimez-le plus que toutes choses ; aimez-le comme Marie-Madeleine à qui beaucoup de péchés ont été remis parce qu'elle a beaucoup aimé. Ne vous séparez pas de lui. A qui iriezvous si vous le laissiez ? Si vous voulez rester avec Jésus, soyez humbles et obéissantes. Pour vous il a été obéissant jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la croix. Si vous aimez Jésus, n'aimez plus le monde; oubliez-le ; n'en parlez plus.
" 2^ Aimez vos maîtresses. Il n'est pas besoin de vous le dire si vous avez un bon cœur.
" 3*^ Aimez-vous les unes les autres ; patience pour supporter mutuellement vos défauts. Quelle est celle qui n'en a pas ?
" 4" Patience pour vous supporter vous-mêmes.
" î)^ Patience dans les tentations ; elles passent comme des orages.
" Enfin levez souvent les yeux au ciel et voyez-y Jésus et Marie qui vous attendent. Encore un peu de temps, et nous serons avec eux pour toujours ! pour toujours " 1
On peut se figurer quelle impression fit sur les pénitentes la lecture de cette lettre que le charitable Père avait eu la condescendance de leur adresser à ellesmêmes. Si elles en furent grandement consolées, elles n'en sentirent que plus vivement toute l'étendue de la perte qu'elles avaient faite par son départ.
Le P. Saché fut remplacé transitoirement par le P. Schneider, et ensuite par l'abbé Ferland, l'un des prêtres de l'archevêché. Homme de lettres et historien du Canada, l'abbé Perland est trop connu pour qu'il faille lui consacrer une longue notice. Au reste, nous n'avons à le considérer ici qu'à un point de vue particulier, celui de la direction spirituelle de la communauté naissante qui lui était confiée.
Il y avait un contraste frappant entre le caractère du P. Saché et celui de l'abbé Ferland. La bonté et la charité du P. Saché étaient inépuisables, mais voilées par un extérieur froid, placide, qu'aucun événement ne paraissait capable d'émouvoir. L'austérité était le fond de son tempérament.
L'abbé Ferland, au contraire, était d'une nature tendre, épanouie, expansive, faisant penser à Fénelon ou à saint François de Sales. A leur exemple, il faisait obéir moins par fermeté que par entraînement, moins par la force que par la suavité du commandement. L'un dirigeait les âmes à la manière de saint Paul, l'autre à la manière de saint Jean.
L'heureuse influence exercée par l'abbé Ferland, le bien solide qu'il opéra durant les trois ans qu'il dirigea la maison, firent voir qu'il était bien l'homme envoyé par la Providence pour continuer l'édifice de perfection commencé par le P. Saché.