CHAPITRE SIXIÈME
Eapide accroissement Lettre pastorale de Mgr Turgeon^
en faveur du Bon-Pasteur Construction du couvent
L'Institut reconnu civilement Mgr Baillargeon retouche et explique les Eègles et Constitutions Lettre
pastorale qui érige le Bon-Pasteur en corporation religieuse. — La solennité du 2 février. — Lettre du P. Saché à la communauté, aux pénitentes. — Election du premier conseil.
Deux ans ne s'étaient pas écoulés depuis l'établisse-ment de l'Asile au faubourg Saint-Louis, que déjà on avait prévu la nécessité de bâtir un logement plus vaste.. La maison de Saint- Vincent de Paul était encombrée, et presque chaque semaine on avait le regret d'en refu-. ser l'entrée à quelques pauvres pécheresses désireuses de revenir au bien. Les amis de l'institution — et leur nombre augmentait avec une étonnante rapidité — pressaient les Directrices de se mettre à l'œuvre et promettaient leur concours. L'archevêque de Québec
particulièrement en entretenait la communauté chaque fois qu'il venait, soit pour donner la messe, soit pour quelque visite. La Mère Fondatrice alla un jour au-devant des désirs du prélat en le priant de faire appel à la charité des fidèles du diocèse. L'archevêque n'attendait que cette invitation ; et le 12 février 1852, il publia la magnifique lettre pastorale qu'on va lire :
"Nous lisons dans l'Evangile, Nos Très Chers Frères, que les publicains et les pécheurs s'approchaient de Jésus pour l'écouter, et que les scribes et les pharisiens, scandalisés de la facilité avec laquelle il les accueillait auprès de lui, en témoignaient leur mécontentement par des murmures, et disaient : " Cet homme reçoit les pécheurs et mange avec eux ". Nous y lisons aussi que Jésus, voulant faire voir à ces hommes hypocrites leur manque de charité, leur dit la parabole suivante : " Quel est celui d'entre vous qui, ayant cent brebis et venant à en perdre une, ne laisse les quatrevingt-dix-neuf autres dans le désert, et ne va à la recherche de celle qu'il a perdue, jusqu'à ce qu'il la retrouve. Et l'ayant trouvée, il la charge avec bonheur sur ses épaules, et venant à la maison, il appelle ses amis et ses voisins et leur dit : Eéjouissez-vous avec moi, car j'ai retrouvé ma brebis qui était perdue. Et moi je dis qu'il y a plus de joie dans le ciel pour un pécheur qui fait pénitence que pour quatre-vingt-dixneuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence ".
" Jésus, le Sauveur du monde, pouvait-il se peindre lui-même sous une image plus aimable et plus gracieuse ? Pouvait- il nous donner une idée plus touchante de son immense charité? Pouvait-il mieux nous faire comprendre le prix des âmes et l'ardent désir qu'il a de les sauver toutes ? Quel est celui qui oserait murmurer encore avec les scribes et les pharisiens ? Quel est celui, au contraire, qui ne se trouverait heureux de participer à l'inépuisable charité du bon Pasteur, et de l'accompagner à la recherche de la brebis infidèle ?
Mais quelle est cette brebis infortunée ? Hélas ! chacun de nous, N. T. C. F., ne peut-il pas dire avec autant de vérité que le saint roi David : " J'ai erré comme une brebis qui s'est perdue ". Erravi sicut ovis quœ periit (Ps. CXVIII. 176). Plusieurs, sans doute, doivent ajouter avec reconnaissance : " Et vous m'avez retiré du fond des abîmes ". Et de ahyssis terrœ iterum reduxisti me (Ps. LXX. 20); et encore: " C'est le Seigneur qui me conduit, rien ne pourra me manquer : Il m'a établi dans un lieu abondant de pâturages ". Dominus régit me, et nihil mihi deerit : in loco pascuœ ihi me collocavit (Ps. XXII. 1. 2). Ils sont rentrés dans la bergerie : ils sont heureux. Mais combien qui errent encore dans les déserts arides du vice et de l'erreur ? Qui ne serait touché de leur triste sort, et qui ne voudrait seconder les désirs et les efforts du bon Pasteur pour les ramener au bercail ?
" Or, il est dans nos villes une classe de brebis égarées qui doivent surtout exciter notre compassion et notre zèle, parce qu'elles sont plus éloignées, plus perdues que toutes les autres. Entièrement séparées du troupeau fidèle, elles se sont précipitées au fond de l'abîme. Leur nom est une iujure et un scandale, leur état, un crime et un opprobre. Dévouées, corps et âmes, au plus abominable des démons, elles en sont devenues les viles esclaves : elles ont oublié et le Dieu qui les a créées et le Sauveur qui est mort pour elles sur la croix ; et rien ne leur en rappelle le souvenir, car elles fuient l'assemblée des saints et ne savent plus prier. Sont-elles donc perdues sans ressources ; n'y a-t-il plus d'espérance pour elles ? Gardons-nous de le dire ou de le penser, N. T. C. F.; nous poserions des bornes à la charité infinie de notre Dieu ; nous oublierions que si le bon Pasteur aime toutes ses brebis, il montre une prédilection marquée pour les plus délaissées ; nous oublierions que c'est pour elles qu'il laisse le reste de son troupeau chéri, et qu'il franchit les montagnes et les vallées ; nous oublierions qu'il peut par la pénitence rajeunir les cœurs flétris par le vice, et de ces vaisseaux d'ignominie faire des vases d'élection; nous oublierions enfin l'histoire de sainte Marie-Madeleine dont la conversion fut si éclatante. Mais grâces immortelles soient rendues au Dieu de
toute miséricorde, cette pécheresse n'a pas été la seule que la pénitence ait sanctifiée.
" Kous en avons l'expérience ; tous les jours encore, la grâce, qui poursuit les pécheurs les plus rebelles, pénètre dans ces maisons infâmes, où le démon se Hatte de régner seul, et y fait naître le remords et le repentir. Beaucoup, il est vrai, résistent et s'endurcissent davantage ; mais il s'en rencontre qui, comme le prodigue, reconnaissent avec effroi l'abîme où elles sont descendues ; elles rougissent de leur état, lèvent les yeux vers le ciel et se disent : " Je me lèverai et j'irai vers mon Père ". Mais comment rompre les liens qui les enchaînent; comment franchir l'espace immense qui les sépare des vrais enfants de Dieu ? Devenues la honte de leur propre famille, elles se sentent repoussées par tout ce qui est bon et honnête ; d'ailleurs il faut vivre, et le plus souvent elles n'ont gagné que la misère au service du tyran à qui elles ont tout sacrifié. Le crime, la honte et la pauvreté se dressent devant elles comme autant de barrières infranchissables. Oh ! si elles pouvaient se cacher dans quelque refuge pour y pleurer leurs péchés ! Mais où le trouveront-elles ? ... la charité du bon Pasteur y a pourvu.
" Dans la plupart des villes catholiques de l'Ancien Monde, des asiles sont ouverts à la pénitence et produisent des fruits admirables. L'Institut connu sous le nom de Bon-Pasteur abrite plus de quatre mille de ces
infortunées, et il n'est pas le seul qui se consacre à cette œuvre. Combien d'autres trouvent le chemin du ciel dans les maisons de la Miséricorde ou du Eefuge ? ...
" Le Dieu de toute bonté veut que notre ville ait aussi son Asile ouvert aux âmes que la grâce va chercher dans l'abîme de la perdition. Déjà il a travaillé dans le silence ; déjà il a inspiré à l'admirable Société de Saint-Vincent de Paul la pensée de prendre l'initiative, et cette pieuse pensée a été encouragée par un bon nombre de dames chrétiennes, toujours prêtes à s'imposer des sacrifices lorsqu'il s'agit de charité.
" L'œuvre a eu de faibles commencements, et est encore sans doute bien petite. Il y a à peine deux ans, deux personnes pieuses (une canadienne et une irlandaise) prirent la résolution de s'y dévouer. Elles entrèrent dans une maison que l'on avait louée à cet effet et qu'elles trouvèrent dépourvue des choses les plus nécessaires. Cependant, dès le lendemain, elles étaient heureuses, le bon Pasteur leur avait envoyé une pénitente ; d'autres brebis égarées ne tardèrent pas aussi à suivre cet exemple, et bientôt il fallut songer à se procurer une maison plus vaste et plus commode. On crut enr avoir trouvé une de ce genre au faubourg Saint-Louis ; mais peu de temps après on s'aperçut qu'elle était encore insuffisante. En ce moment, neuf maîtresses et vingt pénitentes la remplissent tellement, que l'on se voit dans la dure nécessité d'en refuser
l'entrée à d'autres infortunées qui viennent frapper à la porte, ne demandant qu'un asile pour quitter leur mauvaise vie.
" Il importe donc, N. T. C. F., d'agrandir ce lieu de refuge de manière à le rendre accessible à un plus grand nombre de ces malheureuses victimes du vice ; mais les moyens manquent. La Société de Saint- Vincent de Paul, qui s'est généreusement chargée de payer la nouvelle maison dans l'espace de seize ans, ne peut rien faire davantage sans nuire aux autres œuvres de sa fondation, et la charité des fidèles de Québec qui, nous aimons à le dire, ne se lasse jamais, a encore un vide immense à remplir dans la maison des Soeurs de la Charité. De quel côté le bon Pasteur va-t-il donc tourner ses mains suppliantes ? Ne pourrait-il pas les étendre avec confiance vers nos campagnes si chrétiennes et si généreuses ? Déjà plusieurs de leurs respectables pasteurs ont demandé pourquoi elles ne seraient pas invitées à prendre part à une œuvre si morale et si utile. En effet, n'y a-t-il pas dans chaque paroissse des fidèles zélés pour le salut de leurs frères qui se trouveraient heureux d'y contribuer ? Ne serait-ce pas leur faire injure que de négliger de les appeler en participation des mérites d'une institution dont ils comprendront sans peine l'excellence. D'ailleurs les campagnes sontelles moins intéressées que la ville au succès de cette œuvre ? Le mal qu'elle doit soulager, nous le savons,
l'asile du BON-PASTEUll DE QUÉBEC
est en ville ; mais les victimes qu'il s'agit de sauver, d'où sont-elles sorties ? L'expérience a montré que beaucoup viennent des campagnes : quelques-unes appartiennent à d'honnêtes familles qui pleurent encore sur elles. Elles sont coupables, sans doute, mais elles sont malheureuses ; peut-être ont-elles été entraînées dans le gouffre par des amis perfides, Ne se rencontrera-t-il pas des amis charitables pour les en retirer ? Oh ? nous en sommes sûrs, généreux fidèles de nos campagnes, vous désirez les secourir. Eh bien ! unissezvous aux fidèles non moins généreux de notre ville pour donner plus d'extension à l'Asile destiné à leur servir de port après le naufrage.
" Toute charité est bonne ; toute aumône aura sa récompense; mais quelle charité plus excellente, quelle aumône mieux placée que celle qui contribue, non seulement à soulager les corps, mais surtout à sauver les âmes ? Un chrétien pourrait-il refuser quelque chose pour ces âmes, qui, comme la sienne, ont été rachetées par le sang de son divin Maître ? Et qui peut calculer le nombre de celles qui trouveront leur salut dans cet Asile ? Il est à peine ouvert, et déjà nous y admirons l'opération évidente de la divine miséricorde. Que ne vous est-il donné de visiter ce nouveau bercail du Bon- Pasteur ; vous ne pourriez vous empêcher d'y admirer l'ordre que la religion y a établi. Vous y verriez ces chrétiennes renouvelées, naguère impatientes de tout
frein, maintenant soumises à une règle qui assujettit leur volonté, à une règle pleine de sagesse, travaillant tantôt en silence, tantôt en chantant de pieux cantiques ou en récitant quelques prières. Elles prient pour leurs bienfaiteurs, ne voudriez-vous pas être du nombre ? Vous y apprendriez avec intérêt que plusieurs y ont fait leur première communion, et, qu'avant d'être admise à ce bonheur, l'une d'entre elles, délaissée dès son enfance par un père et une mère indignes de ce nom, n'avait même pas été baptisée. On pourrait aussi vous y montrer une jeune orpheline qui, avant d'avoir atteint sa quinzième année, avait, dans sa détresse, frappé à la porte d'une de ces maisons dont le nom fait rougir la pudeur, mais que celui qui s'appelle le Père des orphelins avait arrêtée au moment où elle allait tomber dans l'abîme. Mais que serait-elle devenue si la maison du Bon-Pasteur n'avait été là pour la recevoir ? En faut-il davantage pour concilier à cette institution la faveur de tout bon chrétien, de tout bon catholique ? Voulezvous donc, N. T. G. F., accueillir l'innocence délaissée qui va se flétrir, voulez-vous travailler efficacement au salut des âmes les plus abandonnées, voulez-vous réjouir le ciel par le retour d'une âme pécheresse, voules-vous plaire au bon Pasteur qui revient du désert, rapportant sur ses épaules sa brebis fugitive ? Aidez-lui à déposer le fardeau ; donnez plus d'espace à l'Asile qui doit la mettre en sûreté ; ajoutez votre
aumône à celle de vos frères ; donnez beaucoup, si vous avez beaucoup ; si vous avez peu, donnez peu ; mais donnez ce que vous pouvez. Si vous êtes pauvres, si vous ne pouvez pas même donner l'obole de la veuve, donnez du moins quelques prières, afin que Dieu inspire à de plus riches la pensée salutaire de racheter leurs péchés et de mériter un bonheur éternel par une aumône qui sauvera des âmes rachetées au prix du sang de son divin Fils.
" Oh ! vous, nos chers coopérateurs dans le saint ministère, nous vous invitons avec confiance à joindre vos exhortations aux nôtres, pour bien faire connaître à votre peuple l'excellence de l'œuvre que nous lui recommandons. Déjà vous avez montré en tant d'occasions votre empressement à seconder les vues du premier pasteur : vous l'aiderez en celle-ci avec la même charité, et bientôt nous verrons s'affermir de plus en plus un établissement qui mérite tant de sympathies ".
Ce chaleureux appel de l'archevêque de Québec rencontra un écho dans tous les cœurs catholiques du diocèse ; on en eut la preuve tangible dans la collecte qui se fit après la lecture de la lettre pastorale. Cette collecte fut assez abondante pour permettre de commencer la construction du nouvel Asile.
M""^ Eoy avait acquis le terrain sans en parler à l'archevêque. Elle s'en excusa dans une lettre où elle lui faisait connaître le motif qui l'avait fait agir ; le propriétaire du terrain et le notaire qui devaient passer l'acte de vente, s'étaient trouvés à l'Asile au moment où une pluie torrentielle ne permettait guère de sortir. En outre, le notaire, devant partir le jour même pour la campagne, ne pouvait attendre qu'on allât consulter Sa Grandeur. M""^ Eoy avait donc consenti à la transaction. Si elle avait mal fait, disait-elle au prélat, elle était prête à faire la pénitence que Sa Grandeur lui imposerait.
" M^" l'archevêque, ajoute l'annaliste, charitable et bon comme on le connaît, envoie la somme de cent piastres à notre Mère, disant que c'est la pénitence qu'il lui impose ".
La construction de l'édifice fut confiée à un brave entrepreneur de Saint-Eoch, M. Joseph Larose, qui^ mu par un esprit de charité, fixa un prix si modique qu'il ne put guère que rentrer dans ses dépenses.
Les Directrices n'auraient pu suffire au surcroît de besogne dont elles se voyaient chargées, si un autre ami dévoué, M. Michel Bilodeau, membre des Conférences, ne se fût constitué gratuitement leur agent pour les affaires extérieures.
Le P. Saché, que la mère supérieure tenait au courant du spirituel comme du temporel de la maison^
l'asile du BON-PASTEUE de QUÉBEC
lui avait écrit, le 27 décembre 1853, la lettre suivante, où. l'on voit quel intérêt ce bon Père prenait encore à la communauté sous ce double rapport :
" Je viens, ma chère sœur en Jésus-Christ, de recevoir la lettre que vous aviez confiée au docteur Landry et qu'il aura mise à la poste à Montréal. Elle m'afflige et me console tout à la fois. Je suis naturellement peiné de la mauvaise santé de vos sœurs, mais je m'en réjouis en Notre-Seigneur. En effet, c'est de sa main que vous recevez cette affliction qui par là même devient une grâce. Eh ! quelle plus grande faveur peut-il nous accorder que de nous faire goûter à son calice et de nous admettre avec Marie-Madeleine au pied de sa croix. Mes bonnes sœurs, je ne sais si je me trompe, mais je crois voir dans ces épreuves une marque que Dieu veut faire quelque chose avec vous. L'apôtre saint Paul nous dit que lorsqu'il veut faire quelque chose, il choisit ce qui n'est rien. N'est-ce pas ce qu'il a fait en vous choisissant ? Vous ne l'ignorez pas, mais il veut vous le mieux faire sentir encore en permettant que vous soyez visitées par la maladie et le délaissement. C'est dans l'infirmité, dit le même apôtre, que la vertu se perfectionne. Que ce mot de saint Paul soit une consolation pour vos pauvres malades. Qu'elles reçoivent avec résignation cette petite croix de la main -du bon Maître, qu'elles la portent avec patience, mieux ■encore avec joie comme il l'a fait lui-même, et qu'elles
se persuadent en même temps que par là elles seront plus utiles à l'œuvre du Bon-Pasteur qu'elles ne pourraient l'être avec la santé la plus florissante. Cependant quoiqu'elles doivent se réjouir d'être malades aussi longtemps qu'il plaise à sa divine volonté, il ne leur est pas défendu de chercher à se soulager et à se guéiir ; au contraire, elles doivent le faire dans la vue de plaire à Dieu, mettant toute leur confiance en Celui qui conduit aux portes du tombeau et retire du sein de la mort qui il lui plaît. Les supérieures doivent prendre un soin tout particulier de la santé de leurs inférieures. Aussi je n'ai pas lu sans quelque peine cette phrase : " Sœurs Ouimet, Thivierge et Cloutier se trouvent très mal et cependant travaillent comme à Vordinaire ". Elles ne devraient pas travailler comme à l'ordinaire, c'est à vous, ma bonne mère, à leur procurer et, si c'est nécessaire, ordonner du repos. Si j'avais quelque autorité sur vous, je vous en ferais une obligation stricte. J'insiste sur ce point, parce que je ne crois pas l'avoir fait assez quand je l'aurais dû. Obligez-les à se reposer, et procurez-leur, si c'est nécessaire, quelque chose de plus convenable dans la nourriture. Ne craignez pas de sacrifier quelques piastres ; elles ne peuvent pas être mieux employées. J'espère que Dieu bénira votre charité et ramènera vos bonnes sœurs, comme il a déjà ressuscité sœur Fiset.
" Je remercie le bon Dieu des consolations que vous
donnent vos pénitentes, je ne les oublie pas. Puisque Céline est si pressée d'aller en paradis, je ne veux pas l'arrêter, — elle y sera mieux que sur cette terre de misères. Encouragez toujours Marie et Marguerite, et dites-leur, ainsi qu'aux autres, que c'est un grand bonheur pour moi d'apprendre qu'elles persévèrent ". Le 14 juin 1854, le P. Saché écrivait encore :
" Ma bonne sœur en Jésus-Christ,
" J'ai reçu dans son temps votre lettre du 9 avril. Elle a été pour moi une occasion de remercier la divine Providence qui continue à bénir une maison qui m'est si chère. Je suis étonné que vous ayez contracté à si bas prix avec M. Larose ; sans doute que ce brave monsieur veut contribuer à la bonne œuvre en donnant du sien. Si je le rencontrais, je l'en remercierais,
" Pour vous, mes bonnes sœurs en Jésus-Christ, continuez à correspondre aux vues pleines de bonté et de miséricorde de Dieu sur vous. Ne cessez pas de le remercier de ce qu'il a bien voulu vous choisir pour son œuvre. Confondez-vous en voyant qu'il a commencé à faire quelque chose avec rien. Du reste, n'en soyez pas trop étonnées, car c'est ainsi qu'il fait toutes choses. Oui, si vous voulez être des instruments utiles dans les mains de Dieu, ne soyez rien à vos propres yeux et désirez n'être rien aux yeux du monde. Que chacune de vous se regarde comme la dernière de toutes, et ne
comparez pas votre communauté aux communautés religieuses. Eappelez-vous que vous n'êtes que les pauvres servantes des pauvres pénitentes. Priez Dieu qu'il consolide votre maison en la tenant toujours basse, toujours humble.
" Mais pourquoi ces paroles sérieuses, pourquoi cette espèce de sermon ? Je n'en sais vraiment rien, je n'ai aucune raison nouvelle de vous l'adresser. Mais toutes les fois que je pense à vous, njes bonnes sœurs, je suis toujours prévenu par cette idée que votre œuvre ne peut prospérer que par la voie de l'humilité. 0 sainte vertu d'humilité ! je sais mieux la prêcher que la pratiquer. Veuillez, mes bonnes sœurs, la demander pour moi au cœur si humble de Jésus par les cœurs très humbles aussi de Marie, mère de Dieu, et de Marie- Madeleine.
" Si vous êtes humbles, vous serez simples et obéissantes. Mais c'est assez.
Avez-vous toujours des malades ? Oui, probablement. Je les recommande d'une manière spéciale à notre bon Maître ; ou plutôt il n'en est pas besoin, car ce sont les amies du Cœur de Jésus, puisqu'il leur donne une partie de sa croix à porter. N'oublions jamais que les membres les plus utiles dans une communauté sont ceux qui souffrent le plus et avec le plus de patience.
" J'aime à vous demander des nouvelles de vos pénitentes, car je pense qu'elles sont bonnes. Toutes mes
anciennes persévèrent sans doute ; dites-leur que je ne les oublie pas auprès du bon Dieu et que j'espère que nous nous reverrons tous. Je ne veux pas qu'elles pensent à moi ; elles n'ont pas trop de leur cœur pour penser à J ésus notre bon Maître et l'aimer, oui, l'aimer toujours " !
On conçoit l'effet que devait produire sur les Directrices et les pénitentes la lecture de ces lettres du P. Saché si brûlantes du feu divin. Elles sentaient, comme Marie- Madeleine aux pieds de Jésus, leurs cœurs s'enflammer des mêmes ardeurs.
En apprenant la sainte mort d'une des pénitentes qui avait le plus édifié la communauté, Madeleine- Céline, le bon Père écrivait encore du
" Noviciat de Saint-Joseph, le 16 février 1855.
" Ma bonne sœur en Jésus-Christ,
" J'ai reçu dans son temps la lettre dans laquelle vous m'annonciez l'heureuse mort de la pauvre Céline. Je me suis fait un devoir, comme je l'avais promis, de célébrer la sainte messe pour le repos de son âme. Je n'oublie pas noa bonnes pénitentes, et encore moins les bonnes sœurs qui se sont dévouées pour leur faire du bien.
" J'apprends avec bonheur que votre temporel prospère ; je ne doute pas qu'il n'en soit de même pour le
spirituel. Courage, je vous ai dit souvent que j'étais persuadé que Dieu qui fait tout avec rien, ferait quelque chose avec vous si vous n'y mettiez obstacle. Je suis toujours dans la même persuasion. Soyez donc fidèles, continuez à vous sacrifier toutes, et toutes entièrement à la gloire de Dieu et au salut des âmes. Car pourquoi vivre si on ne vit pas pour Dieu ? Laissezvous conduire par la main de l'obéissance comme par la main de Dieu, et n'oubliez pas vos règles.
" Je vois avec plaisir que M^"" de Tloa se charge de vous d'une manière spéciale, — c'est sans doute un signe que Dieu veut vous consolider. Désirez de tout votre cœur de vous consacrer par des vœux, par ces saints engagements qui feront de vous des épouses du Cœur sacré de Jésus. Veuillez, de temps en temps, offrir quelques prières, quelque travail pour le salut de mon âme. Je me recommande aussi aux prières de vos bonnes pénitentes.
" Dans les Cœurs de Jésus et de Marie ".
Cependant la construction du nouveau couvent se poursuivait activement. Ce corps de logis, bâti à trois , étages au-dessus du rez-de-chaussée, forme aujourd'hui l'aile du monastère qui flanque l'église du côté du.
sud. On en prit possession le l^"" mai 1855, après y avoir aménagé une chapelle plus vaste que celle de Saint- Vincent de Paul.
Le 30 mai de la même année, la communauté fut érigée en corporation civile par un acte du Parlement. C'était le préliminaire de l'érection en congrégation religieuse à laquelle nous allons bientôt assister.
Les autorités ecclésiastiques avaient cessé toute hésitation depuis le dernier rapport qu'on leur avait fait du bien qui s'était opéré à l'Asile depuis sa fondation. Dans l'espace de six ans, quatre-vingt-une pénitentes avaient été reçues ; quarante-deux étaient actuellement dans la maison ; vingt avaient été placées dans des familles respectables, ou établies après avoir donné des preiives de conversion. Huit avaient fait une mort édifiante. Outre cela, une véritable transformation s'était opérée parmi la jeunesse du quartier Saint-Louis, depuis l'ouverture des classes qui donnaient une satisfaction générale, tout particulièrement sous le rapport de l'instruction religieuse.
Les préventions qui existaient contre l'institution à son origine, étaient non seulement évanouies, mais avaient fait place à l'approbation générale, et même à une bienveillance, à une sympathie qui se traduisaient par des secours extraordinaires, par les dons les plus généreux qui devenaient de plus en plus fréquents. Un bazar qui venait d'avoir lieu sous le patronage des
premières dames de la ville, avait fait éclater au grand jour cette popularité : la recette avait dépassé la somme de $3,500.
En apprenant ce résultat inattendu, M^" Turgeon s'était écrié en présence de la communauté : " Evidemment le doigt de Dieu est là ! Vous serez bientôt un corps religieux ; le ciel le veut ainsi, il n'y a plus à en douter
En vue de cette érection prochaine, l'archevêque de Québec avait chargé son coadjuteur de retoucher les règles et constitutions élaborées par le P, Saché et de venir les expliquer.
L'archevêque n'aurait pu choisir un homme plus éclairé et plus intéressé à l'institution. M^"" Baillargeon était en effet, on s'en souvient, curé de Québec lors de la fondation, et il j avait apporté tout son concours. Il avait même fourni le cautionnement exigé pour l'occupation de la maison de la rue Kichelieu. Au surplus, il y avait peu de prêtres dans le diocèse de Québec qui fût aussi versé que lui dans les sciences ecclésiastiques et dans l'ascétisme. Non seulement il les avait toujours étudiées et méditées, mais il les avait mises en pratique durant ses longues années d'administration pastorale et de direction spirituelle dans les communautés de la ville.
Pendant les derniers mois de l'année 1855, M^"* Bail- . largeon s'astreignit à venir régulièrement donner des conférences aux Directrices. Il leur rappelait le bon P. Saché par la clarté et la simplicité de sa parole, par l'onction toute paternelle qu'il y mettait, par les saints désirs qu'il avait de les pénétrer de l'esprit religieux qu'elles sentaient lui venir du cœur. De son côté, l'évêque de Tloa éprouvait un véritable bonheur de voir la sainte avidité avec laquelle les sœurs écoutaient ses conférences et les fruits qu'elles en retiraient. Il mit le comble à leurs vœux en leur annonçant que leur supérieur ecclésiastique, M^*" Turgeon, après s'être consulté avec lui, avait décidé que le 2 février suivant avait été choisi pour l'érection de la société en congrégation religieuse. On procéda au scrutin pour le choix de celles qui devaient définitivement faire partie de la communauté, soit comme professes, soit comme novices, soit comme postulantes. Sept des plus anciennes Directrices furent admises à la profession, trois au noviciat et huit au postulat. Les sœurs professes furent i
M""® Eoy, en religion sœur Marie du Sacré-Cœur de Jésus.
M^^^ Marie- Anne Angers, sœur Marie de Saint- Vincent de Paul.
M"^ Zoé Biais, sœur Marie de Saint-Joseph.
M"^ Esther Ouimet, sœur Marie de Saint- Ignace de- Loyola.
l'asile du BON-PASTEUK de QUÉBEC 163
M"^ Angèle Lacroix, sœur Marie de Saint-François- Xavier.
M"® Eléonore Thivierge, sœur Marie de la Présentation.
M"" Marie-Anne Fiset, sœur Marie de Saint-Cbaries Borromée.
Les sœurs novices furent :
M"^ Madeleine Cloutier, sœur Marie de Saint-Pierre. M"® Margaret Nolan, sœur Marie de Saint-François de Sales.
M"^ Henriette Paradis, sœur Marie de Saint-Jean- Baptiste.
Chaque sœur avait été laissée libre de choisir le nom de religion qu'elle voudrait; cependant il convenait que l'une des premières religieuses de la communauté portât le nom de Saint- Vincent de Paul, par reconnaissance pour les membres des conférences qui avaient été les fondateurs de l'Asile et qui avaient tant fait pour l'établir ; qu'une autre prît le nom de Saint- Charles, patron de M^"" de Tloa, le directeur actuel; qu'une troisième portât le nom de Saint-Ignace, fondateur de la Compagnie de Jésus, en souvenir du P. Saché, le premier directeur de l'Institut. Il fut convenu, en outre, qu'une des postulantes recevrait le nom de Saint-George, par reconnaissance pour le premier fondateur, M. George Muir.
Une certaine faiblesse d'esprit qu'on avait remarquée dans Mary Keogh et qui faisait craindre pour l'avenir, avait empêché son entrée en religion. La Mère Fondatrice fut chargée de lui annoncer cette décision à la suite du scrutin. La pauvre fille fut presque hors d'ellemême de douleur à cette révélation. Ses larmes et ses sanglots devinrent intarissables. En vain esseya-t-on de la consoler, elle ne voulut rien entendre. On eut beau l'assurer qu'elle aurait toujours sa place dans la communauté, à l'établissement de laquelle elle avait travaillé avec un dévouement infatigable, qu'elle continuerait de s'y rendre utile en qualité d'aide, et qu'on . aurait pour elle tous les égards possibles, elle s'obstina à refuser tout ce qu'on lui proposa. Kentrée dans le monde, elle s'y est vouée à l'enseignement dans les campagnes environnantes.
On lit dans les Annales à cette date : " Nous nous occupons activement de notre costume. Les révérendes Sœurs de la Charité nous donnent une nouvelle preuve de la cordiale amitié qu'elles nous ont toujours témoignée en venant nous aider à le confectionner. Nous adoptons, com,me moins dispendieux, le modèle de leurs robes, hormis la couleur qui sera noire. Quant à la coiffure, notre Mère désire qu'elle soit simple et facile à repasser. Dans son idée, il lui semble qu'une bande de toile blanche qui encadrerait la figure serait
convenable. Une de ses filles, sœur Saint-Pierre, se souvient qu'il y a à son couvent de la Charité une gravure représentant une religieuse dont elle ne connaît pas l'ordre et dont la coiffure semble répondre à l'idée de notre Mère. On envoie cbercber cette gravure, et après l'avoir examinée on décide qu'elle servira de modèle pour notre coiffure. Quant au voile, on le taille d'après celui des Hospitalières de l'Hôtel-Dieu, en évitant toutefois de lui donner une aussi grande longueur ".
Le 25 septembre 1855, le P. Saché écrivait à la mère supérieure :
" Madame et sœur en Notre-Seigneur,
" Je me réjouis et vous félicite de ce que M^"" de Tloa veut bien lui-même vse charger de vous donner des règles en vous constituant en congrégation religieuse. Ces règles seront d'autant plus précieuses qu'elles viendront d'une autorité plus haute, la plus respectable pour vous après celle du Souverain Pontife. Vous devrez les recevoir avec reconnaissance et les observer avec fidélité ...
Si, comme je n'en doute pas, vous avez conservé l'esprit que j'ai tâché de vous inspirer, et qui, je crois,
devra toujours être l'esprit de votre petite congrégation, vous n'aurez nulle peine à comprendre et à suivre cet avis. Votre esprit doit être (dites-le souvent à toutes vos sœurs qui me sont si chères en ISTotre-Seigneur) un esprit d'humilité et d'obéissance. N'oubliez jamais que le bon Dieu en se servant de vous pour donner naissance à votre œuvre, ou plutôt à son œuvre, a fait un grand miracle, puisqu'il a fait quelque chose avec rien ; ne cessez point de demander la continuation du même miracle, c'est la vie de votre œuvre. S'il vous laissait un instant à vos propres forces, tout retomberait dans le néant. Que cet esprit d'humilité vous engage, après que vous serez constituées en congrégation religieuse, à vous regarder comme les dernières de toutes les religieuses, et ne vous permettez même pas de vous comparer aux autres congrégations. A mesure que vous croîtrez en nombre, croissez en humilité, et abaissezvous d'autant plus que votre maison s'élève plus haut.
" A cet esprit d'humilité, joignez l'esprit d'obéissance ; comme le bon Pasteur soyez obéissantes, s'il le faut, jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la croix. Mourez, ensevelissez-vous par l'obéissance dans l'humilité, et votre œuvre vivra. Dieu lui-même la fera grandir et la soutiendra, puisque ce sera son œuvre.
'* Eedites cela à toutes vos anciennes qui ont dû recevoir la grâce de ce double esprit avec plus d'abon-
dance, afin de le transmettre à celles qui leur succéderont.
" Ne tentez pas le Seigneur, mais aussi ne vous défiez pas de la divine Providence. Si elle vous envoie •des pénitentes bien disposées, ouvrez-leur votre Asile. Dieu les y nourrira.
" Ne rejetez l'assistance de personne, sollicitez même des secours avec humilité, mais ne vous appuyez pas sur un bras de chair. Dieu seul doit être votre soutien.
" Vous me dites que la santé de vos sœurs est toujours mauvaise, qu'elles vont rentrer dans la nouvelle maison pour y mourir. Prenez soin d'elles comme une mère de ses enfants ; mais encouragez-les en même temps à se réjouir dans leurs infirmités, elles n'en ressemblent que mieux au bon Pasteur.
" Toutes ces bonnes sœurs sont présentes à mon esprit, je n'oublie pas plus les Irlandaises que les Canadiennes, je leur porte à toutes un égal intérêt en Notre- Seigneur. Veuillez me recommander à leurs prières, ainsi qu'à celles de vos pénitentes que je n'oublie pas non plus.
" Je finis par renouveler ma recommandation la plus importante. Acceptez les nouvelles règles que l'on vous donnera sans examiner si elles ont du rapport avec celles que je vous ai données ; ces dernières ne vous obligeront plus. Vous pourrez et vous devrez les laisser de côté, les déchirer ou tout au plus les conserver comme
un souvenir de la naissance de votre œuvre. Dans tous les rapports que vous aurez à ce sujet avec Monseigneur ou vos autres supérieurs, évitez même de prononcer mon nom. Oubliez-moi, excepté auprès de notre bon Maître ; mais n'oubliez pas M. Muir. C'est à lui que le bon Dieu a inspiré la première pensée de votre œuvre ".
Le saint et vénérable P. Saché se montre bien ici tel qu'il était, ne cherchant qu'à s'humilier, à être oublié, à n'être rappelé que devant Dieu.
La chronique du couvent n'a pas de page plus jubilante que celle par où s'ouvre l'année 1856 :
" Nous voyons luire avec une joie inexprimable l'aurore de cette nouvelle année durant laquelle nos vœux les plus ardents seront comblés. Aux heures libres, nous ne parlons que de ce qui fait l'objet de notre attente, et tous nos soupirs vont vers le beau jour du 2 février, date inoubliable dans les fastes de notre maison. Ce jourJà notre rêve le plus cher sera réalisé. Nous aurons dit un éternel adieu au monde et nous serons devenues les épouses de Jésus-Christ, associées à son œuvre de miséricorde auprès des pauvres âmes plongées dans l'abîme du péché. Celles de nos com-
pagnes qui n'ont pas la même faveur, nous félicitent et n'en soupirent que plus ardemment après le jour où leurs vœux seront aussi comblés.
" Dire la joie de nos pauvres pénitentes n'est pas possible. Depuis longtemps elles adressaient au ciel de ferventes prières pour que nous devinssions un corps religieux. Aujourd'hui elles ne peuvent contenir leur allégresse en voyant que leurs vœux sont exaucés ".
La retraite préparatoire à la profession commença le 24 janvier ; elle fut prêchée par le E. P. Braun, l'un des Jésuites les plus éminents qu'il y eut alors au Canada.
" Il n'est guère possible, continue la chronique, de dire les consolations que chacune goûte dans ces saints jours dont elle gardera un éternel souvenir. On se trouve amplement dédommagé des six ans d'épreuves et d'angoisses qui se sont écoulés depuis l'établissement de la maison ".
Enfin l'aurore du 2 février se lève. " Jour mille fois, béni. Le ciel avec ses joies inénarrables semble être descendu dans l'âme des heureuses fiancées de Jésus
La chapelle plus vaste et plus convenable que les précédentes avait revêtu sa plus belle parure, qui consistait non dans la richesse des ornements, mais dans le bon goût qui avait présidé aux décorations. L'autel tout constellé de fleurs et de lumières semblait sourire à l'assistance. Les bonnes Sœurs de la Charité, avec
leur prévenance habituelle, avaient prêté pour la cérémonie l'harmonium de leur église et exécutèrent en chœur des hymnes et des cantiques. Pas moins de dixneuf prêtres et religieux parmi lesquels on remarquait M. Cazeau, vicaire général du diocèse, étaient massés autour de l'autel. La petite nef était tellement remplie de la foule des parents et amis, que plusieurs étaient à genoux, faute d'espace, sur les bancs et sur les fenêtres. Le saint archevêque de Québec, M^'"" Turgeon, qui avait pris tant d'intérêt à l'institution depuis sa naissance, n'avait pas eu la consolation de présider à cette fête religieuse, ayant été frappé de paralysie peu de temps auparavant. Il s'était fait remplacer par M^'^ Baillargeon devenu administrateur du diocèse. Ce fut lui qui à l'issue de la messe prêcha le sermon de circonstance. L'annaliste du couvent s'est fait l'écho des émotions qu'il fit naître. " Sa voix est émue, dit-elle. Le saint évêque s'interrompt de temps en temps ; mais ce silence soudain est éloquent, et l'on sent que les paroles sont impuissantes à bien redire tout ce que le cœur éprouve dans cet instant.
" A la suite du sermon, M. l'abbé Edmond Langevin, secrétaire de l'archevêché, lit, debout à la balustrade, l'acte qui fait de notre communauté une congrégation religieuse. Pour nous, cet acte mille fois précieux semble être un écho du paradis " :
" Charles-François Baillargeon, par la miséricorde de
Dieu et la grâce du saint-siège apostolique, évêque de Tloa, administrateur du diocèse de Québec.
" A tous ceux qui les présentes verrons, savoir faisons que vu l'^ que des personnes pieuses, mues par un sentiment de charité chrétienne, se sont associées depuis le commencement de l'année mil huit cent cinquante pour travailler à ramener au bien les femmes de mauvaise vie, et que depuis, le Seigneur ayant daigné bénir leurs efforts, plusieurs autres personnes attirées par leurs exemples se sont jointes à elles pour coopérer à la même œuvre, et qu'un grand nombre de femmes perdues ont été ainsi retirées du crime et amenées à la pratique de la vertu ;
" 2° Que les personnes qui se sont vouées de la sorte à cette œuvre de miséricorde, désirant depuis longtemps s'y consacrer d'une manière permanente par des vœux de religion, afin de donner par ce moyen plus de stabilité et d'efficacité à l'établissement qu'elles ont formé ;
" Voulant récompenser, autant qu'il est en ÎTous, le dévouement de ces personnes charitables, et encourager en même temps l'œuvre excellente qu'elles ont entreprise, le Saint Nom de Dieu invoqué, nous avons réglé et ordonné, réglons et ordonnons par les présentes ce qui suit :
*' 1*^ Nous érigeons en société et communauté religieuse la pieuse association des personnes ci-dessus
mentionnées, dëjà connues sous le nom de Sœurs du Bon- Pasteur ;
" 2^ Les nouvelles religieuses, ainsi que celles qui seront admises par la suite à faire partie de leur société, prendront le nom de "Servantes du Coeur Immaculé de Marie, Refuge des Pécheurs ", et comme telles, feront les vœux perpétuels de pauvreté, de chasteté et d'obéissance ;
" 3^ L'établissement formé par les fondatrices en cette ville, dans le faubourg Saint-Louis, continuera d'être appelé " l'Asile du Bon-Pasteur ", conformément au statut passé dans la 18e année du règne de Sa Gracieuse Majesté Victoria, chapitre CCXXXIII, intitulé : " Acte pour incorporer l'Asile du Bon-Pasteur de Québec " ;
" 4P Les religieuses de la dite société seront sous l'entière juridiction de l'archevêque de Québec et de ceux qu'il jugera à propos de préposer à leur conduite^ et se conformeront aux règles et constitutions que nous avons préparées pour la régie de leur Institut ;
" Enfin, nous bénissons de tout notre cœur la société naissante, et nous la recommandons spécialement à la protection de la glorieuse Vierge Marie conçue sans péché qui en est la patronne, comme elle est aussi celle de l'archidiocèse, afin que toutes les religieuses qui en font partie ou qui y seront incorporées par la suite, animées de l'esprit de dévouement et de charité qui a
donné naissance à leur pieux Institut, travaillent avec une sainte ardeur à l'œuvre du Bon-Pasteur ainsi qu'à toutes les autres œuvres qui pourront leur être confiées par leurs supérieurs ecclésiastiques, et contribuent de la sorte au salut des âmes et à la gloire de la religion.
" Seront les présentes lettres lues dans le chapitre de la communauté, enregistrées dans le livre des professions et conservées dans les archives pour y recourir au besoin.
" Donné à l'archevêché de Québec, sous notre seing, le sceau du diocèse, et le contre-seing de notre secrétaire, le deux de février mil huit cent cinquante-six.
(Signé) C. r., Evêque de Tloa.
Par Monseigneur, (Signé) Edmond Langevin, Ptre,
Secrétaire ".
Cette lecture faite, " les élues s'avancent à la table de communion. Après les questions et les réponses du cérémonial, elles reçoivent le saint habit, puis le voile blanc, et sortent de la chapelle pour aller s'en revêtir. Quand elles reviennent, chacune est accompagnée d'une religieuse de la Charité. Elles semblent un essaim de vierges descendues des célestes demeures ; elles ont à la main un cierge allumé dont la douce lueur illumine leurs traits embellis par l'auréole de la sainteté et du bonheur. Dès qu'elles commencent à défiler dans la chapelle, un murmure s'élève du sein de l'assemblée et
des sanglots mal comprimés se font entendre. Des prêtres vénérables, des hommes d'affaires qui ont vieilli au milieu des péripéties du négoce ou de la politique, tous se sentent émus jusqu'aux larmes à la vue de ces beautés de la religion. La joie ne permet point aux heureuses fiancées de Jésus de mêler leurs larmes à celles qu'elles voient couler, mais on devine leur émotion à la pâleur de leurs traits, pendant que d'une voix forte et intelligible elles prononcent la formule des vœux de religion. Il semble qu'après avoir consacré leur vie à l'œuvre du Bon-Pasteur, elles vont la laisser au pied de l'autel qui a entendu leur serment. La cérémonie se termine par le baiser de paix.
" Suivant le désir exprimé par Monseigneur dans son sermon, notre recueillement ne sera aujourd'hui troublé par aucun bruit du dehors. Le clergé, les parents et les connaissances des sœurs s'éloignent sans leur dire un mot. Les religieuses de la Charité elles-mêmes se retirent immédiatement après le déjeûner, et tout redevient calme et paisible dans le couvent.
" La journée se passe dans une douce récréation, ou mieux dans un entretien spirituel. De tous les cœurs s'élèvent des accents de gratitude et de joie sainte. Cette journée s'écoule trop rapidement, mais nous en éterniserons le souvenir en conjurant ardemment le Seigneur de nous rendre de plus en plus fidèles à notre sublime vocation ".
Du Saut-au-Eécollet où il dirigeait ses novices, le vénérable P. Sache avait assisté en esprit à la grande fête de ce jour, et le soir même, il adressait à la Mère Fondatrice l'admirable lettre qu'on va lire :
" Saint- Joseph-du-Saut-au-Récollet, 2 février 1856. " Jour de perpétuelle mémoire pour le Bon-Pasteur de Québec !
" Sœur Marie de Saint- Vincent de Paul, sœur Marie de Saint-Joseph, sœur Marie de Saint-Ignace, sœur Marie de Saint-François-Xavier, sœur Marie de la Présentation, sœur Marie de Saint-Charles, sœur Marie du Sacré-Cœur ; je transcris avec bonheur ces noms qui, ce matin, ont été inscrits à la tête du catalogue des Servantes du Cœur Immaculé de Marie et que les anges, ont écrits dans le livre d'or sans tache des épouses de ^ Jésus-Christ. Gloire à Dieu !
" Vous avez voulu, mes bonnes sœurs, que je prisse part à votre joie, je vous en remercie. Oui, je me réjouis de la joie de vos vénérables pasteurs qui ont toujours porté un si vif intérêt à votre petite communauté ; je me réjouis de la joie de vos bienfaiteurs et bienfaitrices qui voient les fruits de leur charité ; enfin je me réjouis de votre joie, vous dont j'ai connu les espérances et les.
craintes et que je vois maintenant au comble de vos vœux. Mais gloire à Dieu, car n'est-ce pas Lui qui a tout fait ? Vous voilà donc, mes chères sœurs, les Servantes du Cœur Immaculé de Marie, les servantes des pauvres pénitentes que le cœur de la Mère de miséricorde vous confie. Ce matin, en vous offrant à l'autel avec Notre-Seigneur, je lui demandais de vous bien faire comprendre ce mot, qui, ce me semble, renferme l'esprit de votre Institut ; esprit qui doit surabonder en vous, puisque vous devez le communiquer à celles qui vous joindront ; esprit qui devra se transmettre de génération en génération aussi longtemps que Dieu voudra se servir de votre maison pour sauver les âmes ; esprit qui choisit la dernière place, qui aime à être au-dessous des autres ; esprit que vous devez avoir non seulement par rapport à vous-mêmes, mais aussi par rapport à votre maison, la considérant comme la dernière ; esprit qui vous fera admettre une servante (pourvu qu'elle ait ce que demande votre vocation) avec plus de joie que vous ne recevriez une princesse. C'est cet esprit qui vous a réunies et qui vous lie aujourd'hui par des liens indissolubles au Cœur très humble de Marie, et par lui, au Cœur infiniment humble de Jésus. C'est cet esprit qui attirera à vous des âmes généreuses, de ces grandes âmes qui se plaisent à mettre dans leurs personnes l'esprit du monde sous les pieds de tout le
monde. Assez, car j'aurais l'air de prêcher et cela ne convient pas aujourd'hui.
" Sœur Marie de Saint-Pierre, sœur Marie de Saint- François de Sales, sœur Marie de Saint-Jean-Baptiste, je ne vous oublie pas. J'ai pensé à vous, comme à vos aînées, et ce que je viens de leur dire s'adresse également à vous ".
Le P. Saché avait pris trop d'intérêt, s'était trop intimement lié à l'œuvre des pénitentes pour les oublier en une telle circonstance, d'autant plus que trois d'entre elles s'étaient attachées ce jour-là même à l'Institut en prononçant le vœu de stabilité, sous le titre de Madeleines consacrées que portent encore aujourd'hui toutes celles qui prennent les mêmes engagements.
Voici la lettre que le Père adressait aux pénitentes, et en particulier aux consacrées :
" Aux bonnes pénitentes du Cœur Immaculé de Marie, " Fête de la Purification de la sainte Yierge, 1856. Mes bonnes sœurs en jST.-S. J.-C.
" Comme c'est aujourd'hui un jour de bonheur et do gi'âces pour votre maison, j'ai voulu y participer et me donner le plaisir de vous écrire quelques lignes. J'en ai demandé la permission à votre bonne Mère, bien entendu, car tout doit se faire suivant la règle et la
sainte obéissance. Oui, l'obéissance est pour tous et pour vous en particulier non seulement un devoir, mais encore une source de salut et de bénédiction. Le monde avait été perdu par la désobéissance du premier homme il a été sauvé par l'obéissance du Fils de Dieu, de l'aimable Jésus qui s'est rendu obéissant jusqu'à la mort et à la mort de la croix. N'est-ce pas aussi la sainte obéissance qui remplit le cœur de joie et de consolation ? Je pourrais, pour le prouver, en appeler à votre expérience.
" J'en vois trois parmi vous qui paraissent plus heureuses que les autres ; je les connais, pourtant je ne les nommerai pas, de peur de les faire rougir. N'est-ce pas leur fidélité à la règle, leur soumission qui les a fait persévérer dans le chemin du ciel ? Hélas ! il y en a eu d'autres avec elles, elles n'ont pas eu le courage d'obéir ; où sont-elles ? ... Je félicite nos trois anciennes de s'être consacrées à Dieu ; ce ne seront pas les seules, d'autres envieront leur bonheur et l'obtiendront. Se consacrer, c'est mettre un pied dans le paradis ; faites en sorte d'y aller toutes ; c'est là que je veux revoir mes anciennes et faire connaissance avec les nouvelles.
" Adieu, au ciel ".
M. Muir ne s'était pas moins intéressé que le P. Sachéà la solennité du 2 février.
" Madame la supérieure, écrivait-il, j'ai lu avec beaucoup de plaisir les détails que vous me communiquez
au sujet de l'intéressante solennité de la fondation de votre maison en communauté religieuse, et je vous prie de recevoir mes remerciements pour ce témoignage de votre considération.
" Elle devait être belle et imposante, cette cérémonie, par la grandeur de la circonstance et sa nouveauté pour la majeure partie de l'auditoire et aussi par la présence d'un nombre si considérable de prêtres et de Sœurs de Charité. Ce devait être un beau jour pour vous, celui où vous aviez la joie de voir vos peines et vos travaux couronnés par la fondation d'une œuvre si admirable de charité et de dévouement, qui devra sauver tant d'âmes et ajouter des bienheureux au ciel, où elles offriront des prières si ferventes pour celles à qui Dieu a permis de commencer et mener à bonne fin l'établissement d'un asile où elles ont eu l'avantage d'acquérir le bonheur dont elles jouiront pendant toute l'éternité. M. le curé Auclair a eu la bonté, lui aussi, de m'écrire une bien charmante lettre à cette occasion.
" C'était une épreuve véritable pour moi de ne pouvoir être présent lors de votre fondation en communauté ; mais j'ai dû en faire le sacrifice.
" Toronto, 10 mars 1856 ".
Le 7 février, M^'' Baillargeon vint présider à l'élection des conseillères. La Mère Fondatrice fut élue supérieure, la mère Marie de Saint- Vincent de Paul, assis-
l'asile du BON-PASTEUK de QUÉBEC
tante, la mère Marie de la Présentation, maîtresse des novices, la mère Marie de Saint-Charles, dépositaire, la mère Marie de Saint-Joseph, maîtresse des pénitentes.
A partir de ce jour, la communauté du Bon-Pasteur de Québec a pris rang parmi les congrégations religieuses de notre cité, régulièrement organisées. Elle en est restée la plus humble, mais non la moins féconde. Dieu l'a bénie plus encore que ne permettaient d'espérer ses heureux commencements, ainsi qu'on va le voir par la suite de ce récit.