‹ L'Asile du Bon-Pasteur de QuébecChapitre 7 sur 25 · CHAPITRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME

Mgr Cazeau . Origine de sa famille Sa naissance. — Son

éducation. — Il entre dans l'état ecclésiastique et est nommé sous-secrétaire de Mgr Plessis. — Mgr Panet l'élève au sacerdoce et le prend pour secrétaire. — Il remplit le même office sous Mgr Signay et Mgr Turgeon

qui le nomme vicaire général du diocèse La haute

considération et l'influence dont il jouit. — Les victimes

du typhus en 1847 Admirable conduite de Mgr Cazeau

à l'égard des orphelins irlandais. — Il est nommé chapelain et directeur du Bon-Pasteur en 1856. — Les quêtes des religieuses du Bon-Pasteur dans la ville et les campagnes. — Les sacrifices qu'elles imposent. — Leurs succès Correspondance du P. Saché. — L'ère des missions. — Fondation du couvent de la Rivière-du-Loup. — Incendie au quartier Saint-Louis. — L'Asile est providentiellement épargné. — Le curé Faucher et la mission de Lotbinière. — Mgr Dominique Racine et la mission de Chicoutimi.

On a remarqué la présence de M. le grand vicaire Cazeau à la cérémonie du 2 février. Il s'était toujours intéressé à l'Institut depuis sa fondation ; mais à partir de ce jour, il en fut le plus puissant protecteur.

Mgr Baillargeon avait jeté les yeux sur lui pour remplacer l'abbé Ferland qui partait pour l'Europe, où il allait préparer le cours d'histoire du Canada qu'il fit plus tard à l'université Laval. Devenu chapelain et directeur de l'Asile, M. Cazeau mit sa haute position et sa grande influence tout entière à son service. Il devint ainsi le principal instrument de la Providence dans le développement extraordinaire que prit le Bon- Pasteur durant les vingt- cinq années qui suivirent. Ce fut l'époque des grands progrès durant laquelle le couvent prit les vastes proportions qu'il a actuellement, et où se firent dans nos campagnes la plupart des fondations qui se groupent aujourd'hui autour de la maisonmère. Une courte notice de cet insigne bienfaiiteur doit donc avoir ici sa place.

M. le grand vicaire Cazeau avait coutume de rapporter en souriant une tradition conservée dans sa famille. '* Quand, disait-il, on demandait à mon bisaïeul, le chirurgien Jean Cazeau, de quel pays de France il était, il répondait fièrement : " Je suis béarnais comme Henri IV ".

Jean Cazeau était en effet originaire du village de Saint-Jean-du-Bourg-Issor. Qu'était-ce que ce village ? où était-il situé ? M. le grand vicaire Cazeau, qui a retracé avec soin sa généalogie, a tenu à le savoir. On lit dans une de ses notes : " Issor, village de 1140 âmes, département des Basses-Pyrénées (Béarn), arron-

dissement à six lieues d'Oloron, canton et poste d'Aramitz, autrefois évêché, Parlement de Pau, intendance d'Auch, chef-lieu d'une sénéchaussée, chapitre, couvent de Cordeliers et de religieuses de sainte Claire ". L'ancêtre de M^'" Cazeau venu de France était chirurgien-major dans le régiment de Béarn. On ne saurait dire à quelle époque précise il arriva au Canada. Marié à Saint- Yallier, près Québec, le 12 août 1721, à demoiselle Madeleine Voyer, il eut entre autres enfants, Jean Cazeau, grand-père du vicaire général.

Charles-Félix naquit à Québec le 24 décembre 1807. Il était fils de Jean-Baptiste Cazeau, artisan de la ville, et de Geneviève Chabot. A peine avait-il deux ans qu'il perdait son père, mais pour le consoler de ce malheur, sa mère lui restait, femme forte et chrétienne éclairée. Elle guida ses premiers pas dans le sentier de la vertu, et bientôt elle en fit cet enfant dont les qualités aimables et l'exquise politesse devaient un joar tant charmer M^"" Plessis.

Il ne sera peut-être pas sans intérêt de savoir que Charles-Félix Cazeau a eu pour un de ses premiers maîtres le frère Louis, dernier récollet de notre pays. En 1819, il commença ses études classiques au collège de Saint-Eoch qui n'eut qu'une existence éphémère. Au nombre de ses professeurs d'alors, se trouvait M. Baillargeon qui devint plus tard archevêque de Québec. En 1822, Charles-Félix alla continuer ses études au

collège de Nicolet. Son cours classique terminé en 1825, il se décida à entrer dans l'état ecclésiastique et fut appelé auprès de M^"" Plessis en qualité de sous-secrétaire, tout en suivant les cours de théologie au grand séminaire de Québec. Le jeune Cazeau n'eut pas longtemps l'avantage de travailler aux ordres de M^"" Plessis qui l'avait protégé dans ses études et pris en amitié. L'illustre évêque fut enlevé par une mort presque subite le 4 décembre de la même année, regretté du pays tout entier, par les protestants aussi bien que par les catholiques, qui tous l'ont proclamé le plus grand homme de sa race et le prélat le plus remarquable qui ait gouverné l'Eglise du Canada.

M^"" Panet, successeur de l'évêque Plessis, garda auprès de lui l'abbé Cazeau en qualité de secrétaire, et il lui conféra les ordres sacrés le 3 janvier 1830. M. Cazeau s'acquitta si bien de ses fonctions qu'à la mort de l'évêque de Québec, M^'' Signay qui lui succéda, ne voulut pas se priver des services d'un aussi excellent secrétaire.

Un des premiers actes de M^"" Turgeon en montant sur le trône épiscopal de Québec en 1850, fut de nommer M. Cazeau vicaire général du diocèse. Il continua d'occuper cette charge sous les administrations de M^"" Baillargeon et du cardinal Taschereau.

Les services qu'il rendit durant un demi-siècle non seulement au diocèse de Québec, mais à l'Eglise du

Canada en général, lui acquirent une grande influence et une estime universelle. L'archevêque, plus tard cardinal Taschereau, se fit l'interprète du sentiment public auprès de Sa Sainteté le pape Pie IX, qui répondit en conférant au grand vicaire Cazeau la dignité de prélat domestique de sa maison.

M^"" Cazeau fut un des plus infatigables travailleurs de son temps. Il n'y a que ceux qui l'ont connu et qui l'ont vu à l'œuvre qui peuvent se rendre compte de la somme de travail qu'il faisait chaque jour. Outre les occupations du secrétariat dont les affaires du diocèse ne formaient que la moindre partie, il fut toujours chargé de quelque ministère dans la ville, soit comme directeur de la congrégation des hommes, soit comme aumônier de la garnison, soit comme chapelain du Bon- Pasteur. En outre, un bon nombre de personnes pieuses s'étaient mises sous sa direction spirituelle, et elles étaient toujours sûres de le trouver à son confessionnal,, dans une des chapelles de la cathédrale, la veille des dimanches et des fêtes.

De 1830 à 1849, c'est-à-dire durant l'espace de dixneuf ans qu'il desservit la Congrégation des hommes, il eut à diriger la plus grande partie de ses membres. II

faut joindre à cette variété d'occupations des relations sociales très étendues et une correspondance qui alla toujours en augmentant. C'est que M^"" Cazeau était, comme on l'a répété bien souvent, le bras droit des évêques. Cela le mettait en rapports constants avec tout ce qu'il y avait de plus éminent parmi les hommes publics, soit dans le monde des affaires ou de la politique, soit dans le clergé. Tous étaient séduits par l'habileté et par la délicatesse avec lesquelles il traitait les questions souvent très ardues qui lui étaient présentées, de l'art infini avec lequel il en dénouait les difficultés. Sous sa main, les plus épineuses perdaient leurs aspérités. Aussi voyait-on affluer chez lui toutes les classes de la société, depuis les gouverneurs et les hommes d'Etat jusqu'aux plus humbles missionnaires ou vicaires de campagne, depuis le savant légiste ou le professeur d'université jusqu'à l'humble veuve et l'orphelin délaissé. Il avait pour tous la même affabilité, la même courtoisie, la même bonne grâce, aidant les uns de ses lumières, appuyant les autres de son expérience, consolant les malheureux par d'exquises marques ■de sympathie, assistant les pauvres par des générosités plus exquises encore.

Le secret de l'influence exercée par M^" Cazeau était ■sans doute dans l'ensemble des dons naturels et acquis que l'on remarquait en lui; mais il se trouvait surtout dans une qualité maîtresse qui primait toutes les autres.

je veux dire la bonté du cœur qui se traduisait par une charité inépuisable. Il ne se passait guère de jours qu'il n'en donnât des preuves que la reconnaissance faisait éclater au dehors, encore qu'il eût grand soin que sa main gauche ignorât le bien que faisait sa main droite.

Il eut une occasion exceptionnelle d'exercer cette charité : ce fut lors de l'épidémie qui fit tant de victimes parmi les émigrés irlandais jetés sur nos rivages en 1847. Son âme tendre, comme celle de saint Vincent de Paul, fut navrée de douleur à la vue de tant d'orphelins laissés, du jour au lendemain, sans parents, sans protecteurs, sur une terre étrangère. Il se mit à la tête de ce mouvement admirable qui est resté comme une des gloires du clergé et du peuple canadien. Sous sa direction, plus de quatre cent cinquante petits orphelins furent distribués par les curés dans les campagnes et adoptés par de braves et honnêtes familles. On retrouve aujourd'hui leurs descendants dans les différentes parties de notre province, n'ayant gardé d'irlandais que le nom ou le type primitif.

L'adoption de ces orphelins fut parfois accompagnée de circonstances vraiment touchantes. M^"" Cazeau ne pouvait raconter sans avoir des larmes dans la voix le fait d'une bonne mère de famille venue à Québec pour en choisir un. Entrée à l'Hospice de la Charité, où ils avaient été placés temporairement, elle fut introduite dans une grande salle où ils étaient réunis sous la garde

des sœurs. Plusieurs dames canadiennes s'y trouvaient déjà pour y faire leur choix, et naturellement ce choix tombait sur ceux qui paraissaient les plus attrayants. La bonne mère, après avoir examiné les orphelins les uns après les autres, s'arrêta devant un pauvre petit misérable, certainement le plus laid et le plus disgracié de la bande.

" Tiens, lui dit-elle en l'assuyant de son tablier et le prenant dans ses bras en l'embrassant. Pauvre petit, tu seras bien le dernier à trouver une mère ; moi, je te prends et je serai la tienne ".

Si ce n'est pas là le sublime de la charité, où pourrait-on le trouver ? De tels actes vous plongent dans le silence du ravissement. La parole est impuissante à exprimer l'admiration qu'ils soulèvent.

M^'" Cazeau ne se contenta pas de placer cette foule de petits orphelins, il continua à s'en occuper, à s'intéresser à leur sort, à aider à leur établissement. Plusieurs lui durent leur éducation et leur position, soit dans le monde, soit dans la religion. Sa correspondance renferme des liasses de lettres où ses protégés lui rappellent les bienfaits qu'ils lui doivent et se confondent en témoignages d'affection et de reconnaissance.

Tel était l'homme excellent, le prêtre selon le cœur de Dieu qui prenait la direction du Bon-Pasteur au printemps de 1856. Il était vraiment le messager de la Providence comme l'avait été le P. Saché.

L'Institut prit bientôt un développement extraordinaire sous sa vigoureuse impulsion. Il attira sur le Bon-Pasteur la popularité dont il jouissait lui-même dans le monde et dans le clergé. L'effet s'en fit promptement sentir : les classes qu'il s'appliqua à visiter et à encourager s'emplirent plus que jamais d'élèves, parmi lesquelles il y en eut davantage en état de payer leur instruction, ce qui fut un appoint considérable pour le soutien de l'œuvre. Les ateliers de couture, de broderie et autres reçurent des commandes plus nombreuses et plus rémunératives ; les quêtes dans la ville et dans les campagnes qui, depuis l'origine, avaient été une des grandes ressources de la maison, furent plus faciles et plus abondantes, grâce surtout aux chaleureuses recommandations faites en chaire et ailleurs par les curés qui tous, on peut le dire, étaient amis de M^"" Cazeau ou lui avaient des obligations.

C'est ici l'occasion de faire ressortir le côté méritoire de ces quêtes, auxquelles se sont condamnées depuis quarante ans, et se condamnent encore aujourd'hui, les religieuses du Bon-Pasteur, à l'exemple des Petites Sœurs des Pauvres dont on a tant vanté les humbles vertus et l'héroïsme. On a peine à se figurer les

fatigues, les privations, les ennuis, les inconvénients de tout genre qui en sont le cortège inséparable, surtout quand il faut faire des tournées au loin dans la campagne. Il faut aller de paroisse en paroisse, et dans chaque paroisse, d'une maison à l'autre, à pied ou en voiture, en toute saison, la plupart du temps par de mauvais chemins, par la pluie, le vent, la chaleur excessive durant l'été, le froid plus excessif encore durant l'hiver, par des temps de neige ou de poudrerie où l'on ne voit rien devant soi, où l'on est transi ou trempé d'eau toute la journée. Le soir venu, les pauvres sœurs accablées de lassitude sont obligées de prendre gîte où elles peuvent ; et le lendemain, après une nuit plus ou moins reposante, il faut recommencer les mêmes pérégrinations, et cela, pendant des jours qui se succèdent sans interruption.

Toutefois ces courses sont encore supportables, mais ce qui, dans les commencements, était le plus pénible, ce qui ruinait la santé des sœurs, c'étaient les voyages qu'elles avaient à faire par eau de chaque côté du fleuve. Il leur fallait alors prendre passage sur des goélettes ou autres embarcations semblables employées au cabotage presque toujours d'une malpropreté révoltante, où elles avaient parfois 'à séjourner plusieurs jours de suite, suivant le caprice des vents et de la marée. L'infection qui s'exhalait des petits réduits servant de chambres, où l'on ne savait ce qui écœurait

davantage, ou de l'odeur de cordage, de poisson, d'huile, , ou de la puanteur de l'eau gâtée, en défendait l'accès aux pauvres sœurs qui étaient forcées de rester jour et nuit sur le pont, exposées à toutes les intempéries, et tourmentées presque continuellement par l'affreux mal. de mer.

Quand elles descendaient à terre au terme de ces. voyages, elles paraissaient plutôt mortes que vives, pâles, tremblantes, à peine reconnaissables. La quête terminée dans ces endroits écartés, où d'ordinaire les. mœurs étaient plus primitives, l'aisance plus rare, et , où par suite il y avait plus d'occasions d'exercer la mortification, le même supplice recommençait pour revenir à Québec. Heureusement que de nos jours les communications sont devenues plus faciles et que ces rudes corvées ne peuvent guère se renouveler; mais il est bon d'en rappeler le souvenir pour montrer au prix de quels sacrifices l'Institut a été fondé, et pour l'ensei-. gnement des jeunes sœurs qui occupent aujourd'hui la place des anciennes, afin qu'elles se pénètrent bien de l'esprit de leur état, esprit d'humilité, de pauvreté, de mortification, et qu'elles acceptent avec courage, à l'exemple de leurs devancières, les peines, les épreuves, les travaux, les misères qu'elles auront à rencontrer dans la vie religieuse. Le divin Pasteur dont elles sont les filles, n'a épargné ni les fatigues, ni les longues courses à travers les montagnes, les âpres chemins, les.

l'asile du BON-PASTEUK de QUÉBEC

épines, pour ramener au bercail la brebis égarée. Ce modèle doit toujours être sous leurs yeux, ce n'est qu'à cette condition qu'elles se maintiendront à la hauteur de leur vocation.

Le relief que la présence de M^"" Cazeau donnait au Bon-Pasteur, le zèle qu'il apportait à son développement, ne tardèrent pas à augmenter le nombre des postulantes au noviciat. En directeur expérimenté dans la conduite des âmes, il avait une attention et une sollicitude extrêmes à leur formation : entretiens avec la maîtresse des novices, instructions, conseils, direction au coufessionnal, il n'épargnait rien pour cela, où repose, comme il le répétait souvent, tout l'avenir d'une communauté.

Il aimait à appuyer ses instructions des lettres si pleines de sages avis, que le P. Saché adressait de temps en temps à la supérieure, comme celle-ci par exemple :

" Vous avez bien raison de considérer le noviciat de votre maison comme une des choses les plus importantes, puisque c'est là que celles que Dieu appelle à votre genre de vie doivent se former. La maîtresse des novices doit avoir parfaitement l'esprit de l'Institut, et doit être un modèle, la règle vivante. J'espère de la

grâce de Dieu que celle que vous avez choisie sera tout cela.

" Vous me dites que vos sœurs professes se maintiennent toujours dans leur faiblesse ordinaire, il faut en remercier le bon Dieu, car ce qui m'étonne de plusieurs, ce n'est pas qu'elles soient faibles, mais qu'elles se maintiennent. D'ailleurs j'espère que le Seigneur réalisera en elles la parole de saint Paul : " La vertu se perfectionne dans l'infirmité ". Cependant, sous le rapport de la santé, ce ne sont pas des modèles qui doivent faire règle. Vous devez ordinairement exiger une bonne santé des postulantes, votre vocation l'exige; je dis ordinairemerit, car il peut se rencontrer parfois dans un corps faible une âme dont la générosité peut suppléer à ce qui manque du côté de la santé. J'ai pensé quelquefois que Dieu avait permis que la plupart des fondatrices du Bon-Pasteur fussent de faible santé, pour que la porte pût s'ouvrir parfois à une postulante extraordinaire du genre dont je parlais. Je ne voudrais pas toutefois que vous prissiez cette opinion pour un conseil ; Dieu avait sans doute une autre pensée en jetant dans ses fondations tous ces pots fêlés ; c'était de montrer aux sœurs présentes et futures qu'il peut faire quelque chose avec rien, et qu'il n'y aura jamais de personnes nécessaires dans la maison, excepté le bon Pasteur.

" Qu'il soit béni le bon Pasteur pour toutes les grâces

qu'il vous a accordées ! Hélas ! que nous l'aimons peu ! Que nous faisons peu pour celui qui a tant fait pour nous ! Pardon, c'est pour moi que je parle plutôt que pour vous, car je sais que vous l'aimez. Eh ! où Jésus serait-il aimé, s'il ne l'était au Bon-Pasteur ? Priez afin que je l'aime aussi à la vie, à la mort ".

Le 2 janvier 1857, le P. Saché écrivait encore du noviciat du Saut-au-Eécollet :

" J'ai reçu hier avec recounaissance les vœux que vous voulez bien faire pour moi ; de mon côté, je prie le Seigneur de bénir toute votre communauté. Je félicite vos nouvelles professes et vos premières consacrées ainsi que les aspirantes ; cette nouvelle grâce les. oblige à être plus que jamais des modèles de régularité pour leurs compagnes.

" Quinze de nos novices sont entrés hier en grande retraite. Cette retraite, qui dure un mois, est le temp& le plus précieux du noviciat; je la recommande à vos prières. Si vous voulez bien penser à moi devant le Seigneur, vous demanderez pour moi au Sacré-Cœur de Jésus, par l'entremise du Cœur Immaculé de Marie, l'esprit intérieur, c'est-à-dire l'union habituelle avec Dieu. C'est la source, l'essence de la vie religieuse. Dieu doit être la vie de notre âme, comme notre âme est la vie du corps, et comme le corps ne peut vivre de la vie de l'âme sans lui être uni, de même l'âme ne saurait vivre de la vie de Dieu sans lui être unie.

" On dit qu'il n'y a rien de plus délicieux que cette vie intérieure, cette vie en Dieu, cette vie de Dieu en nous. L'âme qui la possède marche à grands pas, ou plutôt elle court dans la voie de la perfection ; elle goûte la vraie liberté des enfants de Dieu ; elle puise à sa source divine, lumière et force : lumière pour se diriger et conduire les autres, force qui rend douces et aimables les croix les plus pénibles. C'est ce qui enflamme mon désir. Car de quelle lumière n'ai-je pas besoin, non seulement pour diriger, mais pour former des religieux ? Il y a longtemps que je suis convaincu que j'en suis incapable, et que ce doit être l'œuvre de Dieu. Mais Dieu voulant se servir de moi, il faut donc que je m'unisse à lui et que je sois dans sa main comme l'instrument dans la main de l'ouvrier. Quant aux croix, le bon Dien ne m'en a pas encore envoyé, sans doute parce que j'étais trop faible pour les porter. Aussi je ne puis guère me flatter d'être un vrai disciple de Jésus-Christ crucifié, cependant je voudrais l'être, aidezmoi donc à le devenir en demandant pour moi l'esprit intérieur. Dieu vous en récompensera en augmentant en vous ce que vous demanderez pour moi ; et nous vivrons de cette vie cachée qui se plaît dans la solitude, l'oubli du monde ".

Ecoutons encore le bon Père, dont la voix semble un écho du ciel :

" Après avoir lu votre bonne lettre du 15 avril

dernier, j'ai dû remercier Notre-Seigneur du soin tout paternel dont il continue à vous entourer. Du reste, je n'en suis pas surpris, ce n'est pas lui qui manquerait le premier. Je vous félicite du bonheur d'avoir tous les jours la sainte messe dans votre chapelle ; ah 1 si nous savions toujours profiter de ce don inestimable ! Vous avez raison de vous applaudir des instructions régulières que le P. Braun donne à toute la communauté et plus spécialement aux novices. Eien de plus important pour des religieuses que la connaissance approfondie et méditée de leurs règles et de tous les devoirs de leur sainte vocation. C'est par le moyen de vos règles, mes très chères sœurs, vous ne l'ignorez pas, que vous atteindrez le double but de votre Institut, votre propre perfection et la sanctification des âmes que le bon Pasteur vous confie ; aussi quelque petit que soit le livre qui les contient, il vous vaut mieux ■que cent volumes, et même que cent bibliothèques ; c'est là, et là seulement que vous trouverez tout ce qu'il vous faut et comme il vous le faut, pourvu que vous le compreniez ; et si parfois vous n'y trouvez pas ■ce dont vous croyez avoir besoin, ne le cherchez pas ailleurs, mais priez, relisez, méditez, humiliez-vous, et vous trouverez.

" Humiliez-vous : ce mot en a fait sourire quelquesunes (sans malice, j'en suis sûr). Voilà, se disent-elles

en elles-mêmes, voilà encore le Père avec son vieux refrain. Hélas ! oui, mes bonnes sœurs, et vous me le pardonnerez ; car je suis comme certains pauvres qui n'ayant ni sou ni maille, parlent sans cesse d'or et d'argent, parce qu'ils voudraient en avoir. Voulez- vous donc me faire taire, priez tant que je devienne humble. Alors je ne dirai plus rien de moi-même ; mais si vous me demandez quelle est la vertu qui vous convient et qui vous est nécessaire, je vous répondrai avec saint Augustin : la première, l'humilité, la seconde, l'humilité, et la troisième, l'humilité.

" Et en effet sans cette vertu, du moins sans un fondement solide de cette vertu, vous ne pouvez être ni une bonne supérieure, ni une bonne cuisinière, ni une bonne novice, ni une bonne professe. Il serait aussi facile qu'inutile de vous le prouver ; car vous le savez par expérience. N'est-ce pas en effet cette vertu qui vous rend contentes chacune dans votre ofdce ? N'est-ce pas elle qui vous fait dire dans toutes circonstances : " Que la sainte volonté de Dieu soit faite " ? N'est-ce pas elle qui vous fait préférer votre vocation à tout ce que le monde pourrait vous offrir de plus brillant ? Vous avez raison de vous rappeler souvent vos petits commencements, c'est l'histoire des miséricordes les plus signalées, et si mes lettres peuvent servir, comme vous le dites, à vous entretenir dans ce pieux souvenir, je ne suis pas

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fâché que vous les conserviez avec un soin que du reste elles ne méritent pas.

" Je vois avec bonheur que vos consacrées continuent à édifier leurs sœurs, dites-leur de ma part, si vous le voulez, que je ne les en félicite pas, parce que c'est le moins qu'elles puissent faire pour témoigner leur reconnaissance au bon Pasteur qui les traite en enfants gâtées. Dites à votre bonne malade ^ d'offrir pour moi quelques-unes de ses souffrances en union avec celles de Notre-Seigneur, et je demanderai pour elle continuation de patience et de résignation. Quant à nos anciennes, toujours faibles et chancelantes, je les félicite de ce que notre bon Maître continue à les perfectionner dans l'infirmité ; qu'elles suivent sans scrupule les ordres du médecin.

" Je finis, mes très chères sœurs, en vous demandant un petit service ; ce n'est rien d'extraordinaire, ce sont des prières, mais pour une intention particulière. Je dois, le 11 mai, faire mes derniers vœux, ce doit être un jour de grâces ; demandez qu'elles soient si abondantes que je commence enfin, pour ne cesser jamais, de vivre en vrai religieux.

Dans les Cœurs Sacrés de Jésus et Marie".

— Sœur M. de Saint-François de Sales.

Après une retraite que le P. Sache était venu prêcher aux religieuses du Bon-Pasteur en 1859, il leur écrivait encore :

" J'ai lu et relu votre lettre du 28 août avec un vrai plaisir ; elle m'a fait entrer en participation du bonheur que vous goûtez. Vous me le représentez comme si parfait que j'ai presque été tenté de le croire exagéré. J'avais la confiance que votre retraite produirait des fruits solides, mais aurais-je osé espérer tout ce que vous m'assurez être réalisé ? Que le Dieu de toutes bénédictions qui nous accorde au delà même de nos espérances, soit à jamais béni ! Cependant en y réfléchissant, je vois que j'avais tort de ne pas espérer autant. J'oubliais que le Seigneur donne beaucoup à ceux qui lui donnent un peu et que des douceurs inappréciables sont la récompense des petits sacrifices que l'on fait avec générosité. Pendant votre retraite, vous avez été généreuses, c'est une louange que je ne puis vous refuser. Il y a eu des sacrifices qui ont été bien agréables aux Coeurs très humbles de Jésus et de Marie. Vous vous êtes montrées véritablement les Servantes du Cœur Immaculé de la plus humble des Vierges, il est juste que vous receviez quelques consolations du bon Maître qui a dit: " Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur ; prenez mon joug, car mon joug est doux et mon fardeau léger, et vous trouverez le repos de vos âmes ".

" Voyez-vous, mes bonnes sœurs, voyez-vous, le repos de l'âme est dans l'humilité et le sacrifice, et là seulement. Prenez garde de vous laisser enfler par la petite louange que j'ai eu l'air de vous donner, mon intention était moins de vous louer que de bénir le Seigneur du peu de bien, ou si vous voulez, du grand bien qu'il a opéré en vous. Que nous sommes sots et injustes quand nous nous attribuons ce qu'il nous donne ! Mon Dieu ! que je serais malheureux si je vous inspirais tant soit peu de vanité, ce serait mettre une petite pierre dans vos souliers et une épine dans vos cœurs. Que serait-ce si vous alliez vous enfler comme des ballons ou des crinolines ? Votre maison, même avec toutes ses augmentations, ne serait plus assez grande pour vous. Mais non, nous savons que nous ne sommes rien, et que c'est pour cela que celui qui fait tout avec rien, fait quelque chose avec nous. Continuez à vous tenir unies dans les Cœurs Sacrés de Jésus et de Marie, et vous continuerez à faire de votre couvent un petit ciel.

" Encore six nouvelles pénitentes que le bon Pasteur vient de vous envoyer, qu'il en soit béni ! Dites à toutes ces bonnes filles du Cœur Immaculé de Marie que je ne les oublie pas, et que je prie le Seigneur de leur bien faire comprendre la grâce qu'il leur a faite en les attirant dans sa maison qui doit être pour elles la porte du ciel. Dites-le aux canadiennes et aux Irlandaises, car je ne fais pas de différence, elles sont toutes pour moi

des filles du Cœur Immaculé de Marie. Qu'elles s'efforcent toutes d'imiter la pureté de cet aimable Cœur. Qu'elles soient douces, modestes, obéissantes comme des anges; qu'elles soient toutes comme des sœurs, et qu'elles rivalisent de complaisance et d'attention les unes pour les autres. Un petit souvenir en particulier à nos consacrées : Gonsacréas à Dieu ! quelle belle vocation ".

Durant les quatre années qui suivirent l'érection de l'Asile en communauté régulière, le nombre des religieuses et des novices augmenta assez pour qu'on pût songer à faire une nouvelle fondation. En 1860, ce chiffre n'en était pas moins de quarante, c'est-à-dire vingt-quatre professes et seize novices ou postulantes. X'était-ce pas un progrès merveilleux après dix ans seulement d'existence ? La première fondation fut faite dans l'automne de 1860, à la demande de l'abbé Dominique Racine qui fut nommé plus tard évêque de Chicoutimi ; mais il était alors curé de la Rivière-du- Loup, une des belles paroisses de la rive droite du Saint-Laurent, à quarante lieues au-dessous de Québec.

Quand, à l'époque de la saison d'été, on prend le bateau à vapeur qui fait le service de la côte nord et remonte le Saguenay, on se dirige, après avoir fait escale

à la Malbaie, sur la rive sud du fleuve pour toucher au quai de la Eivière-du-Loup. Quelque temps avant d'y accoster, on aperçoit sur la pente douce qui monte du rivage, la jolie cité naissante de Fraserville. A côté de la superbe église qui dresse sa masse imposante et son hardi clocher au-dessus des maisons environnantes, on remarque un vaste et substantiel édifice à triple étage, avec rez-de-chaussée, d'une architecture simple, mais Tégulière, couronné d'un toit mansard d'une coupe -élégante : c'est le couvent du Bon-Basteur de la Eivièredu-Loup.

Commencé sous d'humbles auspices, continué avec de faibles moyens, il a, durant les premières années, fait des progrès assez peu sensibles ; c'est qu'alors la Eivièredu-Loup n'était qu'un petit village plus ou moins endormi au bord du Saint-Laurent ; mais depuis qu'il s'est réveillé, qu'il a grandi, pour ainsi dire, à vue d'oeil, ,:grâce aux voies ferrées qui s'y croisent ; depuis qu'il est devenu un centre d'activité considérable, le couvent du Bon-Pasteur a pris un développement proportionnel à l'agrandissement de Fraserville. Aujourd'hui plus de •deux cents élèves y suivent les mêmes cours qu'à la maison-mère de Québec, sous la direction de dix religieuses assistées de trois institutrices laïques.

Après que la fondation eut été décidée en 1860, le 'Conseil de la communauté avait élu pour supérieure du

nouveau couvent cette bonne et sainte Mère Saint- Charles, dont nous avons dit les rares vertus, l'esprit éclairé, conciliant, et par-dessus tout, la fidélité à garder et à faire garder les moindres observances du règlement. La communauté ne pouvait faire un choix plus judicieux ; car cette mission allait devenir le modèle d'après lequel se formeraient les autres qui seraient fondées plus tard. Le conseil avait donné pour collaboratrices à la Mère Saint-Charles, trois religieuses et une jeune institutrice irlandaise, M^^^ O'Brien, qui était destinée à devenir dans la suite une des professes de l'Institut.

Le curé de la Rivière-du-Loup qui, pour les qualités de l'esprit et du cœur rivalisait avec M^"* Cazeau, était monté en personne à Québec pour ramener avec lui sa petite communauté. Il voulut l'installer lui-même dans le couvent qu'il lui avait préparé. Ce couvent était conforme aux ressources tout à fait minimes dont il pouvait disposer. Ce logis n'était autre que la maison d'école du village devenue vacante par le départ de l'institutrice.

C'était une maison de bois, d'une cinquantaine de pieds de longueur sur environ quarante de largeur, à un seul étage, surmonté d'un toit percé de plusieurs lucarnes. Une des extrémités avait été divisée en classes; l'autre également partagée en chapelle, parloir

et communauté. Quelques pensionnaires devaient loger dans les combles, où se trouvait aussi le réfectoire.

Au lendemain de l'installation, le bon curé Eacine écrivait à la supérieure de Québec, la Mère Fondatrice (1^^ octobre 1860) :

" Madame,

" C'est avec un bien sensible plaisir que je me trouve aujourd'hui dans l'obligation de vous exprimer mes sincères remerciements. Ayant admiré dans plusieurs paroisses tout le bien que produisent de saintes religieuses par l'instruction et l'éducation qu'elles donnent aux enfants, j'ai toujours, dans ces circonstances, pris la résolution de faire tout mon possible pour procurer cet avantage à la paroisse où il plairait à Dieu de me placer. Aujourd'hui que je jouis de ce bienfait, je me trouve heureux de vous en témoigner ma reconnaissance et celle de mes paroissiens.

" L'arrivée de vos bonnes sœurs dans la paroisse a jcausé une véritable joie ; tout le monde paraît content, même les protestants. J'espère qu'avec la grâce de Dieu, ce contentement durera toujours et ne fera même que s'accroître.

" Vos bonnes sœurs n'ont pas trouvé les choses ici aussi bien qu'à la maison-mère, cependant elles sont bien résignées à leur sort. Nous leur faisons faire un dortoir, ce qui va les mettre en état de prendre

quelques pensionnaires et de donner le dîner à plusieurs autres. Mais pour cela, il va nous falloir une nouvelle religieuse ; car il est impossible que la supérieure puisse suffire à tout. L'intérêt et l'honneur de votre nouvelle maison exigent ce sacrifice. J'ose me flatter que vous allez faire droit à ma demande ".

La communauté du Bon-Pasteur ne put se refuser à la prière de l'excellent curé, d'autant plus qu'il avait été entendu qu'outre les classes pour les jeunes filles, il s'en ouvrirait pour les petits garçons qui n'auraient pas atteint l'âge de douze ans. 11 en est de même encore actuellement.

Si M^'" Eacine que la mort a enlevé trop tôt apparaissait dans son ancienne paroisse de la Eivière-du-Loup, il aurait droit d'être fier de sa fondation. Elle a grandi et prospéré au delà de ses espérances, et toute la population, protestante comme catholique, n'en est pas moins satisfaite qu'aux premiers jours.

A la communauté de Québec, ce n'avait pas été sans regret qu'on avait vu partir les précieux sujets choisis pour créer un nouveau centre de l'Institut et inaugurer l'ère des missions. Bien des larmes avaient accompagné les adieux du départ et bien des tristesses les avaient suivis ; mais on s'était résigné volontiers au sacrifice et -\ au surcroît de travail imposé par les absences en vue du bien qu'il y avait à faire.

Du Saut-au-Récollet, où il continuait à diriger ses novices, le P. Saclié suivait avec un intérêt qui ne faiblissait pas, tout ce qui se passait de remarquable dans la communauté qu'il aimait à appeler " son Bon- Pasteur ".

Le l^"" mai 1860, il écrivait:

" J'ai lu avec plaisir votre bonne lettre du 6 février. Tout ce que vous me dites de votre petite communauté me réjouit et m'engage à remercier le Seigneur des bénédictions temporelles et spirituelles qu'il continue à verser sur vous. Je vois avec satisfaction que vous vous multipliez à mesure que votre maison s'agrandit; mais je ressens encore plus de bonheur en apprenant que l'union et la paix régnent au milieu de vous. Une communauté grandit véritablement, quand la charité grandit au milieu d'elle. La charité c'est le Saint-Esprit qui vit dans les cœurs. La charité c'est le bon Pasteur luimême qui règne sur ses brebis chéries. Qu'elles sont heureuses les âmes qui ne mettent pas d'obstacle à ce règne de la paix et de l'amour. Vous le savez, vous et vos sœurs en faites tous les jours la douce expérience je vous en félicite toutes.

" Nos pénitentes sont bien bonnes, me dites-vous.. Faites-leur comprendre, si vous le pouvez, combien ce petit mot sur leur compte a réjoui mon cœur. Qu'elles ne croient pas cependant être arrivées au comble de la perfection, qu'elles ne s'imaginent pas en avoir assez fait pour le bon Pasteur qui a donné sa vie pour elles, qui les a choisies entre mille pour les attirer dans son heureux bercail. Qu'elles continuent à réjouir son cœur par leur humilité, leur modestie, leur obéissance, leur ardeur pour la prière et le travail. Qu'elles le dédommagent des outrages de tant d'esclaves de Satan, et qu'elles ne cessent de prier pour la conversion des pauvres pécheresses.

" Ces bonnes filles du Cœur Immaculé de Marie vont sans doute redoubler de ferveur pendant ce mois consacré à leur Mère, à notre Mère chérie. Je réclame une part dans leurs prières. Et pour ne pas demander sans donner, je dirai la sainte messe pour toute votre communauté le beau jour de l'Ascension.

" Vivent Jésus et Marie dans tous les cœurs ".

Le 14 novembre suivant, le Père disait encore : " J'ai reçu votre bonne lettre du 5. En y lisant les. circonstances si édifiantes de la mort de votre bonne pénitente, Madeleine Saint-Patrice, ces paroles de l'Ecriture : " Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur " me sont venues naturellement à l'esprit. Oui, heureux

ceux qui meurent dans le Seigneur et par conséquent heureuses celles qui meurent au Bon-Pasteur, car peut-on mourir au Bon-Pasteur et ne pas mourir dans le Seigneur.

" J'ai remarqué avec plaisir qu'elle était décédée un mercredi, jour consacré à saint Joseph, patron de la bonne mort, la veille de la fête de tous les saints; n'a-t-elle pas eu l'avantage de la célébrer dans le ciel ? Si la porte ne lui en a pas été ouverte aussi vite, j'espère que son séjour dans le purgatoire n'aura pas été long. N'aurait-elle pas été délivrée par la vertu des suffrages et des prières qui se font dans toute l'Eghse le lendemain de la Toussaint ? Mais c'est le secret de Dieu et notre devoir est de multiplier nos prières pour les âmes dont nous désirons la félicité ".

VU

Au cours de l'été 1861, une calamité publique rendit visible la protection de Dieu sur le couvent. On était dans ces tristes années où Québec était dévasté périodiquement par d'épouvantables incendies. Ceux de 1845 arrivés à un mois de distance l'un de l'autre où les trois quarts de la ville avaient été réduits en cendres.

étaient encore présents dans toutes les mémoires. I^e 27 juin, un nouvel incendie détruisait une partie du quartier Montcalm et menaça le Bon-Pasteur d'un anéantissement total. A un certain moment on désespéra de sauver l'édifice qui fut enveloppé dans un cercle de feu. Mais laissons parler une religieuse témoin oculaire :

" Quarante-sept maisons de la rue Scott deviennent la proie des flammes ; le vent porte des étincelles sur notre toit et les galeries. Six fois notre hangar est atteint par l'élément destructeur auquel un brave jeune homme, nommé François Ouimet, neveu de sœur Saint- Ignace, oppose une vive résistance. C'est à ce jeune homme qu'on doit de n'avoir pas vu brûler nos bâtiments ; son agilité, son adresse et son sang-froid attirèrent l'admiration de tous. Tout le ménage de la maison est empaqueté et descendu dans les parloirs; le danger est imminent, il ne faut plus espérer s'y soustraire. Les révérendes Mères de l'Hôpital-Général, voyant les flammes envelopper notre Asile, envoient plusieurs voitures au service des sœurs à qui elles ont la bienveillance d'offrir l'hospitalité dans leur monastère. Les prêtres de l'archevêché et ceux du séminaire, notre Père Cazeau en tête, ont l'obhgeance de nous aider à empaqueter les effets et porter de l'eau dans les endroits gagnés par les flammes. M^"" Horan, évêque

de Kingston, se trouvant à Québec, a la bonté de se transporter sur les lieux et de nous encourager à ne pas douter des soins de la Providence, Sa Grandeur nous dit avec assurance que notre maison sera épargnée, et grâces au ciel ces paroles se vérifient ".

Peu de jours après ce désastre auquel le couvent avait échappé presque miraculeusement, l'annaliste du Bon- Pasteur note comme une faveur du ciel et une exquise consolation la visite que fit à la communauté et aux pénitentes le saint et vénéré P. Saché, venu à Québec à. l'occasion des retraites annuelles des congrégations religieuses de la ville. Nous verrons ainsi apparaître à l'Asile, d'époque à époque, jusqu'à sa mort, le saint religieux, appelé à si juste titre le fondateur spirituel de la maison. Il adressa aux sœurs et ensuite aux pénitentes une de ses onctueuses et paternelles allocutions qui, ajoute la chronique, valait mieux que les plus beaux sermons.

L'établissement de la mission de la Eivière-du-Loup et la satisfaction qu'on en témoignait inspirèrent bientôt une haute estime pour le genre d'instruction que don-^ naient les sœurs ; il était à la fois populaire et bien adapté aux modifications que le ministère de l'Instruction publique apportait alors à l'enseignement primaire. Les demandes de création d'autres écoles affluèrent à la. rue de la Chevrotière ; mais les sujets n'y étaient pas^

assez nombreux pour qu'il fût possible de répondre à toutes ces demandes. Il fallut cependant consentir aux pressantes instances d'un ami d'enfance de M^"" Cazeau, le vieux curé Faucher, autrefois missionnaire des sauvages de Eistigouche, alors curé de Lotbinière, une des anciennes paroisses des environs de Québec, Sur le bord de la tombe, il ne voulait pas, disait-il, y descendre^ sans avoir la joie de voir un couvent du Bon- Pasteur établi à l'ombre de son clocher.

L'édifice destiné à servir de logement et de classes fut prêt à recevoir les sœurs au cours de l'été 1863, et quatre religieuses sous la direction de la sœur Marie de Sainte-Croix allèrent en prendre possession, au mois de septembre de la même année. Elles furent reçues avec un véritable enthousiasme par le bon vieux curé et ses paroissiens. Quand le vénérable pasteur annonça cet heureux événement en chaire, le dimanche suivant, il eut des paroles si profondément émues que toute l'assistance fondit en larmes avec lui. " Mon vœu suprême est accompli, dit-il en terminant. Je puis chanter au déclin de ma vie le cantique du saint vieillard Siméon : Niinc dimittis, etc. Seigneur, vous pouvez maintenant rappeler à vous votre serviteur en paix ".

M^'' Baillargeon avait jeté les yeux sur l'infatigable curé de la Eivière-du-Loup pour en faire le premier évêque de la vaste et fertile région du Saguenay qui se colonisait rapidement, grâce à l'initiative du clergé. Il l'avait d'abord nommé curé de Chicoutimi avec le titre de vicaire forain. Chicoutimi était loin d'être alors la jolie petite ville qu'on voit aujourd'hui assise sur la haute falaise d'où elle regarde fièrement le cours du Saguenay. On n'y voyait ni sa belle cathédrale, ni son gracieux palais épiscopal, ni son collège classique, ni son couvent du Bon-Pasteur, ni son hôpital d'Hospitalières faisant saillie sur le groupement des maisons de la cité grandissante.

Le village ne consistait qu'en un petit nombre d'édifices ; le curé était mal logé ; l'église était à rebâtir ; l'instruction de la jeunesse à organiser ; en un mot, tout était à créer. M^"" Eacine créa tout en effet, et mourut à la peine.

Nous n'avons pas à raconter ici la vie de cet apôtre du Saguenay qui a déjà été écrite par une plume habile et autorisée. Disons seulement qu'un des premiers soins de M^' Eacine fut d'organiser l'enseignement en vue de l'érection prochaine d'un diocèse dont Chicou-

timi devait être le siège. Pendant qu'il faisait les premiers arrangements pour la fondation d'un collège, il commençait la construction d'un couvent qu'il se proposait de confier aux religieuses du Bon-Pasteur. Le succès qu'il avait obtenu à celui de la Eivière-du- Loup l'avait convaincu qu'aucune congrégation religieuse n'était mieux faite pour réussir à Chicoutimi. La suite prouva qu'il avait raison.

La construction du couvent de Chicoutimi n'était pas encore terminée quand, à force d'instances, le curé venu à Québec dans l'espérance d'obtenir des sœurs du Bon- Pasteur, fit consentir la communauté à lui en envoyer quatre. L'une, sœur Marie de Saint-Edouard, fut nommée supérieure. Les communications entre Québec, le Saguenay et le lac Saint-Jean étaient alors loin d'être aussi faciles qu'aujourd'hui. Le chemin de fer qui relie Québec avec Chicoutimi n'était pas même en perspective. Le seul bateau à vapeur qui remontait les rives du Saguenay durant les mois de navigation ne se rendait qu'à la Grand'Baie, d'où il fallait ensuite faire le trajet en voiture jusqu'à Chicoutimi. Les sœurs eurent beaucoup à souffrir du mal de mer et de la fatigue durant ce voyage qui dura plusieurs jours. Enfin elles entrèrent dans leur nouveau couvent au commencement de septembre 1864. On peut juger de ce qui restait à faire à la construction puisque les portes et une partie des fenêtres n'étaient pas encore posées. Pour escaliers, on

se servait encore de passerelles, ou gangway selon l'expression anglaise employée par les ouvriers. Durant quelques jours, on n'eut pour table à dîner que des madriers appuyés sur des quarts vides de farine.

Le curé écrivit au grand vicaire Cazeau le 3 septembre pour lui annoncer l'arrivée des sœurs et lui exprimer sa joie :

" Monsieur le grand vicaire,

" Ce jour sera glorieux dans l'histoire du Saguenay, puisque nous avons reçu aujourd'hui une petite colonie de saintes religieuses qui viennent se fixer au milieu de nous afin de donner aux enfants de notre localité une instruction et une éducation convenables. Il y a à peine vingt-cinq ans que le Saguenay est ouvert à la colonisation, et Dieu sait toutes les difficultés que ces braves colons ont eues à surmonter, et déjà on compte onze chapelles et églises et neuf prêtres résidants. Aujourd'hui, nous pouvons dire : nous avons un couvent, grâces en soient rendues à Dieu.

" Nos bonnes sœurs me sont arrivées à midi par une pluie battante et des chemins affreux. Je voulais aller moi-même les recevoir à la Grand'Baie ; mais je n'ai pu avoir ce plaisir pour plusieurs raisons. Les sœurs, toutes, moins Saint-Edouard, ont été malades du mal de mer dans la traversée, heureusement qu'elles sont bien aujourd'hui qu'elles ont mis pied à terre ...

" Sœur Saint-Philippe me prie de vous dire que pas une seule larme n'a été répandue depuis leur départ de Québec.

" Madame la supérieure me prie de vous faire savoir que le capitaine du steamhoat s'est montré d'une grande complaisance et bienveillance à leur égard et qu'il ne leur a demandé que $19.50 pour monde et bagage. Si vous aimez à le remercier sur les journaux, vous avez raison de le faire.

" Toutes les sœurs vous présentent leurs respectueux hommaoes ".

En 1882, M^'^' Eacine, voulant suppléer à l'infériorité des écoles paroissiales, fit ouvrir au couvent des classes pour les petits garçons au-dessous de douze ans. Ce double enseignement s'est continué jusqu'à nos jours. Le couvent de Chicoutimi, considérablement agrandi, est devenu un vaste édifice parfaitement aménagé, où plus de trois cents enfants reçoivent l'instruction de douze maîtresses de classe, c'est-à-dire de neuf religieuses et trois institutrices laïques. M^"' Eacine a eu la consolation avant de mourir de voir cette fondation qui lui avait coûté tant de sueurs et de sollicitude, en pleine voie d'agrandissement, et de prospérité.

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