‹ L'asile du Bon-Pasteur de Québec [microforme]Chapitre 11 sur 93 · FE · texte numérisé non relu

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modestes, Toujours ponctuel à ses heures de bureau, il apportait la plus scrupuleuse exactitude à l’accomplissement de ses devoirs, multipliait le temps par l’ordre qu’il mettait dans son travail, dépêchait les affaires avec autant de prestesse que d’exactitude, en un mot, se montrait un officier public accompli.

M. Muir avait épousé en 1833 une jeune Anglaise. de Québec, M'° Sophie Place, excellente catholique comme lui, Son grand-père, Lionel Place, l’un des principaux citoyens de la ville d’York, en Angleterre, avait, rempli la charge de recorder de la cité. Le troisième de ses fils, Thomas Place, avait émigré au Canada dans. sa jeunesse avec quelque fortune, et était devenu l’un des grands commerçants de la ville de Québec. Il y avait connu une jeune Anglaise catholique fort appréciée. dans la société, et, bien que protestant et très préjugé comme on l'était alors, il avait remarqué en elle de si belles qualités qu’il avait fini par demander sa main et l'avait obtenue, C'était M'° Sophie Melvin, alliée à plusieurs familles considérables d'Angleterre et d’Ecosse : les Ashworth, les Lindsay, les Monpesson, etc. De cette union naquit, le 25 janvier 1801, celle qui fut plus tard M"° Muir, Cette femme de bien a été une si constante coopératrice de son mari dans l’œuvre du Bon-Pasteur que les principaux traits de sa vie doivent trouverplace ici.

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Durant la sremière année de son mariage, M. Place alla passer quelques mois dans sa famille en Angleterre avec sa jeune femme, On sait quel fanatisme régnait alors dans ce pays, quelle haine et quel mépris on y avait pour tout ce qui portait le nom de papiste, M"*° Place, craignant d'attirer des reproches à son mari, crut devoir laisser ignorer ses croyances religieuses, Mais un jour elle se trahit en faisant le signe de la croix, sans y penser, devant sa belle-mère, qui ne put lui dissimuler son étonnement de ce qu’elle avait ainsi manqué à ses devoirs de religion; elle promit qu’à l'avenir elle aurait toute facilité pour les accomplir, et qu'il lui serait servi des aliments maigres les jours d’abstinence, Elle tint fidèlement parole. M°*° Place, en racontant ce fait à sa fille, lui faisait admirer les principes de son aïeule et condamnait sa conduite personnelle,

M°° Muir a légué au Bon-Pasteur de Québec un très beau souvenir de ce voyage en Angleterre, M"*° Place, voulant faire plaisir à son mari, fit prendre secrètement le portrait de sa belle-mère, M"*° Lionel Place, par un peintre de grande réputation, M, John Russell, membre

de l’Académie royaie des arts, (Ce peintre, mort en

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1806, se fit connaître surtout par ses admirables pastels, Il fut choisi pour faire les portraits de George IIT, de la reine, du prince et de la princesse de Galles.

M. Place fut ravi quand sa femme lui présenta le magnifique portrait. M"° Lionel Place est représentée assise sur un fauteuil: c'est une belle vieille au type anglais bien prononcé, dont la figure réjouie est si vivante qu’elle semble sortir de la toile, Il y a dans le coloris une fraîcheur, un éclat qui fait songer à la manière du Titien ou du Corrège. M°"° Muir aimait à rappeler que le châle qui se voit sur les épaules de sa grand’mère était rn cachemire des Indes, rapporté par un de ses fils et dont le tissu était si fin qu’il passait tout entier dans un jonc. Le portrait de M"° Lionel Place que les religieuses du Bon-Pasteur conservent précieusement, est certainement une des plus belles toiles qu’on puisse voir à Québec.

En 1811, M. Place alla se fixer à Toronto et placa sa fille dans un pensionnat protestant de Québec, C'était un établissement qui avait peine à subsister et tout s’en ressentait : la nourriture et le chauffage étaient ménagés avec tant de parcimonie qu’on y mourait de faim et de froid, La jeune Sophie souffrit cependant en silence, Douée déjà de ce stoïcisme que les Anglais savent inculquer de bonne heure à leurs enfants, elle regardait comme une lâcheté de se plaindre, Ses parents

avaient prié une amie de faire venir chez elle l’écolière pour les vacances de Noël ; à voir son appétit, la dame devina qu’elle devait faire maigre vie à sa pension et l'interrogea ; mais l'enfant persista à ne rien dire. D’autres élèves moins discrètes firent connaître la vérité, et Sophie fut transférée au pensionnat des Ursulines de Québec.

La transition fut brusque de toutes manières, mais surtout au regard de la religion, La jeune fille avait vécu depuis son enfance au milieu de cercles presque exclusivement protestants, et elle se vit tout à coup transportée dans une atmosphère absolument catholique, et dans la région la plus élevée de cette atmosphère, la vie monastique, L'effet fut prodigieux : elle se vit inondée de lumières dont elle n'avait pas eu l’idée, et sa foi, comme une fleur à peine éclose, s’épanouit avec éclat à ce rayonnement, Fort ignorante de sa religion, elle eut une sainte avidité de l’apprendre, La chapelle du monastère, si pieuse, si retirée dans son demi-jour silencieux, avait pour elle un attrait inconnu, Elle y multipliait et y prolongeait ses visites. Les jours et les semaines s’écoulèrent vite dans cette paisible retraite entre l'étude, les exercices de piété et les joyeuses récréations, Sa première communion qu’elle fit le 4 mai 1815, la raffermit dans les sentiments reli-

gieux qu’elle conserva toute sa vie.

On lit à cette date dans les Annales du Bon-Pasteur

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de Québec: “En mémoire de cette première réceptiom dans son cœur de Jésus-Hostie, la révérende Mère: Marie- Anne Taschereau de Saint - François-Xavier, vingtième supérieure du monastère, fit à M'° Place, cadeau d’un livre, dans lequel elle avait noté qu’on voulait récompenser une conduite exemplaire et une piété remarquable, Plus tard, la jeune fille ratura ces lignes qui lui semblaient être devenues une condamnation de sa vie légère et mondaine, C'était une pieuse exagération de sa part. Tout en aimant beaucoup à causer et à s'amuser, elle ne fut jamais ni frivole, ni légère ”. Les parents de la jeune Sophie se proposaient de ne rien négliger pour lui donner une instruction des plus soignées, Malheureusement, elle dut interrompre son cours, parce que M. Place perdit presque toute sa fortune à la suite d’une crise commerciale où il fut entraîné, Il ne dut qu’à la générosité d’un ami dévoué, M. William Burns, de n'être pas complètement ruiné, Grâce encore à ce même ami, il put obtenir le grade de capitaine paie-maître d’un régiment stationné au pays. L'histoire de M. Burns, devenu plus tard l’honorable William Burns, membre du Conseil législatif, et l’origine de son amitié avec la famille Melvin, et par suite avec M. Place, sont aussi curieuses qu'instructives, On y découvre à la fois les desseins cachés de la Provicence

et la vérité du proverbe qui dit qu’ “ un bienfait n’est

jamais perdu ”.

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C'était jadis une habitude générale parmi les citoyens de Québec, même les plus aisés, de faire eux-mêmes le marché, On s’y rencontrait, on s’y donnait le bonjour, on y causait de la dernière nouvelle, du bal ou de la soirée de la veille, en un mot, on s’y intéressait. Un matin que le père de M”*° Place, M. Melvin, achevait de faire le marché du jour sur la place de Notre-Dame-des- Victoires, il avisa un tout jeune homme, au type anglais facile à reconnaître, aux traits fins, à l’air alerte, intelligent et distingué, Il engagea conversation avec lui et prit un singulier plaisir à l'écouter, Tout en causant, le jeune homme s’empara du panier de M. Melvin et insista pour le porter jusqu’à sa résidence. Il lui dit en peu de mots son histoire. Il était orphelin, fils d’un officier, Son père, le lieutenant Burns, appartenant à un régiment de l'artillerie royale envoyé au Canada, était mort durant la traversée, Le jeune homme causa avec tant d’ingénuité, de grâce et de sens, qu’il conquit du coup le cœur de M. Melvin. Celui-ci dit en entrant à sa femme qu’il était décidé à le garder chez lui et à le traiter comme un fils M°° Melvin ne fut pas d’abord de ce sentiment, trouvant qu’elle en avait déjà ae de onze enfants à élever, M, Melvin insista, disant jue cet enfant lui serait utile plus tard, M"° Melvin se soumit, William Burns se mit tout entier au service de son bienfaiteur, Il travailla plusieurs années comme simple employé, et donna des preuves si remarquables de

sa capacité en qualité d’homme d’affaires, qu’il fut admis comme associé. A la mort de M. Melvin, il lui succéda dans le commerce et acquit une fortune considérable, En revo'naissance des bienfaits qu’il en avait recus, il considéra ses descendants comme sa propre famille, les favorisa de ses conseils et largement de sa bourse,

Au mois de juin 1814, M. Place mourut d’une chute de cheval, laissant sa femme et sa fille avec si peu de ressources qu’elles auraient souffert, si M. Burns n'était venu à leur secours. M'° Place rappelée du couvent, dut partager avec sa mère les soins du ménage et l’éducation de son petit irère Lionel, qui fut toujours faible et souffrant, et mourut de consomption à l’âge de 19 ans. Quand la jeune Sophie aurait voulu rire et folâtrer avec les enfants de son âge et qu’il lui fallait travailler, il lui semblait que sa mère était trop dure ; mais plus tard, elle ne cessa de se féliciter d’avoir recu cette éducation forte et virile,

L'honorable William Burns voulut donner en mourant une dernière et éclatante marque de sa reconnaissance envers son bienfaiteur, Il avait toujours vécu célibataire, et à sa mort, arrivée en 1829, il légua une partie de sa fortune à la fille de M. Melvin, M"*° Place, qui en transmit plus tard la jouissance à M°"° Muir, Celle-ci a mis le sceau à ses bienfaits envers la communauté du Bon-Pasteur en lui léguant la part qu'il lui revenait de cet héritage.

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Le changement de fortune ne changea rien aux habitudes de M" Place ni de sa fille ; les pauvres et les IE malades en bénéficièrent.

| |] Un jour, M. l'abbé McMahon, curé de l’église Saint-

14 Patrice de Québec, pria M"*° Place de recevoir chez elle À | LH une jeune irlandaise sans asile, que l’on achevait de ;

faire mourir, disait-il, en faisant sur elle des expériences médicales, La charitable dame n’hésita point; de El l'Hôpital de la marine, la malade fut transférée à la \l ï résidence de M"° Place qui la soigna comme son \ | enfant, et la garda ensuite sept années à son service, ù après quoi elle rencontra un parti avantageux et se | maria. Elle eut le bonheur de donner un de ses fils à nn | l'Eglise, l'abbé O’Leary, actuellement curé de Sainte- | Catherine-de-Fossambault,

| Sophie jouissait paisiblement de la vie auprès de son | excellente mère sur qui se reportaient toutes ses affections, Elle ctait âgée de trente-deux ans quand elle :44] pensa à unir son sort à celui de M, George-Manly Muir. M"° Place fit d’abord quelques objections à cause de la disparité d'âge, M. Muir n'ayant que vingt-trois ans ;

mais tous les obstacles cédèrent à'une volonté persisa !! tante, et le mariage eut lieu le 26 mai 1833. Cette

union fut d'autant plus heureuse qu’il se rencontrait plus de sympathie dans les sentiments des deux époux, plus de similitude dans les circonstances : l’un et l’autre avaient eu un père protestant et une mère catholique ; tous deux étaient également pieux et bienfaisants. Leur union fut bénie par la naissance d’une enfant, une petite fille qui ne fit qu'apparaître sur la terre et reprit comme un ange son vol vers le ciel. Les deux époux dont le foyer restait désert comprirent ce que Dieu voulait d'eux en ne leur donnant plus d'enfants, Il leur confiait sa propre famille, ceux qui lui sont les plus chers, les pauvres et les délaissés de ce monde. Toute l'existence de M. et de M Muir qui s’écoula sans incident, comme sans faste et sans bruit, peut se résumer en ces deux choses qui sont comme les deux pôles de la vie chrétienne: les œuvres de piété et de charité,

Les Conférences de Saint-Vincent de Paul établies à Québec en 1846, n'avaient pas de membre plus zélé et plus actif que M. Muir, Il avait accueilli la fondation de cette Société avec enthousiasme, car elle répondait admirablement à ses aspirations toutes faites de piété et de charité, Nul n'avait travaillé plus que lui à son expansion. Il faisait son œuvre journalière de multiplier le nombre des conférences, de stimuler le zèle et l’activité de chacun de leurs membres en les pénétrant de l'esprit du fondateur, C'était pour lui un apostolat, Ces

divers travaux, joints à la visite des pauvres, absorbaient à peu près tout le temps dont il pouvait disposer entre ses heures de bureau, Parmi les indigents soutenus par la Société, il se réservait les plus délaissés, surtout au point de vue moral, afin d’avoir occasion d’exercer son zèle. Il visitait fréquemment la prison de la ville, s’entretenait avec les détenus, et encourageait de toutes manières ceux en qui il voyait quelque désir de revenir au bien, Malheureusement, à Québec.comme dans le reste du Canada, la réforme des prisons n'était guère alors qu’à l’état de projet; elles étaient en général de véritables écoles de vice: les jeunes délinquants des deux sexes se trouvaient en rapports journaliers avec ce qu'il y avait de plus corrompu parmi les repris de justice, et devenaient en peu de temps aussi vicieux que les anciens criminels. Les autres ne voyaient et n’entendaient autour d'eux que ce qui pouvait les endurcir et les enfoncer davantage dans le mal, Quel remède apporter à cela? quel moyen prendre pour guérir, ou du moins pour diminuer cette plaie hideuse de la société ? C’était la question que se posait M. Muir chaque fois qu’il revenait de ses visites à la prison.

Un jour qu’il exhortait quelques femmes de mauvaiSe vie à renoncer à leurs désordres, il voulut connaître le fond de leur pensée ; il les interrogea sérieuse ment et leur demanda si elles avaient réellement le désir de se convertir,

“ Que voulez-vous ? répondirent-elles, quand même nous en aurions la volonté, nous ne le pourrions pas. Une fois perdues, nous sommes sans ressources, personne ne veut plus nous recevoir, Au sortir de la prison, nous n’avons point d'autre asile que les mauvais lieux, d'autre moyen de vivre que la débauche ”.

Le serviteur de Dieu fut frappé de cette réponse : elle fit naître en lui l’idée d’une maison de refuge, et cette idée ne le quitta plus. Il en poursuivit la réalisation avec tout le zèle d’un apôtre et la persistance d’un fidèle ouvrier du Seigneur.

Bien des obstacles se dressèrent tout d’abord sur son chemin. Un des plus difficiles à vaincre fut la persuasion où l’on était de l’inutilité d’une pareille entreprise. Ses amis les plus dévoués, les hommes les plus éclairés dans le clergé aussi bien que dans le monde, ne croyaient pas à la possibilité d’un succès durable, D’autres étaient ouvertement hostiles au projet. C’est encourager le vice, disaient-ils, que de ‘ui ménager une retraite d’où il pourra toujours sortir après que le dégoût, ou la satiété, ou un repentir éphémère se-sera dissipé ; ces victimes de la débauche iront tout simplement se refaire au refuge de toutes les misères que leur impose une vie hasardeuse et vagabonde, pour prendre un nouvel élan vers le mal,

M. Muir et ses amis se plaçaient à un autre point de vue, “Si nous réussissons, disaient-ils, à retirer de la

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