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un voisin, C'était un bien maigre repas pour se réconforter après toutes les fatigues et les commotions de la journée ; mais ce sacrifice fut largement compensé par des consolations intérieures si profondes et si douces qu’elles n’en perdirent jamais le souvenir,
Les heures de la veillée passèrent vite à se délasser et à causer agréablement, puis la prière faite en commun avec une lecture pieuse, chacune se livra au repos dont elle avait grand besoin. Tels furent les humbles débuts de l’Institution, aujourd’hui si nombreuse et si florissante, du Bon-Pasteur de Québec. A la différence des autres communautés de femmes de cette ville qui, toutes, ont été formées d’essaims venus d’ailleurs, celle-ci est née du sein même de la population, Inaugurée par de pieuses laïques, elle s’est élevée graduellement à la hauteur de la vie religieuse, et elle est devenue une congrégation régulière reconnue et approuvée par l'Eglise.
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La matinée du 12 janvier était avancée, quand M°" Roy occupée à une pieuse lecture avec sœur Mary, entendit sonner à la porte. Elle alla ouvrir : deux jeunes filles attendaient qui demandèrent à lui parler, et dont l’une présenta une lettre que lui avait confiée pour la
Directrice, le vicaire général du diocèse, M. Charles- Félix Cazeau. C’est pour la première fois qu’apparatt dans les Annales le nom de ce saint prêtre, de ce bien. faiteur insigne qui, pendant un quart de siècle, s’est dévoué, on peut dire corps et âme, à l’Asile du Bon- Pasteur, Nous raconterons plus loin sa vie toute de bonnes œuvres et le bien immense qu'il a fait à l’Institut, M. Cazeau priait M" Roy de vouloir bien recevoir comme pénitente une des deux jeunes filles, sœur de celle qui portait la lettre. Elles appartenaient À une honnête famille, et l’une avait l'air d'autant plus repoussant et dégradé, que l’autre paraissait être plus respectable. M" Roy répondit à la jeune messagère de revenir plus tard; car il avait été décidé qu'aucune pénitente ne serait admise avant quinze jours ou trois semaines, Pour faire cesser toutes ses supplications en faveur de sa malheureuse sœur, M" Roy envoya la messagère chez les révérends PP. Jésuites, dont le supérieur, le P, Saché, était chargé de la direction spirituelle du nouvel Asile. Le P, Saché! Voilà encore un ami dévoué, un bienfaiteur insigne dont le nom n’est jamais prononcé au Bon-Pasteur de Québec, sans évoquer les plus profonds sentiments de respect, de vénération et de reconnaissance, Ce fut lui qui initia la Mère Fondatrice et ses premières compagnes à la vie religieuse, qui composa leur premier règlement, qui les guida longtemps dans la vie spirituelle avec une sagesse
et une expérience consommées, qui enfin, jusqu'au terme de sa vie, regarda la communauté, et particulièrement les pénitentes, comme la part la plus chère de son troupeau, Nous reviendrons plus tard sur la vie et les œuvres de cet incomparable disciple de saint Ignace, mort en odeur de sainteté, en octobre 1889.
C’est à ce digne religieux que M" Roy devait d’abord obéir. Pressé par les instances que lui fit en pleurant la pauvre sœur, le P. Saché écrivit à M” Roy que c'était le divin bon Pasteur qui avait conduit vers elle cette pauvre brebis qu’elle devait admettre dans sa maison, s’il y avait possibilité, ajoutant que cela lui causerait à lui-même un sensible plaisir, et surtout, consolerait le Cœur de Jésus.
En recevant la pécheresse pour obéir aux instances du P, Saché, M" Roy se rappela la parabole du divin Pasteur ramenant sur ses épaules la brebis égarée, et son âme se répandit en actions de grâces avec sœur Mary. Elles redirent toutes deux avec l'Evangile : “Il y a plus de joie dans le ciel pour la conversion d’un pécheur que pour la persévérance de quatre-vingtdix-neuf justes ”. Depuis lors, le douze janvier a toujours été célébré à l’Asile du Bon-Pasteur comme le jour de la consécration de l’œuvre. Il y a fête et communion générale de la communauté et des pénitentes, avec grande réjouissance toute la journée,
A l'heure du dîner, M" Roy n’avait pour tout potage qu'un peu de bouillie au riz, dont elle se disposait à faire deux parts ; elle en fit une troisième pour la pénitente. La nuit venue, elle lui prépara, faute de mieux, une espèce de lit près du poêle, en y étendant plusieurs couvertures, La malheureuse avait un air si farouche et si fourbe, une expression de méchanceté si effrayante, que M" Roy et sa compagne furent saisies de crainte à la pensée de coucher sans protection dans la chambre voisine, Elles s’y barricadèrent de leur mieux et se mirent en prière pour implorer la protection du Ciel. N'osant ensuite se coucher, elles s’assirent par terre, l’une près de l’autre, et s’entretinrent de leurs mutuelles appréhensions. “ Que ferons-nous, dit l’une, si cette misérable veut nous tuer ?
“— Eh bien! reprit l’autre, nous mourrons sur l'autel de la charité, et Dieu nous recevra dans le paradis ”, Ce ne fut qu'aux approches du matin que, vaincues par la lassitude, elles se laissèrent aller au sommeil.
La pénitente a avoué dans la suite que, pendant que ceci se passait, elle s’était traînée jusqu’à la porte de la chambre, avait entendu la conversation et aurait voulu rassurer ses bienfaitrices. Elle a également avoué qu’elle s'était livrée, durant l’espace de huit ans, aux plus grands désordres, que le vol et la vioience ne lui étaient pas étrangers, et qu'entre autres crimes, elle avait participé
plus où moins directement au meurtre de deux hommes,
M"° Roy et sœur Mary purent constater sur l’heure ce que peuvent les exemples de charité et de dévouement, même sur les âmes les moins susceptibles d’en comprendre la sublimité. En les revoyant, la pauvre pénitente se confondit en expressions de reconnaissance et en témoignages de bon vouloir. Ses sentiments parurent déjà changés. Elle se mit à leur service et s’offrit à les aider dans leurs occupations ; mais celles-ci n’osaient guère l’employer, à cause d’une maladie hideuse dont elle était attaquée et qui pouvait se communiquer. D'ailleurs, elle était si faible qu'elle pouvait à peine marcher, On verra, par ce qui va suivre, comment les soins de ses charitables maïtresses la ramenèrent à la santé du corps et de l’âme, comment elles la raffermirent dans le chemin de la vertu, si bien qu’elle y persévéra toute sa vie.
L'œuvre commencée était trop belle, trop hien adaptée aux besoins, trop propre à faire uu bien pour ne pas attirer les bénédictions du ciel. Elles affluèrent en effet avec une promptitude et une abondance extraordinaires, Avant la fin du mois de janvier, c’est-à-dire, dans l’espace de quinze jours, le nombre des pénitentes s'éleva à quatre et, en moins de deux mois, celui des Directrices, au même chiffre, Et il allait augmenter
rapidement,
Eu prenant la direction de l'établissement, le P, Saché avait donné un règlement qu’il perfectionna peu à peu, et qui est devenu la base de la règle suivie actuellement dans ln communauté, Il approuva pour les Directrices un costume consistant en une robe noire, à coupe très sévère, avec une collerette de même couleur sur les épaules, et un simple bonnet blanc sur la tête, Le costume adopté pour les pénitentes était une robe de calicot bleu, piqué de points blancs, avec une collerette semblable, et une capeline grise pour coiffure, Les jours de dimanche, la collerette bleue était remplacée par une autre de couleur blanche.
Les Directrices se donnaient entre elles le nom de Sœur et donnaient celui de Mère à la fondatrice, qui était en même temps la supérieure,
La première jeune fille qui vint pour demander son entrée comme novice, fut poussée à cette démarche par une vocation aussi soudaine qu'irrésistible, et qui ne s'explique que par un coup extraordinaire de la grâce, Les circonstances en ont paru assez remarquables pour être consignées dans les Annales, d'autant plus que ce fut la première vocation pour l’Institut. M'° Marie-
Anne Angers appartenait à une honorable famille de la
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Pointe-aux-Trembles, charmante paroisse située sur la
rive gauche du fleuve Saint-Laurent, à sept lieues au-
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dessus de Québec. Venue dans cette ville pour les fêtes du nouvel an, M” Angers avait entendu parler de l’Asile qu'on se préparait à ouvrir et des commentaires qui se faisaient à ce sujet, un bon nombre n’exprimant aucune foi dans sa durée, le traitant même de plan absurde ;
d’autres au contraire en faisant beaucoup de louanges
et croyant à son avenir; quelques-uns mêmes prévoyant
qu'il en surgirait une institution destinée à faire le plus
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grand bien. M'*° Angers ne prêtait cependant qu’une
oreille indifférente à ces discussions; car, étant encore
en pleine jeunesse, n'ayant que vingt-deux ans, aimant le monte et ses plaisirs, elle ne songeait qu’à jouir des distractions que lui offrait la société de la ville, si gaies,
si entraînantes comparées à l'existence terne et mono-
tone de nos campagnes durant l'hiver, Ces entraîne-
ments si naturels à son âge, ne faisaient cependant que
voiler un grand fonds de piété qui n’avait besoin que d’une occasion propice pour se réveiller, Cette occasion se présenta le jour des Rois. Dans l'après-midi de cette
fête, elle alla, avec une de ses amies, se promener üans
les rues fashionables de la ville, les rues de la Fabrique
et Saint-Jean qui, à cette heure de la journée, étaient