‹ L'asile du Bon-Pasteur de Québec [microforme]Chapitre 62 sur 93 · CR EE EE · texte numérisé non relu

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Ce qui l’a dégradée, hélas ! c’est la misère ”’.

La maîtresse de maison eut beau mettre tout en œuvre pour

retenir la pauvre Margaret, elle eut beau lui représenter sous

les plus belles couleurs la vie mondaine avec tous les attraits: du luxe, de la vanité, des plaisirs, elle ne put étouffer les remords de sa conscience.

La Providence n’abandonne pas les malheureux qui l’implorent. Margaret l’'invoqua et elle vint à son secours. Elle lai fit en peu de temps franchir les portes de cet enfer. Une honnête personne à qui elle se confia, lui apprit qu'il existait à Québec une maison de refuge. Elle vint solliciter son entrée et fut admise.

De ce moment elle ne songea plus qu'à travailler sérieusement au salut de son âme. Douée d’un tempérament nerveux, elle était prompte et irascible, un mot de contrariété lui faisait monter le rouge au visage. Elle mit toute son énergie à vaincre cette impétuosité, et elle y réussit à ce point qu’elle devint un modèle de patience et de douceur. Si, dans les commencements, il lui arrivait de laisser échapper quelques paroles un peu aigres, elle en demandait pardon sur-le-champ ; sinon, on la voyait le soir pendant l’examen de conscience, quitter doucement sa place et aller s’agenouiller auprès de la compagne qu’elle avait offensée et la supplier de lui pardonner. |

Son esprit de componction n’était pas moins admirable que sa douceur: elle pleura tous les jours de sa vie le malheur qu’elle avait eu de passer quelque temps dans un lieu où Dieu était tant offensé. Mais c'était surtout pendant ses oraisons, et encore plus lorsqu'elle recevait le divin Jésus dans son cœur, que ses larmes coulaient plus amères et plus abondantes au souvenir de son infidélité.

Elle avait une tendre piété envers la sainte Vierge et une dévotion particulière pour la récitation de son chapelet, On la voyait souvent aller prier au pied de la statue de Marie

Immaculée, et il était facile de lire sur ses traits avec quelle ferveur, quelle intime confiance, elle s’adressait à la clémente Mère de notre Sauveur. Aux heures de travail, durant lesquelles elle s'appliquait à ne perdre aucun instant, afin de se rendre utile autant que possible à la maison, ses lèvres murmuraient presque toujours quelques prières, et elle était la première à se joindre à celles qui se faisaient en commun.

Telle fut la vie de Madeleine Saint-Patrice pendant neuf ans et trois mois et demi qu’elle vécut dans l’Asile.

Vers la fin de l'été de 1860, elle commença à se sentir faible et souffrante; elle n’en continua pas moins sa besogne accoutumée avec énergie et courage, travaillant à la buanderie les jours de blanchissage et s’occupant les autres jours d'ouvrages de tricot ou de couture.

Le 15 octobre, elle fut soudainement prise d’une attaque de paralysie qui la conduisit en peu d’heures aux portes du tombeau. Au moment où elle fut frappée, on lui demanda si elle ne serait pas bien aise de se confesser ; elle répondit -en souriant qu'elle croyait par la grâce de Dieu n'avoir aucun péché sur la conscience, que cependant elle serait contente -de voir son confesseur pour recevoir la grâce de l’absolution, ile remercier et lui dire combien les religieuses étaient bonnes ‘et affectueuses.

Deux semaines se passèrent au milieu des plus grandes souffrances que la sainte r'alade endura avec une patience ét une résignation admirables, accompagnées de sentiments «de piété, d'acquiescement à la volonté de Dieu et d’élans d'amour divin qui remplissaient d'édification tous ceux qui

approchaient de sa couche funèbre.

C'est après avoir appris les détails de sa sainte mort que le P. Saché qui, l'ayant longtemps dirigée, avait vu au fond

de son âme, exprimait la pensée si consolante qu’elle était entrée presque aussitôt après son décès en possession du bonheur des élus.

Madeleine Saint-Patrice vit toujours dans les souvenirs du Bon-Pasteur avec l’auréole de sainteté que lui a placée au front cette main vénérable.

La vie de la jeune convertie dont nous avons maintenant à parler a été écrite par l’abbé Auclair, ancien curé de Notre- Dame de Québec, qui a eu une très large part dans sa conversion. Aucune pénitente n’a laissé au Bon-Basteur un souvenir aussi profond que cette enfant, connue dans l’Asile sous le nom de Madeleine-Céline.

Vers la fin de juillet 1852, raconte l'abbé Auclair, dont nous condensons le récit, je faisais une de mes visites à la prison de Québec. En entrant dans la salle des femmes, je vis qu'une nouvelle malheureuse était venue augmenter le nombre de ces pauvres égarées. Je remarquai chez elle une grande propreté, un regard intelligent, un maintien modeste, en un mot, ce quelque chose qui dénote une éducation qu'on ne rencontre pas ordinairement en pareil lieu.

En faisant une visite à chacune d'elles, son tour vint ; je lui adressai alors quelques mots en bien mauvais anglais, auxquels elle répondit: “Je suis protestante, Monsieur ?. Sur cette déclaration, je passai outre, laissant à Dieu lé soin d’inspirer cette âme et de faire briller à ses yeux les lumières de l’éternelle vérité.

‘# Continuant ma ronde autour de la salle, je m'aperçus que cette jeune personne me suivait du regard avec quelques signes d'intérêt; et quand vint le moment de partir, elle manifesta le désir de me parler. Je l’écoutai volontiers ; malheureusement, son langage ne m'étant pas très familier, je ne saisis qu’imparfaitement ce qu’elle tenait à me raconter. Elle fit donc appeler, comme interprète, la gardienne des salles ; alors, elle me mit au courant de ses malheurs et de ses déplorables égarements. Bien que je fusse prévenu en sa faveur, je fus cependant étonné de tant de franchise et de simplicité dans une personne étrangère à ma langue, à ma croyance, et en présence d'une interlocutrice elle-même catholique. L'infortunée n'avait alors que dix-sept ans, … et déjà elle avait suivi tous les désirs d’un cœur corrompu.

“ Sa profonde douleur, ses regrets, ses larmes abondantes firent sur moi une vive impression. Elle alla jusqu'à m’exprimer le désir de se faire catholique, si c'était encore possible, disait-elle, après tous ses égarements.

‘À cette proposition inattendue, une certaine défiance vint refroidir mon zèle; je trouvai brusque et rapide son changemen de pensées et de sentiments, son mépris pour une religion à laquelle elle m'avait paru si fortement attachée, Je résolus d'agir avec prudence et discrétion. ‘ Le bon Dieu ne vous manquera pas /”, lui dis-je, et je sortis de l’appartement,

{ Tant de fois déjà j'avais entendu, de la part de ce: infortunées, des propos de conversion qui n'avaient point eu de suites salutaires, que j'étais naturellement disposé à la défiance.

Je ne laissai pas cependant de m'intéresser à l'âme de cette enfant, et de demander à Dieu avec ardeur de la déta-

cher des plaisirs funestes et trompeurs qui l'avaient seuuite,

‘6 Mon peu de foi en ses prétendues dispositions ne subit aucun changement dans les visites que j'eus occasion de lui faire, pendant les quelques jours qui suivirent notre première entrevue. Je sentais en moi un je ne sais quoi qui m'empêchait de me prononcer sur les destinées de cette âme. Etait-ce l'avertissement que le Saint-Esprit nous donne par la bouche d’un des plus fidèles serviteurs de Dieu: ‘ Prenez garde qu’on ne vous séduise par les illusions de certaines paroles mielleuses et inensongères ” ! C’est ce que la suite fera voir.

‘A quelque temps de là, étant à distribuer des paroles de consolation aux pauvres affligés de la prison, je fus abordé par ma jeune protestante qui me pria de m'intéresser à elle, afin d'obtenir son élargissement avant l'époque fixée pour sa mise en liberté. Elle trouvait, disait-elle, l'occasion de s’en retourner chez son père, aux Etats-Unis; son beau-frère, arrivé d'Angleterre, avait la complaisance de se charger des frais du voyage. Je pris donc des informations auprès de la gardienne qui me parla en effet d’un visiteur étranger qui semblait s'intéresser vivement au sort de la jeune infortunée. Cet incident me fit croire à la réalité du projet de voyage, et je ne sais ce qui me poussa à faire des démarches en sa faveur auprès des autorités. Son désir fut exaucé. J'écrivis au charitable parent que sa belle-sœur était libre et pouvait à l'instant se rendre dans sa famille,

‘ Hélas! j'étais ie jouet d’un honteux complot ! La jeune fille, ainsi libérée, était réellement en possession d'une somme de vingt piastres, mais le généreux et soi-disant beau-frère qui l’en avait gratifiée, était son infâme corrupteur! j'avais été l'instrument involontaire d'une vilaine intrigue! Je

regrettai, mais trop tard, de ne m'être pas tenu dans le.

bornes de mon premier acte de prudence et de sage réserve,

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Cependant, comme mon infidèle néophyte n'était pas encore disparue, je lui fis part des nouvelles instructions que j'avais obtenues sur son compte, et j'essayai de la retenir sur ie bord du précipice dans lequel elle allait retomber, Hélas ! rien de tout ce que je pus lui dire n’entra dans son cœur! Méprisant ma voix, qu’elle aurait dû respecter puisque c'était celle de Dieu, elle nia tout, et voulut me faire croire à son départ pour les Etats-Unis.

# Afin de m'’assurer que j'avais déjoué le calcul du ravisseur, je la fis conduire jusqu’au steamboat de Montréal, ayant eu soin de la faire garder à vue jusqu'au moment du départ du bateau. Mais j'en fus quitte pour les frais d’une nouvelle pièce : le scélérat, demeurant au port de Québec, retrouva sa complice de vie dissipée et de honteux égarements; dès le lendemain, la prétendue voyageuse paradait dans les rues de la ville. J’en fus informé le jour même, et ur peu confus de ma trop grande crédulité, je mis en oubli, comme tant d’'autres velléités de ce genre, un projet de conversion dont les suites avaient été si trompeuses,.

‘ Quinze jours s'étaient à peine écoulés depuis le dernier incident que je viens de raconter, lorsqu'un soir parut à la porte de l’hospice du Bc=-Pasteur, pour les filles repenties, une jeune personne dont les facultés étaient momentanément troublées par les excès de l'intempérance,

“Elle frappe à coups redoublés et demande à voir la supérieure, Le cœu de celle-ci, plus grand que ne l’est sa maison, se brise à la pensée de refuser une nouvelle pénitente qui paraît avoir un si grand besoin de secours. Déjà le médecin avait manifesté quelque inquiétude, sur le trop grand nombre de personnes qui habitaient la maison, La pauvre supérieure fait donc dire à la malheureuse jeune fille qu'elle

ne peut l’admettre ; celle-ci insiste fortement et ajoute qu'elle ne partira certainement pas sans voir la supérieure, Enfin, autant pour s’en débarrasser que pour tout autre motif, celle-ci se rend auprès d’elle et lui répète qu’il est impossible de la recevoir. Alors, des larmes abondantes jaillissent de ses yeux, et elle renouvelle sa promesse de conversion : & Si Monsieur Auclair était ici, dit-elle, il obtiendrait bien, lui, mon entrée ; il m'a connue à la prison et ila voulu me faire du bien ”.

# En entendant nommer le curé de Québec, la supérieure est ébranlée ; elle réfléchit, puis elle se décide à accorder à la jeune fille l'hospitalité pour la nuit. Peut-être, se dit-elle, cet acte de charité envers une protestante pourra être la source de bons ct généreux sentiments ?

“ Le lendemain la jeune fille complètement revenue à elle. même renouvela son désir de rompre avec cette malheureuse liberté qui n'avait été pour elle qu'un véritable esclavage, et elle implora la faveur de vivre désormais sous le toit protecteur de l’Asile, Pleine d'esprit et de talent, elle définit si bien sa situation, donna de si belles couleurs à ses projets d'amendement, que les bonnes sœurs se décidèrent à l’accueillir, malgré tous les obstacles, malgré les injonctions réitérées du médecin de ne pas encombrer la maison. Nous l’appellerons désormais Céline: nom qu’elle reçut à son entrée dans la salle des pénitentes.

# Voilà donc notre C\line installée parmi ses nouvelles compagnes, la plupart autrefois égarées comme elle, mais aujourd'hui revenues au devoir, et toutes disposées à lui en montrer le chemin. Elle est initiée, dès :es premiers jours, à

l'étude de la doctrine catholique ; et, chose étonnante pour

une personne étrangère à notre langue, deux mois s'étaient à

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