‹ L'assassin de M. Le DoussatChapitre 3 sur 6 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

La mort de M. de Combarieu fit hériter Edmond de quatre- vingt mille francs environ. Ils servirent à parfaire le capital du Comptoir universel de commission et de prêts au Commerce et à l'Industrie ; mais , malgré ces quatre- vingt mille francs, on dut recourir aux apports fictifs et à des jeux d'écritures pour paraître se conformer à la loi sur les sociétés anonymes.

Couturier et Buret usèrent ici de leur vieille expérience, et déclarèrent, une fois l'acte de société rédigé, que l'on se trouvait à l'abri de tout, et que jamais rien de plus légal ne s'était fait dans le quartier de la Bourse. L'acte déposé chez un

notaire, celui-ci confessa que c'était une pure merveille : tout le monde semblait lié sans l'être et la part des responsabilités s'établissait en raison inverse de la part des bénéfices attendus. Ce qu'il y avait de plus sûr, c'était la présence en caisse de quatre cent trente -sept mille francs. Dans l'acte, ces quatre cent trente-sept mille francs, passant sous différentes formules grossissantes, figuraient pour un million deux cent cinquante mille francs, le quart du capital nominal. On respectait la loi, en la tournant.

On avait loué rue du Quatre-Septembre un magnifique entresol où, six mois auparavant, une Compagnie d'assurances achevait son existence éphémère dans une faillite honteuse. L'installation des bureaux luxueux pouvait servir. Des guichets grillés s'ouvraient sur des comptoirs de chêne. Sur des portes de verre dépoli s'appliquaient des plaques de cuivre où se lisaient les mots : Caisse, Cabinet du Directeur, Conseil (Vadministration, Contentieux, Secrétariat. On payait pour vingt mille francs de loyer, une misère!

Le personnel avait été recruté avec soin. Le nombre est grand à Paris des hommes dans la force de l'âge qui envisagent huit heures passées dans un bureau quelconque à grossoyer n'importe quoi, comme le meilleur usage qu'ils puissent faire de leurs facultés. Il suffit que le bruit courût

de la fondation du Comptoir universel pour qu'on reçût quatre-vingt-deux demandes d'emplois de chef de bureau; six cent quatorze demandes d'emplois de commis et trois cent trente-huit demandes d'emplois de garçon de bureau. On avait assez de six garçons de bureau, de douze employés et de deux chefs de bureau ; on choisit les individus qui avaient le moins besoin de l'emploi sollicité et on exigea d'eux le dépôt d'un cautionnement.

Quatre cent trente-sept mille francs ! On croyait qu'on n'en verrait jamais la fin. On fit de la publicité, beaucoup de publicité. Les journaux financiers annoncèrent la fondation du Comptoir universel avec une bienveillance mesurée aux largesses de la société. La liste des membres du conseil d'administration fut publiée partout. Il y avait des noms retentissants: M. Bongay, député; M. Meurgey, sénateur. M. Jombert, officier supérieur en retraite; M. Guérin négociant, et M. Duvivier, propriétaire, faisaient nombre. Le directeur du Comptoir universel était M. Audial. Pour conseil judiciaire, on avait M. Couturier, avocat et docteur en droit.

Audial prenait son rôle au sérieux. Quand M. le directeur rentrait chez lui, à son domicile particulier, rue Condorcet, il ne se départait pas d'un air important qu'il apprenait dans la solitude de

son cabinet, devant l'acajou de son bureau-ministre. Il posait pour sa maîtresse et lui racontait avec une confiance naïve que ça allait très bien et qu'on aurait plus d'affaires qu'on n'en pourrait traiter. La petite femme écoutait cela avec admiration, et insistait, en véritable enfant qu'elle était, pour que M. le directeur prît une voiture au mois.

Edmond ne cédait pas. En compensation, il emmenait Clémentine au théâtre et on ne rentrait le soir qu'après avoir été manger des écrevisses ou souper. Ils menaient une vie joyeuse et bête. La petite femme ne savait pas trop ce qu'elle voulait. Et puis elle devenait jalouse et faisait des scènes.

Edmond prit insensiblement l'habitude de sortir seul. Il prétexta des rendez-vous d'affaires, des invitations à dîner chez des gens mariés, et se donna d'autres distractions que celles qu'il goûtait en compagnie de Clémentine. On le vit le mardi et le vendredi à l'Hippodrome, où il se promenait en compagnie de jeunes juifs intéressés par Busnach au Comptoir universel, et il se lia avec ce qu'on appelait alors dans le jargon du boulevard des « horizontales de marque. »

La petite femme le sut bien vite. Elle bouda d'abord ; puis elle se fâcha et le faux ménage de

la rue Gondorcet devint un enfer. Il y eut des gifles échangées.

Ils ne se quittèrent point cependant. Malgré tout, ils étaient liés l'un à l'autre et ils enduraient tout sans que la pensée d'une rupture leur vînt. Ils avaient passé de si mauvais moments ensemble, quand Edmond mettait sa montre au Mont-de-Piété et vendait la reconnaissance pour aller dîner à vingt-trois sous par tête pendant quinze jours. Clémentine pleurait dans le tablier de la vieille bonne en se rappelant tout ce qu'ils avaient souffert et combien ils avaient mangé de vache enragée.

Ce qui la consolait un peu, c'est qu'elle pensait bien que ces amours de passage ne dureraient point et qu'Edmond finirait par lui revenir. C'était sa conviction, du moins, et la vieille bonne, en confidente classique, la confirmait dans son idée en lui racontant des histoires de femmes délaissées que leurs amants finissaient par épouser après avoir couru un peu partout. Et l'on revient toujours à ses premières amours.

La vieille bonne ne savait pas que l'un des associés d'Edmond méditait la ruine de Clémentine au moment même où elle s'efforçait de la rassurer.

Depuis quelque temps Buret, l'ancien huissier,

cherchait à circonvenir Edmond dans un but qui ne comprenait pas bien.

A plusieurs reprises, il l'avait invité à dîner chez lui, en famille, et l'avait placé à table entre sa femme et sa fille, le comblant d'attentions intéressées, l'accablant de compliments, et le faisant peu à peu prisonnier de son hospitalité.

Jamais on n'aurait cru que cet homme d'affaires, ce pirate de la Bourse, dont le visage tourmenté portait l'empreinte de toutes les calamités, le famélique Buret, généralement méprisé, même par ses confrères de la flibusterie financière, pût avoir un intérieur comme celui dans lequel Edmond était admis.

Madame Buret était une honnête femme qui avait apporté en dot à son coquin de mari le capital nécessaire à l'acquisition de l'étude d'huissier qu'il avait si mal gérée. Elle supportait sans se plaindre l'adversité. Il se trouvait, d'ailleurs, que tout dévoyé qu'il était, Buret avait pour première préoccupation de faire vivre son ménage. L'habitude du café et le goût de l'absinthe ne prévalaient pas sur cette préoccupation, et ce qu'il gagnait de la façon que l'on sait, il l'apportait chez lui. C'était un malhonnête homme; ce n'était pas un débauché. Il aimait sa femme et, comme il ne lui rendait jamais compte de ses affaires, elle pouvait croire que cet argent

qui faisait vivre la maison venait d'une source honorable et ne devait rien à personne, comme on dit.

Mademoiselle Buret allait avoir vingt ans. Elle n'était ni sotte ni laide, et jouait du piano comme en jouent toutes les jeunes filles. Blonde, un peu forte, le visage plein, les yeux brillants, le front droit sous les bandeaux réguliers de sa coiffure de fdle sage, elle plaisait par l'accent d'une voix pure et calme, par une simplicité grave où se réfléchissait la paix de son cœur. Elle était l'idole de sa mère. Affectueuse et soumise, capable cependant de montrer de la fermeté d'âme, elle le prouvait dans les moments difficiles, et suffisait à tout quand son père avouait par hasard des embarras d'argent.

Un jour, après l'avoir embrassée, Buret tomiba dans une méditation profonde, et les rides sans nombre qui sillonnaient son visage ravagé semblèrent se creuser plus encore. Une pensée venait de traverser son esprit. L'idée s'était emparée de lui tout à coup qu'il faudrait bientôt songer à marier sa fille, et il avait vu se dresser toutes sortes d'obstacles. Quel était l'homme qui consentirait à devenir son gendre? Il n'avait point de dot à donner à Louise. Faudrait-il' donc qu'elle restât fille, et qu'elle vieillît dans l'isolement et dans la misère?

Pendant plusieurs semaines, l'ancien huissier but un peu plus d'absinthe que de coutume et se creusa la tête pour savoir comment il assurerait l'avenir de sa fille. Celle-ci, interrogée par sa mère, répondit qu'elle n'était pas pressée de se marier, mais Buret n'en persistait pas moins à penser qu'il fallait aviser.

La fondation du Comptoir universel lui ouvrit des perspectives nouvelles. En outre des actions qui lui avaient été attribuées et qu'il écoula prudemment à un cours assez élevé, on lui avait fait une situation à part et il touchait un traitement régulier pour des fonctions assez mal définies.

Grâce à l'appui de Busnach, le Comptoir universel débutait assez bien. Edmond, malgré son esprit brouillon, dirigeait l'affaire avec une habileté suffisante. Buret songea à faire son gendre du directeur du Comptoir, et il n'eut pas de repos qu'il n'eût emmené le jeune homme chez lui.

Edmond se laissa faire. Les soirs passés chez son associé faisaient une diversion salutaire aux plaisirs bruyants et coûteux où il se sentait entraîné. C'était chose nouvelle pour lui que la compagnie de ces deux femmes modestes, agréables, étrangères au monde dont la fréquentation le perdait, et qui l'écoutaient parler avec une naïve confiance. La jeune fille n'était pas

sans se douter un peu du but que poursuivait son père. Instinctivement, dès les premières fois, ne voulant pas se prêter à quelque chose qui ne lui paraissait pas ce qu'il y a de plus correct au monde, elle observa une certaine réserve. Edmond s'en aperçut et se piqua au jeu. Il fit sa cour. Non qu'il entrât dans ses projets d'épouser la fille de Buret, mais parce qu'il se plaisait auprès de Louise dont la conversation était pour son esprit comme un rafraîchissement.

Il était loin de sa maîtresse et plus loin encore des femmes rencontrées dans les écuries de l'Hippodrome, et tout son passé s'effaçait dans sa mémoire, semblait-il, quand il entendait une voix fraîche et d'un timbre doux lui parler. Il contemplait ce visage de vierge, aux yeux clairs et ignorants, et se sentait pris un peu malgré lui par on ne sait quel charme qui lui interdisait toute mauvaise pensée et le rendait tout autre.

La jeune fille s'apercevait de l'empire qu'elle acquérait insensiblement sur Edmond , et finissait par s'intéresser à lui. Bien qu'elle n'y comprît pas grand'chose, elle écoutait volontiers l'exposé qu'il faisait de ses combinaisons nouvelles, car la fondation du Comptoir universel n'avait pas épuisé l'imagination du jeune homme. Il faisait encore des plans et préparait

d'autres affaires sur le papier. Il la séduisait par cette confiance en lui-même dont il ne se départait jamais, mais il l'inquiétait aussi. Elle soupçonnait vaguement dans l'existence du financier quelque chose d'anormal. Il montrait un scepticisme -qui révélait beaucoup d'expérience et qui n'était pas sans effrayer un peu Louise.

Son père lui avait défendu de poser des questions indiscrètes. Pourtant, un soir, après un de ces dîners où madame Buret se surpassait pour faire honneur à M. le Directeur, la jeune fille, en se mettant au piano, demanda à brûle-pourpoint à Edmond des nouvelles de sa famille. Gomme, tout en parlant, elle promenait ses doigts sur les touches, cela permxit au jeune homme de se remettre un peu.

— Je n'ai plus que mon grand-père, dit-il, mal à l'aise.

— Ah ! fit-elle avec intérêt et en cessant de jouer.

Il gardait le silence et elle se sentait indiscrète. La curiosité féminine l'emportant, elle reprit :

— Votre grand-père est à Paris ?

Il répondit négativement, puis, pour éviter de nouvelles questions, il décrivit la maison du vieux conseiller et raconta comment il vivait et à quelles recherches singulières il passait son temps.

Elle sourit, bien que cela lui parût respectable chez ce vieillard cette manie qui ne faisait de mal à personne.

Tout en disposant sur le piano l'adagio d'une symphonie de Beethoven qu'elle jouait assez bien, elle se pencha vers Edmond et lui dit, le voyant préoccupé :

— Vous n'aimez pas la musique?

— Je vous demande pardon, répondit-il, heureux de voir la conversation prendre un autre tour, j'aime beaucoup la musique, mais je l'aime en ignorant, en sauvage. Gela me l'ait beaucoup de plaisir de vous entendre jouer.

Elle rougit.

Madame Buret s'approcha.

— Encore ton adagio, dit-elle bonnement, pourquoi ne joues-tu pas la Marche des Volontaires f

Louise se tut. Elle joua le morceau avec ingénuité et non sans dextérité. Les maîtres ne s'offensent pas plus de cette interprétation sans vanité artistique que Dieu ne s'offense des prières enfantines des simples.

Lorsqu'au trot irrégulier d'un fiacre, Edmond remontait rue Gondorcet, après avoir passé la soirée chez Buret, il était sous une impression de calme qu'il eût voulu conserver toute sa vie. Peu à peu cependant, cette impression s'at-

ûF New York.

ténuait jusqu'à ce qu'elle s'effaçât tout à fait. L'animation des boulevards et l'aspect des rues qui vont à Montmartre donnaient à ses idées un cours tout différent. La vie parisienne le reprenait tout entier et le charme s'évanouissait vite dans la fièvre de corruption qu'il respirait avec les odeurs du ruisseau.

Il rentrait. Il trouvait sa maîtresse qui l'attendait en lisant un roman, toujours le même, la Dame aux Camélias, qu'elle n'achevait jamais.

Il lui fallait répondre à un interrogatoire en règle.

— Où as-tu passé ta soirée ? As-tu dîné au restaurant ? Y avait-il des femmes?

Il s'expliquait comme il pouvait et n'évitait pas toujours une scène que Clémentine faisait avec d'autant plus de perfection qu'elle avait mis plus de temps à la préparer. Elle s'emportait contre « les hommes » qui sont tous des menteurs, et elle pleurait en disant qu'elle était bien malheureuse.

— Je te conseille de te plaindre, lui dit Edmond, un soir. Que te manque-t-il ?

— Toi, répondit-elle en l'embrassant. Je ne te vois pas assez. Est-ce parce que nous demeurons trop loin de la Bourse ? Nous devrions chercher un appartement de ce côté.

Le jeune homme se souciait peu de satisfaire

un pareil désir. A la longue, les obsessions de sa maîtresse le lassaient et plus elle s'efforçait de resserrer les liens qui les unissaient l'un à l'autre, plus il éprouvait le besoin de les détendre.

Il lui rendit son baiser, et répondit que c'était impossible et qu'on dépensait bien assez d'argent comme cela.

— Tiens, dit-il, cherchant une diversion, je me suis fait faire des cartes de visite.

Sur le bristol transparent s'étalait orgueilleusement la qualité du jeune homme : Directeur du Comptoir universel de commission et de prêts au Commerce et à rindustrie.

La petite femme s'émerveilla puis, après un silence, poussée par une suggestion bête de la vieille bonne :

— Nous devrions nous marier, dit-elle timidement.

— Pourquoi faire ? répondit Edmond, en riant et en la prenant dans ses bras.

Le lendemain, Edmond alla à la Bourse. Il commençait à sortir du rang obscur des courtiers marrons. Les rédacteurs des journaux financiers le considéraient avec intérêt et le surveillaient avec soin. Ils avaient des façons significatives de saluer le jeune homme où celui-ci sentait très bien une nuance de caresse et de menace. Il s'en préoccupait peu. L'appui de Busnach le sauvegardait contre les surprises du marché. Le juif s'était réservé un stock d'actions sur lesquelles il ne versait pas un sou et dont il espérait bien se défaire à un cours raisonnable.

— L'avaire est ponne, disait-il à qui voulait l'entendre. Le cheune tirecteur est drès malin et drès hapile.

Quelques-uns finissaient par croire au succès du Comptoir universel et plusieurs centaines d'actions adroitement jetées sur le marché se négociaient sans trop de peine.

Ce jour-là, Busnach était plus exubérant que d'habitude. Adossé à une des colonnes du péristyle, il riait, montrant ses dents larges et blanches au milieu de sa barbe roussâtre :

— Le Gompdoir universel tisdripuera pientôt un bedit tivitente, faisait-il joyeux. Denez, voici le tirecteur.

Il venait d'apercevoir Edmond. Il quitta la colonne, passa à travers les groupes compacts des courtiers et des commis qui causaient et gesticulaient dans l'accompagnement des clameurs du parquet, et, s' approchant du jeune homme, il le prit familièrement par le bras.

— Fous êdes gondent? demanda-t-il.

Edmond répondit affirmatfvement et une conversation s'engagea, conversation sérieuse, carie juif ne riait pas dans l'intimité. Il gardait sa feinte gaieté pour le public. Quand il s'agissait de ses intérêts, sa bouche se pinçait, son front se plissait et son regard prenait soudainement une fixité et une dureté où son génie d'usurier se révélait.

Busnach voulait se débaiTasser de toutes ses actions, et il nourrissait l'idée d'une émission

qui, bien lancée, ne pouvait manquer de réussir. Seulement, pour amorcer, il fallait distribuer un dividende, si petit qu'il fût. Edmond objectait que ce serait difficile, à cause des frais de premier établissement et surtout à cause des actions non souscrites. Busnach haussait les épaules ; il répondait, après un silence que Couturier saurait très bien arranger la chose. D'ailleurs, l'annonce d'un dividende ferait monter les cours et le bénéfice réalisé sur les actions permettrait de donner cinq ou six francs par titre. C'était simple comme bonjour.

Edmond résistait. Busnach fronçait le sourcil et parlait d'inonder le marché d'actions du Comptoir dont il tirerait ce qu'il pourrait. Les cours avilis, l'affaire serait tuée. Cette perspective effraya le jeune homme. Il promit tout ce que le juif voulut.

Couturier venait d'arriver. On lui fit un signe et il vint se mêler à la conversation. Quelques instants après, Busnach laissait Edmond et Couturier conférer seuls, et toute la Bourse apprenait que le Comptoir universel de commission et de prêts au Commerce et à l'Industrie allait distribuer un acompte de cinq francs cinquante sur le dividende de l'année. Les actions montèrent de quinze francs.

A la fin de la semaine, une note parue dans les

journaux annonça que le dividende de 5 fr. 50 était payable à la caisse du Comptoir ; puis, huit jours après, une autre note parla de la mise en vente de 4,000 actions. Une prime élevée était donnée à tous les intermédiaires et les annonces avaient été grassement payées.

Les journaux financiers jugèrent que l'affaire devait être bien mauvaise pour qu'on jetât ainsi l'argent par les fenêtres, et que par conséquent elle devait être fructueuse pour eux puisque l'on avait un tel besoin de leur concours.

Il s'organisa alors autour du Comptoir un véritable chantage. Tour à tour cauteleux ou violents, les auteurs des articles donnaient des conseils ou des avertissements.

Les uns posaient des questions embarrassantes. La loi de 4867 sur les Sociétés anonymes avait-elle été respectée ? La Société était-elle régulièrement constituée? Ce dividende que l'on venait de distribuer, n'était-ce pas un dividende fictif? etc., etc. Les autres ne s'attardaient pas à ces semblants de discussion. Ils appelaient l'attention de la justice sur les « flibustiers » de la finance.

Ou modérés ou injurieux, les articles se terminaient tous de même, par une phrase à double entente. « Espérons que le Comptoir universel comprendra mieux les intérêts du public eit les

siens propres. » Ou bien : « Il est du devoir du conseil d'administration du Comptoir universel de prouver à sa clientèle que les hypothèses que nous venons d'énumérer n'ont rien de fondé. » Gela signifiait, dans le langage de ces forbans de la presse, langage bien compris de ceux à qui il s'adressait, qu'était très facile de s'entendre, et de changer le blâme en louange, la critique la plus acerbe en approbation.

Il fallut faire face à tout cela. Plus d'une fois, Edmond se sentit débordé et pressentit qu'au bout, il y avait une catastrophe inévitable. Dans la prospérité des premiers jours, il avait oublié tout son passé et ses aventures.

On a tort de prêter des remords aux malhonnêtes gens. La plupart du temps, ce qu'on appelle une mauvaise action n'existe pas pour celui qui s'y livre. Si honteux que soit l'acte accom pli, il ne présente jamais pour son auteur la gravité que lui prête l'homme probe. Au point où il se trouvait, Edmond considérait avec indulgence ce qui n'était pour lui que des fautes de jeunesse dont il rendait responsable l'injuste sévérité de son père. D'ailleurs, son insouciance ne lui permettait guère les retours en arrière.

Les attaques de la presse financière le jetèrent dans une grande perplexité. En même temps, il se rendit compte que la direction imprimée

par Busnach à l'affaire allait en compromettre à tout jamais le succès définitif . La légèreté de son tempérament reprit cependant le dessus. Il suffit pour le rassurer d'un article ou deux où on le représenta comme un homme d'avenir, comme l'espoir de la jeune finance française. Ces articles coûtèrent cinq cents francs pièce au Comptoir universel.

Edmond n'aurait pas été lui-même si un seul jour il avait renoncé, même au milieu des préoccupations les plus graves, à ses plaisirs et aux distractions de toutes sortes qui s'offraient à lui.

Il continuait à se dépenser de toutes les façons, ce qui ne l'empêchait pas de prendre, tous les huit ou dix jours, le chemin de la 'maison de Buret.

Bien qu'il fût au courant, et mieux que pas un, des vicissitudes que traversait l'entreprise commune, l'ancien huissier n'en persistait pas moins dans l'idée de marier sa fille au directeur du Comptoir.

Le jeune homme se rendait-il compte des espérances que son associé fondait sur lui ? Il n'y paraissait pas. Il était plus que jamais sous le charme. Mademoiselle Buret avait en quelque sorte réveillé dans son âme des sentiments depuis longtemps assoupis, bien que la saine influence qu'elle pouvait exercer sur lui fût essentiellement fugace.

Edmond, qui ne respectait rien, avait l'intuition vague qu'un abîme le séparait de cette jeune fille si franche et si bonne, et, malgré l'espèce d'intimité qui le rapprochait d'elle chaque jour, il était hésitant et gauche dès qu'elle lui parlait avec cette candeur et cette fermeté où sa paisible vertu, faite surtout de bonté, s'affirmait si bien. Elle était femme, et femme autant qu'on pouvait l'être, mais avec une sorte de prescience de la maternité qui la remplissait de sollicitude et de tendresse, et la défendait contre les agressions de l'amour matériel.

Quand elle devinait, à l'agitation d'Edmond, un gros ennui, elle savait l'amener à lui en faire la confidence. Elle ne se livrait pas à de grands efforts pour lui rendre un calme relatif, car le jeune liomme avait au plus haut point l'optimisme de la vie facile ; mais elle se plaisait à ce rôle de consolatrice. Et puis elle finissait par s'attacher à Edmond, sans doute parce qu'elle le voyait perdu dans toutes ses combinaisons qu'elle connaissait maintenant sur le bout du doigt.

Elle avait le juif Busnach en horreur.

Au milieu de ses inquiétudes vite disparues, Edmond lui apprenait que Busnach voulait retirer son épingle du jeu et vendre ses actions au risque de ruiner le Comptoir universel.

— C'est un méchant homme, dit-elle un soir au jeune homme, en se mettant au piano pour jouer le finale de la symphonie de Beethoven qu'elle savait tout entière enfin.

— Oui, et un homme puissant! répondit Edmond, avec un geste de dépit.

— Ne pouvez-vous donc pas vous passer de lui?

— Hélas ! non !

Elle fit un geste de compassion et ses doigts glissèrent sur le clavier.

Un incident se produisit le lendemain de cette visite d'Edmond.

Gomme madame Buret était sortie, vers cinq heures, Louise reçut la visite d'une vieille femme à l'air sournois et méchant, qui lui remit un petit billet soigneusement plié. Elle ne recevait jamais de lettres; elle crut que celle-là était pour son père et la posa sur un guéridon près duquel elle lisait.

— C'est pour vous, dit la vieille, avec un mauvais regard.

Mademoiselle Buret reprit la lettre pendant que la messagère se retirait. Elle était étonnée, mais dès les premiers mots, à l'étonnement succéda un singulier malaise.

C'était une lettre anonyme, très brève, d'une

écriture de femme et sans orthographe; la voici :

» Mademoiselle,

» Vous ne savez pas que monsieur Edmond est marrie. Il demeurt avec sa famé rue Gondorcait et il est marrie depuis quatre ans. »

La jeune fille tint longtemps ce papier dans ses doigts. Elle tremblait un peu. Ces trois lignes sans signature lui apprenaient bien des choses. Elles l'éclairaient indirectement sur le but que poursuivait son père en amenant le jeune homme à la maison, et cette sorte de piège tendu, de guet-apens matrimonial l'indigna. Elles lui révélaient, en outre, qu'on pouvait croire qu'elle était du complot. Enfin, elles lui mirent au cœur un sentiment qui ressemblait à de la jalousie, non point une jalousie d'amante, vulgaire comme la passion qui l'aurait inspirée, mais une jalousie où il entrait de la pitié pour cette douleur sans orthographe et aussi pour Edmond.

Sa mère la trouva tout en larmes, lut la lettre et eut de ces paroles que les âmes droites improvisent sans effort. Elle attendait Buret pour lui dire que des choses comme ça n'étaient pas convenables. Quant à M. Edmond, elle lui ferait Comprendre qu'il devait cesser ses visites.

— Laisse-moi parler à' papa, dit la jeune fille, en l'embrassant.

— Non, chérie; il vaut mieux que ce soit moi, dit madame Buret.

— Je t'en prie? insista Louise, la tête penchée sur l'épaule de sa mère.

— Et M. Edmond?

— Je lui parlerai aussi.

— Il serait plus convenable que ce soit ta mère...

— Pourquoi? fit la jeune fille.

Madame Buret regarda ce beau visage qui reprenait insensiblement sa sérénité accoutumée et, confiante, rendant baiser pour baisera son enfant :

— Comme tu voudras, dit-elle, Louison.

Louison, c'était un nom d'enfance, et ce souvenir des effusions maternelles et filiales les fit pleurer toutes les deux.

Buret rentra plus tard que de coutume. Avec Couturier, il était retourné au café de la rue Montmartre. En buvant l'absinthe, ils avaient causé de « l'affaire » et de cette canaille de Busnach. Avant la première gorgée, ils voyaient tout en noir. On tomberait dans le pétrin et on n'en sortirait jamais. Busnach le paierait cher, car on saurait bien le pincer. Et les deux compères déploraient en chœur les complaisances de la jus-

tice. A la troisième absinthe, les choses changèrent un peu d'aspect. L'affaire était excellente malgré le mauvais tour joué par le juif. On pouvait bien en retirer trente ou quarante mille francs chacun, la première année. L'émission réussirait ; c'était sûr.

En prenant le chemin qui le ramenait chez lui, après la cinquième absinthe, Buret voyait avec attendrissement sa fille mariée à M. le directeur du Comptoir universel de commission et de prêts au Commerce et à l'Industrie, décoré de plusieurs ordres étrangers. L'ancien huissier souriait intérieurement, heureux père, devant ce tableau charmant auquel il donnait pour cadre un château en Touraine ou dans le Berry. Il ne tenait pas plus à une province qu'à une autre.

Les ordres étrangers vinrent avant le château en Touraine ou dans le Berry. Le même jour, Edmond fut fait commandeur de l'ordre du Venezuela et reçut le Nicliam de Tunisie. Il en eut pour douze cents francs. Un des employés du Comptoir avait un frère, sous-chef au ministère de l'Instruction publique ; il demanda respectueusement la permission de s'entremettre pour faire donner à M. le directeur, les palmes d'officier d'Académie. Edmond consentit avec dignité.

C'était le matin. Les journaux financiers étaient posés sur le bureau du jeune homme. Il déchira les bandes et se mit à chercher ce qui pouvait

concerner le Comptoir. Il n'eut pas de peine à trouver. VHoimêteté financière l'arttaquait avec fureur. Elle disait, dans le style de cette presse spéciale :

« Le Co7nptow universel de commission et de prêts au Commerce et à Vlndustrie est un de ces champignons que font éclore la plupart des syndicats véreux lorsqu'ils se sentent gênés dans leurs spéculations imprudentes, mais qui finissent, comme tous les parasites, par absorber la sève du tronc qui leur donne naissance.

» Nous plaignons grandement les pauvres naïfs qui apportent leur argent à des Sociétés de ce genre ; c'est le jeter dans un gouffre sans fond, car c'est l'abandonner aux combinaisons aventureuses de certaines personnalités bien et trop connues.

» On annonce une émission ou, pour parler le langage des prospectus, la mise en vente de 5,000 actions du Comptoir universel. Nous nous demandons quels sont les gogos assez aveugles pour acheter à un cours élevé des actions qu'on a à peine vues sur le marché, sans doute parce que leurs détenteurs craignaient une catastrophe. »

D'autres journaux s'en prenaient au Comptoir,

mais aucun n'y mettait la même précision et la même violence que V Honnêteté financière.

Après avoir lu toutes les autres, Edmond revint à cette petite feuille d'où le criblaient tant de traits empoisonnés. Il tenait encore le journal à la main quand on lui remit une carte de visite :

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