‹ L'assassin de M. Le DoussatChapitre 4 sur 6 · L. MONTVALLIER · texte numérisé non relu

L. MONTVALLIER

directp:ur de l'honnêteté financière

Il donna l'ordre de faire entrer le personnage qui s'avança délibérément et prit un siège sans attendre qu'on le lui offrît.

— Monsieur le directeur... dit-il.

Edmond coupa court à une phrase obséquieuse qui se dessinait dans un geste, et montra le journal.

— Justement, fit l'autre. Je venais à propos de cet article. Il a paru dans le journal sans mon consentement, et je vous en fais mes sincères excuses. Personnellement, toutes mes sympathies sont acquises au Comptoir universel. Je

Youdrais qu'il y eût beaucoup ()e Sociétés comme celle-là. C'est en mon absence que l'on a fait passer l'article. Je vais m'employer pour qu'un fait semblable ne se renouvelle pas. Malheureusement, je ne suis pas tout à fait le maître...

Edmond comprit. Il prit sur son bureau un carnet de ctièques, en remplit un feuillet et le tendit au visiteur. Celui-ci serra avec soin le précieux papier dans son portefeuille, se retira sur de nombreuses protestations de dévouement, et eut un dernier mot, dit superbement :

— Comptez sur moi !

Le jeune homme finissait par s'habituer à ces scènes de chantage. Il était dans sa nature de ne s'émouvoir de rien ou, du moins, de n'éprouver que de courtes et rapides émotions. Il ne s'étonnait donc plus, et subissait avec résignation les assauts répétés des feuilles connues ou obscures qui prenaient le Comptoir pour point de mire. Seulement, il lui en restait à la fin la perception d'une situation gravement compromise.

A certaines heures, dans la solitude de son cabinet de directeur, meublé avec un confortable sévère, il se levait tout à coup, comme un homme éveillé en sursaut, et serrait les poings en pensant à ce juif de malheur, à ce Busnach qui jouait avec lui comme le chat avec la souris, et des griffes duquel il ne pouvait s'échapper.

L'approche de l'émission rendait la presse financière plus agressive et plus exigeante. On dépensa soixante mille francs en publicité, et on distribua de copieuses mensualités. En vain. Dans ces conditions, que ferait le public, et qu'arrive rait-il si l'on ne parvenait pas à placer au moins la moitié des actions mises en vente? La distribution du dividende avait fait un trou dans la caisse du Comptoir. Gomment le bouclierait-on ?

Buret entra dans le cabinet du directeur comme il en était là de ses réflexions. Edmond éprouva un certain soulagement à dire du mal de Busnacli, et l'ancien huissier renchérit de son mieux. Après l'expédition de quelques affaires de service :

— Venez dîner ce soir à la maison ? dit Buret. Edmond remercia. Buret insista et obtint gain

de cause. Il fut convenu que le jeune homme ferait à madame et à mademoiselle Buret l'honneur et le plaisir de partager le modeste repas de la famille.

— J'irai chez vous un peu tard, dit le jeune homme. Je tiens essentiellement à voir Busnach ce soir...

— Vous avez raison, répondit l'ancien huissier. Venez à huit heures si vous n'êtes pas libre avant.

— Ne m'attendez pas plus tard que sept heures

et demie, dit le jeune homme qui voulait se réserver une certaine liberté d'action.

Buret parti, ses idées changèrent de cours.

Il pensa à Louise. Dans une sorte de lointain, cette gracieuse et pure figure lui apparaissait comme l'image indécise d'une quiétude qu'il ne devait jamais connaître. Puis, la scène de la veille, avec sa maîtresse, lui revint, et il eut comme une impression de dégoût ou, tout au moins de lassitude amère.

Vers six heures, Buret rentra chez lui, du pas mal assuré d'un homme qui n'avait bu que deux absinthes. Madame Buret était à la cuisine, surveillant une bonne inexpérimentée qui semblait s'appliquer à faire manquer le dîner.

Louise vint au-devant de son père, et, quand il se fut assis près d'elle, dans un fauteuil :

— Père, dit-elle, je ne suis pas contente.

— Qu'as-tu? dit Buret, l'œil atone.

— Je ne suis pas contente, répéta-t-elle en appuyant sur les mots.

— Pourquoi?

— Tu me fais jouer un rôle indigne devant M. Edmond, dit-elle, allant droit au but.

— Gomment? fit Buret qui ne comprenait pas tout d'abord; qu'est-ce que tu veux dire?

Elle approcha sa chaise du fauteuil de son père et reprit :

— Je sais pourquoi tu invites souvent M. Edmond, et lui le sait aussi peut-être...

L'ancien huissier essaya un geste de protestation.

— Il doit le savoir et il doit se dire : « Cette petite fille est une personne intéressée qui voudrait bien devenir la femme du directeur du Comptoir universel. » Il doit se dire cela et bien d'autres choses encore. Tu lui as tendu un guetapens...

— Oh!

— Un guet-apens ! Tu ne savais donc pas qu'il était marié?

— Marié ? fit Buret avec étonnement et en se levant.

— Oui! Lis!

Et la jeune fille tendit à son père la lettre qu'elle avait reçue. Buret y jeta un coup d'œil et, très contrarié, haussa les épaules.

— Tu ne dis rien?... Veux-tu me faire plaisir? Il regarda sa fille, dont l'animation n'était pas

sans l'alarmer malgré son abrutissement.

— Tu as bien invité M. Edmond pour ce soir? dit Louise.

Il fit un signe de tête.

— Eh bien! Laisse-moi lui parler après le dîner, quand je me mettrai au piano.

— Les petites filles ne doivent pas parler seules

aux jeunes messieurs, dit Buret, inquiet. Que veux-tu lui dire? ajouta-t-il, après un silence.

— C'est mon secret, répondit-elle en mettant sa main sur la bouche de son père.

— Mais encore?

— Je ne sais pas ce que je lui dirai, reprit-elle avec une pétulance un peu affectée ; mais je suis sûre que lorsque je lui aurai parlé pendant cinq minutes, il verra bien que je ne suis ni une ambitieuse ni une intrigante.

Buret était consterné.

— Ne te fâche pas, papa, supplia-t-elle en l'embrassant.

Madame Buret arrivait, un peu rouge du l'eu de la cuisine ; l'ancien huissier la regarda d'un air très découragé.

— Maman pense comme moi, dit Louise.

Gomme sept heures sonnaient, Edmond arriva.

Il salua ces dames et, s'adressant à Buret :

— C'a été; moins long que je ne croyais, dit-il, d'un air dégagé. Busnach est entêté. Il tient à cette émission de malheur!...

On dîna sous l'impression de ces paroles de contrariété, mais il n'était pas dans le tempérament d'Edmond de rester longtemps soucieux.

De temps à autre, il contemplait Louise.

Ce soir-là une certaine gravité s'ajoutait à la simplicité de la jeune fille. Son regard était plus

profond et sa lèvre plus sérieuse. Dans la façon posée dont elle parlait, il y avait une nuance de compassion et de réflexion qui n'échappa pas à Edmond, si superficiel qu'il fût. Il se sentit troublé, lui qui s'émouvait si peu.

Elle joua l'adagio de la symphonie de Beethoven avec un peu plus de science que d'habitude et en y mettant une sorte de passion qui la changeait toute. Puis elle ferma le cahier de musique et, se penchant vers Edmond, lui dit avec douceur :

— Pourquoi ne nous parlez-vous jamais de votre femme ?

Le jeune homme, stupéfait, pâlit, et laissa tomber le cahier de musique qu'il avait pris complaisamment des mains de Louise. Celle-ci ne renou vêla pas sa question. Devant l'embarras d'Edmond, elle comprit qu'elle ne devait pas aller plus loin sur ce terrain.

— Je voulais vous dire, reprit-elle après un instant de silence, que je ne suis pas contente de ce que papa a fait. Il vous a invité plusieurs fois à venir à la maison, et j'ai bien vu dans quel but. Il ne savait donc pas?...

Malgré elle, elle revenait à sa première question; elle poursuivit :

— Moi non plus, je ne savais pas, mais j'aurais voulu que vous ne veniez pas comme cela dans

une maison où il y a une demoiselle à marier, une demoiselle pauvre qui n'est pas faite pour épouser un jeune homme riche, surtout quand on circonvient ce jeune homme.

Elle avait mis dans ses paroles une indignation contenue.

Edmond ouvrit enfin la bouche.

— Vous êtes au-dessus de pareils soupçons, mademoiselle, dit-il ; et, se rapprochant, il lui saisit la main qu'elle retira aussitôt.

Il allait demander qui avait pu lui dire qu'il était marié, mais il ne s'arrêta qu'un moment à cette pensée. Il se fit en lui comme une métamorphose soudaine. Pendant quelques minutes, il cessa d'être l'aventurier, le jouisseur voué à toutes les entreprises, même les plus incertaines. Le contact de cette petite main toute tremblante le bouleversa, et en fit un honnête homme, pour trop peu de temps, hélas !

Il raconta à la jeune fille tout ce qui dans sa vie pouvait être raconté sans qu'une oreille chaste en souffrit : son enfance abandonnée, son père dédaigneux et sévère, son séjour en Afrique. Il fit allusion à ses fautes. Il fut ému, il fut pathétique.

Elle le laissait parler. Quand il eut fini, elle le plaignit et lui tendit la main dans un geste où il entrait peut-être plus de pitié que d'estime.

— J'aurais dû vous rencontrer sur mon chemin dix ans plus tôt, dit-il.

— Vous n'avez pas eu de mère, répliqua-t-elle, en songeant à la sienne, si bonne, si tendre.

— Ni de sœur, répondit-il en la regardant.

Il y eut un court silence. Madame Buret, qui continuait l'éducation de sa nouvelle bonne, rentra dans le salon.

— Tu ne joues pas? dit-elle à sa fille avec un léger accent de reproche.

Mademoiselle Buret attaqua la Marche des Volontaires, Edmond se leva et s'informa de Buret qui avait disparu et se montra à temps pour l'accompagner sur le palier.

Dans la rue, le jeune homme eut tout à coup l'impression d'un abandon définitif. Après une heure d'espérance, une réaction s'opérait en lui, et il en vint presque à en vouloir à la jeune fille qui l'éloignait ainsi.

Il se rappela ses paroles : (( Pourquoi ne m'avez-vous pas dit que vous étiez marié ? »

Sa maîtresse seule avait intérêt à ce que la fille de son associé fût avertie de sa situation, et c'était elle, sans doute, qui avait écrit le billet anonyme.

En marchant, il sentait une colère sourde monter en lui. Tout se liguait, à cette heure, pour le perdre.

Il faisait des gestes et se parlait à lui-même à haute voix. Il arriva rue Condorcet.

Souriante dans son peignoir rose, sa maîtresse vint ouvrir. Il lui prit violemment le poignet.

— C'est toi, dit-il, avec fureur, c'est toi qui as fait savoir à mademoiselle Buret...

Effrayée, Clémentine balbutia quelques mots. Il la repoussa sur un canapé et reprit amèrerement :

— Au fait, tu as eu raison. Ne suis-je pas ta chose, comme je suis la chose de Busnach, comme je suis la chose de Couturier, comme je suis la chose de ma destinée ?

La petite femme s'était relevée.

— Je t'aime tant, dit-elle en sanglotant.

— Oui, dit-il, sans lui répondre. Elle m'aime, celle-ci, comme le chien aime son maître; elle mourrait de ma mort, mais elle ne ferait rien pour me sauver. L'autre... Malheur!

— Calme-toi, fit sa maîtresse en lui prenant les mains.

Il s'assit, passa la main sur son front et n'ajouta plus rien.

La petite femme lui dit :

— Pardonne-moi !

— Te pardonner ! Que m'as-tu fait? répondit-il.

C'est ma faute, ce qui arrive. Cette petite fille s'est moquée de moi !

Sa nature mauvaise reprenait le dessus. Il étreignit sa maîtresse et, dans un sourire forcé :

— Qui vivra verra, dit-il.

Le lendemain pourtant, toute la journée il pensa à Louise. Était-il amoureux? Il n'aurait pas su le dire. Il éprouvait à la fois du dépit, de la colère, et une grande envie de revoir la jeune fille. Pouvait-il prendre au sérieux le congé qu'elle lui avait donné ? Elle n'était qu'une enfant romanesque. Une enfant? Non, mais une femme dans tout ce qu'il y a d'exquis et de divin en la femme.

Elle l'aimait peut-être. Oui, elle l'aimait. Pendant quelques minutes, Edmond s'arrêta à cette idée ; puis les détails de l'entretien de la veille lui revinrent. Elle ne pouvait pas l'aimer; elle devait le mépriser même.

164 l'assassin de m. le dolssat

Que lui importait le mépris des hommes. 11 les jugeait tous à sa mesure. Il ne croyait pas à l'honnêteté, pas plus qu'à la vertu. Dans toutes les actions de ceux qui l'entouraient, il apercevait un mobile intéressé. Vivant d'intrigues et d'expédients, il ne voyait autour de lui que des intrigants et des aventuriers.

Mais s'il se souciait peu du mépris des hommes, il n'en était pas de même du mépris de Louise. Il se rappelait l'attitude de la jeune fille dans leur conversation de la veille, et il se disait qu'elle devait le croire plus malheureux encore que coupable. Gomme tous les misérables, Edmond accusait tout le monde , sa mère qu'il n'avait pas connue, son père, son grand-père, ses professeurs au lycée, ses examinateurs, ses chefs à l'armée, sa destinée, et il s'amnistiait lui-même ou plutôt il se considérait comme une victime des hommes et du sort.

Il ne prenait pas son parti du congé qui lui avait été donné. Il s'obstinait. Il reverrait mademoiselle Buret, il lui dirait qu'elle tenait son salut dans ses mains; il se déclarerait. Il lui révélerait que l'autre n'était pas sa femme légitime. Au besoin, il allait briser tout de suite ce lien fatal...

— Je l'aime ! Je la veux ! Je l'aurai ! s'écria-t-il, en se levant dans son cabinet.

Il y avait un grand va-et-vient dans les bureaux du Comptoir universel. C'était le jour de rémission des actions. Les employés venaient demander des instructions à M. le directeur qui les donnait un peu au hasard, sans trop savoir ce qu'il disait.

Dans la journée, Busnacli parut un instant pour voir comment cela marchait. Les souscriptions étaient rares et petites. Il en venait cependant un certain nombre par correspondance, de curés, d'instituteurs, de domestiques, attirés par le mirage des dividendes que l'on avait faits très gros sur le papier, et puis la liste des membres du conseil d'administration produisait beaucoup d'effet.

Mais, le soir, ou plutôt la nuit, quand, vers trois heures du matin, on apporta dans le cabinet de M. le directeur les feuilles de souscription avec les totaux, il y eut un moment de stupeur. Sur 5,000 actions, on en avait placé 1,924. Tous ceux qui étaient de l'affaire se trouvaient là. Busnach, Couturier, Buret, etc. On se regarda. Busnach eut un mot drôle qui ne fit rire personne. Il était d'ailleurs le moins à plaindre de tous. La débâcle ne pourrait pas être évitée au bout de cette émission manquée, mais il y gagnait quatre cent mille francs. Il se fit donner un acompte et il emmena souper, à cinq heures du matin, ses associés et le

caissier principal du Comptoir universel, un de ses coreligionnaires qui lui était dévoué à la mort.

Edmond avait prévu l'insuccès de l'émission; il n'en fut donc pas surpris. Il dit à part à Couturier :

— Busnach me paiera cela !

L'avocat ne répondit pas. Il avait autre chose en tête.

Il pensait à donner un développement plus grand aux affaires du Comptoir universel, ou, tout au moins, à faire produire de plus grands bénéfices aux affaires engagées. La nature des opérations était des plus élastiques. Bien compris, le prêt, s'adressant à des commerçants ou à des industriels dans l'embarras, pouvait rapporter de gros intérêts, devenir l'usure tolérée sinon permise.

Couturier expliqua son plan à Edmond qui vit le salut de ce côté. Par malheur, les gages offerts en nantissement par les emprunteurs n'étaient pas toujours très réalisables, et la sécurité des opérations fructueuses rêvées par l'avocat s'en ressentait. On gagnait et on perdait à la fois beaucoup d'argent parce qu'on se laissait tromper en voulant tromper les autres. On voulait aller vite et on discernait mal les affaires sûres de celles qui l'étaient moins ou de celles qui ne l'étaient pas du tout.

Tout semblait contribuer à hâter la débâcle.

Un jour, dans son cabinet, Edmond se vit menacer d'une dénonciation au parquet par un négociant dont le gage avait été réalisé en dehors de toutes les conventions. On eut beaucoup de peine à apaiser ce mécontent et l'on dut lui donner une indemnité assez forte.

Quand il se trouvait ainsi aux prises avec des difficultés nouvelles et croissantes, Edmond n'avait qu'une parole.

— C'est la faute de Busnach !

Il accusait Busnach comme toute sa vie il avait accusé quelqu'un, n'importe qui ou n'importe quoi, de ses malheurs.

Il eut avec le juif allemand une scène oii il éclata en reproches violents. Busnach ne s'en émut pas. Il sourit en montrant les dents dans sa barbe rousse et conseilla la « brudence » à son « ger ami. »

Ce n'était pas seulement à Busnach qu'Edmond en voulait ; il reprochait à Couturier de lui avoir fait faire un pas de plus dans la voie fâcheuse où il se sentait glisser sans pouvoir se retenir, et il soupçonnait l'avocat de tirer un profit personnel des prêts tout en laissant la responsabilité au Comptoir.

Parfois, dans l'embarras cruel où il se trouvait, la pensée de Louise venait l'arracher à ses préoccupations ordinaires.

Il souffrait de ne plus voir la jeune fille, de ne plus l'entendre parler, et résolut de forcer la porte qui s'était fermée devant lui.

Il interpella Buret dont le pessimisme habituel cherchait de vagues consolations dans des absinthes réitérées, et s'invita sans façon.

Quand il revit Louise, assise près de sa mère, il comprit à un regard qu'il se ferait difficilement pardonner son intrusion ; mais il souffrait tant, il était si malheureux dans sa légèreté même, qu'il tint bon.

Buret avait expliqué à sa femme « qu'il ne pouvait pas faire autrement », et madame Buret avait fait comprendre à Louise qu'il n'y avait pas un gros inconvénient à ce qu'Edmond vînt à la maison.

La jeune fille s'était soumise, gardant un fond de révolte contre l'importunité du directeur du Comptoir universel, dont le souvenir produisait sur elle une sorte de malaise, d'oppression indéfinissable. Elle pensait souvent à lui depuis le jour où elle lui avait signifié son congé; loin d'elle, il lui semblait malheureux, et elle le plaignait plus que jamais. Mais il revenait s'imposer; elle ne pouvait subir sans protester une contrainte pareille, et résolut de le faire voir.

Sa colère intérieure tomba devant l'attitude d'Edmond. A la façon dont il la salua et dont il

s'approcha, elle le sentit désespéré et cela la troubla profondément. Quelque nouveau malheur fondait sur lui, quelque épreuve dans laquelle il venait auprès d'elle chercher des consolations qu'il ne pouvait peut-être pas trouver ailleurs. Elle eut un regard moins sévère et des inflexions plus douces. Elle sourit paisiblement comme autrefois, et ce changement, imperceptible pour tout autre, fut pour le jeune homme un gage d'espérance en quelque sorte : dès cet instant il crut à des jours meilleurs, comme si Louise était capable d'opposer une barrière aux événements qui le menaçaient, et de le sauver.

Il revint plusieurs fois.

Un soir, Edmond emmena la famille Buret au Théâtre-Français. On jouait le Mariage de Figaro. A Fentr'acte, Buret et madame Buret allèrent au foyer, et le jeune homme se trouva seul avec Louise.

Dans la demi-obscurité de la loge, il lui prit la main et, sans élever la voix, il lui parla longuement. Il lui dit ses craintes, son angoisse extrême. Une fois de plus, il se plaignit de l'abandon où on le laissait, de cet isolement dont il sou fîrait au milieu même de l'agitation des afTfaires, il fit allusion à une catastrophe prochaine...

Elle le laissait dire, ne sachant où il voulait en venir ni ce qu'il attendait d'elle.

Lui-même le savait-il ? Il sentait fixé sur lui le calme regard plein de pitié de cette enfant.

— Une catastrophe? dit-elle en retirant sa main gantée.

— Oui ! Une catastrophe que rien ne pourra conjurer. Tout est perdu !...

— Mais alors, mon père?...

— Votre père..., dit Edmond, il n'a rien à craindre.

— Et vous ?

— Oh ! moi !

Elle le pressa de questions. Il allait répondre. On entendit la sonnette de l'entr'acte, et madame Buret reparut dans la loge suivie de son mari qui ne s'amusait guère.

La pimpante Suzanne et l'amoureux Chérubin, la bonne humeur de Figaro et la souveraine élégance du comte, la langueur passionnée de la comtesse, intéressaient vivement la jeune fille. Delaunay la ravissait et Goquelin l'amusait franchement. Elle faisait part de ses impressions à sa mère, qui n'y entendait rien et n'avait d'yeux que pour les toilettes des artistes dont elle supputait le prix avec une curiosité naïve. Buret dormit pendant le troisième acte.

A l'entr'acte qui suivit, l'ex-huissier éprouva le besoin de « prendre quelque chose » et il emmena sa femme.

— Ail! mademoiselle, dit Edmond à Louise, vous seule pouvez me sauver encore. Il suffit que vous me tendiez la main pour ^ue je ne me perde pas tout à fait et sans retour. Un mot de vous peut m'armer de courage ou précipiter ma chute. Je ne sais pas si je vous aime, mais j'ai besoin de votre amour. Je dis des sottises, n'est-ce pas, et je vous offense? Je suis perdu, perdu, vous l'entendez ! Tout le monde a conspiré contre moi. J'ai endossé toutes les responsabilités, toutes. Dans un mois peut-être... Dites-moi une parole qui me permette l'espérance, sauvez-moi ! Ce qui a manqué à ma vie jusqu'ici, vous le savez, c'est une affection désintéressée et pure. Je ne veux plus de votre pitié, je veux de votre amour.

Il avait saisi la petite main gantée et il la serrait avec force.

Louise voulut se dégager.

— Yous ne répondez pas. Vous aussi, vous m'abandonnez ! Vous ne voulez pas être ma femme! Je vous fais horreur. Et puis il y a l'autre ! . . .

Et dans l'espèce de fièvre qui l'agitait, il prononça vingt phrases sans suite, avec des mots cruels pour tout le monde, pour Clémentine surtout. Il ne sentait même pas combien il choquait Louise en parlant avec mépris de cette femme.

La jeune fille lui imposa silence d'un geste.

— Vous me faites de la peine, dit-elle, et je ne sais pas ce que je dois penser. Vous savez bien que je ne puis rien être pour vous, sinon une amie , fit -elle avec contrainte. La personne dont vous parlez vous est très attachée...

— Par intérêt, dit Edmond.

— La vilaine parole ! dit Louise.

— Répondez-moi !

Elle se taisait, troublée. Tant de passion finissait par la prendre. Sans qu'elle s'en doutât, la pitié se changeait insensiblement en amour. Edmond avait un tel accent de sincérité, et ce qui se mêlait de colère à sa déclaration attestait si bien le malheur de sa vie, que la jeune fille était attirée vers lui, gagnée par la flamme de son regard, par la véhémence de ses paroles dites à demi-voix.

Il lui avait repris la main et la serrait en silence, invoquant une réponse.

— Je ne puis rien vous dire, fit Louise lentement.

' — Permettez-moi d'espérer... que vous pourrez... m'ai mer un jour...

— Je ne sais pas, dit-elle.

— Voyez-vous, reprit-il, ma vie est dans vos mains...

11 V eut entre eux un nouveau silence.

Edmond contemplait la jemie fille dont le sein se soulevait dans une émotion intense.

— Aimez-moi ! fit-il encore.

Elle fixa sur lui ses grands et beaux yeux.

— Je ne sais pas, répéta-t-elle doucement. L'entr'acte était fini. On revit madame Buret.

Edmond reprit sa place derrière la jeune fille. Il ne songeait pas à suivre l'intrigue amoureuse du comte. Quant à Louise, c'est distraitement qu'elle regardait le cortège des paysannes aux jupes éclatantes qui viennent saluer la comtesse.

Le jeune homme espérait reprendre la conversation à l'entr'acte suivant; mais Buret et madame Buret ne quittèrent pas la loge. Louise teignit une grande attention et se rapprocha de sa mère comme si elle se sentait menacée par les obsessions d'Edmond. Celui-ci la regarda quand elle se leva, à la fin du spectacle, pour prendre son manteau. Ce beau visage avait repris sa sérénité habituelle, avec une nuance de l'roideur dont il M seul à s'apercevoir...

Il augura bien de cette attitude réservée. Il ne s'arrêta pas un moment à la pensée qu'il avait pu blesser la légitime fierté de Louise en se déclarant passionnément. Il la crut enfin à lui.

En mettant la famille Buret en fiacre, il dit à Tancien huissier :

— Je voudrais vous dire un mot demain matin ; venez me parler dans mon cabinet.

Buret fut exact au rendez-vous. Il trouva Edmond très nerveux, très agité, qui lui dit :

— Mon cher ami, je suis amoureux de votre charmante fdle, donnez-moi sa main.

Buret s'excusa d'être ainsi pris au dépourvu. Il fit allusion à la froideur de Louise tout en la blâmant et en déclarant qu'il n'y comprenait rien . Néanmoins, il promit de parler de la demande du jeune homme et s'engagea à l'appuyer.

— Voyez-la ce matin, dit Edmond, et nous en reparlerons à la Bourse.

Buret n'alla que fort tard à la Bourse.

— Eh bien ! lui demanda Edmond, en accourant à lui.

L'ancien huissier avait une physionomie de circonstance.

— Elle ne veut pas se marier, dit-il, navré.

— Oh!

— Elle m'a chargé de vous dire qu'il serait inutile d'insister, reprit Buret, qui retrouva un peu de courage. Elle a écrit une lettre pour vous.

— Elle m'a écrit? interrogea Edmond. Elle vous a donné cette lettre?...

— La voici ; je ne l'ai pas lue, dit Buret accusant ainsi sa confiance dans le caractère de sa fille.

Edmond prit la lettre, le billet plutôt, et le lut rapidement :

« Monsieur,

« Je ne peux pas être votre femme. Je ne peux » pas prendre dans votre vie la place qu'une » autre y occupe depuis longtemps. Je vous sais » malheureux et je vous plains en songeant à ce » que vous me disiez hier. N'est-il pas temps » d'éviter la catastrophe dont vous parliez? Ne » pouvez-vous réagir. et remonter le courant?

« Je ne suis qu'une petite fille, mais je sens » bien que si j'étais un homme je voudrais vivre » honnêtement d'un gain honorable.

» Louise. »

Le visage du jeune homme passa par toutes les couleurs. Il froissa la lettre et fit le geste de la jeter dans le jardin. Il se ravisa pourtant et la mit dans son portefeuille.

— Ce n'est pas votre faute, dit-il à Buret, qui le regardait, plus consterné que jamais.

L'ancien huissier s'éloigna, ne trouvant rien à dire.

— La petite sotte, qui me fait de la morale ! murmura Edmond. Si les affaires allaient mieux, elle aurait parlé différemment! Elle ne vaut pas mieux que les autres.

En rentrant au Comptoir universel, M. le directeur trouva une lettre du commissaire de police qui l'invitait à passer dans son bureau pour une affaire le concernant. Il fit appeler immédiatement Couturier et lui montra le papier funeste. L'avocat y jeta un regard et haussa les épaules.

— Après?... fit-il, en homme sûr de n'avoir pas fait violence au code. J'irai avec vous.

Il s'agissait d'une plainte de négociants qui avaient payé fort cher le concours du Comptoir universel et d'une dénonciation d'un groupe d'actionnaires.

— Je vais être dans la nécessité de faire examiner les livres, dit le commissaire de police, e1 d'adresser un rapport au parquet.

Couturier ne sourcilla pas.

Le commissaire de police continua en parlant! des bruits fâcheux répandus sur le Comptoir universel et en insistant sur la nécessité de désintéresser les plaignants.

— Monsieur le commissaire, dit Couturier, non sans quelque emphase, dans l'esprit de M. le directeur comme dans le mien, il ne saurait être question d'acheter en quelque sorte le silence de clients qui croiraient avoir à se plaindre. Ce que nous nous proposons de faire, c'est d'examiner les dossiers afin de nous rendre compte de la part de vérité que peuvent contenir des allégations dont le caractère malveillant ne doit pas vous échapper.

Tant d'assurance dérouta le commissaire qui communiqua à l'avocat les plaintes dont il était saisi.

— La comptabilité du Comptoir universel et tous les livres sont à la disposition du parquet, dit Couturier avant de se retirer.

Quand ils se retrouvèrent dans le cabinet d'Edmond, celui-ci interrogea l'avocat.

— Il n'y a pas de temps à perdre, fit Couturier. Il faut écrire à ces individus exigeants et les

lésintéresser pour qu'ils retirent leur plainte. Voyons de combien il s'agit?

Il parcourut les notes prises chez le commissaire de police, et, après quelques minutes de réflexion :

— 11 faudrait 23,000 francs, dit-il.

— Nous ne les avons pas, s'écria Edmond. Oii voulez-vous que je trouve 23,000 francs ?

— Il faut les trouver cependant.

— C'est impossible !

— Il le faut.

— C'est impossible, reprit Edmond en se levant brusquement. S'il ne s'agissait que de huit ou dix mille francs, passe encore, mais vingttrois mille francs...

— Mon cher ami, dit l'avocat, il ne saurait être question d'impossibilité. Nous avons été un peu vite en négociant le gage des auteurs de la plainte et le compte à régler n'a pas été établi avec toute la précision désirable...

— Mais vous disiez que nous ne ferions que des opérations légales.

— Certainement, répondit Couturier sans s'émouvoir ; mais je ne me suis pas porté garant des irrégularités de la comptabilité... Combien avons-nous à la caisse?

— Six ou huit mille francs !

— 11 faudrait encore quinze mille francs ! Ces

quinze mille francs éloigneraient tout péril. Edmond s'était laissé tomber sur une chaise, près d'une, fenêtre :

— Tenez, dit-il, vous m'avez tous perdu, Busnach, Buret, vous; vous surtout... C'est vous qui êtes responsable de ce qui arrive...

— Ah ! vous savez, s'écria l'avocat, si vous le prenez ainsi, j'en ai long à dire ! Ce n'est pas ma faute si avec vos plans et vos fantaisies vous avez compromis le succès d'une affaire excellente. Je n'ai pas loué une maison de campagne, moi ; je n'entretiens pas une maîtresse !

— Vous n'en touchez pas moins des sommes qui ne vous sont nullement dues, répliqua Edmond.

— Ce n'est pas vrai ! cria l'avocat, hors de lui. Et la querelle continua, violente, absurde.

Ils se reprochaient mutuellement leurs indélicatesses et leurs prodigalités. Ils marchaient l'un sur l'autre, comme pour se prendre à la gorge, puis ils faisaient le tour du cabinet, sans cesser de parler et de s'invectiver.

On frappa discrètement à la porte et leur irritation tomba soudainement:

— Entrez, dit Edmond.

C'était un employé qui apportait un dossier, une affaire à décider. Au hasard, le directeur signa, et l'employé sortit, avec un profond salut.

— Ètes-vous plus calme? dit l'avocat en plaisantant.

Edmond ne répondit pas. Il prit son chapeau et sortit.

— Qu'il s'en tire comme il pourra ! fit Couturier.

Arrivé rue Gondorcet, Edmond fit d'un coup (l'œil l'inventaire de toutes les superfluités qui encombraient le petit appartement et supputa ce qu'on pourrait tirer de la vente des bijoux qu'il avait donnés à sa maîtresse pour la consoler de ses absences. Gela pourrait bien produire quinze cents à deux mille francs, bien peu de chose.

Le lendemain, il fit en vain demander Gouturier. L'avocat ne parut pas au Gomptoir universel.

Buret ne vint pas davantage. Le relus catégol'ique de Louise d'épouser Edmond troublait l'ancien huissier à ce point qu'il n'osait se montrer et passait ses journées au cale.

Edmond eut la sensation de son isolement. Il voulut voir Busnach, lui parler, l'apitoyer. Il aperçut le juif allemand, à la Bourse, au milieu d'un groupe, et parvint jusqu'à lui.

— Je ne buis rien vaire bour le moment, dit lUisnach. Fenez me foir la semaine brochaine.

La semaine prochaine ! On était au mardi ! Edmond serra les poings. Il quitta la Bourse et re-

monta la rue du Quatre-Septembre. Tout à coup, il eut un éblouissement. Il venait d'apercevoir mademoiselle Buret. Il hâta le pas et la joignit à l'angle de la rue de Grammont.

— Mademoiselle ? fit-il d'une voix suppliante. Louise le regarda et elle le vit si ému, elle le

devina si malheureux qu'elle lui tendit la main dans un geste secourable.

~ Si vous aviez voulu... dit-il.

— Encore ! fit la jeune fille, en retirant sa main.

— Vous ne savez pas, reprit Edmond, que j'ai tout le monde contre moi et que je suis à la veille d'un désastre...

— Il faut être honnête et courageux, dit Louise simplement.

— J'ai été assez leur dupe, poursuivit le jeune homme avec rage ; ce sont tous des voleurs ?

Et en disant cela il était de bonne foi et volontairement il oubliait qu'il avait eu sa part des gains excessifs et frauduleux du Comptoir universel, sa large part.

— Je ne sais pas comment cela finira, dit-il d'un air sombre. Pensez à moi, quelquefois, mademoiselle...

^ Monsieur Edmond !... fit Louise.

— Je ne sais pas où j'en suis, je ne sais pas où je vais, continua Edmond, en marchant à côté

(le la jeune fille. Vous n'avez pas voulu de mon amour; gardez-moi votre pitié, ajouta-t-il avec une nuance de sarcasme imperceptible.

— Je vais de ce côté, dit Louise, arrivée rue de la Paix.

— Il la salua profondément et revint sur ses pas jusqu'aux bureaux du Comptoir.

Il trouva sur son bureau un avis du parquet. La plainte était déposée. Couturier était venu. Il avait laissé un court billet où il affirmait encore que rien n'était perdu, et se faisait fort d'obtenir un désistement pourvu qu'on se pressât de rembourser les plaignants.

Edmond s'assit, accablé, devant son bureau, et resta là songeur, jusqu'au moment où on vint lui apporter le courrier à signer, quelques misérables lettres.

Cette fois, il était au bout du fossé et sentait la culbute imminente. Rien ne pouvait prévaloir contre sa destinée. Personne ne voulait ni ne pouvait le tirer de là. C'était la fm.

Personne !... Il eut une nouvelle révolte. Depuis qu'il était au monde, c'avait toujours été comme ça ! Il en avait assez. S'il en sortait, il se vengerait de ceux qui l'avaient mis dans le pétrin. Mais il n'en sortirait jamais!...

Mentalement, il fit le compte de ce que le Comptoir universel lui avait coûté. Les quatre-

vingt mille francs de son père y avaient passé ; sans parler des bénéfices aussitôt compromis que réalisés.

Il pensa au vieux, à M. Le Doussat, qui vivait, paisible, dans sa propriété de Saint-Junien, et dont on ne pouvait rien tirer. « Je vais partir, se dit-il; je retournerai en Belgique sous un autre nom. Il y a encore de l'argent à gagner à Bruxelles. » Dans cet instant il eut encore assez de liberté d'esprit pour écliafauder une combinaison imaginaire, puis il retomba dans la réalité.

Les bureaux étaient déserts, tous les employés partis. Accoudé sur une table dans l'antichambre, un garçon lisait V Honnêteté financière. Quand M. le directeur sortit de son cabinet, il se leva et salua. D'un pas lent, Edmond parcourut les salles qui se suivaient, posant son regard sur les paperasses et goûtant on ne sait quelle jouissance dans la vue de son œuvre prématurément condamnée.

Ce soir-là, il était huit heures quand il remonta rue Gondorcet. La petite femme l'attendait pour dîner. Elle lui sauta au cou, mais il la repoussa comme un prisonnier repousse la chaîne qui le tient et qu'il ne peut briser.

— Je n'ai pas faim, dit-il.

— Moi non plus, fit sa maîtresse, toute triste et prête à pleurer.

—Ah ! ne me fais pas de scène, je l'en prie, fitil avec colère.

Il dîna cependant et quand, au dessert, la petite femme s'approcha de lui, tremblante, et anxieuse, elle le trouva un peu rasséréné.

— Gela ne va pas comme tu veux ? demandât-elle doucement.

— Pas tout à fait, répondit Edmond, mais je ne suis pas en train de parler affaires.

Il se coucha de bonne heure, mais vers deux heures du matin, il se leva comme en proie à un cauchemar.

— Qu'as-tu? dit Clémentine en étendant son bras nu vers lui.

— Rien, fit-il en lui prenant la main. J'ai fait un mauvais rêve.

— Tu es malade?

— Non, dit-il, laisse-moi.

Il chercha ses vêtements et s'habilla. A travers les rideaux légers de la chambre à coucher, passait la lueur d'un bec de gaz placé de l'autre côté de la rue. Il alla à la fenêtre, écarta les rideaux, colla son front aux vitres et resta pendant quelques instants à regarder les passants attardés.

— Couche-toi, lui dit sa maîtresse, en bâillant. Il ne répondit pas. Lasse, elle se rendormit. Lui, ne l'entendant plus bouger s'approcha

du lit.

OF Ifimr v««^

— Elle dort, fit-il ; elle n'a à penser à rien, elle!...

Il ôta d'un fauteuil bas, oii elle s'asseyait pour se déshabiller, les jupons de sa maîtresse, son corset, ses bas, et voulut dormir ainsi, en vain.

Il se leva de nouveau.

— Quinze mille francs! dit-il parlant tout haut dans la chambre étroite.

Faute de ces quinze mille francs, une descente de justice était imminente dans les bureaux du Comptoir universel, les experts allaient examiner les livres, le conseil d'administration serait poursuivi en police correctionnelle et le directeur ne s'en tirerait pas à moins de cinq ans de prison, peut-être.

La prison! Le jeune homme frissonna. Il lui sembla que de la main il touchait les murs d'une cellule et qu'il sentait sur sa tête le plafond peser comme un couvercle lourd qu'il ne pouvait soulever. La prison ! Ah! il n'y était pas .encore, et il saurait bien trouver quelque chose, une combinaison!...

Il avait la vie dure, le vieux Le Doussat; il passait ses journées à faire des singeries, au lieu de s'en aller et de laisser ce qu'il avait à d'autres qui sauraient mieux en profiter. Il avait fait son temps. Il n'était plus bon à rien...

Ces pensées venaient confusément à l'esprit

d'Edmond. Il supputait ce que son grand-père pourrait lui laisser à sa mort. Un million, peutêtre!

Un million! Le jeune homme éprouvait une jouissance sans seconde à prononcer ce mot magique où se résumaient toutes ses convoitises, M. Le Doussat avait plus de quatre-vingt-deux ans. Il vivrait longtemps encore, un an, deux ans... Personne ne pouvait le dire. Il n'était jamais malade ! . . .

Il était inutile de lui demander les quinze mille francs nécessaires. Il ne les donnerait pas. Quinze mille francs ! Une misère, pour le vieil avare, pour le vieil égoïste! Et Edmond injuriait mentalement l'ancien conseiller.

Il demeura ainsi toute la nuit, bouleversé, hagard, assailli par des idées si funestes qu'il était comme secoué par une fièvre violente et qu'il eia tremblait de tous ses membres.

Et Louise? Il y pensait avec colère. Gomme il l'aimait pourtant, et comme il la voulait ! S'il en avait eu l'occasion, maintenant, il l'aurait prise brutalement,malgré elle, car il sentait que la résistance même de la jeune fdle et son excessive froideur équivalaient à un aveu et qu'elle l'aimait...

Au jour, il se retrouva dans la salle à manger, feuilletant un livre quelconque, la Dame aux Camélias, mais il ne lisait pas.

Sa maîtresse s'éveilla tard.

— Écoute, lui dit-il, en l'embrassant dans le cou, j'ai un petit voyage à faire; je vais à Bruxelles. Je prendrai le train de neuf heures vingt-cinq.

— Est-ce que je vais avec toi? demanda-t-elle en ramassant ses jupons.

— Non, dit-il, je pars pour trop peu de temps. C'est aujourd'hui mercredi ; je serai rentré samedi ou dimanche.

— Je vais bien m'ennuyer ! fit la petite femme avec une moue d'enfant.

— Les affaires sont les affaires, répondit Edmond ; prépare ma malle.

Vingt minutes après, il montait en fiacre après avoir écrit à Couturier un billet où il le priait d'obtenir trois jours de répit, et le chargeait pour quelque temps 'de la direction du Comptoir universel de commission et de prêts au Commerce et à l'Industrie.

Page 1