de Marcillac se redressa par un suprême effort
— Les autres, s’écria-t-il, diront, comme moi, que vous êtes folle I Ils se demanderont si c’est assez que 31. Julien Grandier soit votre amant pour l’innocenter devant la justice ; ils exigeront des preuves.
— Des preuves? j’en ai.^
— Vous connaissez le coupable ?
Un coup de sonnette venait de retentir. Elle alla à la porte et l’ouvrit.
— Du calme, madame, dit M. de Marciliac, on vient..
C’était la femme de chambre. Hélène échangea quelques mots rapides avec elle; puis, revenant à son mari :
— Vous voulez connaître l’assassin du bel Antoine?
Floquart apparaissait dans l’embrasure de kl porte restée ouverte.
Elle courut sur lui, le saisit au collet, et, le traînant Jusqu’au milieu de la chambre avec un rugissement de lionne en furie :
— Tenez, l’assassin du bel Antoine, le voilà î
Floquart, surpris, décontenancé, abasourdi.
L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE î»i
était devenu livide. Il eut en arrière un mou-
vement effaré ; mais Hélèue le tenait avee un poignet de fer.
Elle ramena Floquart d’une violente secousse ; et celui-ci, trébuchant, vint tomber aux pieds de M. de Marcillac.
— Avoue, lui dit Hélèue, misérable, avoue !
Floquart balbutiait des mots sans suite.
— Ah I tu chercherais vainement à mentir, car les preuves sont entre mes mains. C’est par la fenêtre que tu es entré, n’est-ce pas? j’étais là 1
Et, se rappelant les indices que son mari lui avait rapportés au lendemain du crime, elle poursuivit d’une voix âpre :
— Quand tu es entré dans la chambre, l’homme dormait. Je sais tout, tu vois bien.
Alors, lu as fouillé le secrétaire, fouillé les effets ; l’homme dormait toujours. Tu t’es ap-
WJ L’ASSASSIN DU BEL’ ANTOINE proché de lui, tu as senti sa sacoche sous le traversin ; cette sacoche, tu l’as tirée à toi ; l’homme s’est éveillé, il a voulu se défendre; tu l’as frappé... car tu t’étais précautionné d’un couteau. D’où venait ce couteau?
Floquart tournait de côté la tête, en faisant clignoter ses yeux rouges.
— Ah! murmura-t-il, vous avez vu...
— D’où venait ce couteau ? dit Hélène d’un ton impératif.
— Eh bien , quoi, je l’ai pris sur la table,, pendant que le voyageur soupait...
— Et où est l’argent?...
— Arrêtez, dit M. de Marcillac, je vais interroger ce bandit moi-même. Veuillez seulement faire prévenir immédiatement la gendarmerie.
Floquart se releva, les yeux tournés vers Hélène.
— Alors, fit-il d’un air entendu, je puis tout dire à monsieur ?
— Dites-lui tout, répondit avec hauteur madame de Marcillac.
Puis, à mi-voix, à son mari :
— Faites donc violence à votre conscience si vous le pouvez maintenant I
Si M. de Marcillac avait pa, jasque-ià, réussir à se cacher la vérité à lui-méme, il devenait impossible qu'après l’interrogatoire de Floquart il conservât aucun doute. Cet homme fort était brisé.
11 resta longtemps perdu dans ses pensées, silencieux, fai-ouche, après que la porte se fut refermée sur le véritable assassin que les gendarmes emmenaient.
Enfin, le mari d’Hélène se leva, prit son chapeau et alla faire un tour de jardin. Quand
il rentra dans sa chambre, il n’y avait plus trace de trouble en lui; il était sombre, mais ses traits reposés marquaient une décision ferme.
Il se mit à table et commença immédiatement le brouillon d’un rapport tendant à obtenir de la chambre du conseil l’élargissement de Julien Grandier, en justifiant de son innocence. La nuit le surprit occupé à ce travail, qu’il acheva consciencieusement sans un mouvement de brusquerie, sans un soupir, sans une plainte, toujours froid et mesuré.
Avant de se coucher, il rangea encore différents papiers, froissant ceux-ci, réunissant ceux-là, ajoutant à d’autres quelques notes.
Le matin, il sortit avant que sa femme fût levée, fit deux ou trois courses nécessitées par l’urgence de la situation, sortit de bonne heure du palais de justice avec une ordon-
L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE Î97 nance de non-lieu, et, dès lors en mesure, se rendit à la prison, où il demanda que Julien lui fût amené.
— Monsieur Grandier, lui dit-il froidement, TOUS êtes libre.
Julien le regarda de la tête aux pieds, stupéfait.
— Ne marquez nul étonnement, reprit M. de Marcillac; le vrai coupable est entre DOS mains.
Le jeune homme gardait un air défiant, anxieux même, comme s’il sentait que le malheur avait la main étendue sur eux.
— Vous n'êtes pas l’assassin du bel Antoine, dit M. de Marcillac, je le sais maintenant ; mais vous êtes l’homme qui m’a frappé dans ce que j’avais de plus cher : vous êtes l’assassin de mon honneur, et je puis dire
aussi de mon bonheur. Je vous rends la li-
berté.dans ma conscience déjugé; mais, dans ma conscience d’époux outragé, je tous hais et je vous méprise 1
— Monsieur! dit Julien, prenez garde de ne pas outrager, en m’insultant, celle qui a droit à notre respect à tous deux 1
— Soit; je vous dirai seulement, monsieur, que les portes de eette prisom vont tous être ouvertes dans un instant ; mais nous devons nous retrouver ailleurs. Il n’y aura plus là un juge et un accusé ; il y aura deux hommes qui se maudissent mutuellement, et qui, à dater de ce jour, ne doivent plus être exposés à se rencontrer jamais.
— Ah! vous avez raison, dit Julien, l’un de nous doit mourir.
— €’est ce que je me disais, monsieur, avant de venir ici. Je vous propose donc le seul duel possible entre nous, le seul équi-
L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE 298 table d’ailleurs, celui dont le hasard décide. Le pistolet à trois pas, arec une seule (urine chargée : cela vous ya-t-il?
— Cela me va.
— J’apporterai les pistolets. Yoas ne pensez pas que des témoins soient utiles ?
— Nullement. Où vous trouverai-je ?
— Au bois Fleuri, derrière le faubourg Saint-Séverin.
— Dans combien de temps ?
— Dans une heure.
— J’y serai, dit Julien.
Les deux hommes se séparkent.
M. de Marciilac rentra chez lui, prépara scs pistolets, rangea eociHe dilîénents papiers.
Comme il amenait un tiroir k lui, quelque objet frappa douloureusement sa vue, car il referma le tiroir bien vite.
Cependant, après être resté un moment ic-
décis, il le rouvrit et en tira un petit portrait qu’il se prit à considérer avec une amère tendresse. C’était un portrait d’Hélène jeune fille; et, pendant qu’il le regardait, ses yeux s’obscurcirent, et une larme coula lentement sur sa joue.
— Ah ! se dit-il, si j’allais mourir ! mourir sans l’avoir revue 1 Oh non 1
Il ouvrit sa porte, mais s’arrêta presque aussitôt sur le seuil. Qu’allait-il lui dire? N’allait-elle pas, à son trouble, deviner ce qui se passait ?
— Je serai calme, pensa-t-il.
Il fit un pas et s’arrêta, deux pas et s’arrêta encore. Il était oppressé, presque chancelant. Enfin, n’y tenant plus, prenant son courage à deux mains, il alla d’un trait à la porte d’Hélène.
Au bruit de ses pas, cette porte s’entre-bâilla.
— Oh 1 monsieur, monsieur, n’entrez pas, madame repose,... dit la femme de chambre effarée, d’une main arrêtant son maître et de l’autre tirant la porte sur elle.
— Laissez, dit M. de Marcillac, en faisant mine de l’écarter.
— C’est qu’elle vient d’avoir une crise , la pauvre chère dame ! elle est un peu mieux maintenant; elle sommeille. Oh! ne l’éveillez pas I
— Je ne l’éveillerai pas, soyez tranquille.
Et, comme cette fille le retenait encore :
— Je ne veux pas entrer, dit-il doucement.
Que je la voie, là, seulement encore une fois, par l’embrasure de cette porte ; c’est tout ce que je demande.
La femme de chambre ouvrait de grands yeux en le regardant. Était-ce bien son maître quelle entendait? Elle s’adossa à la porte,
•303 L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE sans en quitter le bouton. M. de Marcillac avança d’un pas.
Hélène était au fond de la chambre, étendue sur son lit avec sa robe longue tombante, la tète pâle et crispée dans un désordre de cheveux noirs. Sa respiration courte faisait saillir à temps répétés sur le fond clair du drap la soie sombre de son corsage. Ses mains, presque diaphanes, où se découpait Tovale d’un camée délicat, étaient jointes à son côté comme dans la désolation on d«is la prière.
M. de Marcillac la contempla longtemps avec angoisse, et, chaque fois qu’un soupir d'oppressement venait expirer siu les lèvres de la pauvre assoupie, on eût dit à ses tressaillements que toute la souffrance était pour lui. A un mouvement d'Hélène, la femme de chambre le toucha de la main.
— Adieu , murmura-t-il , ô mes amours brisées !
Et, jetant un dernier regard à la chambre, il ajouta :
— Adieu, toi aussi, petite chambre que je préparais jadis avec tant de soin pour la recevoir, petite chambre qui pouvais être le nid de son bonheur !
Il s’enfuit, pounuîvi par cette pensée. Seul encore une (ois dans sa chambre, il reprit le petit portrait et le couvrit, avec une frénésie atroce, de baisers et de larmes.
Cependant, un coup frappé sur le timbre de la pendule lui rappela qu’il était temps de s’éloigner. Il essuya ses yeux, mit son pardessus, son chapeau, et dissimula de son mieux sa boîte à pistolets sous ses vêtements ; puis...
Puis, au moment de sortir, il s'arrêta en-
301 L’ASSASSIN DU BEL ANTOINE core, retourna vers la table qu’il venait de quitter, et sur une page blanche il écrivit :
« Hélène, je vous pardonne. »
Alors, il sortit et prit la direction du bois qu'il avait indiqué à Julien.
Le temps était triste, brumeux, humide.
En chemin, M. de Marcillac fut surpris par la pluie, une petite pluie fine et pénétrante. Il hâta le pas, car il avait froid. Toutes les ténèbres de la nature étaient dans son cœur.
Julien l’attendait à l’entrée du bois, assis au pied d’un arbre. Il se leva à sa vue. Les deux hommes, sans rien dire, se saluèrent.
— De quel côté? demanda laconiquement Julien.
— N’importe; par là, si vous voulez.
Ils s’enfoncèrent sous les arbres jusqu’à la première clairière.
Arrivés là, M. de Marcillac écarta son manteau, et, tendant à Julien la boîte aux pistolets :
— Si voulez charger. . .
— Combien de balles ?
— Deux.
— Soit.
Julien prit la boîte et l’ouvrit.
Pendant qu’il préparait les armes, M. de Marcillac tira de sa poche un portefeuille dont il déchira un feuillet sur lequel il écrivit au crayon :
« Quel que soit celui de nous deux qui doive succomber dans un moment, celui-là déclare à l’avance qu’il a été tué dans une lutte loyale et prie qu’on laisse en paix son adversaire. »
Il signa « de Marcillac », puis tendit le bout
306 L’ÂSSASSIN DU BEL ANTOINE de papier à Julieo, qui achevait de bourrer un des pistolets. Julien prit le papier, demanda le crayon et y apposa sa signature à son tour,
— Maintenant, nous sommes prêts?
Le juge d’instruction fit de la tête un signe affirmatif. Julien alla prendre les pistolets, qu’il offrit au choix de son adversaire.