Mémoires de la Noue, chap. X
2. — Montaigne, dans un passage admirable, a relaté ces accusations. « Coulx qui Re favorisenpas fort la réputation de M. de Guy se mettent voient tiers en avant qu'il ne se pcult excuser d'avoir fait
L'armée huguenote se dispersait à la poursuite des fuyards et plus d'un hobereau protestant courait après un riche prisonnier catholique. Le duc saisit Theure de cet éparpillement général. Il fait avancer le maréchal Saint-André et lance les gens de pied sur le front de l'infanterie victorieuse. Les Gascons abordent l'ennemi à l'arme blanche pendant que l'artillerie royale foudroie l'aile droite. L'impétuosité de leur choc, aidée de la déclivité du terrain, repousse les Allemands en désordre. Les Espagnols les attaquent avec leur fermeté habituelle et les empêchent de se reconnaître. Un régiment de 1.200 reîtres, mis en déroute aux premières décharges, dépose les armes et ne reprend ses lignes que pour se retirer derrière le duc de Guise. Condc aperçoit l'ébranlement de ses gens de pied et fait sonner le ralliement de sa cavalerie. Mais les gens d'armes, décimés dans leurs attaques contre les Suis-
alte et temporisé avecques les forces qu'il commandoit, cependant qu*on enfonçoit monsieur le connestable, chef do l'armée, et qu'il valoit mieux se hazurdor, prenant l'ennemy par Uanc, que, altondant l'advantage do le veoir en queue, souitrir une si lourde i)erte. Mais, oultre ce que l'issue en témoigna, qui en desbattra sans passion me confessera aysément, à mon advis, que le but et la visée, non seulement d'un capitaine, mais de chaque soldat, doibt regarder la victoire en gros. » (Essais, liv. I, chap. XLV.)
ses ou dispersés à la poursuite des gentilshommes du connétable, n'entendent pas ou ne veulent pas entendre Ids ordres du prince. Il ne rassemble qu'une faible troupe de soldais dévoués et entre avec eux au plus fort de la mêlée. Aussitôt les Gascons et les Espagnols, victorieux des Allemands, se retournent contre lui. Il est entouré, et tellement pressé par le grand nombre des assaillants que ses cavaliers ne peuvent le dégager. Il est blessé à la main. Son cheval, frappé d une arquebusade à Tépaule gauche, s'abat sous le cavalier. Il tombe au milieu des gens d'armes du maréchal Damville et est entraîné loin du champ de bataille.
Le maréchal Saint-André accoste bravement les troupes de Condé. Les soldats de sa compagnie et ceux du prince portaient- la casaque blanche et ne différaient les uns des autres que par un liseré vert peu apparent. Le maréchal, victime de sa myopie et poussé par son ardeur, s'avance au milieu des combattants. Entouré de soldats vôlus de blanc, il se croit toujours au milieu des siens et frappe d'estoc et de taille les reîtres qu'il peut joindre. Bientôt reconnu à la richesse de ses armes, il est assailli par des forces supérieures, fait prisonnier et l&chcmcnt assassiné à quelques pas du champ de bataille par un do
ses ennemis personnels, Jean de Perdrier de Baubigny *.
Pendant que le maréchal s'acharnait contre les débris, allemands ou français, du corps d'armée de Condé, Coligny, vainqueur du connétable à Taile gauche, s'élance au secours du prince aussi rapidement que le permettait la distance. Les Suisses, qui ont pu reformer leurs carrés, l'arrêtent au milieu de sa course. Il les charge deux fois; il s'efforce au moins de s'ouvrir un passage à travers leurs files inébranlables. Les Suisses, appuyés par les gens d'armes de la compagnie du duc de Guise, qui n'avaient pas encore paru sur le»
champ de bataille, se raidissent contre l'amiral, et lui opposent un front qu'il ne peut entamer. De haut de sa colline, le duc gradue habilement les efforts de ses gens, les retient et les lance en avant suivant les mouvements de l'amiral. Témoin de la prise du maréchal, il met en ligne la réserve de sa compagnie et le reste des vieilles bandes des arquebusiers; il rappelle les soldats de Saint-André, démoralisés par la défaite de leur chef, et descend sur le champ de bataille. Il prend en flanc le corps d'armée de Coli-
i. — Sur les causes et les circonstances de cet assassinat voyez Jeanne d'Albrel et la Guerre civile, t. I, p. 379.
gny, Tentame à Taide de sa cavalerie et l'enveloppe d'un feu nourri: L'amiral se retourne contre ce nouvel ennemi. Il fait avancer ses dernières réserves et ramasse par des appels désespérés les reîtres fugitifs dans la plaine. Débordé par le nombre, il est assailli do trois côtés par les Suisses, par la cavalerie de Guise et par les arquebusiers. Déjà la fermeté de ses troupes est ébranlée. Soldats et capitaines hésitent et la résistance s'affaiblit. Dans quelques minutes il sera entouré.
Il fait alors sonner la retraite. En vain le duc de Guise l'accable de charges et d'arquebusades. L'amiral recule sans rompre ses rapgs jusqu'à la Neuville. La nuit suspend la poursuite. L'amiral se retire en bon ordre et le duc de Guise reste maître du champ de bataille. Après s'être assuré par les courses de ses éclaireurs que la retraite de l'ennemi n'était pas une feinte, il ramène ses troupes en arrière et les fait camper sur la lisière des bois'.
Le prince de Condé, prisonnier d'un des hommes d'armes du maréchal Damville, avait été remis au duc de Guise, devenu le chef de l'armée catholique, dans un pauvre logis du
i. — Voyez aux Pièces justificatives une note bibliographique et un récit inédit de la bataille de Dreux.
village do Blainville, à la ferme de Nuisement. L*entrevue fut froide. Au môme moment un gentilhomme apporta la première cornette blanche enlevée aux réformés et le vainqueur la reçut en exaltant la valeur du présent. Les bagages avaient été pillés par les reîtres. Après avoir soupe « assez maice grement, » dit de Bèze, on trouva un lit que le duc, avec « toute gracieuseté, » offrit à son prisonnier. Condé le refusa, et, sur de nouvelles instances, le partagea avec son rival. « Mon cousin, dit le duc de Guise, je « vous prie de me dire quelle chère et traic- « tement vous m*eussicz faict si je feusso « tombé prisonnier entre vos mains. » Le prince refusa de répondre. « Mon cousin, a reprit le vainqueur, je vous prie de vous <c resjouir et faire bonne chère tant que vous a serez entre mes mains, èsquelles vous « n'aurez aucun mal, et vous promectz que, « si ce n'estoict le debvoir que je doibs au « Roy pour luy rendre compte de ma charge, «je vous délivrerois présentement. » La situation n'était pas sans grandeur. Les deux princes avaient passé trois ans à se poursuivre d'une haine acharnée et reposaient ensemble sur le grabat d'un paysan.
Dès le premier jour de sa défaite, le prince de Condé formula une étrange reven-
dication. Le roi de Navarre, son frère aîné, ayant été lieutenant général du royaume, il se prétendait investi de la môme dignité par droit de succession et protestait sérieusement contre sa captivité au milieu de Tarméc royale. Malgré cette prétention, la cordialité du duc de Guise, ses égards pour son prisonnier, sa générosité vis-à-vis de quelques gentilshommes protestants qui partageaient la mauvaise fortune de leur chef, amenèrent un peu de détente entre les deux rivaux. Quelques jours après, Condé prouva au vainqueur qu'il n'avait pas de rancune. Le duc avait fait broder trois mandils de velours cramoisi pour le connétable, pour le maréchal Saint-André et pour lui. Le matin do la bataille, il donna le sien avec son meilleur cheval à son écuyer Spagny. Les réformés savaient que leur plus redoutable ennemi porterait sur sa cuirasse un mandil cramoisi. Pendant l'action, un reitre courut sur Spagny et le tua d'un coup de pistolet, croyant tuer le duc de Guise. Le duc regretta son cheval autant peut-être que son écuyer. Le prince de Condé s'employa à le lui faire rendre. Le comte de la Rochefoucauld l'avait acheté. Guise en offrit 2.000 écus. La proposition ayant été déclinée. Guise demanda à l'échanger contre le ministre Pérussel, prê-
cheur du prince de Condé, qui avait été fait prisonnier avec son maître. La Rochefoucauld représenta au prince que le ministère do Pérussel lui serait indispensable en prison et refusa d'accepter rechange. La restitution du cheval fut ajournée jusqu'à la paix ^
La nouvelle de la victoire de Dreux fut apportée à Paris le dimanche soir, 20 décembre, par le maréchal de camp du duc de Guise, Jean de Beaulieu de Losses. Le 22 décembre, la reine mère donna au prince lorrain la dignité de lieutenant général du roi. C'en élait fait de Téquilibre qu'elle avait si péniblement maintenu entre les deux partis depuis le commencement des troubles.
Le duc de Guise était le maître de la France ^. Il vint lui-môme à Paris recueillir des ovations. « Il est entré victorieux, écrit Pasce quier, avec un applaudissement général « de tout le peuple. Jamais prince n'y fut « accueilli de meilleur œil qu'il a esté ^. »
i. — Mémoires de Mergey^ édit. Buchon, p. 265.
2. — Coll. du parlement, vol. 556, f. 274. — Journal de 1562 dans la Revue rétrospective, t. V, p. 209. Registres municipaux de la ville de Paris publiés
Ear la ville. — Mémoires de Condé, t. IV, p. 194. — ettres de Pasquier dans les Œuvres complètes, t. II, p. 103. — Coll. Brienne, vol. 206, f. 177. — Mémoires de Tavannes, coll. Pelitot, t. 24, p. 380.
3. — Il est assez piquant qu'un des premiers emplois de son autorite souveraine fut de faire signer au roi la nomination de Jacques de Savoie,
Il inaugura son pouvoir souverain en imposant au roi des lettres de clémence en faveur de tous les séditieux qui déposeraient les armes *.
Le lendemain de la Ijataillo de Dreux, le duc de Guise prit enfin le commandement de Varmée catholique. La fortune de la guerre comblait Tambition de ce prince. Le roi de Navarre, qui lui avait barré le chemin de la lieutcnancc générale, était mort le J 8 novembre ; le connétable, victime de son impéritic militaire, était prisonnier des réformés; le maréchal de Saint- André avait été assassiné. Des chefs du parti catholique il restait seul auprès du roi, seul et avec Tauréole d'une victoire. Il conçut un plan de campagne capable de détourner pour longtemps, peutêtre pour toujours, les passions qui avaient soulevé le parti réformé. Il voulait d'abord déloger les huguenots d'Orléans, puis lancer toutes les forces du royaume contre les Anglais campés au Havre et contre leurs alliés en Normandie. Il comptait sur la haine traditionnelle du soldat français pour l'insu-
duc de Nemours, Tamant bien connu h la cour de la duchesse de Guise, comme gouverneur général du Lyonnais (Lettres patentes du 25 décembre i562; copie du temps; f. fr., vol. 3213, f. 65.)
L — Une copie de cet acte daté du 24 décembre 1562, est conservée dans la coll. do Brienne, vol. 206, f. 477.
— solaire et sur un mouvement national qui aurait étouiïé les querelles religieuses ^ Ce plan fut entamé avec vigueur. Le duc de Guise fit signer au roi un édit d^aliénation des biens de TEglise jusqu'à concurrence de 100 mille livres de rente et convoqua pour le 10 mars le ban et Tarrière ban de toutes les milices ^. L'argent et les troupes allaient abonder à la fois. Quant au siège d'Orléans, l'habile lorrain prétendait le diriger seul, ce du bout ce de son épée. »
Le 26 décembre, le duc de Guise met l'armée en marche vers Orléans; le 27 il campe à Bouglainval, près Maintenon, le 5 janvier, à Maisons, près Chartres ^ le 8, à Cormainville, près Chateaudun *. Le 11, il gagne le pont de Baugency et s'établit fortement sur les deux rives de la Loire ^. Coligny