LE RETOUR A LA CHAVONNIÈRE H
Mais la réponse de M. Dutillet devait être celle de René Saget, celle de M. Herpin...
Le rendez-vous, Frémont le niait énergiquement, soutenant qu'il ne savait même pas que Courier dût, ce soir-là, aller dans sa forêt. Il protestait de son innocence. Il assurait aussi :
— Si j'avais connaissance de quelque chose, je le dirais...
Le Procureur du roi considérait — ainsi qu'il devait en aviser le Garde des Sceaux dans un rapport prochain, — qu'il était « impossible d'entrevoir le motif qui aurait pu exciter Frémont à commettre un crime aussi énorme ». Toutefois, il prit contre le garde des réquisitions, fondées sur ce qu'il n'avait « déjugé aucun des soupçons s'élevant contre lui, soit comme auteur, soit comme complice ».
Et ce même jour, 22 avril, Louis Frémont fut arrêté.
Au milieu de tant d'agitations, le petit Paul — revenu, lui aussi, à la Chavonnière, — répétait, paisiblement, de sa voix naïve, cette explication qu'on lui avait donnée, et qui lui suffisait :
— Papa a été pris pour un corbeau, et on l'a tué...
Contre Louis Frémont, les accusations de Mme Courier se précipitèrent avec un acharnement sans merci.
Le lendemain 23 avril, dans une longue lettre au Procureur du roi, Mme Courier, au sujet des incidents qui avaient marqué à la Chavonnière la soirée du 10 avril, transmettait « les renseignements nouveaux qu'elle avait pu recueillir dans sa maison », — ne négligeant ni la blessure de Frémont, ni les chiffons et papiers retirés de son fusil.
La lettre se terminait ainsi :
« Voilà, Monsieur, ce que le récit, plusieurs fois répété, de ma femme de chambre m'a appris, ce que j'ai, avec une scrupuleuse attention, rassemblé de plusieurs. Faites-en l'usage que vous jugerez convenable. Conservez ma lettre, Monsieur; adjoignez-la aux dépositions, si elle peut y servir. Je m'honore de n'avoir jamais dit que la vérité, toute la vérité.
« J'espère que mon soin à vous communiquer
ce que j'ai pu apprendre en fera foi, Monsieur, et servira à jeter quelque lumière sur l'affreuse obscurité qui couvre, aux yeux de la justice, l'assassinat de mon malheureux mari. »
Quelques jours après, le 29 avril, M. Aquilas Hainique entendait à Tours Mme Courier.
Elle parla de la réorganisation de son exploitation rurale que Courier projetait, dont le bruit s'était répandu dans le pays, et qui, si directement, menaçait Frémont dans sa situation.
Sa conclusion, ce fut :
— Cet homme, voyant sa place perdue, a tué son maître, surtout ayant l'espoir, le mieux fondé, que je le garderais, si la connaissance de son crime fût restée cachée.
Le juge fit cette objection :
— Sur quoi Frémont pouvait-il fonder cette espérance?... Il avait lieu de craindre le contraire, ayant toute la confiance de M. Courier, avec lequel vous n'étiez plus en bonne intelligence depuis un certain temps.
Mais — avec une présence d'esprit imperturbable — Mme Courier répliquait :
— La même intelligence régnait entre M. Courier et moi, pour les intérêts de la maison, et je croyais Louis assez honnête homme pour s'en occuper avec le même zèle.
S'attachant à justifier sa conviction que Louis Frémont était le coupable, — le vrai, le seul coupable, — elle se mettait à énoncer et à coordonner
des arguments implacables, avec l'habileté d'un Procureur du roi :
— Louis Frémont s'était fréquemment dérangé et adonné au vin... Ce défaut de s'enivrer donnait lieu à son caractère violent de se développer... Personne autre que Frémont n'aurait pu approcher M. Courier d'aussi près qu'il a fallu le faire pour lui porter le coup à bout portant, par derrière. Louis Frémont ne peut nier s'être trouvé au lieu où le crime a été commis : il avait rendez-vous avec M. Courier à la forêt... Frémont n'a pas voulu approcher son maître, lorsqu'il a été trouvé dans la forêt et transporté au Guessier. ..
Mme Courier allait jusqu'à insinuer que l'idée de dérober quelque somme d'argent n'avait peutêtre pas été étrangère au crime de Frémont.
— Mon opinion, disait-elle, est qu'il n'a agi que pour conserver sa place; mais il est possible qu'il ait été mû par un autre motif d'intérêt, à cause de la facilité qu'il avait, d'entrer, à toute heure de nuit et de jour, dans la chambre où était l'argent de M. Courier.
Le trait était plus perfide que dangereux : dans le secrétaire du défunt venait d'être constatée la présence d'une somme de 3 744 francs, qui correspondait bien à toutes les vraisemblables disponibilités de Courier, en argent comptant.
En même temps, de l'homme qu'on lui reprochait comme amant, de Pierre Dubois, Mme Courier — bravement, sans hésitation, — prenait la
défense avec une assurance complète, poussait même la défense jusqu'à l'éloge.
— Je sais, répondait-elle au juge, que ce sont les motifs dont vous voulez parler (vrais ou faux), qui ont déterminé M. Courier à mettre ce Pierre Dubois à la porte; mais si je n'ai pas jeté un soupçon sur lui, c'est que je le connaissais pour un très honnête homme!...
Les lettres de Mme Courier, Pierre Dubois les niait, avec beaucoup de galanterie, et non moins de ruse :
— Il est possible que Madame m'ait écrit, disaitil; mais je n'ai rien reçu.
A cette question :
— Affirmez-vous ne pas avoir reçu, de Mme Courier, des lettres de Paris, portant cette adresse : « A Monsieur Dubois, poste restante, à Montbazon » ?
Pierre ripostait :
— Oui, Monsieur, je l'affirme, et la maîtresse de poste pourra vous le dire...
Mme Courier — loin de s'aventurer en d'inutiles dénégations, — avouait, nettement, crânement, sa correspondance avec le domestique chassé :
— J'ai écrit à Pierre Dubois plusieurs lettres, déclarait-elle. Je lui en ai écrit, notamment, trois depuis mon départ de la Chavonnière... Lui, il m'a écrit une seule fois, à Paris, et par mon ordre ... Il me parlait de sa femme, de son enfant, du renvoi
de la moutonnière, effectué depuis mon départ; il me disait aussi, en répondant à ma demande, qu'en ce moment son ouvrage était fini...
Mme Courier indiquait au juge d'instruction que sa dernière lettre à Pierre Dubois était du 9 avril, veille de l'assassinat.
D'après elle, c'était sa réponse à la lettre que Pierre Dubois lui avait adressée à Paris.
— Ma lettre du 9 avril, précisait- elle, portait cette suscription : « Dubois, poste restante, à Montbazon »... J'ignore si elle est parvenue à Pierre Dubois...
Et devant le rayonnement de la vive intelligence de la femme qu'il interrogeait, le grave magistrat, tout ébloui, demeurait comme sous le charme d'une action fascinante, qui le gênait.
A l'égard de Louis Frémont, Mme Courier ne cessa de tenir en haleine le Parquet de Tours, — notamment par une lettre du 30 avril, qui, à la charge de cet inculpé, signalait quelques nouveaux indices.
Frémont, sur tous les points, opposait des dénégations obstinées; mais il lui était impossible de rendre compte de l'emploi de son temps dans l'après-midi du crime.
— Persistez-vous, lui demandait le juge d'instruction, à soutenir n'avoir point commis le crime d'assassinat sur la personne de M. Courier, et même n'avoir aucune connaissance relativement à ce crime?
— Oui, Monsieur, répondait Frémont, parce que je suis incapable d'une telle action, et que, si j'avais vu ou su quelque chose, je n'aurais pas attendu si tard pour le découvrir à la justice.
Au fur et à mesure qu'il avait constaté la mauvaise posture où Mme Courier le plaçait, Frémont s'était mis à montrer les dents, — mais à demi, timidement et sournoisement :
— Si Mme Courier m'accuse, disait-il, c'est par esprit de vengeance : j'ai été le confident des chagrins domestiques de M. Courier; c'est moi qui surveillais Madame, moi qui disais tout à mon maître...
Peu à peu, — sans jamais laisser libre cours à sa langue, — Frémont devenait plus explicite à l'occasion de l'ordre de faits que la domesticité de la Chavonnière avait caché aux magistrats : les adultères de la femme, les jalousies et les colères du vieux mari.
Les singuliers papiers écrits par Frémont, — brouillons ou projets de lettres — qui avaient été saisis à la Chavonnière, donnaient crédit à ses vagues et hésitantes divulgations. — tout en les complétant quelque peu.
Le 16 avril, — au bout de trois jours de détention, — le père Dubois — bien qu'il ne pût attribuer sa présence dans la région de Véretz, le dimanche précédent, qu'au désir qu'il aurait conçu de voir son fils Pierre, — avait été abandonné par la prévention et mis en liberté
Surtout grâce à Frémont, un jet de lumière se projetait du côté de la partie la plus intime des mystères de la Chavonnière, et, parla, l'instruction pouvait être amenée à dégager et à serrer de façon fort étroite le lien que les magistrats pressentaient entre les pensées et les actes de Frémont et, d'autre part, les pensées et les actes des frères Dubois.
Cependant, ceux-ci — avec, au point de vue des heures, quelques contradictions sur leur emploi de l'après-midi du 10 avril, — invoquaient un alibi, qui portait sur les diverses heures de cette aprèsmidi.
Ils avaient désigné, comme devant confirmer leurs dires, bien des témoins, et, de jour en jour, se réunissaient en leur faveur, comme un faisceau solide, des attestations nombreuses.
Ces attestations émanaient principalement de parents et d'amis, parmi lesquels — au premier rang, par l'importance capitale de ses déclarations, — Martin Boutet.
Les assertions des témoins étaient peu précises, parfois même assez mal concordantes ; toutefois, elles n'étaient pas absolument contradictoires, et l'exactitude ne pouvait en être contestée.
En définitive, il paraissait admissible que le 10 avril, de quatre heures environ jusqu'à la nuit faite, les trois Dubois se fussent trouvés, ensemble, d'abord au hameau de la Hardellière, chez Martin Boutet, puis au Château de la Dorée, puis à Esvres, — c'est-à-dire, constamment, à des distances du lieu du crime variant entre trois et quatre kilomètres.
Un doute en résultait, et l'alibi eut aussitôt son résultat libérateur : le 17 mai, intervenait un nonlieu au profit de Pierre et de Symphorien Dubois.
A ce moment même, l'instruction s'attachait de très près à retrouver la trace de la lettre écrite par Mme Courier le 9 avril : le Parquet supposait que Pierre Dubois n'avait pas eu le temps, avant son arrestation, de retirer cette lettre du bureau de la poste de Montbazon; mais Mme de Finance, la directrice de ce bureau, justifiant sa résistance par son serment professionnel, refusait à la justice la moindre indication.
Dès la décision de non-lieu, l'instruction considéra que, par l'effet de cette décision, la route se trouvait entièrement barrée aux investigations
quelconques qui pouvaient — même indirectement, — toucher les Dubois : c'est ainsi, notamment, que les recherches se rattachant à la mystérieuse lettre eurent un terme brusque.
A la Chavonnière, Symphorien Dubois était, depuis sa détention, remplacé dans son travail par François Arrault.
Contre son habitude, cet homme se montrait triste, sombre, rêveur; il ne parlait pas, même à table, et aussitôt que l'on s'entretenait de l'assassinat de Courier, il s'éloignait.
Son entrain, sa gaîté ordinaire, François Arrault les retrouva dès le retour de Symphorien, — après un court entretien avec lui, hors de la ferme.
Le retour de Symphorien avait été aussi une joie pour Mme Courier.
La Veuve était allée au-devant de Symphorien, dans les champs. Elle l'avait embrassé, en lui disant :
— Mon cher ami, j'ai bien pris part à tes peines...
Toutefois, parmi les gens de la ferme, quelquesuns murmuraient entre eux :
— Phorien retournera en prison...
En prison, Frémont demeura seul.
Contre lui, — unique inculpé, désormais, — tout un ensemble impressionnant d'indices, peu à peu, vinrent se grouper, graves et concordants.
A part la chambre où il couchait, Frémont, à la
Chavonnière, avait eu à sa disposition une petite pièce située derrière la maison d'habitation, audessous du fruitier, qui était agencée en serre. Frémont y mettait les outils de jardinage et, à l'occasion, il s'y retirait pour écrire. Il avait, seul, un libre accès à cette serre, et, habituellement, il la tenait fermée à clé.
Là, — dans un amas de vieilles choses, telles que sabots et souliers, — on avait trouvé une vieille cuillère à pot, en fer, ayant servi à fondre du plomb, et aussi un tuyau de pompe, en plomb, sur lequel existaient quelques coupures et entailles, paraissant peu anciennes.
C'est Mme Courier qui avait attiré l'attention du Parquet sur ce tuyau dégradé, — tout en émettant l'idée que du plomb manquant Frémont s'était servi pour les projectiles destinés à tuer son mari .
Or, on se rendit compte que la quantité de plomb prise sur le tuyau, correspondait au poids des trois lingots employés par l'assassin.
Dans la chambre de Frémont, avaient été découverts plusieurs numéros du Feuilleton littéraire, — dont les numéros en date du 12, du 14 et du 15 août 1824. Or, il fut établi que les cinq débris de la bourre avaient fait partie d'un même exemplaire de journal ; qu'ils se rattachaient au numéro dans lequel le Feuilleton littéraire avait publié un compte rendu des œuvres du littérateur Etienne de Jouy, c'est-à-dire au numéro du 13 août 1824, — celui qui, précisément, manquait à Frémont, alors qu'il
avait en sa possession et le numéro antérieur et les numéros suivants.
Dans le même ordre d'idées, fut relevée à la charge de Frémont cette coïncidence que, dans la soirée du 10 avril, un seul coup de son fusil était chargé, et que le canon vide était bourré de chiffons : n'était-ce pas sur Courier que ce canon avait été déchargé?... et les chiffons n'y avaient-ils pas été introduits ensuite, pour en enlever toute trace de poudre?...
D'autre part, se tournèrent contre Frémont les bavardages inconsidérés auxquels sa femme, la Michel, s'était livrée non seulement le lendemain du crime, — à propos de la « figure extraordinaire » de son mari le soir du 10 avril, — mais encore les jours suivants : elle avait alors raconté à ses voisins, que, une fois, comme elle interrogeait son mari, celui-ci, ôtant brusquement son chapeau, lui avait répondu :
— Si ce chapeau savait ce qu'il y a dans ma tète, je le f... au feu!
Ce furent aussi des témoins qui signalèrent les fréquentes entrevues suspectes ayant été, jusqu'au 8 avril, remarquées entre Frémont et Pierre Dubois.
Ce fut — vers la fin de l'instruction, — Mignot- Habert, faisant connaître l'entretien qu'il avait eu avec Frémont le matin même de l'assassinat, et d'où semblait résulter une preuve de la préméditation.
Ce fut — au même moment, — Joseph Barrier,
qui affirma le rendez-vous fixé, le 10 avril, par Courier à Frémont, et qui, en même temps, indiqua le conciliabule secret, dans l'écurie, presqu'aussitôt, entre Frémont et Symphorien Dubois.
A Barrier un démenti était donné même par Symphorien, — dont l'instruction ignorait quelle avait été, à la Chavonnière, la situation toute particulière.
— Tout ce que dit Barrier, protestait Symphorien, est de la plus grande fausseté... Il n'y a pas un mot de vrai...
De Louis Frémont, un seul aveu avait été obtenu : Frémont reconnaissait que, le 10 avril, au moment où le crime avait dû être commis, il s'était trouvé, en revenant des parcs de Montbazon, dans la forêt de Larçay; il précisait même qu'il n'était, à ce moment, qu'à quelques centaines de pas de la Fosse-à-Lalande.
Néanmoins, Frémont soutenait — en d invraisemblables explications, — qu'il n'avait point entendu le coup de feu.
— Oui, déclarait-il. je persiste à le dire, parce que c'est la vérité!...
Le 24 juillet 1825, le Procureur du roi — dans son réquisitoire définitif. — en concluant à la transmission de la procédure au Parquet de la Cour royale d'Orléans, constatait que, dans son dernier état, l'information — peu satisfaisante au point de vue des véritables causes du crime, — laissait en suspens la question de savoir si, vraiment, le
crime n'avait été conçu, voulu et exécuté que par Louis Frémont.
Cependant, il exprimait l'espoir qu'au jour brutal d'une audience publique, les éléments d'appréciation pourraient se dévoiler de façon plus nette, plus complète.
« La justice, écrivait le magistrat, avait dirigé ses soupçons et ses premières investigations sur la famille Dubois.
« Pierre Dubois avait eu une liaison criminelle avec la dame Courier. Il avait été renvoyé du service du sieur Courier et s'emportait en menaces. On avait pu croire que Dubois n'était pas étranger à un crime dont il pouvait espérer recueillir tous les fruits. Quelques contradictions entre les déclarations de Pierre et celles de son frère avaient augmenté les soupçons. Mais un alibi, dont les preuves sont restées entières, a protégé toute la famille Dubois.
« Toutefois, il sera d'une grande importance pour la manifestation de la vérité, d'approfondir les véritables motifs qui ont engagé Symphorien à démentir l'assertion du témoin Barrier, qui affirme que, le 10 avril, à onze heures du matin, Frémont a conféré à voix basse avec Symphorien, après avoir reçu l'ordre de rejoindre le sieur Courier dans la forêt de Larçay.
« Le débat oral qui permettra de mettre en présence Frémont, les frères Dubois et des témoins qui paraissent avoir refusé, jusqu'à ce moment, de dévoiler toute la vérité, fera peut-être jaillir une
lumière inattendue sur l'obscurité dont les causes du crime sont encore enveloppées. »
C'est dans ces circonstances que la Chambre des mises en accusation de la Cour d'Orléans clôturait l'instruction, par le renvoi de Louis Frémont devant la Cour d'assises d'Indre-et-Loire, sous l'accusation d'homicide volontaire avec préméditation.
A Tours, en la haute et vieille salle de la Cour d'assises, le procès s'ouvrit le 31 août 1825.
La France entière allait suivre fiévreusement ces débats.
Avant le début de la première audience, un public nombreux, à curiosité fort éveillée, se montrait du doigt les pièces à conviction étalées devant la Cour, dévisageait les principaux témoins : celui qui excitait le plus vivement l'attention, c'était Pierre Dubois.
Parmi les témoins avait été citée Mme Courier.
Elle était là en g;rand deuil. On remarquait combien la finesse de ses traits lui conservait un air de jeunesse. Elle avait trente ans, depuis un mois.
Pour la présidence avait été désigné M. Perrot, conseiller à la Cour d'Orléans.
Au siège du ministère public, M. de Chancel, le Procureur du roi. Au banc de la défense, Me Faucheux, du barreau de Tours.
Dès qu'on a introduit l'accusé, l'assistance est frappée du très grand calme de son attitude, mais
aussi de la simplicité d'intelligence que dénote sa physionomie.
Frémont est vêtu de gros drap gris.
Malgré l'invitation du Président, l'accusé regarde à peine les pièces à conviction ; il déclare les reconnaître.
A toutes les questions qui lui seront posées, Frémont ne cessera de répondre d'un ton paisible et ferme, mais sans lever les yeux.
Pour la fin de l'après-midi du dimanche 10 avril, il donne cet emploi de son temps : dans la forêt de Larçay, vers le coucher du soleil, il avait bu et mangé ce qu'il avait dans son carnier, puis il s'était étendu dans la bruyère.
— J'étais ivre, ajoute-t-il. Je me suis endormi, et je n'ai pas entendu le coup de fusil.
Le Président. — L'endroit où, d'après vous, vous vous trouviez, n'était pas éloigné du lieu du crime de plus de huit cents pas, et vous n'auriez pas entendu le coup de fusil!... Des témoins, qui ont entendu la détonation à une distance beaucoup plus grande, disent qu'elle leur a paru être celle d'une arme trop chargée.
Frémont. — Je n'ai rien entendu... je dormais...
Dès la première audience commença l'audition des témoins. Ils étaient au nombre de 57. Leur défilé se prolongea jusque vers le milieu de la journée du 3 septembre.
A part Mme Courier, à part les Dubois, on entendit aussi bien les témoins dont les déclara-
tions constituaient les principales charges contre Frémont, — Mignot-Habert, Joseph Barrier et les autres, — que ceux dont les affirmations concernaient les frères Dubois, soit au point de vue des mauvais et graves propos de Pierre envers Courier, soit au point de vue de l'alibi pour l'aprèsmidi du 10 avril.
Lorsque vient le tour de Mme Courier, elle n'hésite pas, dans l'indication de son âge, devant une coquetterie : se rajeunissant de huit ans, elle déclare avoir vingt-deux ans.
Au moment où elle commence à parler, sa voix est faible; puis, insensiblement, — bien qu'elle soit encore voilée, — la voix prend de l'assurance, comme si, par degrés, une émotion, chez le témoin, se dissipait.
Quelles étaient devant le Jury les déclarations de Mme Courier? — Les voici, en leur ensemble.
Elle était à Paris lors de l'assassinat. A son arrivée à la Chavonnière, ses soupçons, immédiatement, se sont portés sur Louis Frémont. Elle avait en lui une grande confiance; mais, à son retour, Frémont avait visiblement cherché à l'éviter. Son mari était, depuis longtemps, fort mécontent de ce garde, qui s'enivrait souvent et était extrêmement violent. Courier, plus d'une fois, avait voulu le chasser. Frémont n'avait dû la conservation de sa place qu'à la bienveillante protection qu'elle lui témoignait elle-même. A la fin, son maître était d'autant plus décidé à le renvoyer, qu'il avait pris des arrangements pour remettre
ses biens à un fermier, et Louis savait les intentions de son maître. Elle a eu beaucoup de douleur lorsque, dans un serviteur fidèle depuis six ans, elle a été forcée de reconnaître l'assassin de son mari.
Même dans ses accusations contre Louis Frémont, la voix du témoin était demeurée douce.
Accusatrice envers Frémont, la Veuve allait le rester très énergiquemeut, d'un bout à l'autre des débats, — disant et répétant que ses soupçons ne se portaient que sur Frémont, affirmant qu'elle regardait Frémont comme l'auteur du crime, proclamant que c'était là son absolue conviction, et que cette conviction, elle la conserverait toute sa vie.
Dans ce procès, Frémont n'eut pas de plus terrible adversaire que Mme Courier.
Le Procureur du roi, lui, tendait ses efforts vers un but constant : la révélation, à travers les audiences, de tout l'inconnu des causes morales du drame.
A Frémont, il demande des détails sur la situation particulière que Courier lui aurait faite vis-àvis de sa femme.
Frémont. — Mon maître m'avait enjoint de surveiller la conduite de Madame. Madame avait des fréquentations. Monsieur, quand il eut chassé Pierre Dubois, craignait que Madame ne se sauvât de la maison, pour courir après Pierre, et il me chargea de garder Madame à vue... Et alors, peut-être, je me suis attiré la haine de Madame...
Par Frémont est également fait au Jury le récit
de l'entrevue nocturne entre Mme Courier et Pierre Dubois, qui, le dimanche 2 janvier, dans la cour de la Chavonnière, avait pris fin par la survenance de Courier, armé de son fusil.
Frémont. — Dans la cour, près de la porte de l'écurie, Monsieur trouva Pierre Dubois et, avec lui, Madame, qui n'était qu'à moitié vêtue...
Mme Courier demande à s'expliquer. Au fond de la salle, dans la foule, les faces se penchent, plus béantes encore.
— J'avais, dit Mme Courier, l'habitude d'attendre le retour des domestiques et, lorsqu'ils rentraient, d'aller au-devant d'eux... Ce soir-là, en entendant du bruit dans la cour, je sortis à demi déshabillée. Je vis près de l'écurie Pierre Dubois, à qui je demandai ce qu'il faisait là et avec qui j'échangeai quelques paroles. Je m'entretins avec lui dix minutes à peine, à la porte de l'écurie. Comme je rentrais, M. Courier descendit... Nous passâmes l'un près de l'autre, dans le vestibule... A la clarté de la lune, il put et il dut me reconnaître... Il ne m'adressa pas la parole...
Frémont. — Tout le monde savait bien dans le pays que Pierre Dubois recevait, de Paris, des lettres de Madame.
Le Procureur du roi. — H y a eu, en effet, une lettre adressée le 9 avril à Pierre Dubois par Mme Courier. La directrice des postes de Montbazon a refusé de faire connaître ce que cette lettre est devenue, et il en a été référé à M. le Garde des Sceaux...
Quant à Pierre Dubois, sa déposition fut brève : il déclara ne rien savoir. Il ne se montra guère prolixe que sur l'emploi de son temps dans l'aprèsmidi du 10 avril, — répétant que, cette après-midilà, il n'avait quitté ni son père ni son frère, entrant dans le détail des différentes courses qu'ils avaient faites alors d'Esvres à la Hardellière, à la Dorée, à Esvres.
— C'était jour de fête, soulignait-il; on a bu un peu partout...
Et, d'audience en audience, se marquait nettement la double caractéristique de ce procès : envers Frémont toutes les apparences matérielles de culpabilité ; sur les graves raisons qui, logiquement, avaient pu seules déterminer le tragique événement, rien que de fuyantes lueurs.
Pendant que — en leur monotonie, que ne vint rompre aucun incident saillant, — les débats se déroulaient, que de cancans et de potins, autour du Palais de Justice!
On disait que Mme Courier avait, aux audiences, une attitude si indifférente, si légère, qu'elle s'amusait à faire le portrait des juges.
On disait que c'est au bras de Symphorien Dubois qu'elle circulait dans la ville.
On disait que, rue Royale, devant la vitrine d'un marchand d'estampes, Symphorien et elle s'étaient arrêtés à regarder un portrait de Paul- Louis Courier, et que, se tournant vers son compagnon, la Veuve avait fait cette réflexion :
— Mon Dieu! qu'il est ressemblant!...
Dans le voisinage du Palais, était particulièrement achalandée, depuis le début du procès, l'auberge du Cygne, — la très modeste hôtellerie de la rue Chaude.
Chez Mme Freslon on servait alors à manger à bien des personnes appelées comme témoins ou qui suivaient l'affaire en curieux.
On y voyait François Arrault, Martin Boutet, les servantes et autres domestiques de la Chavonnière. Là, Mme Courier prenait aussi ses repas, avec tout son monde.
Au cours du procès, un incident grave s'était produit, hors des débats.
Symphorien Dubois avait vivement interpellé Joseph Barrier; il lui avait dit :
— Tu as paru deux fois à l'audience pour déposer contre nous... Si j'entends que tu dises quelque chose contre nous, tu auras affaire à moi!...
Cette menace, le Parquet devait l'ignorer longtemps encore.
Le 3 septembre, réquisitoire, plaidoirie et verdict.
Les premiers mots du réquisitoire furent un blâme contre le parti pris de silence qui, chez les témoins, s'était affirmé depuis le début de l'instruction.
« Messieurs, disait le Procureur du roi, un spectacle aussi étrange qu'il était triste, vint nous frapper dès le commencement de cette malheureuse affaire.
« Un crime horrible a été commis; les magistrats se transportent sur les lieux où M. Courier a été frappé. Tous les domestiques gardent un silence obstiné.
« Les causes d'une déplorable mésintelligence qui existait entre Mme Courier et son mari, sont cachées par eux à la justice, tandis qu'ils ne craignaient pas d'en répandre le bruit dans les villages environnants. »
Avec méthode, et aussi fort impartialement, le Procureur du roi expose les charges contre Fré-
mont. Quand il aborde l'examen de la question de préméditation, il laisse comprendre les hésitations de l'accusation. Finalement, il semble abandonner la circonstance aggravante de dessein réfléchi.
A ce propos, il s'exprime en des termes tels que le fond même de ses préoccupations apparaît, en même temps que — comme une synthèse saisissante des débats, — se précise devant les jurés le vrai point du procès.
« Le crime accompli, se demande le Procureur du roi, est-il l'effet d'une violence isolée, d'une rancune dont l'explosion a été instinctive?... ou ne serait-il pas plutôt le résultat d'un lâche complot? »
Et, sur cette question décisive, le magistrat formule cet avis :
« Il y a là un mystère, et, jusqu'à présent, ce mystère est insondable. »
Par une promesse solennelle se termine le réquisitoire :
« Ne craignez pas, Messieurs les Jurés, s'écrie M. de Chancel, que la justice cesse d'avoir les yeux ouverts et discontinue ses investigations. Soyez persuadés que, quel que soit votre verdict, le crime qui a été commis sur la personne de M. Courier, ne restera pas impuni! »
La lovale attitude prise par le Procureur du roi rendait, assurément, très aisé le rôle de la défense.
M" Faucheux met, d'ailleurs, une grande force de logique à établir la faiblesse du système de l'accusation.
« Une seule charge grave, déclare-t-il, s'est élevée contre Frémont. . . si on peut appeler charge les soupçons de Mme Courier!
« Certes, la situation de la défense est ici délicate. On attend d'elle, et à bon droit, qu'en discutant la conviction de la Veuve elle respecte les convenances et le bon goût, qu'elle n'oublie pas ce que lui commande la double et pure célébrité d'un père et d'un mari. »
Le jeune avocat n'en montre pas moins d'énergie dans sa critique de l'attitude de Mme Courier envers Frémont; il est même, à cette occasion, entraîné à un mouvement d'éloquence qui impressionne vivement l'assistance.
« Qu'il soit permis, dit-il, de rechercher ce qui a pu, de la part de Mme Courier, motiver cette accusation, qu'aucun fait n'est venu appuyer.
« De la part d'une épouse ou d'une mère, si les regards des magistrats s'étaient tout d'abord portés sur son mari ou sur son fils, on concevrait qu'elle eût dirigé les soupçons sur la tête d'un étranger, de peur qu'ils ne vinssent à se fixer sur une tête chérie. Mais ici Mme Courier n'a pas à détourner la foudre d'un coupable, et rien ne l'excuse lorsqu'elle charge inconsidérément celui dont tout proclame l'innocence. L'intérêt de Mme Courier, ne pourrait-on le trouver en rappelant cette surveillance à laquelle son mari l'avait soumise, cette surveillance si pénible pour l'accusé et si injurieuse pour elle"?...
« Madame, vous savez quelle confiance vous
pouvez inspirer à la justice! Songez que les motifs de repentir ne vous manqueraient pas, même après l'acquittement de l'homme que votre dénonciation a traîné sur ce banc. Songez que les résultats d'un jugement qui déclarerait Louis Frémont innocent, ne suffiraient pas pour assurer le repos de votre conscience. . .
« Si vous avez cru Frémont coupable, les débats vous ont sans doute éclairée. Venez rassurer votre conscience en démentant cette funeste conviction. »
Dans sa péroraison, Me Faucheux exalte Paul- Louis Courier comme lettré, comme écrivain :
« Courier, s'écrie-t-il, a laissé un nom cher aux lettres, et dont la célébrité ne sera plus contestée lorsque le temps aura fait taire les malveillances de l'esprit de parti et les passions de la politique.
« Courier est un de ces Français qui, pendant vingt ans, ont promené, des rives du Tibre aux bords du Rhin, la gloire et les drapeaux de la France... La Restauration le rendit à cette vie simple et modeste qui avait pour lui tant de charmes. C'est là que (par suite d'une erreur, peutêtre, mais que bien des gens partagent), croyant le ministère engagé dans de fausses routes, il le poursuivait sans fiel et sans amertume, dans ses compositions si originales, où l'on retrouve tour à tour la spirituelle ironie de Voltaire, la verve de Pascal et la simplicité d'Amyot, unies à la naïveté de La Fontaine. »
Le Procureur du roi ne laisse point passer, sans les relever vertement, de telles paroles, — vraiment très hardies pour l'époque.
« Comment! s'écrie-t-il, n'a-t-on pas senti l'inconvenance de faire devant une Cour royale l'éloge des ouvrages de M. Courier, c'est-à-dire de pamphlets politiques condamnés presque tous par la justice! »
Le 3 septembre, à huit heures du soir, — quelques flambeaux piquant de fauves lueurs le grand noir de la salle, — le Président commençait le résumé des débats.
Dans cet exposé des moyens de l'accusation et de ceux de la défense, on sentit, une fois de plus, combien, à cause de ses lacunes, l'accusation était peu sûre d'elle-même.
Quand les jurés se furent retirés en la chambre de leurs délibérations, la question à résoudre dut — très vraisemblablement, — se poser devant leur conscience dans les termes mêmes que le ministère public avait si franchement énoncés : si Frémont est bien le meurtrier, cet homme à l'esprit faible n'a-t-il point été armé par quelque cerveau résolu? et ne porte-t-il pas ici, à lui seul, tout le poids d'une action qui a été commune à plusieurs?
Le Jury arrêta sa décision en moins d'une demiheure. A l'unanimité, il répondit : « Non, Louis Frémont n'est pas coupable. »
L'acquittement fut prononcé.
Frémont gardait le même air calme, la même indifférence que durant les débats.
Dans le résumé du Président avait trouvé place une réfutation formelle des imputations qui, au lendemain de la mort de Paul-Louis Courier, avaient visé les Jésuites et la Cour.
« Le crime est un attentat domestique, tout l'indique, avait dit le Président, et il faut faire justice des premiers soupçons exprimés par l'opinion publique. De ces rumeurs inconsistantes qui désignaient, comme instigateurs du crime, des personnes élevées et honorables, de ces préventions injustes, les débats n'ont rien laissé debout. »
Le souci de la même démonstration devait se retrouver dans le compte rendu du procès que le Moniteur universel allait publier dans ses numéros des 6 et 7 septembre , — et là il s'affirmerait comme la préoccupation dominante.
Le procès fini, chacun à Véretz et dans la région d'alentour était — à part Louis Frémont, — retombé dans le train ordinaire de la vie coutumière .
Pas plus que les émouvantes adjurations de la plaidoirie de M" Faucheux, la chose jugée ne paraissait avoir apaisé Mme Courier envers Frémont.
Au lendemain même de l'acquittement, elle écrivait à Me Faucheux :
« Je désire que Louis Frémont ne justifie pas quelque jour la terrible accusation que j'ai portée contre lui, — dût-on murmurer encore, quand la haine sera moins violente, que je fus accusée, moi, d'avoir, par vengeance, par animosité, fait peser sur un innocent que je voulais perdre, un crime que j'avais connu, peut-être ordonné. »
Quant à ceux que la voix publique avait désignés comme coupables, la Veuve leur prouva hautement sa confiance entière.
Pierre Dubois devint — du consentement de Mme Courier, — le garde-vente des acquéreurs des coupes de la forêt de Larçay.
Symphorien avait, dès sa mise en liberté, repris son service à la ferme.
D'autre part, était choisi comme garde particulier, en remplacement de Frémont, Martin Boutet, — dont le témoignage suspect avait si directement contribué à établir l'alibi invoqué par les Dubois.
François Arrault, de son côté, avait à la Chavonnière un emploi régulier.
Et le personnel de la ferme avait retrouvé — avec tous les avantages personnels qu'il savait en tirer, — le système de gestion contre lequel le maître défunt s'était attaché, pendant les derniers mois de sa vie, à réagir avec tant de rigueur, le système particulier à Mme Courier, — large, insoucieux, accommodant, bien propre à favoriser cet instinct de « grapillage » que Balzac, dans ses Paysans, a si puissamment mis en scène.
Symphorien Dubois, lui, prenait dans la maison la plus grande liberté, — y affectant parfois une allure de commandement.
En ce qui concerne Pierre, il semble que, dès cette fin d'année 1825, il ne fréquentait plus guère à la Chavonnière, et même qu'il était en froid avec Symphorien.
Dans le courant de l'hiver qui suivit, des ques tions d'intérêts à débattre — dont les moindres avec le libraire Merlin, — rendaient nécessaire la présence de Mme Courier à Paris : tout au moins à partir de cette époque, c'est presque exclusivement à Paris que la Veuve vécut.
A Paris, Mme Courier partageait l'appartement de sa mère, — qui, vers ce temps, alla demeurer au coin du boulevard Poissonnière, au n° 21 de la rue du Sentier (1).
Dans cette maison, — d'après des Mémoires du temps, — serait survenue, en mars 1826, une sotte aventure, fort désagréable à Mme Courier : une locataire, dans un accès de folie, s'était, de l'entresol, jetée par la fenêtre sur le boulevard, sans se faire grand mal; Mme Courier et sa mère vinrent exprimer leurs sympathies à la famille de cette voisine, mais celle-ci se serait mise à crier :
— Retirez-vous t retirez-vous!... Est-ce que vous voulez m'assassiner, comme votre mari?...
Sur le mystère du 10 avril 1825, le voile qui, en l'un de ses coins, avait été un instant soulevé, était retombé lourdement.
Toutefois, en Touraine, sur bien des points du pays de Véretz, longtemps, pendant les veillées de l'hiver, au coin de l'àtre et toutes portes closes, ou bien entre bûcherons, au fond des bois, s'échangea souvent, en des chuchotements, l'impression générale et persistante : oui, les assassins, c'étaient des gens ayant vécu sous le même toit que la victime; mais de ces gens-là, il fallait se garder de parler tout haut.
A voix encore plus basse, entre têtes tout à fait rapprochées, on se disait et on se répétait que
(1) Ce n» 21 y est aujourd'hui le n» 45.
quelqu'un qui n'avait point su se taire, l'imprudent Joseph Barrier — ce journalier de la Chavonnière qui, dans le procès de 1825, avait bavardé contre Louis Frémont et contre les Dubois, celui qui, même avant la fin du procès, avait été si fortement menacé par « Phorien », — avait eu une mort terrible, bien extraordinaire.
Et — tout en se signant très dévotement à l'évocation de la mémoire du pauvre Barrier, — tous concluaient, avec un frissonnement d'effroi, que la fin de cet homme devait être une leçon pour ceux à qui la langue pouvait encore démanger.
Joseph Barrier était mort moins de quatre mois après le procès, le 30 décembre 1825.
Comment donc était-il mort?
A l'occasion des fêtes de Noël, un soir, Barrier était invité à manger une oie chez un de ses amis de Véretz, Paul Goupy.
Comme on allait se mettre à table, Symphorien Dubois — qui, cependant, n'était pas invité, disait-on, — avait paru parmi les convives. Barrier en avait éprouvé une grande surprise, et, témoignant son mécontentement, il avait voulu se retirer.
— Bah ! insistait-on, il ne faut pas toujours être fâché... Tu lui parleras, si tu veux!...
Finalement, Barrier s'était résigné à rester.
A table Symphorien s'était placé à côté de lui.
On avait bu, trinqué, chanté, et le repas s'était
prolongé fort avant dans la nuit. Barrier n'était rentré chez lui qu'une heure avant le jour. Il ne paraissait pas ivre.
Il s'était mis au lit, et, une heure après, des vomissements l'avaient pris, — qui, sans interruption, avaient duré deux jours.
Après quoi, il avait succombé, — en conservant jusqu'au bout sa pleine connaissance.
A sa femme et aux voisins qui étaient venus se ranger près de son lit, voici ses dernières paroles :
— J'ai été trahi...
Cette fin subite — après une maladie étrange, qui ressemblait tant à un empoisonnement, — avait été, dès les journées qui la suivirent, vivement commentée dans le pays.
Le Parquet de Tours lui-même avait considéré comme très suspectes les circonstances du décès de Barrier.
Vingt et un jours après la mort, il avait prescrit l'exhumation du cadavre et, par deux médecins de Tours, toutes investigations utiles. Aucune trace de poison n'avait été découverte.
La constatation n'était nullement péremptoire. Elle intervenait alors que la décomposition cadavérique durait depuis trois semaines, et que, par suite, le poison employé — par exemple, s'il s'était agi d'un poison organique, — avait pu ne pas résister à la putréfaction. En outre, à cette époque où le chimiste Orfila n'en était qu'au début de ses travaux, la recherche des poisons dans le
corps humain n'était pas encore entrée dans la voie scientifique.
A près de deux ans de là, Symphorien Dubois, à son heure marquée par le destin, le 19 août 1827, mourait lui-même.
Vers la fin du mois précédent, la Chavonnière et son domaine venaient d'être vendus à la barre du Tribunal de Tours, pour que leur prix contribuât à l'acquittement des dettes grevant la succession Paul-Louis Courier.
Symphorien, bousculé par ses chevaux, avait fait, dans une mare, une chute grave, et — malgré les soins de M. Herpin, — c'est aux suites de cet accident que, à la Chavonnière, sur le grabat de la chambre de l'écurie, en proie à une fièvre violente, il succomba, — après une agonie de deux jours.
Mme Courier séjournait alors dans la région, — non pas à la Chavonnière, vraisemblablement à Tours.
Une garde-malade, la veuve Pioton, veillait auprès de Symphorien; mais Mme Courier — chaque jour, pendant des heures entières, — vint assister elle-même son domestique ; et, jusqu'à ce que son cercueil fût clos, elle ne cessa de lui donner de vives marques d'affection.
Pendant le travail de la mort, elle s'agitait, toute anxieuse, à travers le misérable et étroit réduit, autour de la couche où le blessé, très douloureusement, se débattait.
Elle le soutenait par d'apaisantes paroles, — lui répétant que le médecin avait beaucoup d'espoir, l'encourageant à prendre patience.
— Symphorien, mon ami, disait-elle, je t'en prie, tranquillise-toi!... Voilà la sueur qui te prend, cela te fera du bien. . .
La sueur qui baignait le front du moribond, elle l'essuyait de son fin mouchoir, doucement manié par sa main délicate.
Caressante et consolatrice, elle se penchait sur l'agonie de Symphorien, — comme font ceux qui ont la volonté que le mourant emporte en son regard suprême l'image de leurs traits, le réconfort de leur sourire.
Par un contraste brutal, Symphorien — dans son presque continuel délire, — alternait des « Oui, Madame... », des « Non, Madame... » avec des « propos indécents », — si indécents que la veuve Pioton en était fort gênée, et que, plus tard, elle devait, par pudeur, se refuser à les répéter en justice.
Le jour de l'enterrement — le dimanche 20 août 1827, — Mme Courier, dès le début de la matinée, revint s'asseoir près du lit où reposait Symphorien, enveloppé dans son suaire.
Elle paraissait très affligée et murmurait :
— Je perds là un bon domestique... Chez moi, quand il y était, j'étais aussi sûre en ma présence qu'en mon absence...
La veuve Pioton ayant — sur son désir, — découvert le mort, Mme Courier lui toucha le visage, en disant :
— Pauvre Symphorien ! .. . Jamais je n'en mettrai un dans ma maison comme lui !.. .
De la famille Dubois, le père, seul, était présent.
Au moment où le corps allait être mis dans le cercueil, Mme Courier ouvrit le vieux bas de buffet, qui renfermait les hardes et effets de Symphorien. Elle y prit une petite boîte, en tira une bague, — « une espèce d'alliance en or », — et elle passa l'anneau à l'un des doigts du mort.
En Symphorien Dubois, Mme Courier, certainement, ne pleurait pas que le serviteur : à l'anneau dont, pieusement, elle le parait sous le linceul, son cœur n'attachait-il pas tout le prix d'un symbole?...