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tance, — par quatre fois, — le magistrat l'invita à fournir à cet égard des éclaircissements.
De la part de Mme Courier, — malgré toute la précision des détails à laquelle s'astreignait M . Aquilas Hainique, — pas d'autre réponse que ceci :
— Cela est tout à fait échappé de ma mémoire. .. Je n'ai aucun souvenir de tout cela...
Le juge aborde le résumé des points alors acquis par la nouvelle instruction : l'aveu par Frémont qu'il a porté à Courier le coup mortel; ses affirmations d'une contrainte morale par les frères Dubois; le propos que, d'après Frémont, Symphorien Dubois lui aurait tenu le lendemain du crime : « Mme Courier m'a dit que s'il était possible de se défaire de M. Courier, nous vivrions ensemble comme l'homme et la femme. »
Mme Courier, tout aussitôt, le prend de très haut, — s'écriant :
— Je n'ai pas de termes assez forts, ni d'indignation assez profonde pour repousser d'aussi infâmes calomnies ! . . .
Le Juge. — Il est malheureux que vous ayez conservé ou pris à votre service, et paru avoir une affection particulière, pour les individus qui sont aujourd'hui désignés comme auteurs ou complices de l'assassinat de M. Courier.
Mme Courier. — La justification de Symphorien Dubois me paraissait complète, la justice l'ayant reconnue...
Quatre jours après, — le 15 janvier, — con-
frontation entre Mme Courier et Louis Frémont, — un Frémont vieilli, maigri, hâve, tout abattu sous le poids de ses remords et de la réprobation publique.
L'accusé de 1825 devenu, à son tour, accusateur, atteste « comme certain et vrai tout ce qu'il a dit » .
Mme Courier, — immédiatement, — d'un ton très posé :
— Il est nécessaire d'ajouter quelque chose à la déposition que je vous ai faite le 11 courant.
« Révoltée de ce que le fait cité par Louis Frémont contient d'atroces insinuations contre moi, mon premier mouvement était de les repousser, sans faire attention que je ne répondais pas au fait lui-même.
« Que Symphorien Dubois ait tenu le propos cité par Frémont, c'est sur quoi je ne peux me former une opinion. Seulement, je dois dire que ce propos me paraît peu probable : que, quand je partis pour Paris, au mois de janvier 1825, Symphorien était nouveau domestique dans la maison, et que rien (ni depuis, ni avant l'assassinat) n'a pu me donner lieu de penser qu'il eût connu un si monstrueux projet. Il s'est toujours conduit en domestique respectueux et attaché à ses devoirs.
« Quant à Louis Frémont, convaincu d'assassinat, il me semble naturel qu'il cherche à atténuer son crime. »
Le juge fait remarquer à Mme Courier que les déclarations de Frémont ne sont pas indignes de foi, puisque, sur les détails essentiels, elles sont
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conformes aux déclarations de Sylvine Grivault.
Mme Courier se borne à cette réflexion :
— Aussi n'ai-je fait qu'émettre des doutes. Il
n'appartient qu'à la justice et aux lumières des
magistrats de pénétrer ce mystère épouvantable...
Ce même jour, le Procureur du roi rédigeait un réquisitoire tendant à l'arrestation de Mme Courier, et il le justifiait par ces motifs :
« La dame veuve Courier a vécu en concubinage avec Pierre Dubois et, plus tard, avec Symphorien Dubois, avec lequel les relations criminelles ont notoirement continué depuis la mort de M. Courier.
« Il résulte de la première information, faite en 1825, que la dame Courier avait connu des circonstances du crime que des révélations des auteurs de l'assassinat avaient seules pu lui apprendre : notamment, le rendez-vous assigné par M. Courier à Frémont dans la forêt de Larçay, à l'heure où le crime a été commis, et la certitude que les lingots ayant servi à tuer la victime provenaient du plomb pris sur un tuyau déposé dans une chambre de la maison du sieur Courier.
« Pour expliquer comment elle avait su que Frémont avait un rendez-vous dans la forêt avec le sieur Courier, la dame Courier fut convaincue de mensonge, puisqu'elle prétendait que René Saget lui en avait fait la déclaration, — ce qui fut formellement démenti par celui-ci.
« Les démarches de la dame Courier ont prouvé
tout l'intérêt qu'elle portait à Symphorien Dubois et à Boutet.
« Les déclarations de Frémont sont expresses et ne permettent plus de doutes sur la part que la dame Courier a prise au complot formé contre la vie de son mari.
« En conséquence, il convient de diriger contre elle les poursuites nécessaires. »
Le lendemain matin, à dix heures, l'huissier Seguier se présentait à l'Hôtel du Faisan et priait Mme Courier de se rendre au Palais de Justice.
Lorsqu'elle y fut arrivée, l'huissier lui exhiba un mandat d'amener.
Mme Courier ne se laissait point abattre. Devant la nécessité de faire tête aux charges se dressant contre elle, elle s'armait d'une énergie indomptable.
Toutefois, sa lutte contre l'inculpation n'allait rien avoir d'une lutte pied à pied; presque toujours, elle prendrait l'apparence de brusques et souples dérobades : arguments adroits, mais brefs, sans détails, tranchants; imprécisions s'abritant derrière des défaillances de mémoire; altières colères de femme outragée criant à la calomnie.
Dès l'arrestation, s'engagea l'action.
Le Juge. — D'après la déposition des témoins avec lesquels vous avez été confrontée (principalement de Louis Frémont) et d'après la mesure qui vous prive de votre liberté, vous pressentez que vous êtes inculpée d'avoir pris part à l'assassinat de M. Courier.
Mme Courier. — C'est ce que m'apprend le mandat qui m'a été notifié et en vertu duquel je suis détenue.
Le Juge. — Quelque épais qu'ait été, jusqu'aux révélations inattendues motivant l'instruction actuelle, le voile qui a enveloppé les causes de l'assassinat de M. Courier, les auteurs de ce crime et les moyens employés pour le commettre, la première instruction, dès les premiers pas, avait signalé les principaux coupables. Il ne lui avait échappé que de découvrir l'être mystérieux qui les avait excités, en même temps que les moyens de les convaincre les uns et les autres.
Mme Courier. — J'ai fait tous mes efforts, dès la première instruction, pour aider à la découverte de ce mystère. Il n'a pas dépendu de moi que l'instruction et le procès n'arrivassent à ce but.
Le Juge. — Cette instruction fournit, en effet, de nombreuses preuves des efforts que vous avez faits pour que Frémont fût atteint comme seul auteur de l'assassinat. Aujourd'hui qu'il est évident que Frémont n'a été que l'instrument dont se sont servis ceux qui en voulaient à la vie de M. Courier; aujourd'hui que de violents soupçons d'avoir participé à ce complot planent sur votre tête, on conçoit tout l'intérêt que vous aviez à faire punir Frémont, et à faire disparaître avec lui tous les moyens de faire connaître ses autres complices.
Mme Courier. — N'ayant pu soupçonner que Louis Frémont, je n'ai pu charger que lui.
Le Juge. — Vous n'avez donné comme cause plausible de vos soupçons contre Frémont que la
connaissance que vous avez prétendu avoir, du rendez-vous donné par M. Courier à Frémont dans la forêt, à une heure rapprochée de celle à laquelle il a été assassiné. Et c'est précisément ce qui établit une charge contre vous, puisque cette circonstance du rendez-vous ne pouvait être connue que des complices.
Mme Courier. — Cette cause du rendez-vous était la plus minime, à mes yeux, contre Frémont, qui, tous les jours, par sa place, se trouvait dans le cas de pareils rendez-vous avec son maître. Ce qui fonda plus fortement mes soupçons, c'est la certitude qu'avait Louis de perdre sa place, ainsi que le caractère sombre, et tant soit peu égaré, que je lui connaissais, et dont il a donné des preuves.
Le Juge. — Frémont a dit lors de la première instruction, et il répète, qu'il n'a jamais eu la crainte de perdre sa place. Ce qui a rendu plus suspecte de votre part la connaissance du rendez-vous à la forêt, c'est que vous n'avez pu en indiquer, dès lors, la source, ou plutôt que vous vous êtes trouvée en contradiction avec les personnes de qui vous avez dit avoir appris le rendezvous.
Mme Courier. — Quant à la place, j'avais les données les plus positives que Louis devait cesser d'habiter la maison à la Saint-Jean, quoiqu'il dût rester garde... Quant au rendez-vous, au milieu du trouble et du déchirement que j'éprouvais à mon arrivée à la Chavonnière (questionnant tous ceux
qui m'entouraient, pour tâcher de m'éclairer et de fonder mes soupçons), il est bien naturel que les sources se soient brouillées dans ma tête et soient sorties de ma mémoire; les faits seuls y sont demeurés.
Le Juge. — Nous avons puisé aux mêmes sources que vous, et vous seule avez parlé de ce rendezvous.
Mme Courier. — Il est plus que probable que vous n'avez pas entendu toutes les personnes auxquelles j'ai parlé.
Le Juge. — Les révélations faites par Symphorien Dubois à Frémont, une fois le crime accompli, fortifient les soupçons qui planent sur vous d'avoir participé à l'assassinat Elles expliquent l'idée que nous émettions tout à l'heure, que Frémont n'avait été que l'instrument dont se sont servis ceux qui avaient formé le projet d'attenter aux jours de M. Courier; et que, Frémont ne vous connaissant pas comme ayant concouru à ce projet, il était important pour vous qu'il fût condamné, parce que, après sa mort, vous n'aviez plus à craindre d'indiscrétion de la part des autres complices : ceux-ci, en effet, n'auraient pas pu vous compromettre sans se perdre eux-mêmes.
Mme Courier. — Ce que vous dites là s'applique également à Louis Frémont.
Le Juge. — Il n'en est pas moins évident que vous pouviez ne pas craindre de charger Louis Frémont, qui ne connaissait pas la part que vous aviez prise au crime qu'on lui avait fait commettre,
et que vous avez prouvé l'intérêt que vous attachiez à sa condamnation.
Mme Courier. — Selon lui, selon les propos que Symphorien Dubois lui avait tenus, il en était instruit, et, dans le cas de ma complicité, j'aurais dû le ménager tout comme les autres .
Le Juge. — Il est probable que Symphorien Dubois ne vous avait pas confié l'indiscrétion qu'il avait commise auprès de Frémont. C'est ainsi qu'on peut expliquer l'assurance avec laquelle vous avez fait valoir toutes les charges que vous connaissiez contre Frémont.
Mme Courier. — On explique bien des choses avec des probabilités, et j'espère, grand Dieu! qu'il faut plus que cela pour la justice. . .
Le juge d'instruction en vient aux propos tenus, de son côté, par Pierre Dubois à Louis Frémont, — notamment celui-ci : « Mme Courier serait bien aise que son mari fût mort. »
Le Juge. — Ce propos dans la bouche de Pierre Dubois, signalé comme l'un des auteurs de l'assassinat, et avec lequel vous avez eu des relations coupables, donne encore beaucoup de force aux imputations qui vous sont faites d'avoir provoqué l'assassinat.
Mme Courier. — Je ne puis répondre aux propos prêtés à Pierre Dubois que ce que j'ai répondu aux propos prêtés à Symphorien Dubois...
Pierre Dubois est introduit.
En cette rencontre, d'une gravité si redoutable,
— que, encore peu de semaines auparavant, ils auraient, certes, cru impossible à jamais, — les tragiques amants n'ont-ils pas à contraindre, dès leur abord, quelque instinctif tressaillement?...
Pierre — sauf en ce qui concerne la correspondance ayant existé entre elle et lui, — ne dément pas sa co-inculpée. Il conforme son attitude à la sienne et nie tous les propos que lui attribue Frémont.
— Je ne puis pas dire autrement que tout cela est faux, répète Pierre.
Le Juge. — Mme Courier ne vous a donc jamais donné à entendre qu'elle désirerait que son mari fût mort?... Elle ne vous a donc, non plus, jamais excité à attenter aux jours de son mari?.
Pierre Durois. — Non, Monsieur, jamais!...
A Mme Courier le magistrat pose quelques dernières questions.
Le Juge. — Vous rappelez-vous le contenu de la lettre que vous écriviez à Pierre Dubois, de Paris, sous la date du 9 avril 1825?
Mme Courier. — Non, Monsieur, je ne m'en souviens pas.
Le Juge. — Avez-vous su que cette lettre était parvenue à Pierre Dubois?
Mme Courier. — Non, Monsieur, je ne m'en suis pas inquiétée...
Dès 1825, une objection avait toujours été présente à la pensée de M. Aquilas Hainique : si la correspondance entre Mme Courier et Pierre Dubois n'était qu'une correspondance innocente, non
seulement Pierre Dubois ne la nierait point, mais Mme Courier elle-même l'inviterait à la produire...
La nouvelle inculpée quitta le cabinet d'instruction pour gagner la prison. Elle y fut écrouée, et — « attendu la nature et la gravité des imputations », — mise au secret le plus absolu.
Le lendemain, le Procureur du roi lui rendait visite et recommandait qu'on eût pour la détenue tous les égards compatibles avec une surveillance sévère.
Toutefois, le National, dans son numéro du 26 janvier, signalait que, à la prison de Tours, les égards envers Mme Courier restaient très relatifs :
« Arrêtée le 16, protestait-il, elle n'a pu obtenir de feu, dans cette saison rigoureuse, que le 18; une lettre d'elle adressée à Paris le 17, pour y faire préparer sa mère à la nouvelle de son malheur, n'est arrivée à Paris que le 24. »
A Paris, avec quelle fébrile et douloureuse impatience le jeune amant de Mme Courier devait attendre les nouvelles, se tenir aux aguets des journaux!
De plus en plus profondément, l'affaire passionnait l'opinion publique.
A Tours, — ainsi que le constatait le National, — l'arrestation de Mme Courier occupait « exclusivement » l'attention de la ville.
En général, — surtout dans la capitale, — on se montrait favorable à la Veuve. Cependant, à son sujet, prenaient peu à peu naissance les impressions les plus opposées, et la presse contribuait à entretenir ces divergences d'avis.
En Touraine, le bruit courait que l'inconnu au grand chapeau, vu par Sylvine Grivault, n'était autre que Mme Courier déguisée en homme, venue là pour encourager ses complices.
Et quelques journaux de Paris s'étaient faits l'écho de l'invraisemblable rumeur.
D'autres feuilles parisiennes affirmaient, au contraire, qu'en Touraine la tendance des esprits était
pour Mme Courier : là-bas, répétaient-ils, presque tout le monde considère que Mme Courier n'est que l'innocente victime d'une accusation mensongère imaginée par Louis Frémont, dans le désir de se venger de son accusatrice de 1825.
C'est ainsi que le Courrier français publiait ces lignes, — que lui transmettait son correspondant tourangeau :
« On se rappelle encore avec quelle chaleur et avec quelle persévérance Mme Courier soutint que Frémont était coupable, lors de la comparution de celui-ci devant la Cour d'assises. Comment les magistrats qui ont ordonné l'arrestation de Mme Courier (sans doute, parce qu'ils avaient quelque penchant à croire que les exécuteurs du crime avaient agi par son instigation), concilientils avec ce soupçon sa conduite dans le procès de Frémont?...
« Si Frémont avait été son instrument, ne l'aurait-il pas, en se voyant chargé par elle, confondue d'un seul mot?... ou plutôt aurait-elle eu l'imprudence de s'y exposer? »
A cela les non-partisans de Mme Courier ripostaient par les objections mêmes que le Procureur du roi et le Juge d'instruction mettaient en ligne contre Mme Courier :
« La preuve de la complicité de Mme Courier, insistaient -ils, elle résulte du rapprochement de deux faits : ce fait certain que, dès les premières heures de son retour à la Chavonnière, en avril
1825, elle avait connaissance de l'une des circonstances les plus importantes de l'assassinat, c'est-àdire du rendez-vous en forêt assigné à Frémont par Courier; — ce fait manifeste qu'elle ne pouvait savoir dès ce moment-là une telle circonstance que si quelqu'un des assassins (l'un des trois Dubois, ou Martin Boutet, ou François Arrault) lui avait, immédiatement après le crime, rendu compte des détails de son exécution.
« En 1825, Mme Courier a été amenée à sacrifier Frémont par suite de l'arrestation des frères Dubois : les Dubois, elle avait le plus grand intérêt à les sauver, afin de s'assurer toute sécurité contre leurs aveux possibles.
« Et si, dans ce but, elle n'a pas hésité alors à livrer et à confondre Frémont, c'est qu'elle se croyait certaine que cet homme n'avait été, dans l'accomplissement du meurtre, que l'instrument aveugle : elle était convaincue que, en fidèles gardiens du secret, les Dubois n'avaient jamais dit à Frémont la main cachée qui avait tout dirigé. »
Pendant que, au dehors, grondait la rumeur de toutes ces conjectures contradictoires, l'instruction — en grand mystère, — se poursuivait, minutieuse et sévère.
Le 20 janvier, Mme Courier était retenue plus de deux heures dans le cabinet d'instruction, par sa confrontation avec plusieurs témoins, — spécialement avec la garde-malade de Symphorien agoni-
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sant, la veuve Pioton, et avec Louis Daudon, l'ancien maître de lecture du petit Paul.
A la veuve Pioton, Mme Courier répondit :
— Non, je ne me suis pas servie de mon propre mouchoir pour essuyer la sueur du mourant... Du moins, si je l'ai fait, je n'ai sûrement pas remporté mon mouchoir.
« Je n'ai entendu proférer par Symphorien Dubois que des propos sans suite et remarquables par leur extravagance. Je n'ai pas distingué d'expressions obscènes.
« Je ne me rappelle pas avoir mis moi-même la bague au doigt du mort, ni l'avoir cherchée dans ses effets. C'est, je crois, le père Dubois qui lui a mis cette bague. Je me rappelle même qu'il a baisé la main de son fils... L'anneau en question, c'est un anneau que Symphorien avait rapporté de l'armée. Toute sa famille le connaît bien, et il lui fut donné, je crois, à Lille-en-Flandre.
Le Juge. — On trouve dans votre conduite auprès de Symphorien Dubois, au lit de la mort, l'expression des sentiments de reconnaissance dont vous étiez pénétrée, parce qu'il avait obéi à l'ordre que vous lui aviez donné de faire assassiner votre mari (ainsi que Frémont l'a rapporté, comme le tenant de Symphorien lui-même).
Mme Courier. — Je n'ai établi aucune distinction entre mes domestiques; j'ai soigné avec le même intérêt tous ceux qui ont été malades chez moi... J'ai fait soigner Symphorien Dubois comme un domestique qui m'avait servi avec zèle et fidélité
pendant environ trois ans... Il est fort naturel que j'aie éprouvé quelque émotion de la mort violente d'un individu si jeune... Ma présence à la Chavonnière lors de la sépulture était nécessitée par le besoin de veiller à mes intérêts, au moment de l'enlèvement des effets de Symphorien...
Au vieux Louis Daudon, l'inculpée répliqua :
— Sur ce qui est relatif à la prétendue sentence
du Parlement de Rouen dont parle le témoin, je
me crois dispensée de m'expliquer : je n'ai, en
effet, aucun souvenir de cette circonstance.
« Quant à mon séjour à Tours en juillet 1824, chez le frère d'Arrault, je dirai seulement que ce n'était point un rendez-vous, comme le croit le témoin. J'avais quitté la maison pour en sortir et faire en sorte d'obtenir de M. Courier un arrangement quelconque. Mon premier soin, en arrivant à Tours, fut d'écrire à mon mari et à ma mère. . . »
Bientôt, la détenue cessait d'être au secret.
Dès la levée du secret, elle communiqua avec un de ses parents et avec son beau-frère, — l'ancien avocat, le futur Préfet.
Un jour, le 2 février, l'inlassable recherche — à travers son passé le plus intime, — de ses actions les plus secrètes, comme de ses pensées les plus cachées, mit Mme Courier en présence de son ancienne femme de chambre, Marie Jame, — alors mariée à un batelier du Cher.
Ce jour-là, Mme Courier se révolta :
— Je n'entreprendrai pas, s'écria-t-elle, de repousser ni d'interpréter une foule de bavardages, plus ou moins calomnieux et malveillants, que cinq années écoulées depuis les faits qu'on suppose, ont dû fort effacer ou brouiller dans la tète des gens qui les rapportent. A la justice appartiennent le droit et le devoir de poursuivre les assassins de mon mari; mais à toutes les questions qui me seront faites dans le but d'une investigation honteuse sur ma conduite de femme, je dois à la mémoire de M. Courier, à mon honneur et à celui de mes enfants, de ne répondre que par le silence de l'indignation...
Le juge d'instruction réussit à lui faire rompre son silence; mais il n'obtient d'elle que des répliques de plus en plus écourtées, que des ripostes de plus en plus sèches.
Le Juge. — Vous rappelez-vous avoir écrit à Pierre Dubois chez son père, à Azay-le-Rideau?
Mme Courier. — Je ne me le rappelle pas. ..
Le juge, alors, lui met sous les yeux la moitié de lettre saisie chez Dubois père, et où ne se lisait que l'adresse de celui-ci.
Mme Courier. — Je reconnais l'écriture de cette adresse pour être la mienne.
Le Juge. — Quel pouvait être l'objet de la lettre que vous adressiez ainsi à Pierre Dubois?
Mme Courier. — Je ne me le rappelle pas.
Le Juge. — Vous n'aviez donc pas choisi avec intention Dubois père comme intermédiaire entre
son (ils et vous, pour la correspondance que vous entreteniez tous les deux?
Mme Courier. — Si Dubois fils était chez son père, il est naturel qu'y fût adressée cette lettre... Il n'y a pas là besoin d'intermédiaire...
Le Juge. — Pourquoi Pierre Dubois nie-t-il avoir été en correspondance avec vous (et même avoir reçu aucune de vos lettres), s'il n'est fortement intéressé à faire croire qu'il n'y avait aucun rapport entre vous et lui, depuis sa sortie de la Chavonnière?
Mme Courier. — Je ne puis répondre que pour moi et pour ce que je sais. . .
Quelques jours après, Mme Courier se trouvait interpellée sur son entrevue avec Pierre Dubois dans la cour de la Chavonnière, pendant la nuit du dimanche 2 janvier 1825.
Elle déclarait :
— Que cet entretien ait eu lieu ou non (ce qui n'est pas resté dans ma mémoire), le fait est indifférent. C'est un fait tout à fait étranger à l'affaire qui m'amène ici...
« Malgré mon respect et ma déférence pour la justice, plus d'insistance sur des faits étrangers et inutiles à l'affaire me forcerait enfin à reconnaître que, pour colorer la mesure bien rigoureuse que l'on a prise contre moi, on s'attache à tourner cette instruction en procès diffamatoire.
« Je déclare donc, encore plus fortement que je ne l'ai fait jusqu'ici, que je ne veux ni ne dois
répondre sur des détails controuvés, mensongers et calomnieux, que l'on se plaît à rechercher sur ma conduite particulière.
Le Juge — Toutes les interpellations que nous vous adressons, se rattachent plus directement que vous ne le pensez, aux imputations qui vous sont faites d'avoir participé à l'assassinat de votre mari; et, eu égard à la position dans laquelle vous vous trouvez vis-à-vis de vos co-inculpés, il est de votre propre intérêt de vous expliquer catégoriquement sur toutes les relations que vous avez pu avoir avec eux. Vous ne devez pas être surprise qu'on vous demande quel a pu être le motif de l'entretien que vous avez eu avec l'un de vos coinculpés, à onze heures du soir, au milieu de l'hiver, à une époque rapprochée de l'assassinat de votre mari.
Mme Courier. — Pendant les longues années que j'ai été à la tête de ma maison, levée la première et couchée la dernière, il me serait bien difficile de rappeler particulièrement chaque occasion que j'ai eue de parler, tôt ou tard, dans la journée ou dans la nuit, aux gens à qui j'avais affaire!...
Une autre fois, Mme Courier — coupant court, tout à coup, à un nouveau débat sur la question de sa connaissance du rendez-vous de la forêt, — s'écriait :
— J'ai toujours désigné Frémont pour l'assassin, et en cela je suis justifiée.
Le Juge. — Qui vous avait donné des renseigne-
ments si précis sur la culpabilité de Frémont? Mme Courier. — La voix publique!...
Et envers Mme Courier l'instruction — souvent décontenancée, parfois même vaincue, par la supériorité de tant d'inflexible assurance, — demeurait impuissante à transformer en preuves les présomptions accusatrices.
L'instruction — recommencée à pied d'œuvre, revenant sur tous les points étudiés dès le premier procès, — s'attachait à une détermination plus précise de l'heure de l'assassinat.
D'après l'instruction de 1825, le coup de feu qui avait tué Paul-Louis Courier, avait été entendu, au plus tôt, alors que le soleil disparaissait derrière l'horizon, c'est-à-dire — le 10 avril, le soleil se couchant à 6 h. 33, — entre six heures et demie et six heures trois quarts.
L'instruction nouvelle était amenée à penser que le crime avait été commis au moins une heure plus tôt, à cinq heures et demie.
Parallèlement, l'instruction reprenait, avec le plus grand soin, l'examen de l'emploi du temps des Dubois dans la dernière partie de l'après-midi du 10 avril 1825.
Vers les quatre heures, Pierre Dubois, son frère et son père avaient été vus ensemble chez Martin Boutet, au hameau de la Hardellière.
On les retrouvait ensuite, tous les trois, dans le domaine du comte Odart, chez le jardinier du Chà-
teau de la Dorée. Entre la Dorée et la Fosse-à- Lalande, on compte, en ligne directe, environ trois kilomètres. Or à quelle heure les Dubois étaient-ils arrivés à la Dorée?
Du rapprochement de l'ensemble des indications recueillies, il résulta que c'était entre six heures et six heures et demie.
Donc les Dubois avaient fort bien pu, avant leur visite à la Dorée, être présents, avec Martin Boutet, à la Fosse-à-Lalande, à une heure concordant avec l'heure du crime.
Postérieurement à cette apparition à la Dorée, c'est seulement sur les huit heures, que, à Esvres, était à nouveau relevée la trace des Dubois. A cette heure-là, comme Pierre Dubois rentrait chez lui et que sa femme lui offrait à souper, Pierre avait refusé de se mettre à table. Il avait répondu, en bâillant :
— Ma foi, non!... Je suis en ribote, je vais me coucher t.. .
Que devenait, au cours de l'instruction, la situation de François Arrault et de Martin Boutet?
Avec autant d'énergie que Pierre Dubois, ils niaient toute culpabilité.
Envers l'un comme envers l'autre, Sylvine Grivault affirmait, Frémont se taisait.
Les magistrats considéraient que les frères Dubois avaient dû facilement engager dans le complot ces deux hommes : à ces simples fagoteurs, les Dubois pouvaient, évidemment, procurer de grands avantages dès que l'ascendant qu'ils avaient
sur Mme Courier, ne serait plus contrarié par la présence du mari.
D'ailleurs, à leur égard, — en dehors même des déclarations formelles de Sylvine Grivault, — les charges que l'on constatait, n'étaient pas sans gravité, — surtout pour François Arrault.
François Arrault — cet intermédiaire dans la correspondance entre Mme Courier et Pierre Dubois chassé; cet homme qui, en avril et mai 1825, pendant qu'il remplaçait à la Chavonnière Symphorien Dubois en prévention à la prison de Tours, avait, par son attitude, paru laisser percer des inquiétudes personnelles, — François Arrault était lié non seulement avec les Dubois, mais avec Louis Frémont : en différentes circonstances, on les avait entendus échanger ensemble, à propos des dissensions du ménage Courier, une opinion hostile au mari.
Le 10 avril 1825, dans la matinée, après la messe, Arrault était entré dans un cabaret, où il avait été vu causant avec Pierre Dubois.
Puis il avait occupé son après-midi à charger un tombereau de copeaux dans la forêt de Larçay, tout près de la Fosse-à-Lalande, — d'après l'indication même de Frémont, — simplement séparé du lieu de l'assassinat par une distance de quatre à cinq cents pas. Arrault le reconnaissait, en expliquant que son travail s'était prolongé, en cet endroit, de quatre heures jusqu'à six heures ou six heures et demie; mais — contre toute vraisem-
blance, — il ajoutait qu'il n'avait pas entendu le coup de fusil.
Quant à Martin Boutet, — lui que nous avons vu, dans la matinée du 10 avril 1825, présent dans la chambre de Courier, au même moment que Frémont, et qui, peut-être, avait entendu Courier fixer à son garde le rendez-vous ; lui dont le témoignage avait formé la base de l'alibi des Dubois; lui qui. à la Chavonnière, avait succédé à Frémont comme garde particulier, — il soutenait que, le 10 avril 1825, il n'était nullement dans la forêt de Larçay; que, pendant toute l'après-midi de ce dimanche, il n'avait, pas un instant, à partir de quatre heures et demie, quitté la Hardellière, ni même sa maison.
Cependant, l'emploi par lui de cette après-midilà apparaissait comme fort suspect, non seulement à cause de la visite que les Dubois lui avaient faite à la Hardellière, vers quatre heures, mais encore à un autre point de vue : des contradictions se manifestaient dans les allégations de Boutet, aussi bien que dans les dires de deux des témoins intervenus pour confirmer l'emploi du temps qu'il invoquait.
Boutet, tout d'abord, avait convenu que, le 10 avril 1825, vers cinq heures, les frères Dubois étaient chez lui, — dans le but de lui dire d'aller, quelques jours après, abattre du bois pour un sieur Ferrand. Par la suite, Boutet avait nié la visite des Dubois.
D'autre part, tandis que deux témoins préci-
saierit que, ce dimanche 10 avril, ils avaient parfaitement vu Boutet à la Hardellière, sur sa porte, — sans interruption — depuis quatre heures jusqu'au soleil couché, il résultait également de leurs déclarations — contrairement au fait par ailleurs établi, — que, dans cet intervalle., les Dubois n'étaient, à aucun moment, venus chez Boutet.
L'un des derniers actes du juge d'instruction, ce fut, le 6 février, un transport à Larçay, sur la scène du crime, au point marqué par le monument de la forêt.
Étaients présents Frémont, Sylvine Grivault et Veillaut.
On tenait à s'assurer par cette épreuve si — à la distance que Sylvine indiquait, — dans la position respective des coupables et de Sylvine, celle-ci avait pu constater ce qu'elle soutenait.
Veillaut persista dans ses dénégations : « si la Grivault le désignait comme ayant été témoin du crime, c'est, pensait-il, qu'elle voulait lui faire arriver de la peine » .
Sylvine se rendit, immédiatement et sans hésitation, à la cépée de chênes de derrière laquelle, d'après ses dires, elle avait vu tirer le coup de fusil, — en même temps que, à propos des coupables qu'elle avait dénoncés, elle répétait et maintenait, en termes précis et énergiques, ses dernières déclarations.
Bref, lorsque l'instruction prit fin, quel était
le dernier état des affirmations de Sylvine Grivault envers les quatre complices de Louis Frémont et de Symphorien Dubois?
Ceux qui avaient fait le guet pendant le crime et étaient accourus dès que Courier eut reçu le coup mortel, c'était Pierre Dubois, — tenant un sabre nu, — c'était François Arrault, c'était Martin Boutet.
Celui qu'elle n'avait pas vu faire le guet, mais qui, après le crime, s'était joint aux autres, c'était l'homme au grand chapeau, — et, lui, il avait un bâton.
Les complices étaient arrivés près du cadavre dans l'ordre suivant : Arrault le premier; puis — ensemble, et surgissant de deux directions différentes, — Pierre Dubois et Boutet. L'inconnu s'était présenté « comme s'il venait du Chène- Pendu ».
Cet éniginatique personnage, l'instruction avait pensé que ce pouvait être le père Dubois. Comme l'inconnu, — que, par quelques détails, décrivait Sylvine, — le père Dubois avait, en 1825, les cheveux noirs et, de plus, il était grand : sa taille atteignait presque 1 m. 80.
Le père Dubois fut confronté avec Sylvine. Celle-ci déclara qu'elle lui trouvait une certaine ressemblance avec l'homme inconnu : même tournure, même « costumance ». Toutefois, elle ne pouvait formuler aucune affirmation absolue.
Mme Courier avait appelé à son aide, comme avocat, un ami de son mari, Me Félix Barthe.
M* Barthe était l'un des plus jeunes et des plus populaires avocats du barreau de la Cour de Paris, et aussi l'un des plus aimés du libéralisme. Il avait pris sa part vaillante dans la défense des libéraux qui s'étaient engagés dans les conjurations contre la Restauration, — notamment en 1822, lors de l'affaire du complot dit des « Quatre sergents de La Rochelle ».
Un avenir prochain lui réservait — sous le règne de Louis-Philippe, — les fonctions de Garde des Sceaux.
Vers le milieu de février, l'instruction était considérée comme terminée.
Alors fut répandu dans la ville de Tours — afin de raviver les sympathies populaires, — un imprimé ayant pour titre : Observations au Tribunal de Tours pour Madame Courier.
C'était un long mémoire rédigé et signé par
M' Barthe et un de ses confrères parisiens, M" Gairal.
Vide d'arguments probants, le document était tout enflé de déclamations pompeuses.
On y lisait :
« Toute la contrée, toute la France sait bien que, en 1825, Mme Courier persévéra à accuser vivement, dans les débats, celui que son instinct d'épouse lui avait signalé comme le meurtrier. Ce misérable avait imaginé un système digne de lui : après avoir assassiné Paul-Louis Courier, il eut l'audace, par des détails controuvés, de souiller sa mémoire et le nom de ses enfants, et de diffamer sa veuve, qui, en l'accusant, remplissait un devoir sacré!...
« Le rôle de cet homme dans le crime n'est pas encore fini. Après avoir assassiné le mari, bientôt il voudra, par des paroles empoisonnées, assassiner moralement l'épouse, et peut-être, changeant les rôles, la traîner sur les bancs qu'il occupa luimême... »
Encore ces quelques passages :
« Symphorien Dubois, ce mort que l'on fait parler, aurait dit que Mme Courier devait donner à l'assassin une récompense, et Mme Courier était absente, depuis plusieurs mois, lorsque le crime a été commis; elle était absente lorsque la prétendue provocation aurait été faite en son nom !
« Symphorien Dubois est mort, il ne peut contredire Louis Frémont; mais, qu'on le demande à toutes les consciences, de quel droit pourrait-on
invoquer les paroles sorties de la bouche d'un assassin?... Frémont vit, il est vrai, dans l'impunité; mais cette impunité légale peut-elle être une recommandation pour ses paroles"?...
« Mme Courier est innocente du crime horrible qui priva ses enfants de leur père; et à l'égard d'autres faits étrangers, elle se doit à elle-même, elle doit au nom qu'elle porte, qui est aussi celui de ses enfants, elle doit à la mémoire du célèbre Clavier, à sa famille si honorable, de ne pas descendre à des détails dont la seule supposition aurait pour objet de la dégrader à ses propres yeux!... »
Et la conclusion :
« Magistrats, vos devoirs vous sont connus, et vous vous hâterez de protéger par votre décision une existence déjà bien malheureuse et une famille justement honorée. »
Sous la date du 26 février, le Procureur du roi Edmond de Chancel — dans son réquisitoire définitif et exposé final des documents, — concluait par cette appréciation générale :
« Sous quelque aspect qu'on envisage cette longue procédure, on est forcé de reconnaître que les frères Dubois ont formé un complot contre la vie de M. Courier; on est obligé de croire que la dame Courier les a elle-même excités à commettre le crime; on voit que Frémont est devenu l'instrument dont il fallait se servir, parce que, seul, il avait la confiance de M. Courier, et que, seul, il
pouvait l'approcher de manière à le frapper à coup sûr; on reconnaît que Martin Boutet et François Arrault ont pris part à l'exécution du crime; on peut soupçonner, enfin, que d'autres personnes encore n'ont pas été étrangères à un si grand forfait. »
Selon la procédure quia été en vigueur jusqu'en 1856, la Chambre du conseil du Tribunal de Tours avait à se prononcer sur les résultats de l'instruction : le même jour, 26 février, le président du Tribunal — « le chevalier Pierre de Gaullier de la Celle, membre de la Légion d'honneur », — réunissait en la Chambre du conseil trois juges — dont M. Aquilas Hainique, — et un « juge audi teur, ayant voix délibérative » .
Et les cinq magistrats — après le rapport fait, conformément à la loi, par le juge d'instruction, — signèrent une ordonnance qui prescrivait transmission de la procédure à la Chambre des mises en accusation de la Cour royale d'Orléans, — tout en déclarant que la prévention de complicité dans l'assassinat de Paul-Louis Courier était suffisamment établie à l'égard de chacun des quatre inculpés.
Par cette ordonnance, Pierre Dubois était considéré comme ayant, « par des machinations ou artifices coupables, provoqué Louis Frémont » à l'homicide volontaire et prémédité, et, en outre, comme ayant, « avec connaissance, aidé et assisté les auteurs de cet assassinat, dans les faits qui
l'avaient consommé » ; — Martin Boutet et François Arrault avaient à répondre « d'avoir, avec connaissance, aidé et assisté les auteurs de l'assassinat, dans les faits qui l'avaient consommé » ; — Mme Courier, elle, était prévenue « d'avoir, par promesses, machinations et artifices coupables, provoqué » à l'assassinat, et, de plus, « d'avoir donné des instructions pour le commettre » .
Les amis et partisans de Mme Courier — fort émus par l'événement, — s'efforcèrent d'accréditer l'idée que la décision avait été entraînée par l'avis d'un seul juge, et qu'il était vraisemblable que cet unique magistrat fût précisément le juge d'instruction.
La Gazette des Tribunaux, de son côté, dans son numéro du 2 mars 1830, — en rappelant le texte qui formait alors l'article 133 du Code d'instruction criminelle , — formulait cette observation :
« On sait qu'il suffit du vote d'un seul juge pour déterminer un pareil résultat, alors même que l'opinion de tous les autres membres du Tribunal serait favorable à l'inculpé. »
Restait à savoir si la Chambre des mises en accusation prononcerait, pour Mme Courier, le renvoi devant la Cour d'assises, — et la question préoccupait le pays, très vivement.
Le 3 mars, Me Barthe quittait Paris pour Tours, afin de conférer avec Mme Courier.
A la Cour d'Orléans, devant la Chambre des mises en accusation, c'est le Procureur général Miron de l'Épinay qui se chargea du préalable rapport d'usage.
Comme le Tribunal de Tours, ce haut magistrat conclut au renvoi devant le Jury de Mme Courier elle-même.
L'examen du dossier occupa quatre audiences de la Cour. Les conseillers siégèrent même un dimanche, le dimanche 14 mars.
Le 16 mars, un arrêt intervenait, qui — déclarant qu'il n'y avait pas charges suffisantes à l'égard de Mme Courier, — mettait, par un nonlieu, celle-ci hors de cause et, d'autre part, déférait à la Cour d'assises d'Indre-et-Loire Pierre Dubois, François Arrault et Martin Boutet.
La détention préventive de Mme Courier avait duré deux mois.
Quel que fût l'état de sa conscience, que de réflexions, souvent amères, avaient dû hanter cette femme dans l'accablante monotonie et la honte de la prison, — sous l'oppression angoissante de tant de murs, de verrous et de grilles, — lorsque, à certaines heures, elle revoyait en un raccourci douloureux tous les incidents si divers qui avaient ensoleillé ou assombri sa vie., depuis l'entrée de Pierre Dubois à la Chavonnière, depuis
Sur sa pensée était, d'ailleurs, venue s'abattre une autre tristesse, — celle du deuil qui, au même
moment, frappait son ami genevois : à la fin de février, celui-ci avait enseveli son père.
Dès la mise en liberté de Mme Courier, la presse annonçait que, lorsque les débats s'ouvriraient devant la Cour d'assises, la Veuve se porterait partie civile, — en son nom, comme au nom de ses enfants.
Mais l'entourage de Mme Courier lui fît comprendre qu'il ne lui appartenait plus de représenter devant la justice les intérêts de ses fils.
Le conseil de famille de ces mineurs intervint, qui institua un tuteur ad hoc, avec mission de se constituer partie civile devant les Assises, au nom des deux fils de l'assassiné.
Laine, Paul, atteignait sa dixième année; l'autre, Louis, n'avait pas six ans.
Le tuteur spécial désigné était un magistrat, M. Amelin, substitut du Procureur général près de la Cour royale de Paris. M. Amelin était le cousin de Mme Courier.
Et c'est Me Barthe qui, dès lors, avait accepté de prendre en mains devant la Cour d'assises la cause des enfants Courier.
Pour statuer sur le sort des accusés, on songea, tout d'abord, à réunir extraordinairement la Cour d'assises d'Indre-et-Loire. Finalement, c'est à une session normale de cette Cour, en juin 1830, que l'affaire fut fixée.
L'assassinat de Paul-Louis Courier était survenu au lendemain de l'avènement de Charles X; le deuxième et définitif procès motivé par cet assassinat, se plaçait à la veille de la Révolution qui a chassé de France Charles X.
L'ouverture de ce procès coïncida exactement avec le grand mouvement électoral qui — agitant profondément la masse de la nation, — devait, dès le 23 juin 1830, sous l'action ardente et disciplinée du puissant parti libéral, aboutir à un désastre pour le gouvernement.
Malgré les graves préoccupations politiques du pays, le jugement des assassins de Paul-Louis Courier excitait au plus haut point la curiosité : pendant toute sa durée, il allait tenir l'opinion publique attentive et anxieuse, — dans la divergence persistante de ses préventions.
Dès le seuil des débats, la Gazette des Tribunaux — qui s'était organisée pour en publier le compte rendu avant tout autre journal de Paris — proclamait que, en dehors même de la célébrité de la victime, les circonstances de l'affaire et ses inci-
dents dramatiques étaient « inouïs dans les fastes des Cours d'assises », et elle insistait en ces termes sur tous les motifs nouveaux de l'exceptionnel intérêt que méritait un tel procès :
« L'auteur principal de l'assassinat, couvert de l'inviolabilité d'un arrêt d'acquittement, venant devant la justice avouer son forfait et en signaler les complices ; une tille attirée par la débauche sur le lieu du crime, témoin de l'attentat, longtemps comprimée parla peur, par la honte, poussée enfin par une terreur superstitieuse à rompre ce long silence; des enfants se présentant comme suppliants à la barre de la Cour et venant demander vengeance de la mort de leur père; la présence de Me Baithe, chargé de la mission de faire parler leur douleur et triompher leur cause, — tout concourt à ajouter à la nouveauté du spectacle et à la solennité de la cause. »
Le Jury était composé de huit propriétaires, de deux négociants, d'un notaire et d'un capitaine en retraite.
Cette fois encore, c'était le Conseiller Perrot qui présidait, et le Procureur du roi Edmond de Chancel qui soutenait l'accusation.
Les défenseurs appartenaient au barreau de Tours : Me Julien, pour Pierre Dubois; Mc Bléré, pour François Arrault; Me Forêt, pour Martin Boutet.
Le nouveau procès allait occuper six audiences. Commencé le mercredi 9 juin, il devait se pour-
suivre jusqu'au lundi suivant, sans aucune interruption, même à l'occasion du dimanche.
Dès le premier jour, en l'étroite salle d'audience, dans l'affluence du public, — qui, surtout friand de scandale, était accouru de fort loin, — l'élément féminin était le plus nombreux.
Alors comme aujourd'hui, les grands drames judiciaires exerçaient sur la femme, par une sorte de fascination malsaine, un attrait tout particulier. Le grave Moniteur universel, en rendant compte du procès, constatait :
« Comme dans toutes ces affaires, l'empressement des dames était remarquable. »
Les voyez-vous — dans la tribune dominant la salle ou aux places assises que l'on avait aménagées dans le voisinage direct de la Cour, — toutes ces élégantes privilégiées, fort pressées les unes contre les autres, dans l'ampleur des robes courtes de 1830?...
Il est, d'ailleurs, un autre détail des mœurs de cette époque que le temps n'a pas non plus modifié : les dames — considérant comme simples spectacles ordinaires les spectacles de la Cour d'assises, oubliant de quelles angoisses, de quelles larmes, de quels deuils sont faites les émotions des prétoires criminels, — s'y rendaient en belles et gaies toilettes, dans une émulation de coquetterie.
C'est ainsi que — grâce à un incident que nous noterons tout à l'heure, — survit le souvenir d'un chapeau rose, dont, aux pieds de la Cour, aux premières places, une assistante — sans doute
quelque jeune et gracieuse Tourangelle. — était coiffée, comme d'une parure de fête.
L'un des accusés était fort abattu : c'était Martin Boutet, — celui précisément sur lequel pesait le moins de charges. Cependant, chez Martin Boutet, comme chez Pierre Dubois, comme chez François Arrault, l'expression dominante de la physionomie était la douceur et le calme.
A propos des accusés, d'autres remarques frappaient le public : les deux compagnons de Pierre Dubois avaient l'air moins intelligent que lui... Martin Boutet — qui avait trente-deux ans, tout juste un an de moins que Pierre Dubois ou François Arrault, — paraissait à peine vingt ans...
Cependant, dans la foule des témoins que l'huissier rassemblait, — l'accusation seule avait cité quatre-vingt-cinq témoins, — tous les regards cherchaient Louis Frémont. C'est d'une voix faible qu'il répondit à l'appel.
Le bruit courait que, depuis deux jours, Frémont était en proie à de vives souffrances, même à de fréquents vomissements, et qu'il venait de s'évanouir trois fois.
Il était mal vêtu et d'aspect misérable.
Il semblait avoir, depuis le premier procès, vieilli de vingt ans; cet homme, qui n'avait pas quarante-cinq ans, avait à présent toute l'apparence d'un vieillard. Ses cheveux grisonnants, très longs, — surtout par derrière, — se confondaient presque avec ses favoris incultes et lui couvraient la nuque, par mèches d'un gris roussàtre.
A travers l'assistance, chez tous et chez toutes, dominait, quasi fébrile, une môme impatience : voir et entendre, en sa hautaine défensive, Mme Courier, citée comme témoin; s'attacher à scruter le son de la voix et les traits du visage de la Veuve; s'ingénier à fouiller le mystère des pensées de celle que tant de gens, parfois avec une méchanceté mal cachée, n'avaient pas cessé de vouloir coupable.
Depuis le début de juin, toutefois, on annonçait vaguement que Mme Courier ne tiendrait pas compte de sa citation, que son intention était de ne pas paraître devant les Assises.
La déception n'en fut pas moins profonde lorsqu'on constata que Mme Courier ne répondait point à l'appel de l'huissier, et que, aussitôt, — en ce commencement de la première audience, — le Procureur du roi expliqua :
— La citation comme témoin de Mme Courier a été faite le 22 mai. Elle porte que Mme Courier n'était pas à Paris, dans son domicile. La portière a répondu que, depuis plus d'un mois, cette dame avait quitté ce domicile; qu'elle était sur les frontières de Suisse, et qu'on ignorait l'époque de son retour.
« Depuis, j'ai écrit à M. le préfet de police, à Paris, qui m'a répondu que des renseignements pris par lui avaient fait connaître que Mme Courier se trouvait actuellement en Italie. »
Dans l'auditoire s'échangeaient ces questions :
— Pourquoi donc Mme Courier se dérobe-
t-elle?... Dans quel but, en quittant Paris, n'a-t-elle laissé derrière elle, à propos du lieu où elle se rendait, que des indications si incertaines et si contradictoires?... Et, puisque c'est hors de France que la voilà, ne semble-t-il pas que sa préoccupation dominante ait été de se mettre hors des atteintes de la justice?...
A tous ces faiseurs de commentaires manquait un élément d'appréciation important : la nouvelle liaison de Mme Courier; la grossesse à laquelle cette liaison avait abouti, et qui, maintenant, atteignait son terme extrême.
Deux semaines après, — jour pour jour, — le mercredi 23 juin 1830, Mme Courier devait accoucher dans une petite ville italienne, en Toscane.
Le Parquet général d'Orléans, dès la certitude acquise par lui que Mme Courier ne se présenterait pas, avait envisagé l'éventualité du renvoi de l'affaire à une autre session.
Mais, à l'audience, — après consentement formellement exprimé par chacun des accusés, — il fut décidé que, malgré l'absence de Mme Courier, il serait passé outre aux débats.
Sur ce point Pierre Dubois avait fait cette réponse :
— Je ne demande pas mieux; il y a assez longtemps que je suis en prison!...
Dès l'ouverture du procès jusque pendant la deuxième audience, puis à nouveau, par intervalles, dans les journées qui suivirent, les débats restèrent presque exclusivement engagés entre Sylvine Grivault et Louis Frémont, entre Sylvine Grivault et Honoré Veillaut, tandis que, momentanément, les accusés étaient laissés à peu près en dehors de la discussion.
Fort sagement, les efforts du Président s'appliquaient, dès l'abord de l'affaire, à mettre les trois principaux témoins en présence de leurs contradictions, — dans l'espérance que, à force d'épuiser envers eux tous les moyens d'action possibles, la vérité, enfin, jaillirait, sous l'insistance d'habiles interrogations, dans le heurt et le choc de patientes confrontations répétées.
Sylvine Grivault fut le premier témoin entendu.
C'est au milieu d'un long bruissement de curiosité que, en ses pauvres vêtements sordides, — presque des haillons, — la lourde et épaisse fille, au teint brûlé par le soleil, s'avança vers la
Cour, en balançant gauchement de grosses mains terreuses.
Sa laideur était telle que ses traits avaient quelque chose de bestial.
Pendant plus de deux heures, Sylvine Grivault, lors de son premier appel, fut retenue à la barre des témoins.
— Je dépose, commença-t-elle, avoir vu assassiner défunt M. Courier par Frémont et feu Symphorien Dubois. Feu Phorien a pris défunt M. Courier par la jambe. Frémont lui a campé un coup de fusil et l'a tué. Alors défunt Phorien a retourné M. Courier, et Frémont l'a fouillé. Pierre Dubois, Arrault et Boutet sont arrivés là, tout de suite, pour servir de témoins. .
Le Président. — Donnez-nous des détails.
Sylvine Grivault. — Je revenais avec Honoré Veillaut de l'assemblée de Saint-Avertin. Nous avons vu le crime. Le jeune homme qui était avec moi ne veut pas en convenir, mais il a vu le crime comme moi. Il ne veut pas le dire...
Le Président. — Ainsi, vous êtes bien sûre d'avoir été témoin de l'assassinat?... Vous pouvez l'affirmer?...
Sylvine Grivault. — Oh! oui, je l'ai vu, et je l'affirme bien!...
Le Président. — M. Courier a-t-il dit quelque chose en tombant?
Sylvine Grivault. — Oh! oui... il a dit : « Je suis un homme perdu!... » Il n'avait aucun secours à lui.
Le Président. — Qu'ont dit les complices en arrivant sur le lieu du crime?
Sylvine Grivault. — Ils ont regardé, ils ont vu, et puis ils ont dit : « Sauvons-nous, il est mort; sauvons-nous, il est temps... » Nous avions si grand peur que nous ne voulions rien dire. Nous étions si stupéfaits que nous avons dit : « Il ne faut pas en parler... »
Le Président. — Dans quelle position étiezvous?
Sylvine Grivault. — Dame!... M. le Procureur du roi le sait bien... Nous étions à vingt pas...
Le Président — Montrez-nous cette distance dans la salle.
Sylvine Grivault. — Nous étions loin du crime comme d'ici à cette dame en chapeau rose...
Le Président. — Vous nous montrez là une distance d'une dizaine de pas au plus... Comment les assassins ne vous ont-ils pas vus?...
Sylvine Grivault. — Je n'en sais rien... Nous étions à plat dans l'herbe, sous les bruyères... Ce que je sais fort bien, c'est que je les ai bien vus, moi.
Le Président. — De quel côté était M. Courier?
Sylvine Grivault. — Il avait le visage du côté du Cliène-Pendu, et il est tombé du côté du Chêne- Pendu.
Le Président. — Vous pouvez affirmer que vous étiez là?
Sylvine Grivault. — Oh! oui, bien sûr, je l'affirme.
Le Président. — Quelles sont les personnes qui sont venues au coup de fusil"?
Sylvine Grivault, montrant le banc des accusés. — Ces trois qui sont là, parbleu!... Pierre Dubois, François Arrault, Martin Boutet... et aussi un inconnu que je ne connais pas.
Le Président. — D'où venaient les quatre hommes qui se réunirent ainsi sur le lieu du crime?
Sylvine Grivault. — Je ne sais pas .. Ils étaient du côté de la Fosse-à-Lalande, et placés chacun sur l'un des trois chemins.
Le Président. — Qui a dit : « Sauvons-nous, il est mort: sauvons-nous, il est temps » ?
Sylvine Grivault. — C'est Pierre Dubois, c'est Frémont et défunt Phorien.
Le Président. — Ils ont donc dit cela tous les trois?
Sylvine Grivault. — Ils ont dit tous les trois la même chose.
Le Président. — Etaient-ils armés?
Sylvine Grivault. — Dubois avait un sabre nu; les autres n'avaient rien... Si fait, l'inconnu avait un bâton.
Le Président. — Jusqu'à quelle distance ces quatre hommes se sont-ils rapprochés du cadavre?
Sylvine Grivault. — Il sont venus tout raz (1).
Le Président. — Avez-vous vu la figure de M. Courier?
(1) Tout prèB.
Sylvine Grivault. — Il était tombé à dents (1)... Alors Phorien a levé le mort, pour que Frémont le fouille; puis ils ont laissé retomber le corps.
Le Président. — Avez-vous remarqué dans quelle poche Frémont a fouillé?
Sylvine Grivault. — Il a fouillé dans la poche gauche.
Le Président. — Peut-être a-t-il levé le cadavre pour pouvoir mettre sa main sur le cœur et voir si la victime respirait encore... Quel était l'homme qui était avec vous ?
Sylvine Grivault. — C'est Honoré Veillaut.
Le Président, à Pierre Dubois. — Qu'avez-vous à répondre à la déposition de cette fille?
Pierre Dubois. — Tout ce qu'elle dit est faux, et très faux!... Je puis prouver que je n'ai pas été dans la forêt ce jour-là.
De la part des deux autres accusés, semblables dénégations, — tout aussi formelles.
Le Président reprend, — s'adressant encore aux accusés :
— Comment donc expliquer cette déposition si précise?... Qui pourrait l'avoir dictée au témoin?... A-t-elle contre vous des sujets de haine ou de vengeance?...
Pierre Dubois. — Je n'en sais rien. Ce que je sais, c'est que c'est un vilain mensonge...
Le Président. — Il semblera bien extraordinaire que cette fille, qui n'a contre vous aucun motif
(1) Sur la bouche.
d'animosité, vienne se parjurer dans cette enceinte, s'exposer, pour vous perdre, aux peines les plus terribles.
Pierre Dubois. — Que voulez-vous que je vous dise, que je vous réponde?... Elle vient faire un faux serment, et je ne puis dire pourquoi elle le fait.
Le Président, à Sylvine. — Avez-vous bien reconnu les individus que vous avez vus du côté de la Fosse-à-Lalande?
Sylvine Grivault. — Aht que bien oui!... Ils faisaient le guet à chaque route, près la Fosseà-Lalande; ils étaient là, tous trois, campés tout drets (1).
Le Président. — Vous dites que vous étiez avec Honoré Veillaut. Vous avez, au début, prétendu que c'était pour ramasser des bourrées ensemble; mais vous êtes revenue sur cette déclaration. Pourquoi, d'abord, l'aviez-vous faite?...
Sylvine Grivault. — Dame! Monsieur, je ne voulais pas dire que nous étions revenus de l'assemblée ensemble...
Au sujet de l'incident qui, l'année précédente, avait amené ses révélations, la simplicité de tous les détails où s'égaraient les explications de Sylvine, excita quelques sourires.
— C'est alors — dit-elle, en fin de ce récit, — que je rentrai chez le maître Pierre Girault, et que je ne pus m'empêcher de raconter l'assassin (2);
(1) Plantés tout droit.
dont je n'avais pas ouvert la bouche, jamais du tout à personne.
Le Président. — Pourquoi, cette fois-là, étiezvous passée à la Fosse-à-Lalande'?
Sylvine Grivault. — Dame! Monsieur, je n'y passais pas souvent, allez... Mais ce jour-là, je n'y ai pas pensé...
Le Président. — Vous étiez fort émue en rentrant chez votre maître?
Sylvine Grivault. — Émue?... Non... J'étais toute transie, là... toute renversée, quoi!... Je n'ai pas pu garder ça...
Le Président. — Vous savez que Frémont a été jugé ici pour cette affaire : comment se fait-il qu'alors vous n'ayez pas parlé?
Sylvine Grivault. — Je n'étais pas sur les lieux en ce moment-là. J'étais en service dans la paroisse de Joué.
Le Président. — Etes-vous sûre que vous étiez avec Honoré Veillaut, le jour du crime?
Sylvine Grivault. — Dame! que oui, j'en suis bien sûre!... Je peux bien en être bien sûre!...
Le Président. — Vous étiez l'un à côté de l'autre?... vous étiez cachés par le taillis?...
Sylvine Grivault. — Quand nous avons entendu la dispute, nous nous sommes mis à nous camir (1).
Le Président. — Quelle heure était-il?
Sylvine Grivault. — C'était à un quart d'heure de soleil.
(1) Tapir.
Le Président. — Un quart d'heure avant le coucher du soleil... Qui vous a vue avec Honoré Veillaut, depuis l'instant où vous l'auriez rencontré ce dimanche?
Sylvine Grivault. — J'ai vu, pendant que nous revenions, des vachères qui gardaient leurs bestiaux, sous votre respect; mais je ne leur ai pas parlé.
Le Président. — On a interrogé plusieurs personnes, et elles ne se rappellent pas vous avoir vue à l'assemblée avec Honoré Veillaut.
Sylvine Grivault. — Je me rappelle bien, moi, y avoir été avec lui, dame 1 . . .
Le Président. — Vous dites que vous avez pris le parti de vous tapir, en entendant la dispute : que disaient ceux qui se disputaient?
Sylvine Grivault. — Phorien Dubois disait tout haut : « C'est fini; il faut qu'il passe le goût du pain ici. » Dans ce moment, défunt M. Courier a avancé le pas comme pour se sauver. Défunt Phorien l'a arrêté tout court, en le saisissant par la jambe.
Un Juré. — Quand vous avez entendu la dispute, avez-vous vu la figure de ces hommes?
Sylvine Grivault. — Oui, Monsieur, nous étions près de nous camir... J'ai vu Frémont, feu Phorien et M. Courier qui se disputaient... Ils se disaient, quoi, des horreurs... Ils se traitaient des plus indignes...
Alors aux questions du Président, se mêlent — avec au moins autant d'insistance, — les questions de Me Julien.
Sylvine est invitée à dire le costume que, ce jour-là, portaient les accusés, et aussi Courier. Elle est également pressée de s'expliquer sur le temps qu'elle a dû employer à parcourir les diverses parties de la route.
La discussion ainsi poursuivie est loin d'être sans intérêt, puisque, en plaçant — comme elle l'a toujours fait, — l'heure du crime aux environs de six heures et demie, Sylvine, inconsciemment, continue à battre en brèche un point très important de la dernière instruction.
L'humble et fruste témoin — tout en gardant la même et invariable précision sur le fait de l'assassinat, comme sur la part qu'y ont prise les accusés, — se trouble à la longue, s'embarrasse f en des confusions de souvenirs, s'embrouille dans des circonstances de détails. Elle laisse voir qu'elle I n'a, quant aux divisions du temps par minutes et par heures, que des notions si imparfaites qu'elle ( ignore combien il y a de minutes dans une heure, et a la conviction qu'une heure comporte trois demi-heures.
Parfois même, Sylvine paraît mal comprendre ce qu'on lui demande.
Finalement, — devant la minutie de tant d'interrogations accumulées, — elle perd tout à coup patience : demandant grâce pour ses quelques défauts de mémoire, elle jette ce cri, plein de bon sens et d'à propos :
— Dame! aussi il y a de cela cinq ans passés!...
Puis — dès cette première audience, — vint le tour de Louis Frémont, tandis que — sur la demande des avocats, — Sylvine Grivault était invitée à sortir de la salle.
Frémont se présenta tout pâle. Un mouvement nerveux agitait ses mains ; ses lèvres tremblaient. Il marchait avec peine, les yeux baissés.
Tous les regards fixés sur lui ajoutaient à son embarras.
Le Président. — Quelle que soit, Frémont, la position dans laquelle vous vous trouvez, vous allez prêter serment 1... Pensez-y bien, Frémont, vous devez à la justice la vérité, toute la vérité. Le temps des mensonges est passé pour vous. La loi vous admet au serment; mais, en même temps, elle vous impose, plus qu'à tout autre peutêtre, l'obligation de ne rien cacher. Vous ne pouvez le faire sans vous exposer aux peines sévères réservées aux faux témoignages... Soyez calme, rassurez-vous, parlez posément, et à haute voix...
Dans l'auditoire, le silence s'était établi profond, émouvant.
Et voici ce que fut la confession du misérable :
« Un mois ou six semaines avant la mort de M. Courier, Symphorien Dubois me dit :
« — Ah! si M. Courier était tant seulement mort, nous serions bien plus heureux. Notre dame reviendrait de Paris, tandis qu'on dit qu'il veut la faire enfermer au couvent. »
« Pierre Dubois, qui est là, me disait les mêmes choses...
« Un jour que nous étions ensemble chez Tricot, à l'auberge du Chêne-Pendu, Pierre Dubois se mit à me filouter (1), à me flatter.
« — J'ai, me dit-il, un secret à te dire. L'absence de Mme Courier est bien malheureuse pour nous tons... Mlle est fort mal avec son homme. Je voudrais bien qu'il fût mort, ce bougre-là!... Si j'étais, comme toi, tous les jours dans les bois avec lui, j'aurais bientôt fait... J'ai des lettres de Mme Courier, qui me donne de ses nouvelles, et elle voudrait bien aussi que son mari fût mort. »
« Le jour de l'événement, M. Courier, après m'avoir indiqué ma tournée, me donna rendezvous à la Fosse-à-Lalande, avant le coucher du soleil. Je descendis à la cuisine; je trouvai là Symphorien Dubois, qui me fit signe de venir à
(1) A me câliner.
l'écurie... Là, nous bûmes tous deux de l'eau-devie... Je m'en allai...
« En arrivant, vers le soir, au rendez-vous de M. Courier, je crus apercevoir Arrault avec une charrette, qui chargeait des copeaux. Je ne me suis pas trompé, car il m'a avoué depuis qu'il se trouvait là... Symphorien vint à moi et me demanda si mon fusil était chargé ; je lui répondis qu'il n'était chargé que d'un côté...
Frémont s'attache à retracer la scène du fusil vidé de son plomb, puis, de ses deux coups, rechargé par Symphorien, à sa guise; il affirme que celui-ci, en même temps, lui enjoignait d'avoir à tuer Courier.
— Symphorien, poursuit l'ancien garde, me montra son frère Pierre, qui était à une quinzaine de pas de nous.
« — Tu vois bien mon frère?... me fit-il; si tu ne tires pas ton fusil aussitôt que j'aurai renversé M. Courier, ta vie est à nous. »
« Il le jeta alors par terre... »
La voix de Frémont s'affaiblit brusquement.
« Je lâchai le coup, murmure-t-il, et je m'en allai...
« J'arrivai à la Chavonnière avant Symphorien Dubois.
« — Ne parle pas de ce qui s'est passé, me ditil, ta vie en dépend.
« — Pourquoi m'avez-vous forcé à faire une chose semblable? lui dis-je alors.
« — C'est Madame qui l'a ordonné, répondit-il.
Je vivrai avec elle comme mari et femme.. . Il n'y avait pas d'autre moyen d'en finir. .. »
Le Président. — Ainsi, Frémont, c'est vous qui avez tiré le coup de fusil?
A voix basse et sans lever les yeux, Frémont répond :
— Oui, c'est moi... je l'ai déjà déclaré...
Le Président. — Pierre Dubois n'était qu'à quinze pas de vous... Avait-il un sabre?
Frémont. — Je n'y ai pas fait attention; mais i] devait être armé.
Le Président. — Qu'a dit M. Courier en tombant?
Frémont. — Je n'en sais rien, je me suis sauvé
Le Président. — Était-il debout quand vous aves tiré?...
Frémont. — Non, il était par terre. Symphorier Dubois s'était baissé, lui avait pris la jambe e l'avait fait tomber.
Le Président. — Avez-vous entendu une dispute I des menaces proférées par Symphorien Dubois?
Frémont. — Je n'ai rien entendu du tout.
Le Président. — Comment, sans qu'il y ait eu d< dispute, d'altercation, avez-vous tiré?... Il y avai donc un dessein prémédité?...
Frémont. — S'il y a eu préméditation, ce n'es pas de ma part.
Le Président. — Il paraît qu'après avoir tiré vous avez fouillé M. Courier?
Frémont. — Si je l'avais fouillé,, je le dirais; mai: je me suis sauvé de suite.
Le Président — Il est impossible d'admettre que vous ne vous soyez pas assuré si votre victime respirait encore.
Frémont. — J'avais si peu ma raison que je n'ai pensé à rien... J'avais si peu nia pauvre tête que j'ai tiré comme un étourdi, comme un imbécile...
Le Président. — Vous avez tiré à bout portant : l'habit de M. Courier était brûlé par la poudre, et on a trouvé la bourre dans la plaie... Vous avez déclaré que, quand M. Courier était tombé, il avait dit : « Je suis un homme mort. »
Frémont. — Oui, je crois me rappeler qu'il a dit cela au moment même où j'ai tiré. . .
Le Président. — C'est bien l'accusé Pierre Dubois que Symphorien vous a fait apercevoir, en vous disant : « Regarde, mon frère est là; ta vie est entre nos mains »?
Frémont. — Oui, c'est bien luit... Je n'aurais peut-être pas tué, si son frère ne me l'avait pas fait apercevoir...
Pierre Dubois. — C'est un faux témoignage!... Je n'y étais pas, je n'ai pas été dans le bois!...
Le Président, à Frémont. — Si vous tiriez sur M. Courier en de telles circonstances, alors que vous aviez vu Arrault chargeant sa voiture à peu de distance de là, vous saviez donc qu'Arrault était votre complice?...
Frémont. — Je ne savais rien, je ne pensais à rien... Je n'ai tiré qu'excité, forcé...
Le Président. — J'admets que Symphorien Du-
bois vous ait excité, menacé; mais vous étiez armé d'un fusil chargé à deux coups, alors que Symphorien n'avait pas d'arme... Vous étiez de force pour lutter, aidé de M. Courier, même contre deux assaillants... Vous aviez ensemble prémédité le crime, tout l'établit. Je vous invite, dans votre intérêt, à dire toute la vérité. Vous n'avez plus aucun motif pour la cacher aujourd'hui. Les lois ne peuvent plus vous atteindre comme meurtrier, et elles peuvent vous atteindre comme faux témoin.
Frémont, d'un ton calme. — S'il y avait autre chose, je vous le dirais...
Le Président. — N'aviez-vous pas dit, le matin, à un nommé Mignot, qui demandait à ramasser des feuilles mortes : « Mon maître est un gredin, un scélérat... Il attrapera son compte, et plus tôt qu'il ne pense? »...
Frémont. — Si j'ai dit cela, je ne me le rappelle pas... Je ne puis l'avoir dit que par étourderie. Je n'avais aucun motif pour dire cela...
Le Président. — Qui, de M. Courier ou de vous, est arrivé le premier au rendez-vous à la Fosse-à- Lalande?
Frémont. — C'est moi.
Le Président. — Il paraît, au contraire, que c'est M. Courier, et qu'il vous a attendu : ce qui ferait supposer que, à ce moment-là, vous disposiez vos complices?
Frémont. — C'est moi qui suis arrivé le premier.
Le Président. — La bourre extraite de la blés-
sure était faite avec un journal dont plusieurs exemplaires ont été trouvés dans votre chambre.
Frémont. — C'est possible, je ne dis pas non. C'est Symphorien Dubois qui a chargé mon fusil : il entrait dans ma chambre et dans la serre tout comme moi-même, et il peut avoir pris chez moi un des numéros du journal.
Me Barthe. — Symphorien a saisi le fusil des mains de Frémont, pour le charger. Dès cet instant, Frémont n'a-t-il pas dû concevoir des soupçons?
Frémont. — Moi, je n'ai pensé en rien... Si j'avais pensé à quelque chose, je le dirais, bien sûr...
Le Président. — C'était un jour de fête : on pouvait craindre d'être vu. Il fallait nécessairement des complices apostés, pour être certain de ne pas être surpris, un dimanche, un jour d'assemblée...
Frémont. — Je ne puis rien dire de plus; je ne sais... J'avais la tête perdue quand j'ai tiré...
Le Procureur du roi, à Armait. — Le témoin déclare vous avoir vu chargeant des copeaux sur votre voiture. L'avez-vous vu vous-même?
Arrault. — Je ne l'ai pas vu. Il peut bien m' avoir vu, mais moi je n'ai rien vu. . .
Le Président. — Arrault, votre présence sur le lieu du crime peut être fort innocente et ne suffît pas, seule, pour vous compromettre : n'allez pas vous buter à une dénégation maladroite...
Arrault. — Je n'ai vu personne; je n'ai rien
entendu... Si j'avais vu, si j'avais entendu, je le dirais...
Me Barthe. — Frémont était armé. M. Courier avait, pour se défendre, ses forces naturelles : il pouvait, sur un seul mot de son garde, se mettre en défense et résister avec avantage à Symphorien et à Pierre Dubois. Cependant, sur un seul mot de Symphorien, Frémont tue son maître.
Frémont. — J'étais ivre... J'étais comme un homme imbécile...
Le Président. — Les précautions dont vous vous êtes entouré après le crime, prouvent que vous n'étiez ni ivre, ni imbécile.
Frémont. — J'étais comme un homme perdu...
M' Barthe. — Frémont se rappelle-t-il avoir dit à sa femme, ce soir-là, en entrant chez lui, à Véretz, et en ôtant son chapeau : « S'il savait ce qu'il y a dans ma tète, je le jetterais au feu »?
Frémont. — Ce n'est pas ce jour-là que j'ai dit ça : c'est plusieurs mois avant, lorsque je craignais que ma femme ne parlât de tout ce qui se passait chez mon maître... Les femmes, ça parle toujours...
Le Président. — Vous déclarez n'avoir vu, au moment du crime, qu'Arrault, occupé à charger des copeaux sur une charrette... Vous n'avez vu qu'Arrault; mais le bois était-il assez élevé et la bruyère assez haute pour que d'autres complices aient pu s'y cacher?
Frémont. — Il s'en serait bien caché un millier de complices!...
Sylvine Grivault rentre à l'audience.
En présence de Frémont, elle répète toutes ses iffirmations, — en insistant sur la dispute qui, iuivant elle, a précédé le crime.
Sylvine Grivault. — Défunt Pliorien disputait ivec M. Courier. Il finit par dire à Frémont : « C'est ici qu'il faut arrêter M. Courier... »
Frémont. — Non, il n'y a pas eu de dispute avec M. Courier...
Le Président. — Il faut remarquer que cette fille le peut avoir inventé que vous avez tué M. Coûter; elle ne peut avoir inventé non plus les détails lu crime, qui sont, d'ailleurs, conformes à ceux jue vous donnez : comment espérez-vous faire croire qu'elle ment sur d'autres détails?
Frémont. — C'est qu'elle se méprend... Je dis, moi, ce que je sais...
Le Président, à Sylvine. — Vous avez entendu [es injures qu'on disait à M. Courier?
Sylvine Grivault. — Défunt Phorien disait à défunt M. Courier :
« — Vous êtes un ci, vous êtes un ça, vous êtes un salop. »
« Alors M. Courier, voyant qu'on le faisait tomber, a dit :
« — Je suis un homme perdu! »
« Défunt Phorien a dit à Frémont :
« — Tire, et n'aie pas peur... »
« Frémont a tiré... »
Sylvine refait le récit de tout ce qui a suivi le coup de fusil.
Frémont soutient qu'il a pris la fuite aussitôt après avoir tiré, — sans fouiller le cadavre
Le Président. — Vous ne vouliez peut-être pas I le fouiller, mais bien vous assurer si le cœur bat- I tait encore...
Frémont, très calme. — Je n'ai pas approché, je me suis en allé tout de suite.
Le Président. — Vous êtes sur ce point en contradiction avec le témoin.
Sylvine Grivault. — Ah! parbleu, mon Dieu! il s'est bien approché du cadavre, avec les autres. Il s'en est approché tout raz, il y touchait, là... là... Il y était, oui, il était tout raz... Il s'est baissé, et, après un moment, il a dit :
« — Sauvons-nous, mes amis, il est temps ! »
Sylvine fait si naïvement revivre cette scène, la mime avec des gestes tellement expressifs que, dans l'auditoire, — surtout parmi les dames, — court un frisson d'épouvante.
Le Président. — Eh bien! Frémont, vous entendez le témoin... voilà la vérité.
Frémont. — Je ne puis dire que ce qui est... Si c'était autrement, je le dirais... Je me suis en allé tout de suite...
Le Président. — Vous voyez bien que cette femme est sans intérêt, que son témoignage est plus digne de foi que le vôtre. Elle est d'accord avec vous sur certains points, et elle doit être crue, plutôt que vous, sur les autres.
Frémont. — Je n'ai rien à dire de plus...
Honoré Veillaut est d'une stature colossale. Bien découplé, vigoureux, il a mine avenante, et sur ses lèvres, le sourire s'étale.
Avant qu'il ne commence sa déposition, Sylvine a, de nouveau, — par ordre, — quitté l'audience.
Le Président. — Témoin, le jour de la Quasimodo de 1825, vous vous êtes trouvé, avec la fille Grivault, au lieu où M. Courier fut assassiné?... Dites-nous toute la vérité, ne cachez rien. Quoique aujourd'hui marié, vous étiez alors garçon... Avezvous eu des relations avec la fille Grivault?
Veillaut, toujours souriant. — Si j'en avais eu, je le dirais de bon cœur; mais je n'en ai jamais eu. Je ne la connais que de vue. Je sais bien que c'est une femme de pas grand'chose; mais je n'ai rien eu avec elle, pas plus le jour de la Quasimodo qu'un autre jour.
Le Président. — Elle affirme, cependant, s'être trouvée avec vous, en revenant de l'assemblée de Saint-Avertin, et avoir été dans le bois avec vous.
Veillaut. — Jamais je n'ai eu honte d'aller avec
une femme : si j'avais été avec elle, je le dirais tout bonnement. Mais je ne lui ai jamais tant seulement parlé que « bonjour, bonsoir ».
Le Président. — Qu'avez-vous fait le jour de la Quasimodo?
Veillaut. — Je ne suis pas sorti de l'auberge où j'étais alors en service... J'ai fait l'ouvrage d'habitude; j'étais garçon d'écurie.
Le Président. — C'était un dimanche, un jour de fête...
Veillaut. — Ça ne fait rien : le dimanche, j'avais plus d'ouvrage que les autres jours. D'ailleurs, je ne sortais jamais... Pendant vingt-trois mois que j'ai été chez mon maître, j'ai été deux fois à la messe et deux fois à l'assemblée.
Le Président. — Pourtant, quelque occupé que l'on soit, on trouve toujours, quand on le veut bien, le temps de remplir ses devoirs et même de prendre du plaisir : on met quelqu'un à sa place.
Veillaut. — Encore faut- il avoir quelqu'un. . .
Le Président. — Il n'est pas difficile à un garçon d'écurie de trouver quelqu'un qui le remplace.
Veillaut. — Ce n'est pas déjà si facile : il n'y avait que mon maître qui pouvait faire mon ouvrage, quand j'allais à l'avoine.
Le Président. — Pourquoi avez-vous quitté votre place?
Veillaut. — Parce que ça m'a fait plaisir, que ça m'a convenu, sans contrariété.. Si fait, j'ai eu une petite contrariété avec ma bourgeoise, et suis parti...
Le Président. — Vous êtes certain de ne pas être sorti de l'auberge le jour de la Quasimodo... Qu'avez-vous fait?...
Veillaut. — Je suis bien sûr de ne pas être sorti ce jour-là; mais je ne puis vous dire ce que j'ai fait : au bout de cinq ans, ce n'est pas facile...
Le Président. — La fille Grivault a toujours soutenu que vous vous trouviez avec elle sur le lieu du crime.
Veillaut. — Comment la croiriez-vous?... Toutes les déclarations qu'elle a faites, sont si différentes, si fausses que cela prouve bien qu'elle ment.
Le Président. — Elle affirme, sous la foi du serment, avoir été dans le bois avec vous.
Veillaut. — Qu'elle affirme, si elle veut... Eh bien! moi, je dis que je ne l'ai pas vue.. .
Le Président. — Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il y a un menteur dans l'un de vous deux.
Veillaut . — C'est possible, je ne dis pas non; mais ce n'est pas moi qui mens, pour le coup...
Sylvine, rappelée à la barre, est confrontée avec Veillaut.
Imperturbable, Sylvine recommence son récit, — toujours le même. Veillaut la traite de menteuse. Elle se fâche, et le ton de sa voix s'emplit d'aigreur :
— Ah! tu dis non!... s'exclame-t-elle, et pourquoi ça?... Eh ben quoi! tu étais garçon alors, si tu es marié aujourd'hui... Tu étais bien avec moil...
Veillaut. — Si j'y avais été, je ne le nierais pas... Ça ne me ferait rien, que tu peux croire...
Sylvine Grivault. — Tu as beau nier, il n'en est pas moins vrai, sûr et certain que nous sommes entrés ensemble dans le bois et que nous avons vu ensemble l'assassin.
Veillaut. — Je puis bien jurer que jamais de ma vie je n'ai été à l'assemblée avec toi, j'en suis bien sûr, ni à Saint- Avertin, ni ailleurs...
Le Président. — Honoré Veillaut, dites la vérité. Vous ne pouvez nier que vous vous soyez alors trouvé avec cette fille... Convenez-en.
Veillaut. — On pourrait bien me couper par morceaux, mais on ne me fera pas dire ce qui n'est pas.
Le Président. — Si, cependant, des témoins venaient déclarer vous avoir vu, avec Sylvine, à Saint-Avertin ou sur la route de Saint-Avertin au Chène-Pendu, que diriez- vous?
Veillaut. — Je dirais... je dirais que je n'y étais pas... Ce seraient des menteurs, des fourbes... Je répondrais bien de cela sur mon âme.
Sylvine Grivault. — Et moi, Messieurs, je ne mens pas, je dis vrai!... Je suis bien sûre d'avoir été avec lui!...
Veillaut. — Parbleu! moi, je suis bien sûr de ne pas y avoir été!...
Le Président. — On ne conçoit, de la part de cette fille, aucun intérêt à affirmer; on conçoit le vôtre à nier. En effet, il n'eût pas été bien de votre part d'avoir vu assassiner un homme sans lui
porter secours... — (A. Sylvine) : Vous ne confondez pas Veillaut avec un autre?
Sylvine Grivault. — Non, bien sûr, je ne le confonds pas. Je ne me trompe pas... Mais je ne peux pas le lui faire dire, s'il ne veut pas.
Le Président. — N'auriez-vous pas fait, sur le lieu du crime, le serment de ne rien révéler?
Sylvine Grivault. — Il l'a dit lui-même... Il a dit :
« — Voilà un grand crime que nous avons vu ; il n'en faut pas parler. »
Veillaut. — Il serait bien impossible que nous ayons fait tout ce grand bout de chemin ensemble sans que personne ne nous ait vus...
Le Procureur du roi, à Veillaut. — Comment donc, étant garçon d'écurie, avez-vous pris le parti de vous faire cordonnier?
Veillaut. — Je me suis fait cordonnier quand je me suis marié.
Le Procureur du roi. — Que vous a apporté votre femme en mariage?
Veillaut. — Pardine rien!... Elle avait tant seulement son ménage...
Le Procureur du roi. — Quel argent aviez-vous pour vous établir?
Veillaut. — Pardine, il n'a pas fallu tant d'argent pour m'établir t . . .
Le Procureur du roi. — On pourrait supposer que vous auriez profité du secret terrible que le hasard vous avait fait connaître, pour vous faire donner de l'argent.
Veillaut. — Avec des suppositions comme ça, on arrive à des choses fausses, et bien fausses!... Allez! j'avais de l'argent de mes économies, et j'en aurais bien eu encore plus, si je n'en avais pas perdu dans une affaire...
Le Procureur du roi. — Dans quelle affaire?
Veillaut. — Il m'a fallu endosser un billet de cinq cents francs pour une personne : j'ai été obligé de payer à sa place. . . Elle ne me rendra pas mon argent...
Le Procureur du roi. — Quelle est cette personne?...
Veillaut. — C'est mon père!
Et Veillaut se retire, — en disant très haut que sa conduite est bien connue, qu'elle est irréprochable.
Pour se rendre compte de la vraie valeur du témoignage de Sylvine, la Cour entend les premiers confidents de ses révélations : Pierre Girault et Jeanne Rolland, ainsi que, d'autre part, M. de Beaune.
Pierre Girault et Jeanne Rolland déclarent, l'un et l'autre, que Sylvine ne leur a pas dit d'une façon absolue que Pierre Dubois fût l'un des hommes apparus après le crime, et qu'elle leur parlait d'Arrault portant un sabre nu, de Boutet ayant en main un sabre dans son fourreau.
M. de Beaune, lui, explique que Sylvine lui a affirmé qu'elle n'avait nullement reconnu Pierre Dubois parmi les auteurs ou complices de l'assassinat.
Mais Sylvine soutient que, à tous, elle a, toujours et expressément, désigné Pierre Dubois, en précisant même — dès le début, — que c'est lui qui était armé d'un sabre nu.
Sur la demande de l'un des jurés, le Président pose à Sylvine cette question :
— Quels renseignements pouvez-vous donner sur le quatrième personnage survenu après le coup de feu, sur cet inconnu que vous auriez vu arriver par le Chêne-Pendu, et qui, avez-vous dit, était muni d'un bâton?
Sylvine Grivault. — Eh bien! c'est le père Dubois...
Le Procureur du roi. — Dans l'instruction, le père Dubois a été confronté avec la fille Grivault, qui crut le reconnaître pour l'individu qu'elle avait désigné comme coiffé d'un grand chapeau.
Me Julien. — Dans l'instruction, la fille Grivault dit, d'abord, que ce quatrième personnage était un inconnu pour elle; puis, lorsqu'on lui montra le père de l'accusé Dubois, il lui fut impossible d'affirmer que c'était lui.
Le Président. — Ainsi, fille Grivault, vous avez des doutes sur le père Dubois; mais vous n'êtes pas sûre?...
Sylvine Grivault. — Oui... Pour Dubois fils, je suis bien sûre !
Le Président. — Ltes-vous sûre pour Arrault et pour Boutet?
Sylvine Grivault. — Je suis bien sûre pour Arrault et Boutet, que voilà tous les deux, là...
Le Président. — Etes-vous sûre pour le père Dubois?
Sylvine Grivault. — Ah! pour celui-là, non!... J'ai bien une doutance, mais voilà tout!...
Après le rapprochement minutieux des succès-
sifs récits de Sylvine, deux témoins vont être interpellés à propos de ses facultés intellectuelles, à propos du degré de confiance que, d'une façon générale, peuvent inspirer ses paroles.
C'est Pierre Girault, qui déclare :
— Sylvine est une fille assez bête, incapable d'inventer une histoire... La peur seule l'a fait parler... Si la peur ne lui avait pas fait dire ce qu'elle a vu, elle n'aurait rien dit...
A présent, voici un cordonnier d'Esvres, Michel Rondeau, — dont le père a occupé Sylvine comme domestique.
Michel Rondeau arrive si troublé qu'il est quelque temps sans pouvoir parler.
Le Président. — Craignez-vous de dire la vérité?...
Rondeau. — Ah! que bien non! mais ça m'a fait tout drôle d'être ici...
Le Président. — Que savez-vous sur la fille Grivault?
Rondeau. — La Grivault, c'est une grivoise... Elle attaquait tout le monde, parce que, voyezvous, la Grivault aime bien les garçons... Veillaut m'a dit que, lorsqu'elle était chez mon père, il l'avait très bien connue, qu'il avait eu avec elle des relations intimes...
Veillaut, vivement. — Je n'ai pas dit ça à Rondeau!... Je l'ai bien connue, mais je n'ai jamais été me. . . promener avec elle. . . D'elle, je n'ai jamais parlé à Rondeau qu'une fois : c'est un jour qu'il y avait un Bourguignon qui n'avait pas de nez, et
qui plaisantait avec la Grivault. Rondeau dit alors à cet homme :
« — Comment pouvez-vous rire avec cette créature?... Vous n'êtes pas bien gentil, c'est vrai; mais vous pouvez encore mieux trouver. »
« Le Bourguignon répondit :
« — Il vaut encore mieux être chaussé comme ça que d'aller nu-pieds. »
Pendant que des rires se font entendre dans l'assistance, Veillaut continue :
« Pour moi, j'ajoutai alors quelques mots; mais je n'ai jamais dit autre chose de la fille Grivault...
Rondeau. — Sylvine est une bête, une véritable innocente, incapable de se rappeler les moindres circonstances au bout de six mois, et pour qu'elle puisse se rappeler tout ce qu'elle vous dit, il faut bien qu'on lui en rafraîchisse la mémoire...
Le Président. — Ainsi, vous ne pensez pas que cette fille soit capable d'inventer tous les détails qu'elle a donnés?
Rondeau. — Elle est incapable de rien inventer du tout. Elle n'est bonne qu'à agacer les garçons. Quand elle était chez nous, elle agaçait jusqu'à mon père... même que je lui disais de la mettre à la porte... Il m'est arrivé plus d'une fois de la trouver en fraude avec nos ouvriers...
M* Barthe. — La contradiction qui existe entre la fille Grivault et le témoin Veillaut doit laisser les esprits dans une cruelle incertitude. Je prie
Monsieur le Président d'interpeller encore Veillaut sur le point de savoir s'il n'a pas été dans le bois avec la fille Grivault, s'il n'a pas été témoin du crime. Et je supplie ce témoin, au nom des enfants Courier, parties civiles, de mettre de côté toute considération d'amour-propre ou de honte, de s'expliquer avec franchise.
Le Président, à Veillaut. — L'exhortation que vous venez d'entendre, semble avoir fait peu d'impression sur vous... Il faut que vous sachiez que vous vous exposeriez à des peines sévères, s'il était prouvé que vous en imposez à la justice... Il est temps encore de dire la vérité.
Veillaut, avec force. — Je n'ai pas été avec Sylvine, je le jure devant Dieu et devant les hommes. Faites de moi ce que vous voudrez!... J'aimerais mieux mourir cent fois que de dire ce qui n'est pas.
Le Président. — Réfléchissez à ce que vous dites, descendez en votre conscience...
Veillaut. — Je suis franc et juste dans ma loi. Je ne puis dire qu'une chose : je n'ai pas été dans la forêt, je n'ai pas vu le crime. On me couperait en mille morceaux, que je dirais toujours la même chose. Il y aurait là un canon à mitraille, que je dirais toujours : je n'ai point été dans la forêt I...
Le Président. — Si vous aviez reçu une somme d'argent pour prix de votre silence, si vous aviez fait le serment de vous taire, vous croiriez-vous aujourd'hui obligé à ne rien déclarer à la justice?
Veillaut. — Non, Monsieur!... Je vous dirais tout, je ne voudrais pas cacher un voleur, un assassin... Ce serait mon propre père que j'aurais vu, que je le dirais!...
Le Président, à Sylvine. — Vous entendez Veillaut : il affirme et jure n'avoir pas été avec vous.
Sylvine Grivault. — J'affirme aussi, moi. Il a vu le crime comme moi. Il a tout vu. Il y était... Je ne sais pas si c'est bien de le dire; mais je sais pourquoi il ne veut pas dire vrai : il y a un des accusés qui est son parent...
Veillaut. — C'est un fait faux!... Je ne suis parent d'aucun des accusés.
Sylvine Grivault. — Je lève la main devant Dieu et devant les hommes : il était avec moi... Il ne veut pas en convenir parce qu'il a une femme jalouse. Il a peur qu'elle ne lui fasse de la peine.
Veillaut. — Je n'ai peur de rien, je dis vrai.
Le Président, à Sylvine. — Qui vous a dit que Veillaut avait un parent parmi les accusés ?
Sylvine Grivault. — C'est Etienne Huré, qui est venu parler hier à M. le Procureur du roi. J'ai vu Etienne Huré, en sortant d'ici. Il m'a dit :
« — Veillaut ne veut pas dire qu'il a été avec toi, parce que l'un des accusés est son parent...
« Il se tait depuis cinq ans, c'est fort bien; mais aujourd'hui, il doit parler!... »
La Cour ne juge pas à propos de pousser plus loin la recherche sur la parenté alléguée de Veillaut avec l'un des accusés.
Le Président, d'un ton solennel. — Une dernière fois, fille Grivault, vous affirmez, vous jurez que Veillaut se trouvait, dans le voisinage direct des meurtriers, avec vous?
Sylvine Grivault. — Oui, je l'affirme beaucoup...il y était!...
Fallait-il croire Sylvine Grivault?
A propos des circonstances du crime, les constatations matérielles corroboraient ses assertions.
Le 10 juin, on discutait sur la position du cadavre de Paul-Louis Courier.
D'après Arrault, lorsque le corps fut découvert, c'est sur le dos qu'il reposait.
Sylvine, par contre, répétait ce qu'elle avait toujours déclaré : Courier, renversé par Symphorien, avait eu la face contre terre, et les assassins, après avoir soulevé son cadavre, l'avaient laissé retomber dans la même position.
Un détail, relevé sur les lieux, tranchait la question en faveur des dires de Sylvine : le garde champêtre Moreau indiqua au Jury que, au moment où le cadavre venait d'être trouvé, il avait remarqué sur la poitrine du crottin; c'était donc bien que la poitrine avait porté contre le sol.
Une autre constatation importante fut également signalée par le garde champêtre : il rappela que .'un des pieds du mort n'avait plus de soulier, que e soulier gisait à « onze pouces » environ du iadavre.
Ce détail, le Président le souligna par cette très juste observation :
— La circonstance pourrait s'expliquer par le récit de la fille Grivault, qui dit avoir vu Symphorien Dubois saisir M. Courier par la jambe, pour le jeter à terre : dans ce moment, le soulier de M. Courier a pu être ôté du pied...
Puis, lorsque, ce même jour, on passa à l'examen des conclusions médicales, le fait — qui, en 1825, avait paru si surprenant, si inexplicable, — de la direction de bas en haut qu'avaient prise, à travers le corps, les trois lingots de plomb, apparut tout naturel : en effet, puisqu'on avait appris par Sylvine que c'est dans la position horizontale, abattu et couché contre le sol, que Courier avait été atteint, la direction de bas en haut suivie par les projectiles avait été, en réalité, une direction d'arrière en avant.
Et par là même, d'ailleurs, s'était imposée l'idée que Courier n'avait pas eu affaire à un assassin unique : comment admettre qu'un homme eût, seul, été en état de maintenir Paul-Louis renversé, et aussi de tirer?
Or, vraiment, la caractéristique si spéciale du coup de feu, — d'où se dégageait la certitude des circonstances principales du crime, — Sylvine aurait-elle pu 1 imaginer?...
Le correspondant du Temps transmettait à son journal cette impression :
« La fille Grivault a donné une foule de détails
qui portent l'empreinte de la vérité... Toute sa déposition est caractérisée par un ton de bonne foi, qui fait un contraste pénible avec la manière tortueuse et enveloppée dont plusieurs témoins s'expliquent. »
Au cours des débats, Sylvine Grivault reparut à la barre presque sans répit.
Dès le 10 juin, alors qu'on s'attachait à lui faire dire très explicitement qu'elle avait eu, en 1825, avec Honoré Veillaut, des rapports intimes, Sylvine — interrogée par le Président, interpellée avec chaleur par Me Barthe, harcelée par les défenseurs des accusés, — avait perdu complètement la tête, et, sur ce point, — cependant, déjà avoué par elle à plusieurs reprises, — elle avait balbutié des dénégations.
De ces dénégations, les questions les plus adroites n'avaient pu la déloger, et elle avait fini par garder le silence le plus absolu.
Depuis, c'avait toujours été, de sa part, à cette occasion, les mêmes « non » stupides, — même en présence de témoins à qui elle avait indiqué la nature de ses relations de jadis avec Veillaut.
Dans l'audience du 12 juin, Sylvine était, sur le même point, confrontée d'abord avec une mouton-
nière de Larçay, du nom d'Anne Petit, puis avec un gendarme portant aussi le nom de Petit.
Le Président, à Anne Petit. — La fille Grivault ne vous a-t-elle pas fait quelque confidence?
Anne Petit. — Ah! oui, Monsieur, elle m'en a fait une ben drôle, tout de même, de confidence...
Anne Petit se met à rire bêtement :
— Faut-il que je le dise?... demande-t-elle.
Le Président. — Mais certainement... N'avezvous pas juré de dire toute la vérité?
Anne Petit. — Elle m'a dit qu'elle avait eu des choses... là... des choses... avec le grand Veillaut, et que toutes les fois qu'il allait avec elle dans le bois, il lui donnait cinq sous.
Sylvine Ghivault. — C'est faux, c'est bien faux 1 . . .
Anne Petit. — Tu m'as dit ça, pendant que je gardais mes moutons... Je ne l'invente pas, ben sûr!
Sylvine Grivault. — Tu mens, tu es un faux témoin!
Anne Petit. — C'est toi qui es une menteuse!
Sylvine Grivault. — Non, c'est toi!
Anne Petit. — Tu me Tas dit plus de dix fois... tu l'as dit à ton maître... tu le disais à tout le monde, et puis vlà que tu n'ias pas dit à ct'heure?. . .
Le Procureur du roi, à Sylvine. — Vous rappelez-vous ce que vous avez dit hier au gendarme qui vous a conduite à l'auberge où vous avez passé la nuit?
Sylvine Grivault. — Je n'ai rien dit.
Le Procureur du roi. — Vous lui avez dit quelque chose de très remarquable.
Sylvine Grivault. — Je n'ai rien dit au gendarme.
Le Procureur du roi. — Je requiers l'audition du gendarme Petit.
Le Président, à Sylvine. — Dites-nous donc la vérité...
Sylvine se tait.
Le Président. — Dites-nous quelles étaient vos habitudes avec Veillaut.
Même silence.
Le Président. — S'il n'y avait que deux ou trois personnes, le diriez-vous?
Sylvine Grivault. — Oh! alors, je le dirais bien ! . . .
Le Procureur du roi. — Dites à Monsieur le Président ce que vous avez dit au gendarme...
Sylvine Grivault — Je n'ai rien dit au gendarme.
Le Président. — Parlez-moi, à moi... — (Baissant la voix) : Dites-moi cela, de vous à moi...
Sylvine Grivault. — Je n'ai rien dit au gendarme.
Le Président. — S'il n'y avait que nous deux ici, le diriez-vous bien?
Sylvine Grivault. — Oui... je le dirais...
Le Président. — Savez-vous ce que c'est qu'un serment?... C'est une promesse devant Dieu de dire toute la vérité. Le témoin qui ment peut être traduit devant les tribunaux, condamné à vingt ans de galères et à l'exposition...
Sylvine, immobile, baisse la tète.
Le Président poursuit :
— C'est bien tôt fait de dire la vérité, et ce serait bien long d'être punie pendant vingt ans pour l'avoir cachée.
Sylvine Grivault. — Je n'ai rien dit au gendarme.
Le Président. — Faites venir le gendarme Petit.
Le gendarme Petit. — J'ai conduit, hier, volontairement, la fille Grivault à l'auberge qui lui avait été indiquée. Chemin faisant, je lui ai dit qu'il fallait qu'elle fît connaître la vérité tout entière, et qu'elle déclarât si elle. . si Veillaut avait été son bon ami. Elle me répondit qu'elle ne dirait jamais cela en justice, que c'était trop fort pour elle...
Le Président. — Fille Grivault, avez-vous dit cela au gendarme?
Sylvine Grivault. — Oui, je lui ai dit ça...
Le gendarme Petit. — Elle ajouta :
« — Je ne sais pas comment Veillaut ne veut pas dire ce qu'il a vu. Il a tout vu, tout entendu. Mais il s'obstine à me renoncer. J'ai, pourtant, bien une preuve contre lui : il a une cicatrice sur une partie cachée du corps, à un endroit que j'ai bien m.
« — J'en instruirai la justice, dis-je alors au ;émoin.
« — Si j'avais su ça, me répondit-elle, je ne i^ous aurais rien dit! »
Le Président. — Ce que dit le gendarme est-il vrai?
Sylvine Grivault. — Je n'ai pas dit ça...
Le Procureur du roi requiert et le Président ordonne que, sur-le-champ, il soit procédé à la visite de Veillaut.
Veillaut passe dans une salle voisine, — où l'examine le médecin immédiatement commis à cet effet, M. Herpin.
La révélation de la cicatrice avait été comme un coup de théâtre; l'anxiété était à son comble.
Enfin, M. Herpin reparaît.
Il fait connaître qu'il vient de constater sur Veillaut. à la partie supérieure externe de la cuisse droite, une cicatrice, qui a la largeur d'une pièce de vingt sous.
— Voilà bien, se disait-on dans l'auditoire, la confirmation, la preuve certaine de la véracité du témoignage de Sylvine Grivault!...
Mais, au même instant, sur Sylvine, questions, exhortations pressantes, persuasives paroles, tout restait vain : cette fille s'était renfermée — niaise, le front têtu, — en un mutisme qui demeurait irréductible.
A la longue, elle se décide à desserrer les dents. C'est pour dire qu'elle n'a pas vu elle-même la cicatrice : par une nommée Brocheru, « dans le cabaret de Le Boucq », elle aurait appris l'existence de cette cicatrice...
Dès que, enfin, on consent à lui donner la paix
sur un sujet qui paraît lui être si déplaisant, Sylvine Grivault explique que si elle a gardé le secret sur l'assassinat, c'est qu'elle avait peur qu'on ne la mît dans la peine.
— Allez, Monsieur le Président, dit-elle, si Phorien Dubois était encore du monde, je lui rappellerais bien des articles qu'il n'est pas besoin de lui rappeler, puisqu'il est mort...
Le Président. — Supposez qu'il soit là, qu'il vous parle, qu'il vous donne un démenti, que lui diriezvous?
Sylvine Grivault. — Tenez, je vas vous conter ça... Un jour que, après la mort de M. Courier, je g-ardais mes moutons, Phorien Dubois labourait; Mme Courier vint lui dire de rentrer à la Chavonnière et lui apporta à boire. Je lui dis :
« — Vous avez là une bonne maîtresse t
« — Oh oui! me répondit-il.
« — H y a bien deux bons yeux de moins, lui dis-je, en le regardant.
« Là-dessus, Phorien dit :
« — C'est bien malheureux pour eux.
« Là-dessus, je lui répondis :
« — Ceux qui ont fait le crime devraient bien être punis; ils ne seraient peut-être pas à labourer.
« — Qu'entendez-vous par là? me dit-il.
« — Vous savez bien ce que je veux dire.
« Alors il a voulu s'emporter, se fâcher; je l'ai laissé, et je n'ai plus rien dit du tout. »
Le Président. — Symphorien Dubois vous fit-il alors des menaces?
Sylvine Grivault. — Oh oui!... Il m'a dit que si je parlais jamais de tout ça, j'aurais affaire à lui...
Ce môme jour, Sylvine avait encore répété la scène du meurtre, — sans y rien changer, sans en rien omettre.
Mais, comme les débats approchent de leur terme, les jurés témoignent le désir d'une dernière confrontation entre Veillaut et Sylvine.
Ce sont, de nouveau, les mêmes affirmations et, de nouveau, d'autre part, les même dénégations.
Sylvine Grivault. — Oui! tu l'as vu!... tu l'as vu comme moi!...
Veillaut. — Non! je n'y étais pas!... Je dirai toujours la même chose!...
Et — se redressant dans tout l'orgueil de sa situation d'homme ayant logis assuré et bonne ménagère, — le cordonnier patenté Honoré Veillaut — dont les motifs des dénégations apparaissaient si clairement, — écrasa, du haut de sa grande taille, sous l'expression de son dédain superbe, la gourgandine dépenaillée :
— Dieu merci! conclut-il, je suis croyable!... Je puis marcher la tête levée et passer partout. Je suis honorablement connu, et je défie qu'on trouve un mot à dire sur mon chapitre ! . . .
Croyable, ah! certes, elle l'était bien davantage, la malheureuse Sylvine !
Que de points — maintenant bien acquis —
prouvaient que ses dires n'étaient nullement imaginaires.
Contre ceux qu'elle accusait, elle n'avait, du reste, — ainsi que le Président l'avait fait observer, dès la première audience, — aucun sujet de haine ou de vengeance.
Et si elle avait eu l'intention de porter envers eux un faux témoignage, pourquoi aurait-elle attendu que Frémont eût été acquitté et que Symphorien Dubois fût mort?...
A la page la plus troublante du drame, — sa genèse et ses causes, — qu'ajoutèrent les débats?... Peu de chose
Devant le Jury, d'ailleurs, l'examen approfondi de cet ordre d'idées se trouvait singulièrement gêné par le fait du non-lieu sauvegardant Mme Courier.
A propos du mobile du crime, il n'y a guère à noter, tout d'abord, que quelques réponses de Pierre Dubois, que quelques affirmations de Louis Frémont.
Le Président, a Pierre Dubois. — Comment êtesvous sorti de chez M. Courier.
Pierre Dubois. — M. Courier m'a renvoyé.
Le Président. — Était-ce à la suite d'une altercation?
Pierre Dubois. — Non, Monsieur... M. Courier ne m'a jamais fait d'altercation, de menaces.
Le Président. — Depuis que vous aviez cessé d'être au service de M. Courier, aviez-vous travaillé pour lui?
Pierre Dubois. — Non, Monsieur. Il m'a bien fait offrir de l'ouvrage, mais je n'en ai pas voulu.
Le Président. — Votre frère Symphorien est resté au service de M. Courier et de ses héritiers, jusqu'à sa mort?
Pierre Dubois. — Oui, Monsieur.
Le Président. — N'ôtes-vous pas rentré au service de Mme Courier après la mort de son mari?
Pierre Dubois. — Non, Monsieur.
Le Président. — Ainsi, vous déclarez n'avoir jamais eu d'altercation avec M. Courier?... Jamais vous n'auriez dit que si ce dernier était mort, vous seriez bien plus heureux?
Pierre Dubois. — Celui qui a dit cela est un faux, Monsieur, un menteur!... Je n'ai jamais tenu un propos comme celui-là!. . .
Le Président, à F rémont. — Encore une fois, quels motifs pouvait avoir Symphorien Dubois pour vous pousser à l'assassinat de M. Courier?
Frémont redit les excitations au meurtre dont il aurait été l'objet. Une fois de plus, souvent en la même formule, à peu près les mêmes détails reparaissent.
Frémont. — Symphorien Dubois m'a dit :
« — Si M. Courier était mort, nous serions plus heureux. »
Le Président. — Et pourquoi auriez-vous été plus heureux?
Frémont. — Il disait que Madame reviendrait de Paris et ne serait pas mise au couvent.
Le Président. — C'était donc pour empêcher qu'elle ne fût mise au couvent, que Symphorien Dubois vous excitait au crime?
Frémont. — Oui, Monsieur.
Françoise Gauthier, la cuisinière. — Mme Courier était à Paris depuis trois mois.
Le Président, à Frémont. — Qu'auriez-vous gagné, vous, à la mort de M. Courier?
Frémont. — Je n'y aurais rien gagné du tout; je ne serais devenu rien davantage.
Le Président. — Savez-vous si Mme Courier était en correspondance avec Pierre Dubois?
Frémont. — C'était connu de tout le monde.
Le Président. — Arrault a avoué dans l'instruction qu'il avait souvent porté des lettres.
Arrault. — J'ai porté des livres et des journaux, dans un mouchoir; je n'ai jamais porté de lettres.
Pierre Dubols. — Je n'ai jamais reçu de lettres de Mme Courier.
Le Procureur du roi. — Mme Courier a déclaré elle-même qu'elle vous avait écrit. Pourquoi le nier?...
Le Président, à Frémont. — Vous prétendez que Symphorien Dubois vous a excité au meurtre, en vous disant que « Madame le voulait ». C'est, cependant, Mme Courier qui, en 1 825, vous a dénoncé, poursuivi... Lorsqu'elle est arrivée, en avril 1825, de Paris à la Chavonnière, que vous a-t-elle dit?... Vous a-t-elle tendu la main?... Avez-vous été tenté de lui faire l'aveu de votre crime?
Frémont. — Non, Monsieur; on n'est pas tenté de dire des choses comme ça...
Le Président, à Pierre Dubois. — Pourquoi avezvous été renvoyé de chez M. Courier?
Pierre Durois. — Il ne m'a pas dit pourquoi.
Le Président. — Mme Courier, dès la première instruction, a laissé entendre les motifs qui vous avaient fait renvoyer.
Pierre Durois. — Ce que je sais, moi, c'est que ces motifs sont faux.
Le Président. — L'instruction a fait connaître que Mme Courier avait avec vous une conduite légère, bizarre...
Pierre Durois. — Elle était avec moi comme avec les autres domestiques, comme avec tout le monde...
Le Président. — Quelque temps avant l'assassinat, Frémont se trouvait dans le cabaret de Tricot, au Chène-Pendu. Il se chauffait près de la cheminée. N'êtes-vous pas entré avec quelques fagoteurs? Ne vous êtes- vous pas approché de Frémont et ne l'avez-vous pas embrassé sur les deux joues?
Pierre Durois. — C'est faux... Je suis entré, je lui ai dit bonjour, je lui ai donné une poignée de mains, cela est possible; mais je ne l'ai pas embrassé.
Frémont. — Dès qu'il est arrivé chez Tricot, Pierre Dubois est venu à moi. Il m'a fait des caresses, m'a embrassé, m'a tapoté sur les genoux. Il m'a invité ensuite à passer dans une autre
chambre. Alors il m'a parlé de l'absence de Mme Courier; il m'a dit qu'elle était bien malheureuse avec son homme, qu'il voudrait bien qu'il fût mort...
« — Si j'étais comme toi tous les jours dans la forêt, ajouta-t-il, je trouverais bien... »
« Et alors il n'acheva pas...
Le Président. — Comment vous disait-il cela?
Frémont. — Il disait ça... comme pour m'engager à faire... bien des choses.
Pierre Dubois. — Je n'ai pas ouvert la bouche de cela.
Frémont, froidement. — Ah ! tu me l'as bien dit I . . .
Pierre Dubois. — Tu es un imposteur!...
Frémont, du même ton. — Tu l'as dit!...
Pierre Dubois. — Jamais je n'ai eu cette conversation avec toi.
Frémont. — Tu l'as dit!... Je ne suis pas intéressé à dire ça... Si je le dis, c'est que c'est vrai
Le Président. — Pierre Dubois vous a-t-il dit autre chose?
Frémont. — Je ne m'en souviens pas.
Pierre Dubois. — Il serait bien difficile qu'il se souvînt d'autre chose, puisqu'il se souvient de ce que je n'ai pas dit.
Le Président, à Frémont. — Arrault et Boutet étaient-ils là, quand Dubois est venu vous embrasser?
Frémont. — Je ne m'en souviens pas.
Le Président. — Vous n'avez de la mémoire que pour les choses que vous voulez dire.
Pendant cette partie de l'interrogatoire, on a fait sortir de l'audience Arrault et Boutet.
Ramenés, ils nient, l'un comme l'autre, s'être jamais trouvés au cabaret du Chêne-Pendu avec Pierre Dubois et Frémont.
Frémont est vivement questionné. Il se borne à dire, sèchement, qu'il y avait chez Tricot beaucoup d'ouvriers et de fagoteurs quand Pierre l'a embrassé; mais il ne sait si Arrault et Boutet étaients présents.
A cette discussion des détails de la scène du 14 mars 1825, vient se mêler le cabaretier-garde champêtre André Tricot.
Tricot. — Quelques semaines avant l'assassinat, nous étions plusieurs amis à boire chez moi, à une table. Frémont est entré, il a mis son fusil dans la cheminée et s'est chauffé. Dubois, Arrault et Boutet sont entrés avec plusieurs fagoteurs, et ils ont été parler à Frémont. Trois personnes sont arrivées, ont demandé du vin, et, allant leur en chercher, j'ai vu Boutet, Arrault et Dubois qui allaient à ma chambre. Je suis revenu à ma table. On m'a demandé une autre bouteille, et, en allant la quérir, je les ai vus tous les trois avec Frémont revenir de ma chambre.
Les trois Accusés. — C'est faux!
Tricot. — Je vous demande pardon... Je vous ai vus, et très bien vus, chuchoter tous les quatre ensemble.
Arrault. — Vous vous trompez, mon père Tri-
cot : je n'ai jamais été chez vous avec Dubois et Frémont.
Tricot. — Vous y étiez, sûr!... Vous y étiez tous trois avec Frémont, j'en lève la main devant Dieu et devant les hommes, et devant toute la société!
Tricot, questionné, ajoute :
— Je n'ai pas vu Pierre Dubois embrasser Frémont. . . Ce n'est pas pour boire que Frémont et les trois accusés ont passé dans la chambre à côté, car ils n'y ont pas bu. . .
Le Président. — Frémont, vous semblez, dans vos demi-aveux, faire tous vos efforts pour écarter la préméditation. Vous pensez, sans doute, qu'il y aurait danger pour vous à l'avouer. Vous vous trompez : vous êtes acquitté légalement sur le fait de l'homicide et de la préméditation... Dites donc toute la vérité.
Frémont. — Si j'en savais plus, je vous le dirais... Alors même que je craindrais pour moi, je vous le dirais tout de môme.
Le Président. — Ne craindriez-vous pas quelqu'un, si vous vous décidiez à dire la vérité?
Frémont, impassible. — Je ne crains rien.
Le Président. — Avez-vous entendu dire que Barrier, témoin dans votre affaire en 1825, est mort empoisonné?
Frémont. — Oui, Monsieur, j'ai entendu quelque chose comme ça.
Le Président. — Craignez-vous le même sort?
Frémont. — Non. Monsieur.
Le Président. — Il y a pour vous une crainte
bien plus positive : c'est celle dont la loi vous menace, si vous êtes un faux témoin. Cette peine serait terrible, et votre position éloignerait de vous toute indulgence.
Frémont. — J'ai dit tout ce que je savais... Je ne me rappelle pas qu'Arrault et Boutet se soient trouvés chez Tricot avec Pierre Dubois.
Pierre Dubois. — Le père Tricot se trompe en disant qu'ils y étaient. Je suis bien sûr qu'il ne dit pas cela par aucune malice, car il n'en a pas contre moi; mais il peut bien se méprendre.
Tricot. — Ah! j'en suis bien sûr!... Je ne me méprends pas : Arrault, Boutet et Frémont étaient chez moi avec toi!...
Sur cette même scène, un menuisier de Montbazon, Pierre Volant, témoigne en ces termes :
— J'entrai, dit-il, quelque temps avant l'assassinat de M. Courier, dans le cabaret à Tricot; nous nous mîmes à une table, pour boire. Il y avait peu de temps que nous y étions, quand sept ou huit fagoteurs, parmi lesquels était Pierre Dubois, entrèrent chez Tricot. Frémont se chauffait contre la cheminée. Dubois courut à lui, avec empressement.
« — Ah! ah! lui dit-il vivement, te voilà! »
« Frémont se retourna et lui dit, froidement :
« — Oui, me voila. »
« Alors Pierre Dubois se met à genoux devant lui et l'embrasse, joue sur joue, avec une attache, une amitié, comme s'ils ne s'étaient pas vus depuis vingt ans... Puis il s'approcha de son oreille,
et ils eurent ensemble une conversation sourde, que nous n'avons pas entendue. En parlant, Du bois tapotait sur la cuisse à Frémont, comme pour mieux lui faire entendre ce qu'il lui disait. Je remarquai cela, et je dis au père Clément :
« — Il paraît que le garde Frémont est fameusement dans les mystères de Dubois. »
« Quelque temps après, j'appris la mort de ce pauvre M. Courier, et on me dit qu'il avait été assassiné.
« — Eh bien, dis-je, cédant à une idée qui me venait là tout droit, j'ai vu projeter le coup... j'ai vu un chuchotement qui, bien sûr, était le complot. »
Pierre Dubois. — Je déclare que c'est faux... je n'ai pas embrassé Frémont!...
Volant. — Je suis prêt à lever la main de nouveau que vous lavez embrassé, joue sur joue, en passant de la joue gauche à la joue droite...
Frémont. — Non, Pierre ne m'a pas embrassé... Si je me le rappelais, je le dirais...
Voilà donc Frémont niant tout à coup l'accolade, qu'il reconnaissait encore quelques instants auparavant; mais il ne semble pas que la contradiction soit remarquée par la Cour ou par le Jury.
Le père Clément, auquel Volant vient de faire allusion, — Jacques Clément, qui tient auberge à Montbazon, — apporte maintenant ses propres souvenirs :
— Ce jour-là, dit-il, comme je revenais de Véretz, je suis entré chez Tricot. Alors que j'étais en
train de boire, sont arrivés des ouvriers, dont Pierre Dubois. Pierre a été embrasser Frémont, qui était assis au coin du feu... Je ne sais si Arrault et Boutet étaient là...
Ensuite — toujours dans cette recherche des causes du drame, — les témoins se succèdent, — parmi lesquels le vieil arpenteur Louis Daudon; Mme Freslon, l'aubergiste de Tours; la veuve Pioton, la garde-malade de Symphorien; Marie Jame, l'ex-femme de chambre.
Négligeons-les : en des dépositions souvent écourtées par le Président — comme devenues presque étrangères, pour la plupart, à des débats dont le cadre s'est rétréci depuis la clôture de l'instruction, — ces témoins fournissent au Jury des éléments d'appréciation que nous connaissons déjà.
Notre attention, attachons-la, dans l'audience du 11 juin, sur Mme de Finance, la directrice du bureau de la poste aux lettres de Montbazon : elle va être invitée à faire appel à ses souvenirs à propos de la lettre que, de Paris, le 9 avril 1825, Mme Courier adressait à Pierre Dubois.
Dès que Mme de Finance s'est avancée, le Président pose à Pierre Dubois cette question :
— Autorisez-vous cette dame à déposer sur la lettre que vous savez?
Pierre Dubois. — Oui, Monsieur, Madame peut tout dire
Le Président, au témoin. — Déclarez, Madame, si vous avez reçu une lettre pour Pierre Dubois, et à qui vous l'avez remise.
Mme de Finance. — Pardon, Monsieur, je ne dirai rien : j'ai prêté, comme directrice des postes, un serment qui m'oblige à garder le silence.
Le Procureur du roi. — Madame, nous vous demandons compte de vos souvenirs.
Mme de Finance. — Mon serment m'empêche de les mettre au jour.
Un débat des plus animés s'engage entre Mme de Finance et, d'autre part, le Procureur du roi, le Président, Me Barthe, Me Julien.
Ce débat ne réussit pas à vaincre le mutisme de la directrice de poste, son refus de témoigner; cependant, il dégage quelques détails importants : cette lettre, Mme Courier l'avait bien jetée à la poste de Paris le samedi 9 avril 1825; dès son arrivée à Montbazon, Mme de Finance l'avait remise, croyait-elle, à une femme de la campagne — qu'elle ne connaissait pas, — qui était venue la réclamer au nom de Pierre Dubois.
La missive si énigmatique — préoccupante surtout parce qu'elle datait de la veille même du crime, — la justice, vainement, l'avait fait rechercher partout : chez Dubois père, — qu'on pensait avoir la garde de la correspondance entre Mme Courier et son lils, — et jusque dans le bureau des rebuts, à Paris.
Pierre Dubois persistait à affirmer n'avoir point reçu cette lettre.
Que de fois, pendant que se succédaient les longues audiences, Louis Frémont eut à reparaître devant le Jury, dut passer et repasser — en un même effort douloureux, — par toutes les rudes étapes de son juste calvaire.
Et toujours — en même temps qu'il accusait les Dubois, — il se retranchait, vis-à-vis des autres complices, dans le doute, dans l'absence de souvenirs.
Les déclarations qu'il avait faites dans la première audience, Frémont — sur l'ordre du Président — dut les renouveler le lendemain.
Il le fit en employant presque les mêmes termes, les mêmes tournures de phrases, et, d'ailleurs, sans oublier ni modifier un détail quelconque de son récit de la veille.
Un Juré. — Monsieur le Président, voulez- vous demander à Frémont si on ne lui a pas fait sa leçon?... Nous avons remarqué qu'en répétant sa déposition, il avait employé les mêmes exprès-
sions, les mêmes gestes, et jusqu'aux mêmes inflexions de voix.
Frémont. — Je dis comme ça a été...
Au début de l'audience du 11 juin, le chef du Jury, à son tour, tient à questionner Frémont.
Le chef du Jury. — Vous avez dit qu'au moment où vous avez assassiné votre maître, vous étiez ivre.
Frémont. — Oui, j'étais ivre.
Le chef du Jury. — Cependant, vous étiez venu rejoindre M. Courier, quelques instants avant sa mort, et lui rendre compte de votre mission aux parcs de Montbazon : vous n'étiez donc pas ivre.
Frémont. — Si fait! j'étais ivre... M. Courier a bien dû s'en apercevoir. . . Il était habitué à me voir comme ça...
Presqu'aussitôt, c'est sa femme, la Michel, qui, au milieu d'un grand mouvement d'attention, apparaît.
Toute tremblante, la sueur couvrant son visage, la pauvre femme fait sa déposition, — d'une voix précipitée.
— Je ne connais rien du tout, à cet égard-là. Je ne puis rien dire que sur les articles que l'on me demandera. Quant à la mort de M. Courier, je n'en ai aucune connaissance... Je n'ai pas été prévenue... Si j'avais été prévenue, le malheur ne serait pas arrivé...
Le Président. — Votre mari vous a-t-il dit quelque chose depuis?
La femme Frémont. — Il ne m'a rien dit. Je ne l'ai su par lui que depuis qu'il l'a avoué à d'autres. J'ai toujours ignoré mon malheur jusqu'à cette époque.
Le Président. — Votre mari, en entrant chez vous le soir du 10 avril, avait-il une figure extraordinaire?
La femme Frémont. — Je n'ai rien remarqué... Comme il n'en faut pas beaucoup à mon mari pour l'étourdir, je ne l'ai pas trouvé dérangé plus qu'à l'habitude.
Le Président. — Vous n'avez jamais donné de mauvais conseils à votre mari?
'La femme Frémont. — Jamais je ne lui ai mis cela dans la tête... C'est un grand malheur... Je crois bien que, s'il n'y avait pas été forcé, il ne l'aurait pas fait... Il n'avait aucune raison de le faire...
Pendant que sa femme parle, Frémont, tout à coup, s'agite. Sur son visage l'impassibilité a fait place à une vive émotion. Le sang lui est monté à la face, violemment, et ses yeux paraissent comme enflammés.
Autour de lui, en présence d'une telle transformation, la surprise est générale. Alors Frémont penche la tête dans ses mains, semble s'absorber en ses pensées.
L'incident n'a pas échappé au Président. Il appelle Frémont.
Frémont, dans l'attitude d'un homme qu'on vient de réveiller, s'approche.
Le Président. — Eh bien! Frémont, êtes-vous tranquille, maintenant?... Je ne dis pas sans remords : vous devez en être dévoré... Je vous demande si vous craignez encore d'être poursuivi?
Frémont. — Je réponds à tout ce qu'on me demande.
La femme Frémont. — Ce n'est pas là-dessus que M. le Président t'interroge : il te demande si tu ne crains rien comme ayant tué M. Courier...
Frémont ne répond pas et, de ses deux mains, il se couvre le visage.
La femme Frémont. — Monsieur le Président, il est bien malade depuis trois jours. Ça lui a fait un si grand effet de venir ici, que, mardi, il est tombé dans le chemin, comme mort. Depuis ce temps-là, il n'a rien mis dans son corps...
Le Président. — Il n'a rien à craindre quant à l'assassinat : il est couvert par l'acquittement. Mais il s'expose, s'il ne dit pas la vérité, à des peines très sévères.
La femme Frémont. — Il m'a toujours dit qu'il avait tout dit, qu'on lui ferait tout ce qu'on voudrait, qu'on lui ôterait la tête de dessus les épaules, qu'il n'en dirait pas davantage... Il ne dit pas que les autres n'y étaient pas, il dit seulement qu'il ne les a pas vus...
La femme Frémont reprend sa déposition personnelle :
— Lorsque, dit-elle, au mois d'avril 1825, le lendemain de son retour à la Chavonnière, j'allai voir Mme Courier, elle vint à moi, me tendit les
bras, m'embrassa presque. Le lendemain, elle fit arrêter mon mari. Elle vint me trouver et me dit:
« — Allez, ma pauvre Micbel, c'est bien votre mari qui a tué mon mari. »
« Je ne voulais pas le croire, bien sûr!... Je me doutais bien qu'elle le ferait arrêter, parce que c'est mon mari qui la surveillait et écrivait ce qu'il voyait à M. Courier...
« Pour moi, ce qui a fait agir alors Mme Courier contre mon mari, c'a été, après l'assassinat, au début de son séjour à la Chavonnière, la découverte, dans les papiers de M. Courier, d'une lettre par laquelle mon mari rendait compte à son maître de la conduite que Madame tenait avec Pierre Dubois, et aussi des endroits qu'ils fréquentaient ensemble...
Ces derniers détails font sensation, et une protestation de Me Barthe n'aboutit qu'à en marquer le relief, mieux encore.
La femme Frémont — une fois sa déposition terminée, — demande pour son mari la permission de sortir quelques instants :
— Il n'a, murmure-t-elle, rien mangé depuis deux jours...
La permission est accordée.
Me Barthe. — Maintenant que ces longs débats nous ont convaincus que rien ne pouvait nuire à la liberté d'esprit de Frémont, je dois remplir un devoir, au nom des parties civiles : je demande à la Cour acte de ce que Frémont a déclaré qu'il
avait tiré un coup de fusil sur M. Courier et lui avait ainsi donné la mort.
La Cour donne acte à M" Barthe de l'aveu fait par Frémont.
Pendant la quatrième audience, le 12 juin, Frémont revient devant la Cour; mais en quel misérable état physique!
Depuis la veille, on est, dit-on, obligé de le porter aux audiences.
A travers la salle, il se traîne péniblement. En sa marche chancelante, il s'accroche à tous les points d'appui que peuvent saisir ses mains convulsives et crispées. Ses yeux, au regard vague, paraissent supporter difficilement la lumière. De sa main gauche, il les cache.
Le Président. — Jusqu'ici, Frémont, vous avez cherché à éloigner de vous, par des réticences, tout l'odieux de l'attentat, à persuader que vous n'aviez pas prémédité l'assassinat. Votre conduite est désormais jugée : si la loi vous a absous, la société vous a condamné II n'y a peut-être pour vous qu'un moyen de parvenir à une meilleure situation dans le monde : c'est de dire la vérité tout entière, alors même que vous auriez participé au complot.
Frémont, d'une voix affaiblie. — J'ai dit vrai...
Le Président. — Allons! Frémont, je vous le répète, une entière franchise peut seule améliorer votre situation.
Frémont. — J'ai dit la vérité. . . J'ai dit tout ce que je savais... J'ai dit comment tout s'était passé...
S'il y en avait davantage, je vous le dirais certainement...
Ce jour-là, Frémont — autorisé par le Président à se retirer, — passe toute la fin de l'audience dans l'antichambre de la salle d'Assises. Pendant trois heures, il v reste à demi couché sur une table, le front entre ses mains, gardant l'immobilité la plus complète.
On doit l'aider dans sa marche, pour le retour à son auberge.
Sa pauvre femme — anxieuse et compatissante, — ne l'a pas abandonné un seul instant
Le dernier jour du procès, le 14 juin, les plaidoiries se trouvent coupées par un incident à propos de Frémont, provoqué par le Procureur du roi.
Le Procureur du roi. — Nous devons prendre, à l'instant même, devant la Cour des réquisitions, qui ont un trait direct à la défense. Il résulte d'une note qui vient de nous être remise par M. l'adjoint au Maire de Véretz, que Frémont aurait dit à un témoin que tout ce que la fille Grivault a déposé est l'expression de la vérité. Nous requérons, en conséquence, que M. le Président fasse rentrer Frémont aux débats, afin d'avoir une explication sur ce point.
Frémont, ce jour-là, n'est pas venu au Palais de Justice. On l'envoie chercher.
Enfin, il est amené à la barre. Un huissier, à pas très lents, le soutient.
Voilà maintenant six jours — affirme-t-on, — qu'il n'a presque pas pris de nourriture.
11 a encore vieilli depuis l'avant-veille.
Sous la honte, sous le mal terrible et mystérieux qui ronge Frémont, son dos s'est ployé, comme en un excès d'accablement. Ses traits, tout creusés de rides, sont profondément altérés. Son regard s'est éteint. Tellement faible est devenue sa voix qu'on a peine à l'entendre.
Le Président. — N'auriez-vous pas, Frémont, dans la commune de Véretz, parlé récemment à quelque personne de la déclaration de la fille Grivault?
Frémont. — Je ne crois pas...
Le Procureur du roi. — Pour éviter toute équivoque et bien fixer les faits, voici la question : n'auriez-vous pas, dans la campagne, parlé à une femme de la déposition de la fille Grivault?
Frémont. — Non, Monsieur, je ne me rappelle pas...
L'adjoint Clément Gérier. — J'ai reçu, ce matin, une note qui m'assure que Frémont a dit à une femme de Véretz, la femme de Louis Butet, qui bottelait du sainfoin :
« — Tout ce que la Grivault a dit est sincère et véritable; elle n'en a pas imposé. »
La femme Louis Butet dont il était question, c'était Marie Jame, l'ancienne femme de chambre.
Frémont. — Je ne me rappelle pas ça... Attendez... Ahl oui, je me rappelle... C'est elle qui m'a parlé... Je ne sais plus ce qu'elle disait... Ah! ma
tête!... Elle parlait de la Grivault... Je ne me rappelle plus ce qu'elle disait... Ah! ma tète I...
Le Président. — Avez-vous dit alors que la fille Grivault avait déclaré toute la vérité?
Frémont. — Non, je n'ai pas dit cela.
Le Président. — La fille Grivault a-t-elle dit la vérité en ce qui vous touche?
Frémont. — Pour moi, oui, elle a dit la vérité.
Le Président. — Si vous vous étiez trompé, il faudrait le dire, ne pas persister...
Frémont. — J'ai dit la vérité.
Le Président. — Des témoins ont déclaré que Symphorien et son frère n'étaient pas dans la forêt.
Frémont. — Symphorien était avec moi, et c'est lui qui m'a fait apercevoir son frère.
Le Président. — Si la présence des deux Dubois à Esvres et à la Dorée était prouvée à l'heure du crime, vous seriez un faux témoin, et vous vous veniez menacé de peines rigoureuses.
Frémont. — Faites ce que vous voudrez... Ils y étaient... S'il y a un millier de témoins qui veulent dire le contraire, ils sont bien libres... Moi, je suis sûr qu'ils étaient dans la forêt.
Le Président. — Vous en êtes bien sûr?
Frémont. — J'en suis bien sûr.
Le Président. — Prenez garde, Frémont, on a pris acte de vos déclarations... Si elles ne sont pas vraies, vous pouvez être mis dans les mains de la gendarmerie, soumis à une instruction, et, comme faux témoin à charge, condamné à une peine aussi sévère que Pierre Dubois lui-même.
Frémont. — Si ce n'était pas vrai, je ne le dirais pas.
Le Président. — Pierre Dubois, que vous accusez, est-il réellement coupable comme complice dans l'assassinat?
Frémont. — Oui.
Le Président. — Les faits se sont bien passés ainsi que vous l'avez raconté?... Tout ce que vous avez dit est bien l'expression sincère de la vérité?...
Frémont. — Oui.
Le Président. — Vous avez commis un grand crime; mais, songez-y! accuser un innocent pour essayer d'atténuer l'horreur de votre action, ce serait vous rendre coupable d'un crime plus grand encore, car rien n'est plus abominable que de faire méchamment condamner un innocent... Si vous avez menti, si vous fûtes seul coupable, je vous adjure de vous rétracter!... Réfléchissez... Il est temps encore.
Frémont. — J'ai dit vrai!
Jamais peut-être, en Cour d'assises, scène d'une intensité plus tragique.
Depuis le début de ce solennel dialogue, pesait sur l'auditoire haletant un grand silence morne, — où chacun pouvait percevoir les palpitations de son cœur.
Et pendant que, une à une, tombaient — froides, formelles, inexorables, — les décisives affirmations de Frémont, peut-être Pierre Dubois — toujours si impassible en apparence, — frissonnait-il,
comme si sur son épaule la main du bourreau se fût abattue.
« J'ai dit vrai! » — tels sont, devant la Cour d'assises, en ses redoutables accusations, les derniers mots de l'assassin justicier.
Quand on l'emmène, il tremble de tout son corps, et, défaillant, chancelle à chaque pas, — comme épuisé par un suprême effort d'énergie.
Dès le commencement du procès, un accord s'était établi entre les avocats.
Les défenseurs des accusés avaient fait entendre àMe Bartheque, s'ils rencontraient en lui, — représentant des intérêts des mineurs Courier, ou plutôt de leur mère, — un adversaire ardent, un auxiliaire véritable de l'accusation, ils n'hésiteraient pas, eux, à riposter par de vives attaques, — d'où Mme Courier ne sortirait point sans graves meurtrissures.
De là, dans l'attitude de Me Barthe, la plus grande prudence.
Lorsque, le 12 juin, — au moment même où Frémont venait de s'effondrer, anéanti, brisé, sur la table de la salle voisine, — Me Barthe prit la parole, comme avocat des parties civiles, ce fut surtout pour lancer contre Frémont de véhémentes imprécations.
M" Barthe montrait Frémont — autrefois pour sauver sa tête, maintenant pour amoindrir son forfait, — déployant une habileté rare à exploiter
contre Mme Courier certains « propos infâmes », certaines rumeurs « répandues et grossies par la malveillance ».
Me Barthe concédait, toutefois, que Frémont, aujourd'hui, faisait pitié :
« Le malheureux 1 s'écriait-il, vous l'avez vu ici écrasé par le poids de son crime. Je ne sais si les remords s'y mêlent!... L'infamie qui l'accable est tellement pesante pour lui, que j'ai acquis aujourd'hui la conviction que l'assassin convaincu ne peut plus vivre!... L'infamie tue d'une manière cent fois plus cruelle que l'échafaud. »
Finalement, — se bornant à mettre en parallèle les charges de l'accusation et les moyens de la défense, — M" Barthe laissa entendre que si, pour Pierre Dubois, — signalé comme complice à la fois par Frémont et par Sylvine Grivault, — la situation devant le Jury paraissait la plus périlleuse, il existait même à l'égard de Pierre Dubois des motifs de doute nombreux.
Il était manifeste que le représentant des parties civiles se désintéressait, à l'égard des trois accusés, du sort de la poursuite.
Le Procureur du roi Edmond de Chancel fut très net, très ferme, — particulièrement envers Pierre Dubois, — tout en se tenant dans une réserve extrême envers Mme Courier. Sur le point délicat de l'accusation, il s'expliqua brièvement, et dès ses premiers mots :
« Lorsqu'en 1825, — dit-il en se levant, — nous
venions au nom de la société poursuivre ici la réparation du crime affreux qui avait épouvanté la contrée, nous disions que, tôt ou tard, les complices de ce crime seraient placés sous la main de la justice. Car, dès cet instant, nous avions acquis l'entière conviction que la mort de M. Courier avait été préméditée depuis longtemps.
« Dans cette solennelle et grave discussion, nous saurons, Messieurs les jurés, respecter une position qui nous paraît sacrée. Nous parlons devant les enfants de l'infortuné Courier. Puissent-ils à jamais ignorer ces pénibles débats! Puissent-ils, en apprenant la triste destinée de leur père, ne pas être condamnés à l'insupportable douleur de ne pouvoir le pleurer en présence de leur mère t.. .
« Nous avons prononcé le nom de Mme Courier... Nous ne dirons qu'une seule chose, qui, malheureusement, est résultée de ces débats : c'est qu'il n'existait pas entre Mme Courier et son mari l'intimité qui avait signalé les commencements de leur ménage. Nous ne reviendrons pas sur de tristes détails; nous nous contenterons de vous dire que M. Courier a succombé sous un complot concerté depuis longtemps. »
Ce complot, le ministère public le considérait comme acquis de façon indéniable.
« C'est cette première vérité, déclarait-il, qui servira de fondement à notre discussion. »
Et voici, en ses déductions successives, l'argumentation de M. de Chancel.
De la machination contre Courier, les frères
Dubois ont été l'âme. Pour en avoir la conviction, il suffit de se rappeler le renvoi de Pierre Dubois et les menaces que, alors, il proféra envers son maître; le rapprochement de Frémont et de Pierre Dubois, après le renvoi de ce dernier; les mystérieuses conversations s'échangeant entre Pierre et Frémont, tout d'abord dans le cabaret de Tricot; la « joie féroce » de Symphoiïen Dubois et de Frémont, dans la matinée du 10 avril 1825, dès le rendez-vous fixé par Courier à son garde; le rendez-vous identique que les meurtriers organisèrent aussitôt.
Pour la mise à exécution du complot, Frémont a été l'instrument des frères Dubois; toutefois, dans la scène du meurtre, Pierre Dubois a eu son rôle, à côté de Frémont et de Symphorien.
Le fait est certain, même en laissant de côté les assertions de la fille Grivault : en effet, Symphorien Dubois a pris part au crime, d'après l'affirmation absolue de Frémont; donc y a participé aussi Pierre Dubois, puisque — de l'aveu de ce dernier, — on ne peut séparer Pierre de Symphorien, dans l'après-midi du 10 avril 1825.
Que sera-ce si à ces éléments de conviction on ajoute les déclarations faites par la fille Grivault?
« Et d'abord, précise le ministère public, qu'estce que cette fille?
« Sans doute, elle est douée de peu d'intelligence; les images se gravent dans sa pensée d'une manière confuse. S'agit-il des détails, des circonstances accessoires, elle oublie, elle confond, elle
se trouble. Mais si les faits sont de nature à produire sur l'esprit le plus borné une de ces impressions qui restent invariables, elle en rend compte alors, pour ainsi dire, par instinct. Dans les petites circonstances, elle hésite : ce n'est plus un être intelligent, c'est une machine qui rend des sons sans y attacher aucune valeur.
« Laissant, par suite, de côté les détails, les accessoires, et ne s'attachant qu'aux faits qui ont frappé en gros l'esprit de ce témoin, les jurés devront y puiser un élément nouveau de conviction. Les contradictions, les erreurs mêmes de la fille Grivault ne sont pas de nature à faire impression, lorsqu'on sait quel est le degré d'intelligence de cette fille.
« La défense, évidemment, cherchera à tirer parti des dénégations de Veillaut. Mais c'est ici affaire de bon sens : qu'on montre l'intérêt qu'aurait eu la fille Grivault à publier elle-même sa honte... Car, dans son abjection, cette fille a le sentiment de la honte, une sorte de lueur incertaine qui rappelle la pudeur féminine, comme la pensée instinctive de ce témoin rappelle de loin la raison humaine.
« Non, Sylvine Grivault n'avait aucun intérêt à avouer que Veillaut l'avait accompagnée dans le bois, à laisser comprendre dans quel but immonde il s'y était tapi avec elle. Qui l'empêchait, cette fille, de dire qu'elle était seule dans ce bois, qu'elle le traversait pour aller chez sa mère?... Supposez qu'elle invente la présence de Veillaut, ne voyez-
vous pas qu'elle va au-devant d'un démenti certain?...
« Si étroite que soit cette intelligence, si obscure que soit cette pensée, la fille Grivault mérite confiance, pour tous les motifs mêmes qu'on invoquera pour repousser sa déposition.
« En est-il ainsi de Veillaut?... Oh! celui-là est un homme prudent, raisonnable et raisonneur. Mais ces qualités mêmes l'ont poussé au mensonge et l'y ont maintenu. La honte d'avoir caché la vérité dans les premiers moments de l'instruction l'a engagé à continuer son système. »
Quant aux alibis invoqués par les accusés, le Procureur du roi s'attache à établir qu'ils restent fort contestables
C'est sur la démonstration de la réalité des alibis, que les avocats des trois accusés, Me' Julien, Bléré et Forêt, portèrent leurs principaux efforts.
Une vigoureuse défense fut celle de Pierre Dubois, par M" Julien. De sa part, combien la discussion fut rude et sans merci envers Frémont, envers Sylvine Grivault!
« Non, s'écrie Me Julien, il n'est pas possible que le témoignage de Frémont soit entendu avec avantage dans cette enceinte!... Votre conscience, Messieurs les Jurés, serait souillée, si vous pouviez vous dire : oui, ce sont quelques paroles échappées de la bouche d'un assassin qui ont formé notre conviction. »
Lorsqu'il en arrive au témoignage de Sylvine Grivault, M9 Julien devient ironique :
« Tantôt, dit-il, selon les nécessités de l'accusation, cette fille n'a pas de mémoire; tantôt elle en a beaucoup. Tantôt cette fille s'emparera, avec une précision absolument miraculeuse, des circonstances diverses dont elle ne perdra plus le souve-
nir; tantôt les faits les plus matériels pourront lui échapper, les circonstances accessoires pourront se brouiller dans sa tête. Tantôt c'est une femme incapable de créer un système; tantôt c'est une femme vous racontant, avec des détails qu'on veut croire vrais, avec des détails multipliés, un événement compliqué dont l'imagination la plus féconde pourrait seule vous présenter le récit. Ainsi, tour à tour, suivant les besoins de la cause, c'est une idiote qui n'a de l'espèce humaine que la figure, ou bien une femme de beaucoup d'imagination et d'esprit, puisqu'il faudra, pour démontrer la vérité des faits qu'elle rapporte, lui supposer un haut degré de mémoire et de perception, qui se trouve rarement chez des témoins de sa classe. »
Puis, rapprochant les dires de Frémont et les dires de Sylvine Grivault, les comparant entre eux, l'avocat fait cette remarque :
« Ce n'est pas, Messieurs, la déclaration de la fille Grivault qui se rapporte à la déclaration de Frémont; c'est la déclaration de Frémont qui se rapporte à la déclaration de la fille Grivault.
o Frémont, averti par la voix publique, par les journaux, par le Maire de son village, des révélations de cette fille, se sent menacé de poursuites comme faux témoin, s'il fait, sous la foi du serment, une fausse déclaration. Son parti est pris : lui, l'assassin à l'abri de toute poursuite, il calque ses dires sur ceux qu'on lui oppose; mais il n'en adopte que ce qui peut diminuer l'horreur qu'excite son forfait.
« Voilà la prétendue concordance des deux dépositions!... »
L'arrêt de la Chambre des mises en accusation de la Cour d'Orléans avait déchargé Pierre Dubois de la prévention de provocation de Frémont à l'assassinat : devant le Jury, Pierre Dubois n'avait plus à répondre — comme Arrault, comme Boutet, — que de complicité par aide et assistance.
Et, assurément, cette restriction de sa responsabilité pénale avait, dans le procès qui prenait fin, contribué au très rapide examen d'ensemble des faits se rattachant à la cause du crime.
Le lundi 14 juin, le Jury — au bout d'une demiheure de délibération, — rapporta, en faveur de chacun des accusés, un verdict de non-culpabilité.
Ce verdict était rendu à l'unanimité à l'égard d' Arrault et de Boutet; mais pour Pierre Dubois, simplement à égalité de voix : six contre six.
Un suffrage de plus contre Pierre Dubois aurait livré sa tête à l'échafaud : en matière d'assassinat, sous le régime de notre législation pénale de 1830, les circonstances atténuantes n'étaient pas admissibles, et la réponse affirmative du Jury entraînait, implacablement, le prononcé de la peine de mort.
L'émotion était profonde dans l'assistance.
Dès leur mise en liberté ordonnée, la plus grande partie du public se porta vers les trois
acquittés. Devant pareil empressement, les gendarmes se hâtèrent de leur faire quitter la salle d'audience.
A quelles hésitations, à quels scrupules le Jury avait-il obéi?
On peut, selon nous, les rattacher surtout à deux impressions générales, d'ordre différent : à beaucoup, le témoignage de Sylvine Grivault, malgré toutes ses vraisemblances, n'inspirait pas une entière confiance; — à un plus grand nombre encore, le débat paraissait dominé par la question qui, dans l'opinion publique, avait surgi dès la reprise de l'affaire : serait-il, vraiment, d'une saine justice, alors que les deux principaux coupables sont restés indemnes, de ne sévir que contre des coupables de second plan, d'appliquer l'irréductible peine de l'assassinat, — la mort, de par un inflexible texte de loi, — à Pierre Dubois, qui — quelles que puissent être ses responsabilités morales dans la préméditation, — n'a eu dans l'accomplissement même du crime aucun rôle direct et matériel, ou, à plus forte raison, à des comparses tels que François Arrault et Martin Boutet?
Cependant, à travers la salle qui s'évacuait, les propos les plus divers se croisaient :
— Sylvine Grivault n'a pas éclairci les faits; elle les a, bien souvent, embrouillés!...
— Sylvine Grivault, Veillaut et Frémont ont sans cesse été tourmentés par les autres témoins...
Les jurés, à partir des premières audiences, s'en sont bien aperçus!...
— L'acquittement de Dubois est un scandale!... s'écriait un beau Monsieur, dont, jusque-là, la présence aux débats n'avait pas été remarquée.
En un groupe de paysans de la région de Véretz, cette réflexion :
— On a rendu une bonne justice car, bien sûr, Pierre n'y était pas...
Ailleurs, une autre opinion s'affirmait :
— Tout est encore mystère dans cette cause, murmurait-on. Qui pourra pénétrer la vérité?... Le doute a sauvé Dubois.
Ce jour-là encore, nous retrouvons Louis Frémont dans l'antichambre de la salle d'audience : il y était demeuré, la tête penchée sur la table. Des spasmes nerveux, des tremblements convuisifs l'agitaient.
Sa femme était toujours à ses côtés, — lui donnant les soins les plus attentifs, excitant l'intérêt et la pitié de tous.
Alors que Frémont allait quitter le Palais, une assignation devant le Tribunal civil de Tours lui était remise, au nom des deux fils Courier : comme conséquence de l'aveu par lui, en justice, de sa responsabilité de l'homicide, une somme de trente mille francs — « payable par corps », — lui était réclamée, à titre de réparation civile.
Dès le 17 juin, — trois jours après, — le Tri-
bunal, statuant sur cette assignation, prononçait contre Frémont une condamnation à dix mille francs de dommages-intérêts.
Le but ainsi atteint par les parties civiles, Me Barthe l'avait expliqué devant la Cour d'assises : grâce à une créance en dommages-intérêts judiciairement obtenue contre lui, imposer à l'insolvable Frémont la contrainte par corps, — c'està-dire, par un moyen de procédure, « faire jeter dans les prisons, comme le disait M" Barthe, celui qui ne pouvait rester libre sans scandale ».
En même temps qu'intervenait la décision du Tribunal, le bruit courait que Frémont avait le désir d'entrer au Couvent de la Trappe, et qu'un personnage influent s'était chargé d'y obtenir son admission.