LA DÉVOYÉE
Avec une sorte d'insouciance du respect humain, avec une impudeur quasi candide, Mme Courier ne prit aucun soin de cacher ses amours.
Quand elle était seule à la Chavonnière, elle admettait souvent Pierre à sa table. D'autre fois, pendant le repas des domestiques, elle allait à la cuisine, et là, — faisant toutes les folies dune femme amoureuse, — elle buvait dans le verre de Pierre, mangeait avec sa fourchette, lui mettait elle-même les morceaux à la bouche.
Elle le rejoignait aux champs et se campait à ses côtés, sur la dure et cahotante charrette.
Une fois, dans la chambre de l'écurie, on la trouva assise sur le lit où Dubois était couché.
Un soir, à Saint-Avertin, surpris par un mauvais temps, ils passèrent ensemble la nuit dans une auberge.
Elle l'accompagnait dans les foires et les assemblées, lui donnait publiquement le bras, entrait avec lui dans les cabarets.
Une telle conduite choquait la pudeur populaire. Et bien des années après, les anciens du pays répétaient : « Quand on la voyait au bras de Pierre Dubois, les jours d'assemblée, avec son air cavalier, ce n'est pas elle, c'est le monde qui avait honte. »
Pierre Dubois, en son heureuse fortune, avait été placé à la tête des garçons de la ferme.
Bientôt le scandale s'aggrava : tout en paraissant garder une prédilection pour Pierre Dubois, Mme Courier — «'abaissant jusqu'au vice, — fit
part de ses faveurs à Symphorien Dubois, dit Phorien, le propre frère de Pierre.
Symphorien était également en service à la Chavonnière, comme garçon de ferme. C'est son frère Pierre qui, en février 1824, l'y avait fait entrer.
De deux ans plus jeune que Pierre, Symphorien était célibataire et revenait « de l'armée ». C'était un homme d'un blond rouge, — plus grand, plus fort et plus rude que son frère, non moins beau.
Fréquemment, Mme Courier invitait à sa table les deux Dubois, et alors, parfois, faisant placer à sa portée tout ce qu'il fallait pour le repas, elle dispensait du service sa femme de chambre.
A l'un et l'autre frères, elle témoignait son affection même devant le public, par sa familiarité, par des caresses.
Des conventions sociales et de ses devoirs d'épouse, son égal mépris s'exagérait sous une poussée des sens extravagante, — peut-être morbide.
Grâce à un trou que l'on avait pratiqué dans les volets de la chambre de l'épouse dévoyée, la domesticité de la maison et de la ferme se divertissait à contempler, du jardin, les amours d'Herminie Courier avec Pierre ou avec Symphorien.
Cet observatoire, c'est Louis Frémont qui l'avait ménagé...
Qu'était-ce que Louis Frémont?
Louis Frémont — que les gens du pays appelaient aussi Michel, — était à la fois le jardinier et le garde particulier.