LA DÉVOYÉE
Il avait été embauché à la ferme, en 1819, comme jardinier. Au début de 1824, s'était trouvée vacante la place de garde, — dont l'un des derniers titulaires, un nommé Coupeau, avait été renvoyé à la suite d'altercations avec Courier, — et alors Frémont avait dû, sur le désir de ses maîtres, cumuler ses travaux ordinaires avec les fonctions de garde particulier.
Il vivait à la Chavonnière, et sa chambre — une mansarde éclairée par une croisée au Nord, — se trouvait derrière la chambre de son maître, n'en était séparée que par un étroit corridor.
D'ailleurs, Courier — qui, à la Chavonnière, jusqu'en 1823, avait eu valet de chambre, — ne négligeait pas de recourir à Frémont même pour des soins personnels.
Louis Frémont, — entouré d'une réputation générale d'honnêteté, — c'était, aussi bien pour Courier que pour sa femme, — mais surtout pour Courier, — l'homme de confiance; et peu à peu, le « jardinier à tout faire » s'était presque acquis, en fait, une situation d'intendant.
Son salaire, du reste, était fort élevé : environ quatre cents francs par an.
Ce petit homme — d'une quarantaine d'années, au front étroit, au visage plat, aux favoris roux, — était un être bizarre, — inquiet, sombre, sournois, — que caractérisait une intelligence médiocre.
Il s'enivrait souvent, et au fond de ses yeux gris l'ivresse allumait de mauvaises lueurs...
De l'inconduite de sa femme, Paul-Louis Courier n'eut connaissance que très tard, — probablement vers l'été de 1824, à sa rentrée d'un séjour de deux mois à Paris.
Ce retour, Pierre Dubois l'avait accueilli par un grave propos : apercevant Courier, Pierre — en train de labourer — se tourna vers son compagnon de travail, un journalier à la Cliavonnière, habitant Véretz, Joseph Barrier. — que, désormais, nous retrouverons quelquefois, jusqu'à sa mort singulière, — et il lui dit :
— Voilà une figure bien désagréable ! . . . S'il avait seulement la tête cassée, nous serions tous bien plus heureux...
Comment Paul-Louis fut- il amené à ouvrir les yeux?
Ce qui, tout d'abord, le mit en défiance, c'est l'intérêt.
Mme Courier — cette Minette dont, en 1821, Courier se montrait si fier parce qu'elle n'aimait ni la dépense ni le plaisir, — avait laissé s'intro-
DISCORDES Si
duire dans sa gestion un désordre qui avait abouti à l'augmentation des dépenses, à des achats à crédit, à des dettes contractées un peu partout. Sur la réclamation de créanciers, lassés d'attendre et présentant à Courier des mémoires qu'il croyait acquittés, le mari constata que l'argent fourni par lui à sa femme était passé il ne savait où.
Tel était, avant tout, le résultat des libéralités auxquelles Mme Courier se laissait volontiers aller envers ses gens, et dont, en ce qui concerne Pierre Dubois, les moindres étaient une cravate, un pantalon, ou bien une robe pour sa fillette.
Courier ressentit l'impression d'un désastre.
Depuis quelque temps, fronçant ses gros sourcils, il répétait à sa femme :
— Ma belle! tu me ruineras...
Cette fois, Paul- Louis s'arrêta à l'énergique parti : il reprit en mains toute la part de direction et d'administration qu'il avait concédée à sa femme. Du même coup, — outrant le rigorisme, en même temps qu'il réveillait et surexcitait l'une des principales causes de son impopularité dans le pays, — il abolit, avec les cartes à un écu par an, la faculté de ramasser dans ses bois même les feuilles mortes.
Dès que fut connue la situation nouvelle de la Chavonnière, les fournisseurs impayés se manifestèrent plus nombreux.
Un jour, ce fut la note d'un armurier, — note de cinquante écus : cent cinquante francs, — pour prix d'un fusil livré à Mme Courier. Paul-Louis
se récria vivement, disant qu'il n'avait jamais entendu parler de ce fusil. Il parvint à savoir qu'il s'agissait d'un cadeau fait par sa femme à Pierre Dubois.
Il interrogea Pierre. Celui-ci expliqua que « Madame » lui avait donné cette arme pour la garde de la moisson.
Sur le malencontreux fusil, Courier poursuivit son enquête, — manifestement sous l'aiguillon de ce besoin de savoir qui est l'une des tortures de la jalousie, — et il y a lieu de penser que des révélations lui firent alors connaître — au moins à propos de l'aîné des Dubois, — toute l'étendue de son malheur.
Il est à croire que, sur ce point, une lettre lui fut écrite par Louis Frémont, — poussé par quelque mobile égoïste : sourde et envieuse rancune de la faveur de Pierre Dubois auprès de Mme Courier, ou bien ambition de s'élever définitivement, grâce à des services spéciaux envers son maître, au premier rang de la domesticité.
Le 18 juillet 1824, il y eut à la Chavonnière une scène terrible.
Ce jour-là, Courier mandait Pierre Dubois dans son cabinet.
— Vous allez me donner le fusil, lui dit-il.
— Oui, Monsieur, répondit Pierre, qui voyait, à l'air de son maître, qu'il n'y avait pas à répliquer.
Ensemble, ils allèrent à l'écurie, et Courier y prit le fusil.
Puis, ensemble, ils revinrent dans le cabinet — où la femme de chambre, Marie Jame, qui travaillait dans le vestibule, les entendit parler très haut.
— Combien vous dois-je? demanda Courier.
— Deux cents francs.
Courier compta les deux cents francs sur la table.
— Je n'ai plus besoin de vos services, déclarait-il.
— Mais enfin pourquoi me renvoyez-vous? fit le domestique.
— Parce que vous êtes trop le maître ici!... Pierre ne se méprit nullement sur le sens de ces
paroles. Cependant, il objecta que, puisqu'il était mis dehors un mois à peine après la Saint-Jean, il avait droit, à titre d'indemnité, au tiers des gages de l'année commencée.
— Si je vous dois cela, répliqua Courier, je vous le paierai...
Il semble bien que l'explication tourna en altercation : en effet, tandis que Paul-Louis poussait Pierre hors de son cabinet, Marie Jame perçut très nettement ces mots, criés par Courier :
— Comment! coquin, scélérat, tu viens me menacer chez moi, et tu oses dire que tu n'en sortiras pas!... Tu mériterais que je te fasse prendre par les gendarmes !
— Si je le mérite, il faut le faire, répondait Pierre, tranquillement, presque tout bas.
— Sors!... sors d'ici!... répétait Courier, exaspéré.
Et il poussait toujours Pierre Dubois, en le traitant de « capon ».
Immédiatement, Pierre Dubois quittait la Chavonnière.
Mais de son expulsion, il aurait conçu et gardé contre Paul-Louis Courier un ressentiment que, un jour. — plusieurs mois après, — il se serait laissé aller à exprimer tout haut, en ces termes :
— Il m'a chassé de chez lui : si je le trouvais, je le tuerais comme un chien!...
Symphorien Dubois, lui, restait en service à la Chavonnière, — Courier n'ayant, sans doute, aucun soupçon à son égard.
Courier se dégageait si peu aisément de ses hantises d'écrivain que, le 17 juillet, — la veille même de l'explication avec Pierre Dubois, — il avait tourné à l'adresse du libraire Merlin, — dont il attendait impatiemment une réédition de Daphnis et Chloé, — cette jolie lettre :
« Pan m'est apparu cette nuit, et m'a dit : « Monsieur Merlin, votre libraire, est le plus paresseux des hommes. Écrivez-lui de la bonne sorte, et dites-lui bien, de ma part, que, s'il laisse lama Chloé, je lui tirerai les oreilles. S'il s'endort avec cette bergère, je le réveillerai en sursaut et lui ferai un tel sabat de ma flûte et de mes pipeaux, qu'il n'aura paix ni jour ni nuit. »
A partir de la scène du 18 juillet 1824, se creusa entre Paul-Louis et sa femme un abîme que rien ne devait plus combler.
Les époux vivaient comme des étrangers, ayant
même cessé de prendre en commun leurs repas. Entre eux, fréquemment, éclataient des querelles dont les domestiques entendaient le bruit : querelles navrantes où l'on se jetait à la face récriminations, reproches, paroles blessantes ; querelles d'autant plus violentes qu'Herminie Courier — qui n'était plus femme à faiblir dans la lutte ou à s'humilier sous la honte, — se redressait contre les colères de son mari, de toute la force où, dans l'expansion de ses passions, s'était retrempé son caractère.
Dans les derniers jours de juillet, Mme Courier disparaissait de la Chavonnière.
A l'insu de Courier, elle partit sur son petit cheval. En passant par Véretz, elle transmit à la femme de Frémont — qui habitait là, — la mission d'informer Courier qu'elle allait au Pavé-de- Saint-Avertin acheter de la paille, qu'elle rentrerait vers huit heures du soir. Puis — sans indiquer où elle était, — elle fit ramener son cheval à la Chavonnière.
Quatre ou cinq jours s'écoulèrent.
L'escapade causait grand bruit : « le monde faisait propos et conjectures », comme disait une ménagère de Véretz.
Paul-Louis Courier se montrait inquiet, désolé. Était-il encore amoureux de la femme qui le trahissait?... Peut-être...
Pour découvrir la retraite de la fugitive, il se livrait à toutes les recherches, à toutes les démarches possibles
François Arrault — un fagoteur d'Esvres, que Courier employait souvent, — était le grand ami de Pierre Dubois. Or, ce François Arrault avait à Tours un frère, établi jardinier dans un faubourg, rue de la Ville-Perdue. C'est là que se cachait Mme Courier.
Était-ce simplement pour se débarrasser des reproches de son mari, qu'elle s'y était retirée? Ne songeait-elle pas, du reste, à préluder ainsi à une séparation, amiable ou judiciaire? Ou bien était-elle venue dans la famille d' Arrault à la suite d'un rendez-vous concerté avec Pierre Dubois? — C'est cette dernière hypothèse qui eut cours dans le pays.
Le renseignement si fiévreusement désiré, l'infortuné mari, à la fin, le trouva à son habituelle auberge de Tours, Le Cygne, que, dans la rue Chaude (1), tenait une dame Freslon : Mme Freslon se laissa arracher par Courier — moitié par la persuasion, moitié par la menace, — l'indication de l'adresse de Mme Courier.
Paul-Louis alla chercher sa femme chez le frère de François Arrault, et il la ramena avec lui, dans son cabriolet.
Vers ce temps, Mme Clavier — probablement dans le but de tenter entre les époux une concilia-
(1) La rue Chaude est devenue la rue Gambetta. La misérable auberge du Cyyne — dont l'immeuble, pittoresque masure basse, est aujourd'hui le numéro 14 de la rue Gambetta, — faisait à peu près face à l'Hôtel du Croitsant, qui, au même point, • \iste toujours.
tion ou, tout au moins, quelque apaisement, — vint faire un long- séjour à la Chavonnière.
Mme Clavier, à Paris, n'habitait plus le quartier du Marais.
Lorsque, en 1817, Etienne Clavier mourait, sa deuxième fille, « Zaza », depuis l'année précédente, était mariée. Ordinairement, celle-ci habitait Lyon. Son mari,, après avoir été avocat, devait, sous Louis-Philippe, devenir préfet de la Loire.
Mme Clavier, dès le début de son veuvage, s'était — avec une femme de chambre et un domestique — installée en un Paris plus vivant, entre la rue de Rivoli et les grands boulevards, au n° 23 de la rue Neuve-du-Luxembourg (1).
A la Chavonnière, quel fut envers sa belle-mère l'accueil de Courier? — Vraisemblablement mauvais, à en juger par l'extraordinaire ladrerie à laquelle Mme Clavier se heurta : un jour, chez le curé de Véretz, l'abbé Marchandeau, Mme Clavier se lamentait de ce que son gendre avait « coupé les bras et les jambes à sa femme depuis qu'il lui avait ôté la régie de la maison », et elle donna ce détail que, elle-même, elle avait dû, pour se chauffer, acheter une demi-corde de bois.
Mme Clavier avait, sur un point, pris très nettement le parti de sa fille.
Mme Courier se trouvait enceinte, et — sans doute pour se soustraire aux commentaires aux-
(1) La rue Cambon actuelle.
quels ses couches donneraient lieu dans le pays — elle voulait aller les faire à Paris, chez sa mère; mais Courier s'y opposait formellement. Mme Clavier fit les plus grands efforts pour amener son gendre à accéder au désir de sa fille. Courier demeura inflexible.
Farouchement, il s'enfermait dans sa chambre, et, pendant des journées entières, selon une habitude qu'il avait prise, il y vivait en reclus, y faisait monter ses repas.
Malgré sa grossesse avancée, Mme Courier n'avait pas cessé ses courses à cheval. Dans une lettre que, vers cette époque, Paul-Louis adressait à l'un de ses amis, Me Gasnault, avoué à Paris, il proclamait que « accoucher en paysanne, c'est la bonne manière », et, à propos de sa femme, il signalait que jusque pendant le septième mois de sa gestation, « elle montait à cheval et même faisait des chutes ».
A la Chavonnière, le 20 octobre, Mme Courier mit au monde un nouvel enfant. C'était « un gros garçon de plus », ainsi que Paul-Louis Courier l'écrivait à Me Gasnault. On lui donna les prénoms de Esther-Louis.
Il fut mis en nourrice au bourg de Larçay.
L'autre fils, le petit Paul, — alors âgé d'environ quatre ans, — Courier, qui avait pour lui l'affection la plus tendre, s'efforçait, depuis le mois de juillet précédent, d'obtenir que la famille Gasnault l'admît chez elle, l'installât « dans cette jolie petite chambre qu'on lui avait fait voir », et se chargeât de lui.
« Cela lui vaudra mieux qu'une place à la cour, et, pour moi, j'en serai reconnaissant toute ma vie », — insistait Courier dans une lettre à Me Gasnault.
Vers la fin d'octobre, au moment même des couches de sa femme, Paul-Louis apprenait que la famille Gasnault ne pouvait prendre son fils aîné, et il déclarait :
« J'en suis bien fâché pour mon pauvre Paul... »
A la Chavonnière, Paul avait pour maître de lecture un vieil arpenteur de Véretz, Louis Daudon. Celui-ci donnait ses leçons dans la chambre de Mme Courier, — à l'aide des lettres d'un alphabet en bois d'acajou, qu'il étalait sur une table.
Un jour, comme il venait de prendre l'alphabet dans le secrétaire de Mme Courier et se préparait à en disposer les lettres, Daudon surprit un incident curieux, qui montre la tournure aiguë de l'intime conflit de la Chavonnière.
Sur la table était étendue — ouverte et déployée — une ample feuille de papier, toute couverte d'écriture, en tête de laquelle se détachaient ces mots : « Sentence du Parlement de Rouen. »
L'écrit, avec ses grands traits nets et secs, était bien de la main de Courier : pour Daudon, pas de méprise possible.
La curiosité le poussant, le bonhomme se mit à lire. Il s'agissait de la relation d'un procès entre un mari et sa femme : la femme demandait la restitution de son dernier enfant, mais elle était
déboutée de sa demande et condamnée comme
« p charretière ».
Daudon — ne pouvant se défendre d'un rapprochement entre le cas de Mme Courier et le cas de la femme ainsi qualifiée — pensa, non sans raison, que Paul-Louis Courier avait mis là ce document pour qu'il tombât sous les yeux de sa femme et la fît rougir de sa faute.
Dans sa faute Mme Courier persistait, continuant ses relations avec les deux frères.
Dans la nuit du ib au 16 août, la femme de chambre Marie Jame — qui couchait dans un petit cabinet sous l'escalier montant aux mansardes, — avait, de son lit, entendu sa maîtresse causer dans le vestibule avec un homme chaussé de souliers ferrés : ce rôdeur de nuit, était-ce Symphorien, ayant pour quelques instants abandonné sa couchette de l'écurie, ou bien était-ce Pierre?
A Pierre Dubois Mme Courier adressait des lettres fréquentes, — qui, sans doute, indiquaient des rendez-vous.
Pierre — après qu'il eut quitté, le 18 juillet, la Chavonnière, — était allé faire le travail des moissons à Cheillé, près d'Azay-le-Rideau, dans le pays de son père, et, dès lors, Mme Courier lui avait écrit là-bas.
Chez lui, au hameau du Rang-du-Bois, — où maintenant il vivait, comme simple bûcheron, misérablement, péniblement, — elle lui faisait remettre des lettres, avec des journaux et des livres.
par François Arrault, — par celui-là même qui avait certainement facilité la fugue de Tours.
Depuis cette fugue, Louis Frémont avait été investi par son maître d'une mission spéciale envers Mme Courier : avoir l'oeil sur ses allées et venues, veiller aux portes pour l'empêcher de revoir Pierre; et des multiples fonctions de Frémont, ce n'était, certes, point la plus aisée.
Après les couches de Mme Courier, vers la Toussaint, — à une date qui coïncide avec celle du retour de Mme Clavier à Paris, — Paul-Louis témoignait « la crainte que sa femme ne s'en fût de la Chavonnière », et, pour mettre plus sûrement obstacle à ses projets éventuels, il donna l'ordre à Frémont de cacher tous les harnais des montures dont Mme Courier pouvait songer à user. Ne fut pas même négligée la selle de l'âne, — un âne hors d'âge, paisible et mélancolique comme les cinq vaches qui, dans l'étable, l'avaient pour compagnon...
Dans l'accomplissement de sa mission de gardien de la vertu de Mme Courier, — avec mandat de rendre compte au mari de tous faits et gestes suspects, — Louis Frémont apportait-il beaucoup de rigorisme?
Il semblerait plutôt qu'il y mît quelque complaisance.
Frémont, d'ailleurs, — en son esprit borné et son ivrognerie, — était homme à se laisser très facilement influencer dans ses déterminations, et
même, à l'occasion, à « manger à deux gamelles », comme on disait aux armées du Roi.
Un indice de la duplicité possible du rôle de Frémont paraît se dégager de brouillons ou projets de lettres, griffonnés par lui, que, quelques mois plus tard, la justice devait trouver en sa possession.
Courier, même présent à la Chavonnière, tenait formellement à avoir de son garde des lettres ou des notes; mais certains des écrits auxquels nous faisons allusion, étaient destinés à Mme Courier elle-même .
Parfois, dans ces écrits apparaissent des phrases bizarres, en apparence incohérentes, qui — si Frémont ne les a pas tracées sous l'influence de l'ivresse, — peuvent n'avoir été que des formules de convention, masquant quelque avis attendu.
Voici l'un de ces écrits :
« Monsieur,
« Tout ce que j'ai à vous dire, jamais je ne vous tromperai. »
De deux autres écrits, — adressés à Courier et ayant trait, l'un et l'autre, au même sujet, — ces quelques lignes :
« Mme Courier m'a donné un ordre. . . m'a chargé d'une commission à votre égard : s'il était possible de faire une chasse générale dans la forêt de Larçay, pour tâcher de tuer un lièvre... J'ai répondu à Mme Courier qu'il n'était pas possible que je
fasse une chasse tout seul dans la forêt, une propriété si conséquente. . . Il faut avoir des chasseurs pour pouvoir en attraper un... »
Et ce billet — aussi surprenant par son orthographe que par son texte, et dont l'une des phrases finales paraît extraite de la Journée du Chrétien :
« Madame,
« Je vous prie en grâce de ne pas vous apsenter de la maison tant que M. Courier sera apsent, parce qu'il s'en prendrai à ses domestiques, qui sertainement le jour de votre départ Dieu qu'on y Dieu qu'on y adorer (sic).
« Tant d'extravagance mérite d'être châtiée avec une sévérité exemplaire, sans exception. Je crois l'assiduité à entendre la Messe le plus efficace de tous les principes de conduite. J'ai trouvé des officiers généraux en voyage... »
L'hypothèse que, en réalité, Louis Frémont ait peut-être favorisé des entrevues entre Pierre Dubois et Mme Courier, certains détails de la scène que nous allons rapporter, ne sont pas de nature à la rendre inadmissible.
Le dimanche 2 janvier 1825, Pierre Dubois, Frémont et quelques amis — parmi lesquels François Arrault et l'un des beaux- frères de Pierre, — passèrent la soirée « à boire bouteilles » au cabaret de Véretz, dans une chambre particulière.
Pierre Dubois et Frémont sortirent ensemble du
cabaret très tard, sur le coup de onze heures. Des buveurs firent remarquer à Pierre que, sans doute, il ne comptait pas regagner Esvres à une heure aussi avancée.
— Si, répondit Pierre, je m'en irai tout de même!...
Par la claire nuit d'hiver, Pierre Dubois et Frémont prirent leur chemin vers le coteau. Pierre reconduisait Frémont.
Avec lui, il entra jusque clans la cour de la Chavonnière. Aussitôt — tandis que Frémont montait à sa chambre, — Mme Courier, à moitié vêtue, en jupon, rejoignit Pierre Dubois.
Paul-Louis n'était pas couché.
Frémont le prévint-il spontanément de ce qui se passait? — Nullement.
Courier eut bien, sur-le-champ, connaissance de l'incident: mais ce n'est qu'après être allé dans la chambre de Frémont, le questionner.
Alors voilà Courier dans la plus grande colère. Il prit son fusil et descendit. Déjà les amants se séparaient et s'esquivaient.
Mme Courier, qui rentrait, croisa son mari dans le vestibule. La lune, large et pâle, donnait en plein sur les bâtiments de la ferme : Courier vit et reconnut sa femme
Sur le moment, il ne lui dit pas un mot.
Toutefois, l'aventure l'exaspéra à un tel degré que, plus que jamais, il se montra envers l'infidèle violent dans ses reproches, dur dans ses invectives .
Au cours de la semaine qui suivit, le jeudi 6 janvier, Mme Courier — après avoir quitté presque furtivement le domicile conjugal, — prenait à Tours la diligence, et — le petit Paul sur ses genoux, — elle se mettait en route vers Paris.
Quelques jours après, Paul-Louis l'y rejoignait.
Combien cruellement, depuis quelques mois, cet homme devait souffrir, non seulement dans son amour pour sa femme — si, par un illogisme du cœur, cet amour, malgré tout, survivait au fond de lui-même, — mais surtout dans son orgueil et sa vanité !
A tant de causes d impopularité qui accablaient Courier en son coin de pays tourangeau, était venu s'ajouter un ridicule grave : celui du mari trompé et bafoué.
Et là, il n'était plus, maintenant, que l'objet de la risée de tous, — depuis les autorités jusqu'au plus loqueteux des ramasseurs de bois mort.
A Paris, au commencement de 1825, quel était le mode d'existence des deux époux?
Pendant quelques années, jusqu'en 1824, Paul- Louis Courier avait établi son ordinaire pied-àterre parisien, tout contre l'église Saint-Germainl'Auxerrois, en une étroite et triste impasse, au n° 3 du Cul-de-sac de Sourdis (1), dans l'appartement d'un sieur Duchàteau.
Mais, à partir de la fin de 1824, il s'était préoccupé de se créer à Paris un « chez lui » moins pauvre en air et en lumière : dans les derniers mois de 1824, — en même temps qu'il avait l'espoir de confier son fils Paul à la famille Gasnault, — Courier se faisait « arranger » chez cette même famille, — pour lui-même et pour lui seul, — un appartement, qui devait être fractionné entre lui et le premier clerc de l'étude Gasnault.
A ce sujet, le 2 novembre 1824, Paul-Louis — confirmant l'accord, malgré un dernier marchan-
te) Ce cul-de-sac, qui s'ouvrait sur la rue des Fossés-Saint- Germain-l'Auxerrois, — l'actuelle rue Perrault, — a été aboli en 1854.
dage sur le loyer, — avait écrit à Me Gasnault :
« L'appartement sera toujours bon, s'il y a du soleil et de l'air. Ce sont là deux choses dont je ne puis me passer...
« Quatre cents francs, c'est beaucoup pour un pauvre vigneron auquel il ne faut qu'une chambre, et cependant je vois que vous faites encore un sacrifice de cent francs pour m'accommoder, dont je vous suis extrêmement obligé.
« Ne pourriez-vous pas diviser l'appartement de manière à en donner pour cent francs de plus à Monsieur votre premier clerc, qui, sans doute, a plus besoin d'être bien logé?
« Une chambre au soleil me suffit. Si le tonneau de Diogène était à louer, je le prendrais, pourvu qu'il fût tourné vers le Midi. »
Il est, par suite, très vraisemblable que, au début de l'année 1825, c'est chez Me Gasnault que Courier logeait : dans « l'île du Palais », au coin du quai de lHorloge, au n° 2 de la rue Harlay-du- Palais (1).
Mme Courier, elle, occupait l'appartement de sa mère. Mais — d'après un document de 1830, directement inspiré, il est vrai, par Mme Courier, — « son mari se rendait chaque soir auprès d'elle » .
En tout cas, l'éloignement de Véretz n'avait pas ramené Mme Courier au sentiment de ses devoirs.
(1) Cette rue est dite aujourd'hui « rue de Harlay »; mais de la rue primitive, presque entièrement supprimée par l'agrandissement du Palais de Justice et l'extension de la place Dauphine, ne subsistent plus que deux maisons, — dont précisément le n° 2.
Elle restait, par lettres, en rapports avec Pierre Dubois.
On sait également que, sous l'étreinte de ses tourments domestiques, Paul-Louis Courier avait suspendu ses travaux littéraires, et que, d'autre part, il songeait à renoncer non seulement à son exploitation agricole et forestière, mais aussi à la vie à la campagne.
Il manifestait même, paraît-il, l'intention de se retirer en Belgique.
Parmi les projets qu'il agitait, celui qui lui était le plus cher, c'était de se consacrer, dès que leur âge le lui permettrait, à l'éducation de ses fils, — ainsi que son père l'avait fait pour lui-même
Le 16 février 1825, Courier assistait a une soirée des rédacteurs du Globe, qui, alors exclusivement littéraire, venait de naître. Il y fut très entouré, très écouté : à l'occasion, sa causerie s'animait, alerte, piquante.
Le lendemain même, Courier retournait à la Chavonnière, — avec la pensée d'en partir définitivement dès que la coupe de ses bois serait terminée et qu'il aurait mis ordre à ses affaires.
Non seulement Mme Courier restait à Paris, mais le bruit courait, en Touraine, que son mari allait la contraindre à se retirer en quelque couvent.
L'année précédente, Paul-Louis avait réalisé — au prix de 72 000 francs, — la Filonnière, son domaine de Luynes, et, la même année, il avait
cédé — pour 24 000 francs, — le domaine de Beauregard à un ancien lieutenant de la garde, M. Crépeau Dutillet.
Les Courier passaient pour riches. En fait, leur situation de fortune était devenue fort embarrassée.
Du prix d'acquisition de la Chavonnière, — 22 600 francs, — Courier n'avait jamais payé que les intérêts. De son côté, le vendeur du domaine de Beauregard, un négociant de Paris, — « huguenot, et pourtant honnête homme », assurait Courier, — n'était pas encore désintéressé.
D'ailleurs, surtout par suite d'emprunts, Courier et sa femme étaient débiteurs d'une somme totale de 71 000 francs envers divers, parmi lesquels leur beau-frère de Lyon, — le mari de « Zaza », — et le général Haxo, ancien condisciple de Courier à l'École d'artillerie de Châlons.
Les gros intérêts afférents à tant de dettes compliquaient singulièrement l'état de gène du ménage.
Au moment où Paul-Louis avait regagné la Touraine, son notaire parisien, Mc Baudenom de Lamaze, s'occupait de régler pour lui quelques affaires urgentes : paiement intégral au vendeur du domaine de Beauregard; nouvel emprunt de 16 000 francs, avec hypothèque sur la forêt de Larçay. Pour la signature des actes nécessaires, Courier avait laissé procuration régulière. Détail à noter : ce n'est point à sa femme qu'il avait donné mandat de le représenter.
A Véretz, Paul-Louis parla de vendre une partie des propriétés qu'il possédait encore, — notamment la forêt de Larçay, — et de mettre sur le reste un fermier ou un régisseur.
Au garde champêtre de la commune, Pierre Moreau, Courier promettait de le recommander, pour l'emploi de garde particulier, à celui qui deviendrait acquéreur de ses bois de Larçay. En même temps, il se montrait fort mécontent, fort irrité envers ses serviteurs, — particulièrement envers Frémont, lui reprochant plus que jamais de s'enivrer souvent, d'apporter une grande négligence dans la surveillance de la propriété.
La réalité, c'est qu'au maître de la Chavonnière le personnel de la ferme était devenu odieux, parce que tous ces gens-là avaient été par trop mêlés à ses malheurs intimes.
De leur côté, — et pour la même cause, — les domestiques éprouvaient à l'égard de Courier un sentiment de gêne, — que compliquait l'appréhension d'un congédiement prochain.
Même en une aussi délicate situation, Paul- Louis eut de nouveau recours à Frémont, comme confident et comme émissaire, en vue de la réalisation d'un projet qui le tracassait depuis quelques mois.
Un jour, vers la fin de 1824, Courier avait ainsi interpellé son garde :
— On dit que, par l'entremise de François Arrault, Pierre Dubois reçoit des lettres de ma
femme... Est-ce vrai?... Le savez-vous?... Sinon, tâchez de vous en informer...
Dès lors, il avait conçu le désir de se procurer ces lettres, — vraisemblablement pour avoir,; à l'occasion, des armes contre sa femme.
A deux reprises, — dont la première vers la Noël de 1824, — Courier avait entretenu Frémont de son projet, en déclarant que, s'il le fallait, il paierait à Pierre Dubois la livraison souhaitée.
La dernière fois que, avant son départ pour Paris, Courier avait parlé de la question à Frémont, c'est dans les premiers jours de janvier. Cette fois-là, il avait chargé son garde de convenir avec Pierre Dubois, pour la remise des lettres, d'un jour où Pierre et lui-même pourraient se rencontrer dans la forêt.
Cependant, il avait ajouté :
— Comme je l'ai renvoyé...
Et, s'étant interrompu un instant, — le temps d'une réflexion, — il avait repris :
— Il vaudrait mieux lui dire, sans que ce fût de ma part, de venir me parler à la Chavonnière, dans mon cabinet...
Dès le retour de Courier, sur nouvelles instances de lui auprès de Frémont, la question du rachat des lettres fut reprise. Frémont mêla à la négociation Symphorien Dubois et François Arrault.
De ces pourparlers, de ces mesquines manœuvres, Mme Courier fut-elle mise au courant, au moins par les Dubois ? — La supposition est des plus admissibles.
Quelle fut la réponse de Pierre?
Pierre — comme il devait le soutenir un jour,
— répondit-il qu'il n'avait et n'avait jamais eu aucune lettre de Mme Courier, tout en ajoutant dédaigneusement : « Quand même j'aurais des lettres, je ne les vendrais pas »?
Ou bien — ainsi que Frémont devait l'affirmer,
— sa réponse fut-elle qu'il pourrait remettre une partie des lettres, mais qu'il en possédait d'autres qu'il ne livrerait jamais?
Entre ces deux versions, les seules qui subsistent, le choix reste libre.
Quoi qu'il en soit, il semble que la question des lettres s'agitait encore, non résolue, dans les premiers jours d'avril 1825; et, en outre, il est avéré que, de mars jusqu'en avril 1825, Louis Frémont — soit pour servir son maître, soit, plus probablement, pour le trahir, — eut avec Pierre Dubois des entrevues répétées.
Pierre et Frémont paraissaient être alors dans une grande intimité.
Près de la forêt de Larçay, sur la route de Tours à Loches, à environ une lieue de la Chavonnière, est un point que Paul-Louis Courier, dans sa Gazette du Village, appelait le « Chéne-Fendu »,mais que les gens du pays ont toujours désigné sous le nom de « Chène-des-Pendus » ou, plus couramment, de « Chène-Pendu ». Là existait — rustique et solitaire, — une auberge-cabaret, où se voyait — en rappel de la pendaison d'où le lieu paraissait
tirer son nom, — une grossière peinture murale : un chêne auquel était attachée une corde qui pendait.
L'auberge du Chêne-Pendu était tenue par André Tricot, — un ancien soldat balafré, — qui, en même temps que cabaretier, était le garde champêtre de la commune de Chambray ; mais elle était suspecte aux voyageurs par son nom de mauvais augure, par son peu attrayant aspect, surtout par son isolement sur une grande route, au bord d'une forêt. Le débit n'était guère fréquenté que par des fagoteurs et des charretiers.
Dans ce cabaret, le lundi d après la Mi-Carême de 1825, — le lundi 14 mars 1825, — Louis Frémont et Pierre Dubois se rencontrèrent.
Pierre survint alors que Frémont se chauffait au coin du feu, assis sur une petite chaise. Pierre s'agenouilla près de Frémont, l'embrassa par trois fois, et — tout en lui frappant, de temps à autre, sur les genoux — il se mit, à voix basse, à lui parler avec animation. Frémont, tout aussi bas, répondait par phrases entrecoupées. Se sentant observés par les buveurs, les deux hommes passèrent dans la chambre à coucher qui s'ouvrait sur le débit, et ils y restèrent pendant une demiheure.
De quoi parlèrent -ils? — L'objet de leur entretien ne fut connu que bien plus tard, et alors on apprit également qu'à cet entretien avaient pris part François Arrault, ainsi qu'un autre ami des frères Dubois, Martin Boutet, — un fagoteur qui, sur la
commune d'Esvres, habitait le hameau de la Hardellière.
Au cours des semaines suivantes, le garde s'en fut, à plusieurs reprises, rejoindre Pierre Dubois, soit à Esvres, en son domicile, soit dans les lieux où il travaillait.
Vers la fin de mars, un soir, se trouvaient réunis chez Pierre, son frère Symphorien et Louis Frémont. On examinait — en les maniant et comparant, — un fusil que portait Symphorien et un fusil que Pierre avait en sa possession.
Le 8 avril, — alors que Pierre Dubois fagotait du côté de Montbazon, dans la forêt de Couzières, pour le compte d'un marchand de bois, — Frémont parut. A l'écart, Pierre et Frémont, s'étant assis sur des cotrets, causèrent à voix basse, longtemps.
Il paraît certain que, ce jour-là, entre Pierre et Frémont, il fut question — entr' autres choses, — des lettres si fortement désirées par le mari de l'épouse adultère, et d'un homme d'affaires, du nom de Tremblais, que Courier, vers cette date, disait vouloir prendre, — tout au moins pour la gestion de sa forêt et de l'intérieur de sa ferme.
Le surlendemain dimanche 10 avril, — jour de la Quasimodo, — devait se tenir à Saint-Avertin, l'assemblée bi-annuelle, — l'importante assemblée du printemps, où, comme d'ordinaire, on verrait, au milieu de l'affluence des paysans accourus, des marchés se conclure, se faire la location des
7tf L'ASSASSINAT DE PAUL-LOUIS COURIER
domestiques de ferme, la jeunesse s'amuser et, en grande joie, danser au son des violons.
Symphorien Dubois avait formé le projet de ne pas manquer l'assemblée.
Ce môme jour 8 avril, Symphorien — par l'entremise de Frémont, — avait prévenu son frère de son intention, et il l'avait engagé à le rejoindre à Saint-Avertin.
Songeait-il aussi à cette assemblée le père des Dubois? — Lui qui demeurait sur l'arrondissement de Chinon, à Azay-le-Rideau, distant d'environ six lieues de la région de Véretz, il vint à Esvres la veille de l'assemblée, et s'installa chez un voisin de Pierre, — Pierre n'ayant pas de lit pour lui.
Il était très peu connu dans le pays. Et un marchand drapier d'Esvres fît, au cabaret, la remarque que c'était un « fort homme », — en ses cinquante-huit ans.
Au bruit, le plus accrédité, de l'entrée probable de Mme Courier dans un couvent, se mêlait alors, à la Chavonnière. un autre on-dit : celui de son retour possible à la ferme, dans un bref délai.
Mais, à cette occasion, Pierre Dubois aurait déclaré :
— Madame ne reviendra peut-être pas si Monsieur ne la remet pas dans ses droits, comme elle était auparavant...
La veille de l'assemblée de Saint-Avertin, le samedi 9 avril, était à Paris l'un des jours de départ de la malle-poste à destination de Bordeaux.
Ce samedi-là, Mme Courier, à Paris, mit à la poste, à l'adresse de Pierre Dubois, — « poste restante à Montbazon », — une lettre, qui pouvait et devait parvenir le lendemain même à Montbazon.
L'envoi est bien établi; quant à la lettre même, toute trace certaine en a été perdue dès son arrivée au bureau de Montbazon.
Pierre Dubois a-t-il bien eu cette lettre? — C'est vraisemblable.
Mais est-ce dès le dimanche 10 avril? — Impossible de rien affirmer.
Quel pouvait être le contenu de la lettre? Que pouvait ce jour-là écrire Mme Courier à Pierre Dubois? — On l'a toujours ignoré.
Nous voici parvenus, pas à pas, au dimanche 10 avril 1825, — à la date fatale, au jour de l'assassinat de Paul-Louis Courier.
Ce dimanche, de grand matin, le garde Louis Frémont accomplissait sa tournée ordinaire. A l'épaule, il portait, comme toujours, son fusil, — d'ailleurs, principal insigne de ses fonctions.
Vers sept heures, au cabaret du Chêne-Pendu, il rejoignit un cultivateur de la Ville-aux-Dames, du nom de Mignot-Habert. Celui-ci, dans l'intention de voir des baliveaux, qu'il désirait acheter, avait pris rendez-vous avec Frémont.
Comme le garde et le paysan marchaient à travers la foret, Mignot remarqua à quel point le sol était jonché de feuilles sèches.
— Voilà beaucoup de feuilles, dit-il. Si M. Courier voulait me permettre, en payant, d'en ramasser, il me ferait plaisir; nous en avons toujours besoin chez nous, pour la litière et le fumier.
— Monsieur Courier!... s'écria le garde, qui paraissait en proie à une grande exaltation. Aht oui, plus souvent!... Ah! le gredin!... le scélérat!... le capon!... Tous les jours il me fait des reproches de ce que je lui laisse enlever son bois!...
Frémont, s'étant baissé, avait pris en main un petit morceau de bois, qu'il montrait tout pourri, tandis qu'il continuait :
— Tenez! il vaut mieux que feuilles et bois se perdent là, à ne rien faire!... Il aurait bien trop peur, s'il permettait d'emporter les feuilles, qu'on emporte le bois avec... Ah! le gredin!...
— Mais, mon ami, fit Mignot, M. Courier est bien le maître de sa propriété, après tout...
— Monsieur Courier!... Monsieur Courier!... répéta Frémont, entre ses dents. Il me fait trop de reproches!... Il attrapera bientôt sa part, et plus tôt qu'il ne pense...
Ce dernier propos surtout frappa vivement le paysan de la Ville-aux-Dames.
Mais on arrivait aux baliveaux qui convenaient à celui-ci, et, dès lors, il ne fut plus question que du marché à faire.
Frémont s'en tenait à deux francs et ne voulait pas en rabattre, disant :
— Non, non... je ne puis pas conclure sans avoir pris l'avis de M. Courier... Je suis maître de montrer, mais non de vendre...
A la Chavonnière. la journée de Paul-Louis avait commencé par un entretien avec Symphorien Dubois — que, dès son lever, il avait fait appeler.
Lorsque Louis Frémont, entre dix et onze heures, fut de retour à la ferme, il se présenta à son maître, ayant à le mettre au courant de l'emploi de sa matinée.
Auprès de Courier, dans sa chambre, il trouva des fagoteurs, — dont Martin Boutet, l'ami des Dubois. Avec eux Courier venait de s'entretenir de la coupe mise en exploitation, cette année-là, dans les bois de Larçay, du travail de fagotage à y faire le lendemain.
Là Frémont rencontra également Joseph Barrier, le journalier. A ce dernier Paul -Louis, maintenant, réglait un compte.
Pendant qu'il payait à Barrier les vingt-huit sous qui lui revenaient, pendant que, très soigneusement, il en portait mention sur le livre spécialement consacré à ses gens de journée, Frémont, s'oecupant de réparer une chaise, s'étais mis — silencieux et calme, — à tailler une petite cheville.
En présence de Barrier — et peut-être aussi de Martin Boutet, — Courier donna à Frémont quelques ordres.
Il lui dit :
— Je viens de m'arranger avec des fagoteurs. Dès demain ils commenceront à travailler... Allez, tantôt, dans les parcs de Montbazon : vous examinerez la grosseur et la longueur des fagots qu'on y a faits, et vous vous informerez du prix. Demain, les fagots de la forêt de Larçay devront être faits d'après les mêmes dimensions.
En même temps, Courier assignait à Frémont un rendez-vous :
— Ce soir, après mon dîner, reprit-il, j'irai dans la forêt, sur la vente, et je vous indiquerai l'endroit où. demain, il faudra mettre au travail les
fagoteurs... Vous m'attendrez à la Fosse-à-Lalande...
Et Paul-Louis indiqua à Frémont l'heure du rendez- vous.
Le garde, en quittant son maître, gagna l'écurie. Il y trouva ensemble Symphorien et Barrier. Barrier devait aller avec Symphorien à l'assemblée de Saint-Avertin.
Frémont attira Symphorien dans un coin de l'écurie, et une conversation à voix basse commença entre eux.
Symphorien crut remarquer que Barrier tendait l'oreille : il tint à écarter ce gêneur.
— Monte au grenier, dit-il à Barrier, chercher deux bottes de foin pour les chevaux.
Au moment où, deux ou trois minutes après, le journalier descendait du grenier, Symphorien et Frémont n'avaient pas cessé de causer tout bas.
Symphorien déclara à Barrier :
— Ne m'attends pas pour aller à Saint-Avertin : je n'irai pas...
Pourquoi cet abandon subit d'un projet que Symphorien Dubois avait, dès le jour de Pâques, — à la fin d'une partie de cartes au cabaret, — arrêté avec le charron de Véretz; dont, l'avantveille, il faisait part à son frère, et que, quelques instants auparavant, il avait encore confirmé à Barrier?...
Aux environs de midi, après avoir, comme d'habitude, pris son repas à la cuisine, Frémont
fi
— son fusil sur l'épaule, sa gibecière au dos, — se mettait en route, obligé, disait-il, de repartir tout de suite.
Symphorien Dubois, lui, gagnait Esvres, — où, à la sortie de la messe, il rencontra son père et son frère.
A la Chavonnière, en ce dimanche de fête et d'assemblée, ne restèrent, à part Courier, que la femme de chambre Marie Jame. la cuisinière Françoise Gauthier, une jeune moutonnière, récemment engagée, Marguerite Dupuis, ainsi que le garçon charretier, René Saget, qui avait les chevaux à soigner.
Dans l'après-midi, sur les quatre heures ou quatre heures et demie, Paul-Louis Courier — qui, depuis son repas de midi, s'était tenu enfermé dans sa chambre, — quitta la ferme. Il ne dit pas à ses domestiques où il allait. Il leur parut pressé, comme quelqu'un qui craint de manquer l'heure d'un rendez-vous.
La cuisinière — alors qu'elle venait prendre du bois dans la cour, — le vit s'engager dans le chemin conduisant à la forêt de Larçay.
Selon ses goûts d'insouciante tenue, il portait, ce jour-là, un mauvais habit noir, un tricot de laine, un pantalon de drap jaune foncé et un vieux « chapeau d'osier verdàtre ».
Vers cinq heures et demie, on apercevait Courier sur les landes s'étendant entre le Chêne-Pendu et la Fosse-à-Lalande, sur les landes des Tartres. Il gagnait les bois de Larçay.
Paul-Louis — la tête baissée, — marchait d'un pas précipité.
Jamais on ne l'avait vu aller si tard dans sa forêt, — que, d'ailleurs, presque une lieue, nous l'avons dit, séparait de la Chavonnière. Son habitude était même d'être rentré de bonne heure.
Il n'avait pas d'arme, mais seulement sa canne — un petit bâton.
Une fillette, la petite Moreau, qui le rencontra au moment où il était sur le point de disparaître parmi les arbres, racontait en sa vieillesse combien elle avait été frappée de l'air sombre de Courier, « avec sa figure noire et ses grosses lèvres qui marmottaient toujours ».
Pourquoi Courier se rendait-il dans la forêt? Était-ce vraiment pour s'y occuper avec Frémont de détails d'exploitation de coupe? N'était-ce pas plutôt — comme la question s'en est posée, — pour quelque entrevue se rattachant à la remise par Pierre Dubois des lettres de Mme Courier? — C'est un point demeuré obscur.
Déjà bien des paysans s'en revenaient de l'assemblée de Saint-Avertin. Par bandes ou par couples, ils regagnaient les fermes ou les villages. Çà et là, dans l'air léger d'avril, montaient des rires et des chansons.
A travers ces vagues bruits perdus au loin, Paul- Louis cheminait solitaire. Il allait par les landes fleuries et sous les neuves frondaisons, dans la clarté douce du soir tombant, — pour un moment, allégeant, peut-être, sa pensée de toutes les réalités
douloureuses qui l'enserraient, et alors, peut-être, sous l'involontaire obsession de quelque tournure de phrase indocile, cédant à son amusement de fin ciseleur de style.
Il avait franchi la lisière de sa forêt et venait de longer les eaux mortes et jamais taries de la vaste mare circulaire dite « La Fosse-à-Lalande ».
Derrière lui, dans les ramures, éclatait, railleur, le sifflet des merles, tandis que, mollement, l'approche de la fin du jour épandait ses brumes et ses mélancolies.
Quelques instants après, en ces parages, un coup de feu...
La détonation fut très forte. Au milieu du grand calme, elle retentit tout au long de la vallée du Cher, — vibrant d'un écho à l'autre, jusqu'à une distance de quelques kilomètres, — et, lentement, elle se perdit en une plainte sourde de glas.
Sa violence surprit tous ceux qui l'entendirent. Parmi eux fut Sauvineau, l'innocent, qui en resta tout saisi.
Deux paysans, cheminant entre Saint-Avertin et le Chêne-Pendu, s'arrêtèrent un instant, l'oreille attentive, puis, se remettant en marche :
— Voilà, se dirent-ils, un coup d'affût tiré de bonne heure... Un fameux coup, bien sûr!...
Dans la forêt, le silence s'était fait, profond, et, peu à peu, la nuit tomba.
Quelques heures après le coup de feu de la forêt, à neuf heures, lorsque Frémont entra dans la cuisine de la Chavonnière, il déposa — comme il le faisait d'ordinaire — son fusil dans un coin, près du buffet de chêne aux quatre battants.
Dans la large cheminée basse, sur les chenets de fer, le feu flambait, léchant les crémaillères, faisant danser sur les poutrelles du plafond l'ombre des deux huches et du massif fourneau de pierre.
Autour de la grande table, où luisait l'étain des couverts et des gobelets, se trouvaient réunis les domestiques demeurés à la ferme. Tout en se demandant pourquoi « Monsieur » — qui ne découchait jamais, qui jamais ne rentrait après huit heures du soir, au plus tard, — n'avait pas encore reparu, ils s'étaient mis enfin à souper.
On questionna Frémont sur son maître. Il répondit qu'il ne l'avait pas vu; que, certainement, il devait y avoir beau temps qu'il était rentré. Et Frémont, quittant la cuisine, se mit à appeler Courier à travers la maison.
Ne cessant de crier : « Monsieur! Monsieur!...
Êtes-vous là?.. . » s'obstinant à chercher celui qu'on lui disait ne pas être présent, il monta jusque dans la chambre de son maître.
Là, comme dans les autres pièces qu'il avait parcourues, un silence de mort.
Finalement, Frémont vint prendre place à table et, en toute tranquillité, de fort bon appétit, il soupa.
Vers dix heures, Symphorien Dubois rentra à son tour. Il s'étonna, lui aussi, de l'absence de Courier; puis il commença son repas.
Quand il fut près de onze heures, on convint que les hommes devaient se mettre à la recherche du maître. Mais les femmes ne voulaient pas être laissées seules, craignant que quelqu'un n'eût retenu Courier pour venir plus aisément voler chez lui. Il fut donc entendu qu'elles resteraient sous la garde de Symphorien.
Frémont et René Saget songeaient à partir armés, chacun, d'un fusil.
Le garde parla alors de mettre son fusil en état, et il s'assit près du feu, son arme entre les jambes.
Un seul coup était chargé. Frémont disait que ce coup était « vieillement chargé », qu'il avait à en renouveler la charge. Quant au canon vide, il était obstrué, disait aussi Frémont, par des chiffons que, deux ou trois semaines auparavant, dans la forêt, après avoir tiré une grive, il y avait introduits « pour le décrasser » .
Frémont paraissait s'occuper, tout d'abord, de débarrasser de ces chiffons le canon vide. Symphorien suivait des yeux l'opération.
Faute de tire-bourre, Frémont se servait de la baguette en fer de son fusil, et il imagina de brûler les chiffons dans le canon, à l'aide de la baguette rougi e au feu.
Comme il enfonçait cette baguette, — sans qu'on eût remarqué dans lequel des deux canons, — une détonation retentit.
L'alarme fut d'autant plus vive que Frémont secouait, toute saignante, sa main droite.
La blessure était très légère. Pendant que Marie Jame le pansait, Symphorien courut chercher le tire-bourre de Courier, et lui-même il retira du fusil des chiffons et des papiers. Au fur et à mesure de leur extraction, avec une sorte d'empressement, il les jetait dans le feu.
Après quoi, Symphorien rechargea l'arme de Frémont.
Tandis que Symphorien — pour mieux rassurer ses compagnes, — venait de placer à sa portée^ sur la table de la cuisine, les deux pistolets de Courier, Frémont et René Saget quittèrent la ferme.
Frémont et Saget, à travers la campagne endormie, s'en allèrent aux nouvelles dans le voisinage : d'abord, à la Roche-Morin, chez le marquis de Siblas; puis chez M. Herpin, le médecin.
Le lendemain, de bonne heure, à Véretz, sur la levée du Cher, les paysans, mis en grand émoi par la nouvelle de la disparition du maître de la Chavonnière, devisaient.
Sur les sept heures, sortit de sa maison, son enfant sur les bras, la femme de Louis Frémont, — la Michel, comme on l'appelait dans le pays, — une commère au langage intempérant.
On fit cercle autour d'elle, et elle se mit à bavarder. Elle disait que Courier s'était fait bien des ennemis, surtout en défendant de couper de la bruyère dans ses bois ; que la surveillance en était devenue pour son mari d'autant plus difficile, et même dangereuse! Elle disait aussi que Frémont, la veille au soir, à huit heures, avant de rentrer à la Chavonnnière, avait passé par Véretz; qu'elle lui avait trouvé « une ligure extraordinaire »; que, paraissant très pressé, il avait à peine pris le temps de boire deux verres de vin.
Cependant — sur l'initiative du Maire de Véretz, M. de Beaune, — des recherches s'opéraient, sous la direction du garde champêtre Moreau, par les domestiques et lesfagoteurs au service de Courier.
Parmi les « quêteurs » étaient Louis Frémont, Joseph Barrier, François Arrault, Martin Boutet.
N'étaient de la bande ni Symphorien Dubois, ni René Saget, qui, l'un et l'autre, étaient partis à cheval, — Symphorien allant à Tours s'enquérir de Courier auprès de M. Bidault, son notaire; René Saget envoyé aux informations du côté de Cormery.
Au moment où, dans la forêt de Larçay, les recherches s'engageaient, Moreau avait dit à Frémont :
— Tu sais par où passe ton maître pour visiter sa forêt : choisis ta route...
Mais, lorsque, sur les neuf heures et demie du matin, — entre le Chêne-Pendu et la Fosse-à- Lalande, près d'un carrefour de chemins et de sentiers, aux abords de la coupe en exploitation, — fut découvert le cadavre de Paul-Louis Courier, Frémont était resté en arrière depuis quelques minutes.
— Arrive donc, Louis!... cria Moreau. Tiens! vois, mon pauvre garçon, tu n'as plus de maître...
Frémont, tout en paraissant hésiter à s'approcher, regardait.
— C'est vrai! murmura-t-il, les yeux fixés sur le mort.
Le mort — allongé dans deux flaques de sang, encore fraîches, — avait la face contre terre. L'un des pieds, le pied gauche, était déchaussé, et le soulier — un escarpin, — se trouvait tout à côté, à une trentaine de centimètres.
Frémont demeurait immobile et impassible, — sans même la plus légère des marques d'émotion.
Quelqu'un proposa :
— Il faut le fouiller. . . Frémont, regarde dans ses poches : tu trouveras peut-être quelque chose qui servira d'indice...
— Non, je n'y touche pas, répondit Frémont. Je n'ai pas envie de me compromettre.
— Eh bien! moi, fit Moreau, je n'ai pas peur de me compromettre... Voyons!
Tout ce que l'on trouva sur Courier, ce fut une clé — la clé de son secrétaire, — et quelques papiers
Sur ces papiers le garde champêtre lut des chiffres, des phrases insignifiantes, et de cet examen il conclut :
— Tout cela ne nous dira rien...
Ce qui était, dès lors, acquis, par suite de l'absence de toute arme sur le cadavre ou dans le voisinage, c'est qu'il ne s'agissait point d'un suicide.
Au cabaret du Chêne-Pendu, chez André Tricot, une scène étrange se passait.
Au lever du soleil, étaient venus s'y attabler le père Dubois et son fils Pierre.
Celui-ci avait tenu, disait-il, à conduire un bout de chemin son père, qui rentrait à Azay-le-Rideau.
Les deux hommes étaient toujours au cabaret du Chêne-Pendu, lorsque, cinq heures après, vers dix heures, y entra à son tour René Saget, revenant de Cormery.
— Tu as l'air bien affligé, lui dit Pierre Dubois.
— Oui, répliqua Saget, c'est qu'il est arrivé un grand malheur. . .
Il fit signe aux Dubois de passer dans la pièce contiguë, et Tricot y apporta leurs verres et bouteilles.
René Saget — tout en refusant de boire, — raconta alors l'inquiétude de la nuit à la Chavonnière, et il ajouta que, à l'instant même, aux abords du cabaret, des fagoteurs lui avaient appris
la découverte qui, dans la forêt, venait d'être faite de Courier assassiné. Pierre Dubois ne paraissait marquer que de l'indifférence.
Tricot était intervenu dans la conversation, disant :
— Moi qui suis garde champêtre, il faut que je sache de quoi il s'agit, parce que ma présence peut être nécessaire.
A l'entretien vint se mêler aussi un nouveau survenant, Coupeau, — le garde particulier que Courier avait renvoyé. Le père Dubois invita Coupeau à boire un coup.
Sur les onze heures, les Dubois firent mine de partir; mais le père se ravisant :
— Puisque c'est ainsi, dit -il à son fils, je n'irai point à Azay, je vais retourner chez toi... Je veux savoir le résultat de tout cela, et si tu ne seras point inquiété...
— Et pourquoi donc serais-je inquiété"?... repartit Pierre.
Coupeau déclara :
— Parce que tu as servi dans la maison et que tu passais pour le bon ami de Madame...
Pierre ne répondit trop rien; mais, jusqu'à deux ou trois heures du soir, le père et le fils prolongèrent — en buvant et mangeant, — leur station au cabaret du Chêne-Pendu.
Parmi tant de rumeurs inconsistantes qu'allait faire naître la découverte de l'assassinat, faut-il relever celle-ci?
Cette même après-midi, Pierre Dubois aurait été aperçu aux abords de Tours, sur une route, en compagnie d'un inconnu, et, à la vue de deux gendarmes, il s'en serait brusquement séparé, tout en rebroussant chemin.
Le cadavre de Paul-Louis Courier avait été confié à la garde de deux hommes, pendant qu'on allait mettre au courant des faits le Maire de la commune de Larçay, sur le territoire de laquelle gisait le corps.
Le Maire de Larçay s'empressa de transmettre au Parquet de Tours l'avis suivant :
« A heure de une demie après midi, nous François Barillay, Maire de la commune de Larçay, prévenu par André Guirollay, un des fagoteurs de M. Courier, qui m'est venu prévenir que M. Courier avait été trouvé assassigné (sic) avec arme à feu chargé de balles. »
Mais immédiatement, — conformément à la décision prise, de sa propre initiative, par le Maire de Larçay, — le cadavre fut déposé sur un brancard, fait de perches et de feuillages, et transporté à une demi-lieue de là, dans la cour d'une ferme appelée « Le Guessier ».
C'est par l'examen du corps, au Guessier, que, ce même jour, vers deux heures de l'après-midi,
commencèrent leurs constatations les magistrats accourus de Tours, en très grande hâte : le Procureur du roi. M. Edmond de Chancel; son substitut, M. Valmy-Bouïc; un juge au Tribunal, M. Froger, faisant fonctions de juge d'instruction, en remplacement du titulaire, M. Hainique (Aquilas), momentanément empêché.
Au Guessier, il fut aussitôt procédé à l'autopsie par un docteur en chirurgie, M. Mignot, venu de Tours avec les magistrats, et par M. Herpin.
Que révélèrent l'état du corps et son autopsie?
La mort avait dû être instantanée. Mais quel crime férocement accompli ! . . .
Au bas des reins, vers la hanche droite, une plaie, d'un diamètre de près de trois centimètres. Unique à son origine, la plaie se divisait, à l'intérieur, en trois branches bien distinctes : c'était donc de trois projectiles qu'était chargé le coup d'arme à feu ayant causé la mort.
Deux des projectiles avaient entièrement traversé le corps et les vêtements, étaient sortis vers la région supérieure de la poitrine. Le troisième était resté dans les chairs, au-dessous du nombril.
Le projectile ainsi retrouvé était non pas une balle sphérique, mais plutôt une balle cylindrique, ou, en termes de chasse, non une chevrotine, mais un lingot.
Le coup de feu avait été tiré à bout portant, peut-être même le canon de l'arme appuyé sur la victime : la poudre avait brûlé les vêtements, sur
un espace à peu près égal à la « grandeur d'une pièce de six francs » .
Une circonstance apparaissait très singulière : les projectiles n'avaient pas suivi, à travers le corps, le trajet horizontal ou le trajet de haut en bas qui aurait été leur chemin normal, si — comme les magistrats le supposaient, — Courier avait été atteint alors qu'il était debout; ils avaient parcouru leur route dans une direction de bas en haut, dans une direction qui, en diagonale, montait du flanc droit vers l'épaule gauche.
De la plaie furent extraits cinq débris de la bourre, — cinq morceaux de papier d'inégale dimension, qui étaient, tous, des fragments de journal.
Sur les lieux, les magistrats remarquèrent que le cadavre avait été relevé au bord du chemin d'exploitation qui — de la Fosse-à-Lalande aux parcs de Montbazon, — traversait la forêt.
La largeur de ce chemin correspondait à la voie d'une charrette; mais, au point précis où Courier avait reçu la mort, une ornière profonde, remplie d'eau et de boue, obstruait la moitié du chemin, le réduisant aux proportions d'un sentier, si étroit qu'il ne pouvait permettre à deux hommes de passer de front.
De chaque côté de ce sentier, — par-delà un fossé en talus, — un taillis d'un an, où les arbres étaient à tel point rares ou peu élevés qu'il paraissait impossible que le meurtrier eût pu s'y cacher.
Par suite, il était probable non seulement que Courier avait été à même d'apercevoir à assez grande distance l'assassin, mais que, au moment où Paul-Louis s'engageait dans la partie du chemin resserrée entre la flaque d'eau et le fossé, le coupable était resté derrière lui.
Autant de raisons de penser que celui qui avait pu approcher Courier d'aussi près, ne lui inspirait point défiance.
Toutefois, la haine seule pouvait avoir animé le meurtrier, puisque rien n'indiquait le vol comme mobile.
En cet état des constatations, les magistrats — après avoir prescrit à la gendarmerie les plus actives recherches, — se rendirent à la Chavonnière.
Tous les domestiques furent interrogés.
Sur la brune, — au plus fort de l'émotion que suscitait dans la ferme cette descente de justice, — était amené à la Chavonnière le cadavre de Courier, couché, en un lit de paille, sur une charrette.
Cependant les gens de la maison affirmaient que Courier n'avait pas d'ennemis, qu'on ne pouvait imaginer qui aurait pu avoir intérêt à sa mort.
Aucun indice — même le plus léger — ne fut donné du rendez- vous que le maître avait, la veille, assigné à Frémont dans la forêt.
De même, sur les relations des deux frères Dubois avec Mme Courier, mutisme absolu.
Quant aux circonstances du renvoi de Pierre Dubois, Symphorien répondait :
— Je ne sais rien...
Et Frémont s'en tenait à ceci :
— Je crois que la querelle vint à propos d'un fusil...
De l'ensemble des dépositions recueillies pouvait se dégager l'impression que le coupable ne devait pas être du pays.
Les magistrats se perdaient en vaines conjectures .
Pendant les opérations à la Ghavonnière, le Procureur du roi avait fouillé dans la gibecière de Frémont. 11 y avait trouvé quelques bouts de papier déchirés, sur l'un desquels se lisait son adresse. C'est ce qui restait d'une lettre que, d'après Frémont, Mme Courier lui avait écrite de Paris, environ un mois auparavant
S'agissait-il d'une lettre banale et sans intérêt? — Oui, à en croire Frémont : de cette lettre, il avait, disait-il, donné connaissance à Courier, et celui-ci l'avait engagé à y répondre.
Dans la matinée du lendemain 12 avril, le secrétaire do la Mairie de Véretz — le serrurier Etienne Roy, — inscrivait sur les registres de la commune l'acte de décès de Paul-Louis Courier, — sur la déclaration de deux capitaines en retraite habitant Véretz : MM. Drunel, « chevalier de la Légion l'honneur, receveur des contributions », et Girarlot, « chevalier de Saint-Louis ».
SILENCE DE l' IN D1F F ÉR ENCE ET DE LA PEUR
Le journal attitré du gouvernement, le Moniteur universel, garda le silence sur l'assassinat de Paul- Louis Courier jusqu'au 18 avril; et, finalement, il se borna à insérer un extrait du Journal de l'Indre, qui relatait cet assassinat en quelques lignes, comme un fait-divers vulgaire, et où la haute personnalité de la victime n'était guère reconnaissable :
« M Paul Courier, y disait-on, ancien chef d'escadron d'artillerie et propriétaire à Véretz, a été tué dimanche dernier, dans la forêt de Larçay... »
Cependant, dès le 12 avril, la nouvelle était connue à Paris.
Ce fut une stupeur générale, un deuil public, — auxquels se mêlèrent de sourds murmures de colère. « Courier est un martyr de la liberté, une victime de la Cour et des Jésuites », tel avait été le premier mot de Paris. On se rappelait, on se répétait ces paroles récentes du pamphlétaire : « Paul-Louis, les cagots te feront assassiner. » Et maintenant l'affirmation prenait envers la « Congrégation », envers le pouvoir occulte qui prêchait
SILENCE DE L'INDIFFÉ KENCE 99
et conduisait la croisade contre les libéraux, toute la valeur d'une prophétie.
Autour de cette idée, les milieux d'opposition menèrent quelque tapage, tout en proclamant, par leurs journaux, la douleur de la France devant le cercueil de l'écrivain politique si perfidement abattu à cinquante-trois ans, dans la pleine vigueur d'un talent sans égal.
Le Procureur général près la Cour royale d'Orléans, M. Miron de L'Épinay, avait, dès son premier rapport au Garde des Sceaux, prévu l'attitude que, en la circonstance, allaient prendre les ennemis du « gouvernement légitime » : il rappelait que la victime de l'assassinat, dont quelques-uns des ouvrages avaient « excité l'animadversion de la justice », était « liée avec les personnes les plus marquantes de l'opposition », et, après avoir résumé les impressions du Parquet de Tours, il écrivait :
« Tout éloigne l'idée que les opinions et la conduite politique du sieur Courier soient entrées pour quelque chose dans les motifs du crime qui l'a fait périr... Mais il ne serait pas impossible que l'esprit de parti s'emparât de cette affaire. »
Charles X, qui venait d'accéder au trône, et aussi ses Ministres ne purent sans doute se défendre de quelque joie secrète, en se voyant débarrassés subitement — au moment même où un règne s'inaugurait, — de Paul-Louis Courier et de la terreur qu'il inspirait à tout le clan légitimiste.
Une identique satisfaction intime devait trans-
BI&LIOTHECA
iOO L'ASSASSINAT DE PAUL-LOUIS COURIER
paraître, une trentaine d'années plus tard, sous la plume d'un fervent historien de la Restauration. En 1852. Alfred Nettement — après avoir rappelé les sarcasmes inexorables de Paul-Louis Courier envers la Restauration et la société d'alors, après avoir noté le « mal incroyable » que ce « terrible homme » avait accompli, — se livrait à une longue et très grave dissertation — odieuse par certains côtés, — sur un thème ainsi formulé : « La vie de Paul-Louis Courier avait été intraitable; au bout de pareilles vies, il y a quelquefois des morts étranges et pleines d'enseignement. »
Toutefois, en avril 1825, le soulagement que, en présence de la disparition de Paul-Louis Courier, l'on put ressentir parmi les royalistes, fut certainement de peu de durée : pour Charles X et son entourage, la mort de cet adversaire dans les circonstances où elle survenait, alors qu'elle aboutissait à l'interprétation qu'en donnait le parti libéral, était, en fait, un sot événement.
L'événement était d'autant plus incommode que « le parti du Trône » avait alors affaire à une opinion publique déjà fort irritée par les grands projets de ce début de règne : le sacrilège érigé en crime et puni de mort; un milliard d'indemnité aux émigrés; le sacre solennel du nouveau roi en la cathédrale de Reims, avec tout le cérémonial fastueux de la vieille monarchie de droit divin.
L'intérêt du pouvoir était donc dans la prompte découverte de l'auteur ou des auteurs de l'assassinat.