PLACE DE LA BOURSE
La manière dont on avait fait ranger la foule me montrait bien la direction qu’allait suivre le président pour aller an théâtre, et j’ai vu que de l’endroit où j’étais je ne pourrais pas parvenir au président, puisque j’étais sur la gauche de son parcours et je savais depuis plusieurs années (jue le plus haut personnage occupe toujours la place de droite au fond de la voiture.
J’étais donc décidé à passer de l’autre côté mais les agents n’ont laissé passer que des dames, ce qui faisaient rire la foule. Lleureusement au bout de dix minutes est arrivé une grande voiture à deux chevaux dont le cocher avait sur la poitrine une gi-ande plaque de carton blanc avec un numéro. On a laissé pénétrer celte voiture dans l’espace libre ; une quinzaine de personnes en ont profilé pour la suivre et traverser, j’en étais et j’ai atteint l’angle du Palais, en face.
A. LACASSAGA'B
Mais les gens placés là au premier rang protestaient. Je leur ai dit : « Laissez-moi j)asser, je me mettrai derrière. «J'ai passé on elTet derrière la foule, et j’ai fait dans lame qui va au théâtre une vingtaine de pas jusqu’au niveau d’un hec de gaz, probablement le deuxième ou le troisième.
Je me trouvai d’abord en arrière de la foule formant trois ou quatre rangs et un peu sur la droite de ce bec de gaz. Il y avait notamment à droite du candélabre un homme et une femme avec un petit garçon d'une dizaine d’années qui était monté sur le support du candélabre. Un des gardiens de la paix placés en avant du trottoir a fait descendre cet enfant et j’ai profité du mouvement occasionné par cet incident pour prendre la place de la femme au second rang.
J'ai fait moi même à haute voix une réflexion sur ce fait, disant que ce bec de gaz était assez fort pour supporter un enfant. J’en ai fait une autre lorsque les gardiens ont refoulé sur le trottoir deux jeunes gens qui se tutoyaient et en tutoyaient un troisième et ont échangé une conversation à ce propos de mon langage qu’ils ne comprenaient pas, se demandant de quelle nationalité je pouvais être.
A ce moment l’un deux a tiré sa montre et a dit qu’il était huit heures et demie.
Un quart d’heure plus tard, un monsieur avec quatre dames, trois jeunes et une plus âgée, en grande toilette, venait de la droite au milieu de la chaussée. La foule s’exclamait. Les dames ont pris peur. Deux d’entre elles voulaient revenir sur leurs pas. Finalement elles ont tourné à gauche du côté d’où devait sortir le président.
J’aflirme n’être pas monté snr le bec de gaz.
On venait de dii'e iju’il était 9 heures 5, tout le monde commençait à s’agiter. Il n’avait passé qu’une seule voiture fermée, arrivant au grand trot du théâtre à la Bourse pour repartir aussitôt de la Bourse au théâtre.
l’assassinat du président CARNOT
Enfin on a entendu la Marseillaise. Tout d’abord ont passé vite, pour assurer la liberté de la voie, quatre cavaliers que j’ai pensé être de la garde républicaine.
Puis il est venu à tout petits pas des militaires à cheval par pelotons de cinq files de quatre ou à peu près. Après la première troupe, un cavalier tout seul tenait sa trompette sans en jouer. Puis un second peloton comme le premier. Enfin la voiture du président dont les chevaux avaient leur tête à trois pas environ de l’arrière du dernier peloton. La tête du cheval du cavalier de droite se trouvait à peu près au niveau de la tête du président de la République.