‹ L'assassinat du Président CarnotChapitre 17 sur 40 · DE M. LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

DE M. LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

M. Carnot, président de la République française, a été assassiné le dimanche 24 juin, vers les neuf heures et quart du soir. A peine monté dans le landau découvert qui devait le conduire à une représentation de gala au Grand-Tliéàlre de Lyon, il fut frappé d’un couj) de poignard. Dans la même voilure se trouvaient à sa gauche le général Borius, en face de lui M. le professeur Gailleton, maire de Lyon, qui avait à ses côtés le général Voisin, gouverneur militaire. L’attentat fut accompli très rapidement, et dans la voilure ont pu croire à un placet remis brutalement ou à un bouquet lancé avec force. Le président de la République eut un léger soubresaut, sa figiua' exprima, d’après des renseignements certains, une sensation de dégoût, et non de douleur ou d’elTroi. L’impression de son entourage fut précisément telle qu’au premier moment on crut qu’un objet malpropre avait été jeté sur M. Carnot. Le président porta immédiatement la main sur la région frappée, et la glissant entre son gilet et le plastron de sa chemise, il la retira ensanglantée. « Je suis blessé », dit-il, et au même instant sa tête se renversait en arrière, il perdait connaissance. M. Gailleton

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se précipita alors sur le président de la République pour lui donner les premiers soins, tandis que la voiture tournait brusquement sur la place voisine, abandonnant la direction dn Grand -Théâtre.

C'est à ce moment, c’est-à-dire quelques secondes après le coup de poignard, que mandé par mon collègue, je vis M. Carnot. Le président était comme affalé dans sa voiture, les bras inertes pendant le long du corps, la tête abandonnée à elle-même, renversée. La face était d’une pâleur effrayante, les paupières mi-closes, l’œil vitreux, et si l’on n’eût entendu de temps à autre quelques légers gémissements, on eût pu croire que tout était fini.

Au milieu de l’affolement général, au milieu des cris delà foule, des bruits de la voiture et des cavaliers qui formaient l’escorte présidentielle, il n’était pas possible de se rendre compte soit de l’état du cœur, soit de l’état de la respiration. Les mains étaient froides et il me sembla ne plus sentir le pouls. Le collapsus était tel qu’avec M. Gailleton nous redoutions d’un moment à l’autre la mort du président.

.le pris alors place à ses côtés et je me hâtai avec mon collègue d’ouvrir les vêtements, et de faii’e sauter avec les mains tout ce qui pouvait être une gêne pour la respiration , En même temps nous cherchions à nous rendre compte du siège, des caractères de la blessure. Guidés par le sang qui souillait le plastron de la chemise, nous découvrîmes aisément à droite, à trois centimètres environ de l’appendice xiplioïde, au-dessous des cartilages costaux correspondants, une plaie de 20 à 2.0 millimètres de longueur, légèrement oblique suivant la direction de ces mêmes cartilages et à bords nets, comme dans une blessure par instrument tranchant. Du sang noir s’en échappait, et la quantité du sang perdu, à en juger par les vêtements imprégnés, pouvait être évaluée à trois quarts de

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verre environ. L'état de choc traumatique intense dans lequel se trouvait M. Carnot, le siège de la plaie, etc., nous })ermirent de porter de suite le diagnostic de plaie pénétrante du foie avec hémorragie interne abondante. En dehors, du reste, de ces signes, il fallait redouter une blessure intra-abdominale d'une grande profondeur, car au moment môme du crime M. Gailleton, placé en face du président, avait perçu comme un bruit sourd tel que peut le produire un coup assez violent, un coup de poing par exemple, et il en avait conclu très justement que, s’il s’agissait d’un coup de poignard, la lame avait dû pénétrer jusqu’à la garde.

Pour lutter de mon mieux contre ces accidents si graves, je m’efforçai de placer le président dans une position telle que la circulation facilitée des centres nerveux pût conjurer une mort imminente. Un mouchoir chiffonné fut appliqué et maintenu légèrement sur la plaie.

Pendant ce temps le landau s’avançait au galop des chevaux dans la direction de la Préfecture oû M. Carnot avait ses appartements, et qui était distante de sept à huit cents mètres du lieu de l’attentat.

Arrivé à la préfecture, le président, toujours complètement inerte, et qui dans ce trajet ne donna guère d’autres signes de vie que de faibles gémissements et que deux ou trois mouvements nauséeux sans vomissements, fut transporté dans sa chambre à bras-le-corps et étendu sur son lit, la tête aussi bas que possible.

Pondant qu’on apportait les instruments nécessaires, les pansements et les solutions antiseptiques réclamés dès le début à riIôtel-Dieu, j’appliquai sur la paroi abdominale des serviettes glacées et, comme dans le lugubre parcours, par de légères fiagellations du visage, par des interpellations à voix forte, etc., j’essayai de rappeler le président à la vie.

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Quelques instants api’ès, un lit de camp était dressé dans cette mémo chambre, et lorsque rillusire blessé y fut trans[)orté, je tentai la seule opération qui put permettre, sinon de le sauver, (lu moins de prolonger son existence. Convaincu par un nouvel examen ([u’il s’agissait d’une blessure au foie et que le véritable danger immédiat était dùà une hémorragie interne, je n'hésitai pas, prenant la plaie comme point de départ, à pratiquer une laparotomie latérale. L’extrémité de l’index gauche introduite dans l'ouverture qu’avait faite le poignard m'avait permis de reconnaîlre le foie sous-jacent; un flot de sang noir s’en échappa après cette exploration rapide. A ce moment, le collapsus, loin de diminuer, paraissait s’aggraver ; il ne pouvait donc être question d’anesthésie, et je me hâtai de débrider par en bas, sur une longueur de 10 à 12 centimètres. Cette incision était plus ou moins oblique par ra[)port à la ligne blanche; elle seule pouvait donner un jour suffisant, car par en haut les côtes faisaient barrière et le poignard avait certainement pénétré de haut en bas et de dedans en dehors. Je fus frappé du peu de sang contenu en apparence dans la cavité abdominale ; un coup de tampon assécha facilement les viscères sous-jacents, et en me baissant j’aperçus sous les fausses côtes le lobe gauche du foie, qui saignait par sa face convexe.

J’explorai cette face avec l’extrémité de l'index, et bientôt je rencontrai une plaie franche, nette, de 18 à 20 millimètrer de longueur, répondant bien par sa forme et sa direction à celle de la peau. Le doigt y pénétrait à une profondeur égale ; on se rendait aisément compte que la plaie élait en entonnoir, reproduisant ainsi la forme de la lame, qui avait pénétré profondément.

Pendant ces manœuvres d’exploration et de compression locales, l’hémorragie s’arrêtait et on ne voyait plus sourdre de sang nulle part. Je substituai alors à mon doigt une mèche de

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gaze iodoformée qui, conduite avec des pinces longuettes, devait, par son tassement dans la perforation du foie, faire l’office d’un tampon hémostatique.

Un inventaire minutieux des viscères voisins ne révéla aucune particularité pathologique. L’épiploon, la partie accessible de l’estomac, l’intestin, la vésicule biliaire, etc., furent rapidement examinés ; ils étaient indemnes, comme je l’avais du reste su])posé, à priori, en ne voyant ni gaz ni liquides biliaires ou intestinaux s’échapper par la plaie. Enfin, le doigt engagé sous la face inférieure du foie ne m’avait donné aucune indication appréciable. Dès le [»remicr coup de bistouri, sous l’influence delà douleur, le président sortit du collapsus profond dans leiiuel il se trouvait; il se plaignit de souffrir au niveau de la plaie, et prononça quelques paroles ; « Oh ! docteur, que vous me faites mal ! » dit-il, à diverses reprises, d’une voix très intelligible, non éteinte. A un moment donné il ajouta même: « Faites attention, j’ai une ty[)hlite. » En même temps le pouls se relevait, il battait 140, et quoique l’état général restât sensiblement le même, nous eûmes comme une lueur d’espoir .

Jusque-là, j’avais été assisté, dans cette intervention, de MM. les professeurs Gailleton, Lépiiie ; de IMM. les médecins militaires Kelsch, Albert, Viry, Demandre; de MM. les docteurs Rebatel, Masson, etc.

Sur ces entrefaites arrivèrent MM. les professeurs Ollier, Monoyer ; MM. les docteurs Gangolphe, Fabre, etc. Leur concours me fut particulièrement utile.

Nous examinâmes de nouveau avec M. Ollier le fond de la plaie opératoire. Mon éminent collègue, dont la haute autorité m’était si [trécieuse, constata la blessure du foie, la nécessité d’un tamponnement hémostatique et, d’un commun accord . |)Our n’avoir aucun doute sur la conduite définitive à tenir, je débridai en dedans vers la ligne médiane, sur une longueur de b à G ccn-

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tiniètres. l^es bords de la plaie réclinés en dehors par des pinces hémostatiques appliquées sur eux et servant de tracteurs, nous pratiquâmes une nouvelle exploration, et la mèche de gaze ihdoformée, préalablement introduite et souillée |)ar un écoulement sanguin qui, en apparence tout au moins, n’avait rien d’inquiétant, fut, pour plus de sûreté^ enlevée et remplacée par une autre, enfoncée aussi méthodiquement que possible dans la perforation hépatique.

L’indication chirurgicale était remplie. Fallait-il faire plus ? Devail-ou recourir à la suture du foie? Nous ne l’avons pas pensé, et cela pour plusieurs raisons : en premier lieu, l’état si grave de choc traumatique dans lequel se trouvait le président conire-indiquait toute opération de longue durée, et surtout toute opération préliminaii’e qui, dans l’espèce, eût été nécessaire pour arriver directement sur la blessure du foie et en pratiquer l’occlusion hémostatique. A en juger, en effet, par la situation de la blessure de cet organe, placée à 2 ou 3 centimètres environ au-dessus du rebord des côtes voisines, ce qui, à priori, nous avait fait supposer que la blessure avait été produite dans un mouvement d’inspiration, il eût fallu pour exécuter cetle suture et pour pouvoir compter sur ce genre d’hémostase, se donner du jour en pratiquant une résection costale. Le foie, d’autre })art, quoique parfaitement sain, était de petit volume, soit qu’il fût ainsi normalement, soit qu'il eût perdu de ses dimensions par le fait d’une déplétion sanguine rapide, d’une saignée ayant entraîné son exsanguification.

Il nous a donc paru plus prudent, plus utile de recourir à un tamponnement antiseptique, et une considération, entre toutes, nous a engagés, M. Ollier et moi, à persister dans cette manière de faire : c’est, à partir du tamponnement, l'arrêt de l’hémorragie par la blessure du foie ainsi traitée. La plaie fut, bien entendu, pansée à plat, avec une première couche de gaze légè-

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renieiil iodoformée et des couches nombreuses de gaze stérilisée, chiffonnée, placées au-dessus. Pendant longtemps, je maintins avec le plat de la main, exerçant une légère compression, les pièces de pansement.

Nous nous préoccupions du retour d’une hémorragie, et ce mode de fixation du pansement fut prolongé par la main d’un de mes collègues.

Vers les onze heures et demie, en enlevant quelques couches superficielles de gaze, nous trouvâmes les couches profondes imprégnées de sang. Quelques-unes d’entre elles furent enlevées, mais il nous sembla qu’il s’agissait plutôt d’nne imbibition par du sang resté dans la cavité abdominale que par la continuation de l’hémorragie. Du reste, à partir du moment où l’opération avait été commencée et l’hémostase assurée, M. Carnot, comme nous l’avons dit, était sorti du collapsus profond oii il se trouvait jusqu’alors. Il répondait nettement, avec une parfaite lucidité, aux questions qu’on lui posait. De temps à autre, il prenait un fragment de glace, une cuillerée de champague glacé. Entre onze heures et minuit, on fit à un intervalle de vingt et trente minutes deux injections sons-cutanées d’un gramme d’éther.

Vers minuit, le président paraissait souffrir davantage, on eut recours, à nn intervalle à peu près égal, à une double injection sous-cutanée de chlorhydrate de morphine (un demi-centigramme par injection), mais la situation n’en restait pas moins extrêmement grave. La face immobile, était d’une pâleur livide, cadavéreuse; le pouls qui de temps à autre semblait être meilleur, devenait de jilus en plus petit, les extrémités étaient froides et la mort approchait. Avec un calme et une résignation vraiment héro’ique, le président de la République s’affaissait lentement sans nn mot de regret, de récrimination. A aucun moment il ne fil allusion à l’attentat dont il avait été victime.

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Plusieurs fois seulemeni, lorsqu'on appelait l’attenlion sur ses soulTi’ances, il se plaignit de douleurs dans la région épigastri- (jne, au niveau de la plaie, dans les lombes. Comme il mandait le colonel Chamoin, je lui fis observer qu’il était là et que tous ses amis se trouvaient auprès de lui. « Je suis très touché, répondil-il, d’une voix encore forte, de leur présence, et je vous remercie de ce que vous faites pour moi. »

Quelques instants après, à minuit et demi, les phénomènes agoniques se précipitaient. A aucun moment il n’y eut de nausées, de vomissements, et quoique le président eût accusé à deux on trois reprises une certaine gène de la respiration, celleci resta calme jusqu’à la fin qui nous fut annoncée par quelques soubresauts convulsifs se produisant surtout du côté du diaphragme et. des muscles de la paroi abdominale, de telle sorte <[ue si la [ilaie n’eût été fermée par le pansement maintenu par une compression manuelle énergique, l’intestin aurait fait hernie an dehors. A ce moment aussi du sang noir s’écoula en assez grande quantité, confirmant nos prévisions d’une hémorragie interne, alors que le sang, immédiatement après l’attentat et dorant les longues minutes passées dans la voiture dans une position demi-assise avait dû se collecter surtout dans l’excavation pelvienne et dans les fosses iliaques.

L’autopsie du chef de l’Etat a été pratiquée, le 25 juin, à deux heures de l’après-midi, sur les instances pressantes de IM. Gailleton auprès des pouvoirs publics et sur la demande réitérée de M. Ollier.

Voici le procès-verbal de cette autopsie, à laquelle assista le docteur Planchon, médecin ordinaire du président, arrivé le matin même avec M““ Carnot :

« Les docteurs en médecine soussignés ont procédé aujourd'hui à l’autopsie du président de la République française. Ils ont constaté les lésions suivantes :

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La blessure siégeait immédiatement au-dessous des fosses eûtes droites, à 3 centimètres de l’appendice xipboïde. Elle mesurait de 20 à 2o millimètres et la lame en pénétrant avait sectionné complètement le cartilage costal correspondant.

La lame du poignard a pénétre dans le lobe gauche du foie, à 3 ou 6 millimètres du ligament suspenseur. Elle a perforé l’organe de gauche à droite et de haut en bas, blessant sur son passage la veine porte, qu’elle a ouverte en deux endroits.

Le trajet de la blessure dans l’intérieur du foie est de 1 1 à 12 centimètres. Une hémorragie intra-péritonéale fatalement mortelle a été le fait de cette double perforation veineuse.

Lyon, le 23 juin 1891 .

Sigyié : D'® L.vcassagxe, Henry Coutagne, Po.ncet, Ollier, Lépi.ne, Reratel, Michel Cangolpiie, Fabre. »

Un derniei' mot. La blessure de la veine porte, alors surtout que la laparotomie ne pouvait être pratiquée immédiatement après la perforation de ce tronc veineux, devait nécessairement entraîner un dénoûment fatal. Mais nous sommes convaincu que, si le président de la République a survécu trois heures à cette blessure mortelle, il doit cette survie à rinterveution. Sans avoir pu, en elTet diagnostiquer les lésions de la veine porte, il n’est pas douteux qu'indirectement nous avons agi sur sa déchirure et créé une oblitération momentanée, incomplète, non pas bien entendu, par le tamponnement, relativement superficiel de la plaie appartenant à la face convexe du lobe gauche du foie, mais par rocclusion passagère du vaisseau blessé, lorsque le pansement terminé, nue main était en permanence maintenue sur lui. La face postérieure du foie était ainsi refoulée, |)lus ou moins comprimée sur les viscères voisins, et l’on sait que dans une plaie veineuse la plus légère compression suffit pour affaisser les parois de la veine et arrêter ainsi l'hémorragie.

Cliez le président de la République française les déchirures qui siégeaient sur la veine porte ne donnaient plus dès lors issue qu'à une faible quantité de sang, et c’est ainsi, pensonsnous, que doit s’expliquer ce retour à la vie pendant près de trois heures à la suite de l’opération.

Antonin Poncet

Professeur de clinique chirurgicale à la Faculté de médecine de Lyon

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