‹ L'assassinat du Président CarnotChapitre 22 sur 40 · ACTE D’ACCUSATION · texte numérisé non relu

ACTE D’ACCUSATION

Caserio Santo-Ironimo.

Dans la soirée du 24 juin, au milieu des fêles données à l’occasion de la visite du président de la République à l’Exposition universelle de Lyon, M. Carnot a été frappé d’un coup de

CASERIO DEVANT LA COUR d’aSSISES DU RHÔNE

poignard et bientôt après a succombé. L’assassin est le nommé Caserio Santo-Ironimo qiii a été arrêté immédiatement après le crime. Le président et son cortège quittaient, un peu a[»rès neuf heures du soir, le Palais du Commerce, pour se rendre à une représentation de gala donnée au Grand-Théâtre. Précédée d’un peloton de cuirassiers, la voiture présidentielle où avaient pris place, avec M. CarnoL MM. les généraux Voisin et lioriiis et M. le docteur Gailleton, maire de Lyon, partie de la place des Cordeliers, venait de s’engager dans la rue de la Hépubli(jue, longeant la façade ouest de la Bourse.

Soudain, un individu se détacliant de la foule massée sur le trottoir de droite, à deux mètres environ de la voiture, du côté où se trouvait assis M. Carnot, s’avança par une marche un peu oblique et, appuyant la main gauche sur le bord de la voiture, porta la main droite à la poitrine du président, sans que les personnes de l’entourage aient vu autre chose qu’un morceau de papier qui resta un instant comme fixé sur les vêtements.

On crut que l’inconnu, qui n’était autre que Caserio, apportait un bouquet ou un placet, comme il était arrivé dans la journée. Brusquement cet individu se retira et passant devant la tête de l’attelage, derrière le peloton de cuirassiers, gagna l’autre bord de la rue, où il essaya de se frayer un passage à travers les rangs compacts des spectateurs. Mais quelques personnes croyant avoir affaire à un voleur et des gardiens de la paix survenant en nombre l’arrêtèrent et il fut aussitôt soustrait à la fureur du public et entraîné en lieu sùr par la [)olice.

Pendant ce temps la voiture avait avancé de quelques |)as encore, lorsqu’on vit M. Carnot, après avoir rejeté d’un geste le morceau de papier resté sur sa |)oitrine, se renverser sans connaissance. M. le docteur Gailleton, maire de Lyon, qui se trouvait assts en face de lui, et M. le docteur Poucet, [)resque immédiatement rencontré, s’etïorçaient de lui donner les secours

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urgents peiulanl qu'oii preiiail. en hâte le chemin de la préfec- Uire.

Transporté sur un lit, M. Carnot reçut aussitôt les soins éclairés et habiles de M. le docteur Ollier, auxquels vinrent se joindre plusieurs membres éminents du corps médical. Une arme pénétrante avait perforé le foie et la veine porte^ une hémorragie s’en est suivie qu’aucune intervention ne pouvait arrêter et la mort est survenue environ trois heures après l’attentat.

Un poignard qui fut ramassé au moment même sur la chaussée de la rue de la République avait été l'instrument du crime. Dérobé à la vue de la plupart des témoins par le morceau de papier dont on a parlé et laissé dans la plaie, il avait été arraché et jeté par le blessé lui-même.

Cette arme teinte de sang, représentée à Caserio au poste de police^ a été sans hésitation reconnue par lui. C’est aussi sans hésitation, sans trouble, sans émotion^ qu’il a, dès la première heure, fait l’aveu de son crime et raconté comment il l’avait médité, préparé et exécuté.

Né le 8 septembre 1873, à Motta-Visconti, en Lombardie, d’une modeste et honnête famille, Caserio a été placé à Milan en 1886; il a été apprenti et garçon boulanger.

Dès l’âge de 18 ans, il s’est fait le disciple des anarchistes et s’est bientôt adonné avec passion à la lecture de journaux et de brochures où est développée la doctrine de la destruction de l’Etat et préconisée la propagande par le fait.

Caseiio était promptement devenu un agent de propagande et un intermédiaire pour la correspondance entre anarchistes.

Arrêté préventivement en avril 1892, pour fait de distribution d’écrits anarchistes à des soldats, puis mis en liberté provisoire, il a quitté Milan au printemps de 1893 pour échapper à la fois au service militaire et à un arrêt de la cour d’appel de cette même ville, qui l’a condamné à huit mois de réclusion.

CASERIO DEVANT LA COUR d’aSSISES DU RHONE

Api'PS un sôjour de li’ois mois à Lugano, Caserio est venu à Lyon, en traversant une partie de la Suisse, où il paraît s'être arrêté quelque peu dans diverses villes, notamment à Lausanne et à Genève. Il est resté à Lyon deux mois environ, trois semaines à Vienne et s’est enfin rendu à Cette vers le L'i octobre. Partout il a été en relations avec des anarcliistcs étrangers et français, gêné toutefois par son ignorance, qui était complète alors, de la langue française. A Cette, il a été, dos son aridvée, placé comme garçon boulanger chez les mariés Viala, où il n’a cessé de travailler jusqu’au 23 juin, sauf un séjour d’un mois qu’il a fait à l'hôpital en janvier et février.

En relations avec quelques anarchistes avérés, fréquentant avec eux le café du Gard, qui était leur lieu de rendez-vous, Caserio ne semblait pas cependant être à redouter comme homme d’action. Le samedi 23 juin, entre dix et onze heures du matin, Caserio engage sous un ])rétexte une querelle avec son {)atron et se fait donner congé sur-le-champ. Aussitôt, muni d’une somme de 20 francs, qui venait de lui être remise pour solde de ses gages, et quelques francs qui lui restaient auparavant, il se rend chez l’armurier Guillaume Vaux, dont il connaissait depuis longtemps la boutique, et y achète, au prix de .3 francs, un j)oignard revêtu d’une gaîne qu’il place dans la poche intérieure de son veston.

Depuis plusieurs mois, a-t-il affii'mé, il avait résolu de faire un coup. Son projet s’était précisé depuis quelques jours; il avait décidé de tuer le président de la République dont il avait appris la visite à Lyon. Après avoir recherché l’anarchiste Saurel, auquel il aurait dit simplement qu’il partait pour ]\Ionlpellier, abandonnant sa valise et les effets qu’il possédait chez les époux Viala, Caserio quitte Cette, en chemin de fer, à trois heures, par une ligne détournée, arrive à Montpellier, où il passe plusieurs heures ; il y voit le nommé Laborie et sa femme;

l’assassinat du président CARNOT

à onze heures du soir, il part pour Tarascon ; à cette station, il monte dans un train express qu’il quitte à A^âgnon à deux heures du matin; il repart à quatre heures et arrive à Vienne vers dix heures. Il visite cette ville où il recherche infructueusement divers anarchistes qu'il y a connus l’année précédente et à deux heures il s’achemine à pied vers Lyon.

Il parvient à la nuit au but de son voyage; avec une clairvoyance singulière, guidé par la foule qui se porte vers le centre de la ville, muni d’ailleurs d’un journal acheté en route, qui donnait le programme des fêtes, Caserio suit la rue de la République, arrive jusqu’aux abords du palais de la Bourse,, où le président assistait à un banquet, parvient à prendre place sur le trottoir de droite de la rue, sachant depuis longtemps, dit-il, que dans une voiture le personnage le plus considérable est placé de ce côté; et il attend dans la foule qui bientôt acclame et salue le président de la République. M. Carnot et les personnes qui sont avec lui sont tout à la joie et à la confiance au milieu de la population enthousiaste.

La voiture va passer devant Caserio ; selon le vœu formel du président, elle est facilement accessible; le meurtrier s’élance i-apidement, tirant de sa poche le poignard encoi'e enveloppé d’un morceau de journal, fait d’une main glisser le fourreau et, sans que personne ait soupçonné son horrible dessein, plonge son arme, longue de plus de 16 centimètres, jusqu’à la garde dans la poitrine de M. Carnot, en poussant le cri de : « Vive la Révolution ! » Ce cri, dans le bruit général, n’est entendu que du valet de pied placé derrière le président.

Laissant le poignard dans la plaie, Caserio se sauve tout en criant encore : « Vive l’Anarchie! » il cherche à s’échapper en se perdant au milieu de la foule; sa fuite est heureusement entravée et il reste aux mains de la police. Il est superflu, après cet exposé, fait en quelque sorte par l’accusé lui-même, d’insis-

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ter sur la préméditation ; l’expression est insuffisante pour qualifier cette obstination dans son dessein meurtrier, qui a conduit Caserio de la boutique du boulanger Yiala à Cette, jusqu’à la ville en fêle où il devait trouver sa victime.

Caserio se défend d’avoir eu aucun complice, ni même aucun confident de son projet ; il affirme (ju’il l’a conçu seul, comme il l’a exécuté, sans aide et sans assistance pécuniaire. Avec persistance, il a déclaré au cours de l’instruction que devant le jury seulement il ferait connaître le mobile qui l'a poussé. Il est bien évident, malgré ses réticences, qu’il ne s’est inspiré que de l’esprit de haine et de vengeance qui anime les anarchistes et qui s’est tro]) souvent manifesté par les plus criminels attentats.

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