L’INTERROGATOIRE
M. Breuillac procède à l’interrogatoire. Après l’avoir interrogé sur sa naissance, sur sa famille, sur son caractère, M. le président déclare à Caserio qu’il importe de bien savoir s’il est responsable, si son état est normal :
R. — Oui, Monsieur, je suis absolument responsable.
D. — Vous déclarez que vous êtes absolument responsable ?
R. — Oui, Monsieur.
D. — On l’a dit, et je tiens à le rappeler, M. le juge d’instruction vous a posé des questions à cet égard. Depuis l’àge de 10 ans vous n’avez jamais été malade?
R — Non, Monsieur,
D. — Vous n’avez jamais eu un moment de délire, jamais un trouble intellectuel, de crise de quelque espèce; vous n’ave /. jamais été malade
l’assassinat du président CARNOT
R. — Non, Monsieur.
D. — Dans voire famille y a-t-il eu des personnes atteintes (le maladies qui troublent la raison?
R. — Non, Monsieur.
D. — On a parlé d’un de vos oncles du nom de Caserio qui a été fou ; est-il vrai (ju’il n’a jamais été tou ?
R. — Les Caserio ne sont pas des fous,
D. — Vous connaissez deux oncles qui ne sont pas fous ?
R. — Oui, Monsieur.
D. — Il paraît cependant que votre père a eu à un certain moment des crises d’épilepsie. Votre père a été, je crois, profondément ému de faits qui se sont produits au moment de l’occupation autrichienne ; il avait été arrêté et il avait vu à côté de lui des camarades...
R. — Son frère. ,
D. — ... Son propre frère qui avait été fusillé.
R. — Non, arrêté.
D. — Il avait eu peur.
R. — Oui.
D. — Et à la suite de ces faits^ des crises d’épilepsie se sont produites. Mais votre père n’était pas fou de naissance.
R. — J’ ai toujours vu travailler mon père.
D. — Ce sont vos déclarations à cet égard que je cherche à produire au débat. La défense se servira probablement de vos documents, il ne m’appartient pas de les discuter, mais j’appelle votre attention sur ce point. Votre père a eu des accès d’épilepsie qui se sont produits à la suite d’une frayeur.
R. — Oui, Monsieur.
D. — D’ailleurs, le 23 juillet dernier, il y a peu de jours, vous deviez être défendu ou plutôt assisté par un de vos compatriotes et vous avez télégraphié à M. Podreider que vous ne
CASERIO DEVANT LA COUR d’ ASSISES DU RHONE 85
vouliez pas qu'on visitât votre mère et votre sœur, que vous aviez tué le président de la République pour votre idéal anarchique.
R. — Oui, Monsieur.
D. — Vous avez envoyé ce télégramme ?
R. — Oui, Monsieur.
D. — V ous avez môme envoyé une lettre ?
R. — Oui, Monsieur^ une lettre.
• D. — Et vous avez ajouté que vous ne l’étiez pas vous-même, que vous protestiez, que vous aviez tué le président de la République pour votre idéal anarchique ; — ce sont vos pi’opres mots.
R. — Oui, Monsieur.
D. — Nous avons constaté d’ailleurs par la lecture de l’instruction, par le récit fait de votre bouche, dans les interrogatoires que je vous ai fait subir, dans l’attitude même que vous avez à l’audience, que vous jouissez, au point de vue du raisonnement, de facultés ordinaires, sinon au-dessus de l’ordinaire. Vous étiez, nous l’avons dit, d'umî modeste famille; votre mère, à en juger par sa correspondance, est une femme de beaucoup de cœur. C’est une femme du peuple qui a des sentiments élevés ; elle a fait pour vous ce qui était possible. Vos parents vous ont d’abord envoyé à l’école communale de Motta-Visconti ?
R. — Oui, Monsieur.
Rappelant l’enfance de Gaserio, M. le président lui dit ; « Vous êtes allé à l’école, mais vous n’y avez jamais eu de prix. » Caserio répond : «Je regrette de n’avoir pas plus d’instruction. J’aurais été plus fort. «
D. — Et qu’auriez-vous fait de cette force?
R. — Je m’en serais servi pour l’idéal.
l’assassinat du président CARNOT
Queslionné sur ses rapports avec l’avocat Gori, il répond : « Je n’ai pas beaucoup fréquenté les conférences de Gori en 1891; mais j'ai lu des brochures et je fais plus attention à ce qu'il y a dedans qu’à celui qui les a signées. Du reste je ferai l’exposé de mes doctrines. »
Le président l’interroge ensuite sur ses relations avec les anarchistes italiens. Mais sur ce point Caserio garde le silence.
« Je suis boulanger, dit-il, non un policier. »
Arrivé au jour où Caserio quitte son patron, M. Vialla, boulanger à Cette. Il était 11 heures 1/2. « Où êtes-vous allé à ce moment, » lui dit le président.
R. — J’ai donné toutes les explications aujuge d’instruction.
D. — Oui, mais MM. les jurés ne les connaissent pas. Où êtes-vous allé vers 11 heures et 1 /2 ?
R. — C’était plus tard, vers midi, je suis allé dans un magasin de la rue des Casernes acheter le poignard.
D. — Combien avez-vous payé le poignard?
R. — Cinq francs.
Après avoir constaté que les scellés du poignard étaientintacts on les rompt et le président le montre à Caserio.
D. — Est-ce là le poignard que vous avez acheté ?
R. — Oui, Monsieur.
D. — (En montrant un autre poignard). Ceci est un autre poignard qui a été envoyé par l’armurier comme spécimen ; mais le premier est bien celui que vous avez acheté ?
R. — Oui.
M. le pj'ésident. — (Aux jurés). C’est une arme qnia'environ
CASERIO DEVANT LA COUR d’aSSISES DU RHONE
seize centimètres et demi ; elle est teinte de sang, la pointe est cassée parce qu’en tombant sur le pavé elle s’est émoussée. Il y a d'un côté Recuerdo, de l'autre, Toledo, mais il a été fabriqué à Thiers et envoyé à l’armurier. Je prie MM. les jurés de ne pas le froisser : parce que c’est une relique qu’on désire conserver.
M. Vaux prétend que vous auriez acheté ce poignard la veille au soir. Vous avez affirmé que vous l’aviez acheté samedi matin ; vous serez confronté avec lui. M. Vaux a prétendu que vous l’aviez acheté fort tard ; vous^ vous avez dit que vous vous étiez couché dans la journée. Etiez-vous fatigué?
On arrive à la question de la préméditation.
M. le président invite Caserio à faire le récit de son voyage de Cette à Lyon, le 24 juin dernier. Ce récit est exactement conforme à celui qu’il a fait à M. Renoist, juge d’instruction. Caserio déclare encore qu’il était venu à Lyon pour exécuter son projet.
« Qu'avez-vous fait aux abords de la Bourse? » lui demande le président .
R. — « Quand j’ai vu arriver des cavaliers, j’ai compris que le moment était venu et je me suis tenu prêt. »
M. Breuillac fait passer sous les yeux des jurés un fac-similé de la voiture présidentielle et indique les places occupées par MM. Gailleton, Voisin et Borius. Lorsque le président était assis, l’épigastre ne dépassait pas la hauteur de celui d’un homme debout. M. Carnot fit écarter les cavaliers placés aux portières, pour mieux voir la foule.
D. — Ceci dit, racontez votre crime, Caserio.
B. — Au moment où les derniers cavaliers de l’escorte passaient en face de moi, j'ai ouvert mon veston : le poignard
8S l’assassinat du président CARNOT
élait la puigaée eu haut dans l/nuique poche du côté droit,, à rintéi’ieur, sur la poitrine. Je l’ai saisi de la maiu gauche et, d’uu seul mouvement, bousculant les deux jeunes gens placés devant moi, reprenant le manche de la main droite et faisant delà maiu gauche glisser le fourreau qui est tombé à terre sur la chaussée, je me suis dirigé très vivement, mais sans bondir, tout droit au président en suivant une ligne un peu oblique, en sens contraire du mouvement de la voiture.
J’ai appuyé ma main gauche sur le rebord de la voiture et j’ai, d’un coup porté légèrement de haut en bas, la paume de la main en arrière, les doigts en dessous, plongé mon poignard jusqu’à la garde dans la poitrine du président.
Et Caserio, avec un cynisme inouï, montre la façon dont il s’est servi du poignard pour frapper le président.
Ma main a touché son habit; j’ai laissé le poignard dans la poitrine du président et il restait au manche un morceau de papier du journal. En portant le coup j’ai crié, fort ou non, je ne puis le dire ; « Vive la Révolution I »
Quand je l’ai frappé, continue-t-il, M. Carnot m’a regardé en face. Ensuite je me suis retiré, en criant : « Vive la Révolution ! >)
D. — Vous avez dit que ce regard du président a produit sur vous une grande sensation?
R. — Je n’ai eu aucune émotion.
D. — Vous vouliez frapper au cœur ; mais votre coup a porté plus bas que vous ne pensiez.
Le coup porté, vous avez pris la fuite; voyant qu’on ne vous arrêtait pas instantanément et que personne ne semblait avoir compris ce que vous aviez fait, vous vous êtes mis à courir en criant ; « Vive l’Anarchie ! » Vous alliez disparaître dans la
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foule; on refusa de vous Isisser passer. Quelqu’un cria derrière vous ; Arrêtez-le ! » ; vingt agents vous prirent alors par le collet et vous entraînèrent en lieu sûr.
M. Breuillac fait ensuite le récit des derniers moments de M. Carnot. Les sommités médicales de notre ville ont fait ce qu’il était humainement possible de faire pour sauver une vie si précieuse.
— Le résultat de votre coup de couteau, Caserio, a été la mort de M. Carnot. Vous le savez?
R. — (D'une voix faible) Oui, je le sais.
D. — El c’est parce que vous êtes anarchiste que vous avez tué M. Carnot. Vous haïssez tous les chefs d’Etat?
R. — Oui, monsieur.
D — V ous avez prémédité votre crime. Vous le reconnaissez.
R. — Je le dirai dans ma déclaration.
Terminant son interrogatoire, le président dit à Caserio : « En dehors du crime politique, vous avez tué un époux et un père de famille. »
Caserio développe alors en italien de longues considérations : « On n’a pas eu pitié des femmes et des enfants des anarchistes qu’on a guillotinés en France, pendus en Amérique, fusillés en Espagne. » L’interprète n’arrive qu’avec peine à traduire les paroles de l’accusé, qu’il dénature du i-este, ce qui soulève des protestations au banc des journalistes.
L’audience est levée à midi.
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