‹ L'assassinat du Président CarnotChapitre 3 sur 40 · LES CAUSES DE L’ATTENTAT · texte numérisé non relu

LES CAUSES DE L’ATTENTAT

Nous avons donné du crime cette définition : tout acte nuisible à l'existence d’une collectivité humaine. C’est une formule qui nous paraît exacte parce qu’elle est très générale et qu’elle s’applique à tous les actes considérés comme crimes à un moment quelconque de l’iiistoire.

S’il en est ainsi, les manifestations anarchistes sont essentiellement des crimes. A une époque assez rapjirochée de nous, on a distingué les crimes contre le roi, contre la sûreté de l’Etat, contre les personnes, contre les propriétés. On ne parle plus aujourd’hui du souverain, et l’assassinat du président de la Ué[)ublique a été l’objet d’une instruction judiciaire absolument semblable à celle qui est suivie lors de la mort violente d'un citoyen quelconque.

Les lois contre la sûreté de l’Etat visaient souvent les complots ou les menées qui avaient pour but de changer la forme du

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gonvernemenl, (raltenter aux prérogatives du roi. Car VEtal c était Lui. Mais aujourd’hui les anarchistes, que je sache, ne ilemandent pas un roi ou un empereur ; Philippe, Victor ou Cruest. Ils préfèrent la République parce que la liberté y est plus grande, l'agitation plus facile (an moins jusqu’à ce jour), et qu'avec la collaboration des mécontents et des partis opposés, on a des éléments tout trouvés de discorde.

Les anarchistes veulent surtout changer le fonctionnement de la vie commune, les relations du capital et du travail. Plus de servitude, d’obligations. L’homme a des besoins, il doit pouvoir les satisfaire. A chacun selon ses désirs. Et notez que ce sont de jeunes hommes, presque des enfants, qui proclament ces aphorismes.

Mais d'où viennent donc ces tendances, ces idées? Ce n’est pas, comme l'on répète souvent, l’état d’âme de quelques individualités, plus ou moins surexcitées ou déséquilibrées.

Non, c'est l’indice d’un malaise social, le résultat d’une série de causes qu’on entrevoit mais qui sont difficiles à démêler et dont il est impossible de préciser l’influence. C’est comme l’agitation démoniaque, la possession, la sorcellerie, qui ont occupé tout le moyen âge. On était alors inquiet du sort de l’âme pendant cette vie, après la mort surtout, mais on acceptait les inégalités sociales. Aujourd'hui, c'est le corps, « la guenille », qu’il faut satisfaire : on a des besoins, on veut jouir. Par les relations de la vie moderne, les appétits ont augmenté et c’est à l’heure actuelle une faim insatiable. La personnalité se montre avec ses instincts égoïstes : le bien-èti-e pour soi, le mieux-être aux dépens des autres, la vanité, l’oi'gueil et dans la lutte pour réussir la mise en (Ouvre des moyens fournis par les instincts constructeurs et destructeurs.

Que [lenvent faire dans ce débordement les instincts sociaux dont le cerveau humain a eu à peine le temps de faire l’acquisition définitive : la tendresse et la sympathie?

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Tout cela paraîtra plus dvident quand nous aurons précisé la théorie anarchiste.

Les anarchistes prétendent avoir une idée, posséder une philosophie, obéir à des règles scientifiques.

Il y a la loi, mais aussi les prophètes. Citons les plus importants, ceux auxquels on emprunte toujours quelques phrases caractéristiques. Rabelais décrit l’abbaye de Thélème : là il n’y a plus de gouvernement, l’individu est son maître. Sur la porte est écrit : Fais ce que veulx ce qui veut dire Fais ce que dois, car il est bien évident que l’homme étant devenu essentiellement bon, il ne peut vouloir que ce que le devoir exige.

Jean-Jacques Rousseau s’exprime ainsi : « Le premier qui ayant un enclos, un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, fut le vrai fondateur de la société civile! Que de crimes, de misère et d’horreur eût épargné au génie humain celui qui, arrachant les pieux et comblant les fossés, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur, vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne. »

Et l'avocat de Jean Grave, M° de Saint-Auban, résume l’idée de son client dans ces deux propositions ;

1° Si l’homme est mauvais, la faute en est imputable à l’outillage social. Détruisons cet outillage ; l’homme deviendra bon.

2“ Pour ]U’évenir le retour de l’outillage social, il faut arriver à l’élimination complète du principe d’autorité.

L'élimi nation complète du principe d'autorité et des institutions, des pouvoirs qui le manifestent ; voilà le moyen et la fin de V anarchie scientifique dont le but est la réalisation du bonheur commun par la suppression de la concurrence et l’harmonie des intérêts.

L’anarchie est donc la lutte des droits de l’individu, de l’individu en révolte contre la société, en rébellion contre l’espèce.

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Nous ne croyons plus aux droits de l'homme tels qu’ils ont élé proclamés. Nous savons, d’une façon positive, (}u’il ne faut pas consiilércr les hommes comme des êtres isolés, des individus particuliers, mais bien comme les parties d’une collectivité, dépendant d'un groupe social, la famille, la commune, la patrie. Les hommes ont des obligations inéluctables les uns envers les autres, « Nul ne possède plus d’autre droit que celui de faire toujours son devoir, » dit Auguste Comte.

Ce sont d'abord les principes révolutionnaires qui ont affolé les jeunes têtes. Sous les anciens régimes on dans un état monarchique, les classes existent et chacun marche sa vie dans un sentier presque tracé d'avance.

Avec les idées d’égalité partout répandues et fièrement acceptées, les esprits faibles et superficiels ne voient que l’égalité dans les apparences, même habit, alimentation semblable. C’est l’uniformité qui est rêvée. Un anarchiste a dit récemment : « Caserio a bien fait de frapper le président dans sa voiture. Pourquoi Carnot n’allait-il pas à pied comme moi ? »

Auguste Comte, en 1839, a prévu ce mouvement de révolte produit par la cause dont nous parlons. Tarde a déjà fait cette remarque et il n’est pas mauvais de remettre sous les yeux la phrase de l’auteur de la Philosophie positive : « La doctrine révolutionnaire, plus qu’une autre, en déterminant d’actives convictions, profondes quoique partielles, peut développer dans les âmes élevées des sentiments généreux » mais « il n’est pas, malheureusement, moins certain que, chez le vulgaire, elle tend à exercer, de diverses manières, une inlluence anti-sociale très prononcée. Ainsi la politique révolutionnaire tire, sans doute, sa principale force morale de l’essor très légitime, quoique souvent exagéré, qu’elle a la propriété d’imprimer à l’activité individuelle ; néanmoins, même indépendamment d'un indisciplinable orrjueil ainsi soulevé, on ne peut se dissimuler

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que sa redoutable énergie ne repose aussi, en partie, sur sa tendance spéciale au développement spontané et continu de ces sentiments de haine et même d'envie contre toute supériorité sociale, dont l’irruption, libre ou contenue, constitue une sorte d’état de rage chronique très connu de nos jours, même en d’excellents naturels. »

Le tableau est complet et nous notons : un indisciplinable orgueil, des sentiments de haine et d’envie, un état de rage chronique.

Chez les jeunes gens, la haine s’aflirme par l’iiorreur de toute autorité et particulièrement du militarisme qui en est comme l’incarnation^ car il faut le reconnaître, il y a véritablement opposition entre certains cotés de douceur, d'aménité, de bienveillance produits par notre civilisation actuelle et l’état latent de guerre avec ses préparatifs formidables et permanents.

L’orgueil, ou l’instinct do domination, a fait des progrès, s’est hypertropliié. A force d’entendre parler d’égalité, on ne veut plus de chef ; on cherche à commander et on ne se sent plus fait pour obéir.

Ainsi surexcité, l’orgueil agit à son tour sur l’instinct destructeur. De là, la violence de langage et la mise en pratique des procédés anarchistes.

Et ce sont ces mômes anarchistes qui nous répètent que l’homme est naturellement bon. Gomme ils sont ignorants ! que les chefs de religion connaissaient bien mieux la nature humaine, quand ils parlaient toujours de la méchanceté des hommes, et prêchaient comme remède : l’amour et la pitié.

Les anarchistes, ces hommes de progrès rapide, qui sont pour les solutions instantanées, affichent des principes rétrogrades. Tarde l’a bien fait voir : l’anarchie n’est guère que la vendetta antique ressuscitée. Mais, remarquons-le : on u’est pas impu-

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nômenl do son siôcle.ll n’esl pas facile — il est impossible même — de se liébarrasser des habitudes, des préjugés de son époque. Los anarchistes, en insurrection contre les lois établies, veulent se justifier môme aux yeux de ceux qu’ils combattent et la pluparl, criminels d’iiabilude ou criminels pour assouvir convoitises et besoins, se réclament de l’honnêteté du but poursuivi, de l’idéal à atteindre, de l’humanité à améliorer et dont ils veulent le bonheur. Le « cest la faute à la société » est devenu la formule commode qui excuse tout. On va juger dans la Loire, un jeune homme de IG ans à peine, un des plus fougueux anarchistes de Roanne, le chef du groupe antipatriotique, qui a assassiné, à Villercst, sa vieille tante de 72 ans pour la voler. On peut, ou on pourra bientôt, réjiéter la fameuse boutade : si tous les anarchistes ne sont pas des voleurs, tous les voleurs sont des anarchistes.

Mais il peut se faire que parmi les« compagnons » il y ait des individus de bonne foi et même, comme le dit Auguste Comte, « d’excellents naturels ». Tarde a écrit avec une apparence de raison ; la suggestion du crime par la presse est à la suggestion ancienne par la parole précisément ce que la dynamite est au poignard. Depuis les événements ont fait voir que les anarchistes .emploient l’une et l’autre.

Il n’empêche que la diffusion d’une instruction superficielle est essentiellement perturbatrice. Il faut savoir pour prévoir, a-t-on dit. Mais la demi-science est plus dangereuse que l’ignorance : elle crée le trouble mental. Il y a d’un côté le champ des sciences qui paraît pour ainsi dire indéfini, surtout celui des sciences naturelles, et, d’un autre côté, l’état de stagnation de la morale humaine.

Le décalogue reste éternellement immuable tandis que les lois de la biologie sont infinies, variées et constamment renouvelées par de nouvelles découvertes. La nature a mille facettes. Le

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cerveau humain est un et son perfectionnement est si lent qu’il est presque immuable comme les espèces animales. Il y a dans le cerveau certains instincts essentiels, inéluctables, primordiaux, que rien n’a encore modifiés et qui ne changeront pas plus que les membres et le corps de l’homme.

Les savants de l’anarchie ne sont pas de cet avis. Tel Vaillant faisant de la localisation cérébrale disait dans sa défense : « Je ne puis m’empêcher de sourire de vous voir atomes perdus dans la nature, raisonnant parce que vous possédez un prolongement de la moelle épinière, vouloir vous reconnaître le droit de juger un de vos semblables. »

Mais Vaillant lui-même, en jugeant ses juges et en condamnant la société, ne se servait-il pas du même jirocédé, « le prolongement de la moelle épinière ! » 11 semble vraiment que l’homme se console de son impuissance en énonçant ou en formulant des théories, des lois qu’il est impossible de faire passer dans la prati([ue. L’énumération des désirs remplace une réalisation qui se fait indéfiniment attendre.

Nous venons d’étudier les principaux facteurs de ce crime politi(iue l’esprit révolutionnaire, l'égoïsme humain surexcité, le rôle de l’instruction. Quelques mots encore sur l’importance des affiliations, des sociétés secrètes, du compagnonnage.

Qui dit association exprime la solidarité des intérêts, la réunion des désirs, des haines et des appétits, mais aussi un cumul de dangers pour la société et par conséquent solidarité des associés au point de vue de la répression.

Et ne croyez-vous pas qu’aj)rès les débats retentissants des Parlements ou des assemblées délibérantes, des réunions publiques ou des clubs, quelques compagnons, réunis en parlote, stimulés et grandis dans leur propre estime par la surveillance de la [)olice, consacrés personnages d’importance par une on plusieurs arrestations, n’aient pas tout à coup envie de se poser en

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profonds politiques, de se donner des airs de matamore ou de redresseur des iniquités sociales. Puis, après s’être grisé de paroles, le centre de l’impulsivité surexcité, le décidé passe à l’acte (jui est pour ainsi dire l’accomplissement d’une promesse donnée et paraît seul capable d’amener la détente, de rétablir le calme, de produire l’apaisement.

S’imaginer qu'un mitron de vingt ans, étranger à notre pays, peut tout à coup faire trembler laFrance sur ses bases et attentera la vitalité d’un grand peuple! Cette perspective entrevue n’est-elle pas capable de troubler une tête avide de renommée et de bruit?

iNous avons parlé delà solidarité des associés au point de vue de la répression. La société a le devoir et le di’oit de se défendre, lliclielieu a proclamé ses Maximes d'Etat qu’il est bon de rappeler parce qu’elles sont toujours vraies ; « Ne pas châtier une faute de conséquence dont l'impunité ouvre la porte à la

licence est une omission criminelle . Une fausse clémence

est plus dangereuse que la cruauté même . L’impunité trop

ordinaire jusque-là en France était la seule cause que l’ordre et la règle n’y avaient jamais eu lieu et que la continuation des désordres contraignait de recourir aux derniers remèdes pour

en arrêter le cours . En matière de crime d’Etat, il faut

fermer la porte à la pitié et mépriser les plaintes des personnes intéressées, et les discours d’une population ignorante, qui blâme quelquefois ce qui lui est le plus utile et souvent tout à fait nécessaire. »

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