‹ L'assassinat du Président CarnotChapitre 4 sur 40 · LA VICTIME · texte numérisé non relu

LA VICTIME

On lira plus loin les documents qui relatent la blessure, l’opération, la mort de M. Carnot, les résultats de l’autopsie. Nous nous proposons d’indiquer ici quelques points essentiels restés

] /assassinat du président CARNOT

dans l’ombre ou les développements nécessaires pour l’étude complète du fait.

Nous avons peu à dire de l’opération pratiquée sur le chef de l’Etat, dans les circonstances émouvantes que l’on sait.

Il fallait certainement un coup d’œil prompt, la confiance que donne la longue pratique unie à une science étendue, mais pardessus tout un tempérament chirurgical. M. le professeur Poucet possède ces qualités et il l’a montré.

Dans la matinée du 25 juin, l’effarement était tel — affolement inévitable et bien compréhensible, on l’avouera — qu’on avait même renoncé à l’autopsie, devant les refus d’une épouse désolée. Et cependant la qualité du blessé, chef d’Etat, sa mort tragique, imposaient cette opération.

Le maire de Lyon, notre savant collègue M. Gailleton, avec sa profonde connaissance des hommes et sa lucidité toujours si nette au milieu de la confusion des événements, insista auprès des pouvoirs publics, montrant qu'il fallait que les responsabilités fussent nettement établies.

De son côté, M. Ollier, dont l’autorité scientifique est si haute, usa de toute son influence auprès de M“® Carnot. La veuve éplorée céda à des instances si pressantes et accorda l’autorisation, à la condition que cette autopsie serait partielle, limitée à la région blessée, et qu’en outre l’opération serait dirigée par notre éminent collègue.

Il est juste aussi de reconnaître, et nous nous faisons un devoir de le dire ici, que M. Ollier démontra à l’autorité judiciaire que l’opération ne pouvait se faire utilement qu’avec le concours de confrères habitués par leur enseignement spécial et leur pratique ordinaire à la constatation cadavérique des blessures.

La médecine légale est reconnaissante à MM. Gailleton et Ollier de leur décisive intervention.

A. LACASSAGNE

F.'autoj)sie a été partielle (1), mais elle a été suffisante pour expliquer les causes de la mort et faire voir que celle-ci résultait nécessairement du coup de poignard, que la blessure était fatalement mortelle.

Nous voulons préciser les conditions dans lesquelles le coup de poignard a été porté, insister sur les organes atteints en l'elevant certaines particularités, donner quelques détails sur l’arme qui a servi à commettre le crime.

La position réciproque de la victime et de l’assassin, a été nettement indiquée par les déclarations des témoins et par les propres aveux de Gaserio.

Il était, en effet, utile de savoir si la double plaie constatée sur la veine porte tenait à un double coup porté par l’assassin, soit qu’il eût, sans sortir complètement l’arme de la blessure, enfoncé ou retourné le poignard, le « tour de clef », comme nous disons ordinairement. M. Ollier serait disposé à admettre cette explication, que nous rejetons pour notre part, ainsi qu’on le verra plus loin. Gaserio a porté un seul coup, qui a enfoncé progressivement l’instrument jusqu’à la garde

Mais voyons d’abord le récit de l’assassin, qui nous paraît rigoureusement exact.

Nous avons, au cours de l’instruction, demandé à M. Benoist de faire préciser à Gaserio la position exacte dans laquelle il se trouvait lorsqu’il a frappé M. Garnot, en spécifiant d’une façon particulière comment il tenait l’arme.

Nous avons reçu la note suivante. Elle est intéressante à plus d’un tilre, par la minutie des détails :

(1) Lorsque, après l’autopsie, le corps fut replacé sur le lit de parade, avant la mise en bière, quelques injections sous-cutanées d’alcool méthylique ont été faites à la partie supérieure du corps par M. le professeur Raphaël Dubois, pour enrayer et même arrêter la marche de la putréfaction. C’est le procédé que nous avons préconisé, avec notre collègue de la Faculté des sciences, dans la thèse de Parcelly (Etude historique et critique des embaumements, avec description d'une nouvelle méthode. Storck, Lyon, 1891).

l’assassinat du président CARNOT

« Voici comment Caserio déclare avoir frappé (1) :

« Le bras à moitié tendu, l’arme légèrement inclinée de haut en bas, le manche du poignard fortement serré dans le creux de la main, l'extrémité du manche jouant librement entre la hase du pouce et celle de l’index (en arrière), le pouce se dressant

verticalement, les quatre doigts repliés par-dessus le manche et venant s’appliquer par leurs extrémités contre la paume, du côté du corps, la garde métallique énergiquement pressée contre le petit doigt en haut, le poignet en bas, l’arme ayant ses deux tranchants dans un plan presque vertical^ ceqienclant légèrement inclinée suivant une direction s'écartant du corps de bas en haut.

(1) Il y a donc lieu do rectifier le récit communiqué, qui lui faisait dire les doigt.^ en dessous. Il nous avait dit cela, mais il n’avait pas compris ces mots comme nous.

(I) Ce cro(iuis grossier a été fait à la prison, sous les yeux même de Caserio.

A. LACASSAGKE

« Caserio ajoute :

« Je n'ai porté qu’un coup ; mais il est possible que le président, en reculant au moment où l’arme l’a atteint, ait changé lui-même la direction du mouvement et la position de l'arme. Je ne me suis pas re])ris en frappant, il n’y a eu de ma part qu'un seul coup et un seul mouvement.

« J'ai bien senti légèrement le mouvement de la voilure qui avançait sous ma main gauche, mais je n’ai pas senti la résistance de ce mouvement contre mon coup de poignard. Au lieu de sentir quelque chose venant contre mon poignard, j’ai plutôt senti le contraire.

« La voiture n’a nullement 1“58 ou même une hauteur approchante là où je l’ai abordée . Il n’y a presque pas de porte, le bord de la voiture se relève fortement en avant et en arrière. A l’endroit où j’ai abordé, le rebord de la voiture n'était guère à plus d’un mètre au-dessus du sol. J’ai pu m’incliner très fortement sur le président, en le frappant, sans que mes pieds perdissent leur assiette. Debout, ma tête était à hauteur de celle du ])résident (1).

« C’est au cœur que je voulais frapper, j’ai frappé un peu plus à droite.

« En frappant, j’ai pu remarquer que le j)résident n’avait rien dans sa main droite, placée naturellement sur sa cuisse droite. Je n’ai |)as remarqué s’il avait son chapeau sur la tête ; mais il m’a fixé en ouvrant les yeux très fort, au moment môme où je le frajjpais en ciiant : « Vive la révolution! »

(1) On lira dans le rapport d’autopsie ; « L’épigastre du président était à environ du sol ; la tête du meurtrier était à la hauteur de celle de la

vietiine. »

l’assassinat du président CARNOT

Ce dernier regard du président, Caserio ne l’a plus oublié. Comme un remords, il l’a suivi dans sa prison :

L'œil était dans la. tombe et regardait Caïn.

Il est certain qu’il y a eu là un concours de coïncidences entre la taille de l’assassin, la hauteur du siège sur lequel était assis M. Carnot. Cet ensemble a étrangement favorisé le lieu d’élection de la blessure.

Essayons maintenant d’expliquer les particularités de celleci. M. Gailleton dit dans sa déposition : le meurtrier était arrivé obliquement, venant au devant de la voiture; c’est ce qui explique que la violence du coup a été accrue par le mouvement môme de la voiture.

D’après M. Ollier, il y a deux façons d’interpréter les deux blessures ; ou le coup a été porté en deux temps, ou la 'Seconde blessure est le fait du mouvement de recul de M. Carnot, volonlontaire ou non, ou même est due à la progression de la voiture.

D’après nous, la marche en avant de la voiture a incontestablement favorisé l’entrée du poignard jusqu’à la garde, et il peut se faire qu’un mouvement de recul du président, ait produit la seconde blessure de la veine porte.

Mais les mouvements du bras de l’assassin ou du corps de la victime ne sont j)as les seuls dont il y ait à tenir compte. Il ne faut pas oublier que le foie est un organe mobile, qu’il suit les déplacementsdudiapbragmeet que dans ses chaugementsde position, il est venu se déchirer sur l’instrument tranchant abandonné par l’assassin dans la plaie. Nous avons déjà attiré l’attention des médecins légistes sur un caractère particulier des blessures du cœur lorsque l’arme passant à frottement dur à travers le sternum ou un espace intercostal est pour ainsi dire immobilisée : le cœur alors se blesse lui-même sur le Iran-

iG

A. LACASSAGNB

cliaul de l'arme (l). Ce sont des blessures ayant la forme d’un Y ou d’un L.

Or, nous retrouvons les mômes caractères, la même forme sur la blessure du cartilage costal, à la plaie d’entrée et à la plaie de sortie du foie.

Snr le cartilage costal, la section a la disposition d’une ligne brisée à deux directions formant entre elles un angle de 160° ouvert en dehors — à la plaie d’entrée du foie, du coté de sa partie antérieure, il y a une encoche de quatre millimètres — à la plaie de sortie, le petit côté du triangle est postérieur et sa longueur est de huit millimètres.

Telle est d’après nous la véritable interprétation des encoches des deux plaies. Il est intéressant de constater que le foie, comme le cœur, blessés dans des conditions semblables, présentent sur les bords des plaies des encoches que l’on peut expliquer par le même mécanisme.

Une autre circonstance rendait la blessure de M. Carnot particulièrement grave. Le président sortait de table. Activée par le travail de la digestion, la circulation du foie était augmentée, la veine porte était turgescente. La tension dans les vaisseaux sanguins se trouvait au maximum.

Il n’est peut-être pas inutile de mettre ici, sous les yeux des lecteurs des Archives, les dispositions anatomiques de la veine porte.

Galien avait, par une comparaison heureuse, indiqué la disposition anatomique de la veine porte et son fonctionnement. C’est^ dit-il, un arbre dont les racines convergent en un tronc commun, mais qui, à son tour, se ramifie en branches dans le foie.

Le D'' Mariai!, dans sa thèse [Recherches anatomiques sur la

(1) ConsilUcrCharrin ; Des Blessures du cœur au point devue médico-judiciaire. (lliésc, Lyon, Slorck, 1888).

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