M. C0BARD
Attendez, attendez tous en chœur, en
chœur
(Il chante d'une voix fausse.)
Peuple français , peuple vaillant Né pour l'honneur...
Je l'ai pris trop haut.
Peuple français.
M. GODEAU
Encore trop haut.
Peuple franeais.
Yoilà le ton.
M. COBARD.
Pas celle-là, pas celle-là, il faut trop monter. .
Franeais, quel est ce chevalier Du bon Henri...
Je ne suis pas en train aujourd'hui.
Ah ! c'était votre triomphe celle-là.
M. COBARD.
Oui, je faisais pleurer tout le monde...
Français, quel est ce chevalier Du bon Henri , portant l'air nitirc Son...
Non.
Dans ses bras...
m"' dumeurier.
Oui , oui.
Dans ses bras il porte un olivier.
M. COBARD.
Vive Henri quatre Vive ce roi vaillaiil.
m"' AUZET , de la croisée.
Pas celle-là , pas celle-là, il y a des immodesties à la fin.
M. COBARD.
Ah ! le t'ert galant?
m"' DUMEURIER , bas.
Non à la fin de cette chanson on parle des mauvaises femmes de la rue Beauveau... J'aimons... Vous savez?...
M. COBARD, exailé.
Attendez, attendez, j'en sais trente mille, quatre cent mille.
Soldat, descends de tes creneati.v, Porte aux genoux...
M""^ DUMEURIER, lui metlanl la niaiii sur la bouche.
11 y a encore des amourettes dans celle-là.
M. COBARD.
L'aurore du bonheur luit enfin sur la France, L'airain n'appelle plus nos conscrits à la mort. Accourez, troubadours..
Ah! ici vous avez un chœur superbe ; attention au chœur :
Accourez, troubadours^ chantez avec transport, La chute du despote et notre indépendance.
Le rcfrain,le refrain... le refrain, monsieur Godeau ; je ne me souviens plus du refrain. Diable de refrain !
m'" dumeurier.
Ah! ne jurez pas, monsieur Cobard.
M. COBARD.
J'ai dit diantre de refrain; c'est permis , les prêtres le disent. Diantre de refrain!
vive le roi! vive le roi!
Chers camarades, Buvons rasades A la sauté de notie roi.
Ah ! qu'il est sot cet air 1 Je le déteste.
M. COBARD.
On le chante à la comédie.
m"" DUMEURIER , fait le signe de la croix.
Jésus ! Maria ! Joseph !
M. COBARD.
Après souper, je vous chanterai jusqu'à niiliuit. Et puis nous irons faire un charivari au voisin.
M, GODEAU
Allons, mes enfans, je vais vous souhaiter le bon soir; ma femme ne sait encore rien... J'ai peur qu'elle ne tombe morte de joie.
m"' DU3IEURIER.
Ah! c'est bien fait pour ça.
M. GODEAU
Je le lui ferai venir peu-à-peu... C'est qu'elle est plus royaliste que moi, ma femme.
m" dumeurier.
Si vous vouliez vous rafraîchir, monsieur Godeau , vous devez avoir soif... Allons, un verre de capillaire.
M. COBARD.
Ce n'est pas de refus; je boirai volontiers aussi ; le chant m'a échauffé.
M^""" AUZET , sortant de la maison.
Il n'y a plus de capillaire , M. Cantol l'a fini hier soir en disant son office, il boirait tout le revenu de corpus domini, ce M. Cantol.
M. GODE AU
Ce sera pour une autre fois , bon soir , mes enfans, bon soir, <à demain.
(Tous l'accompaguerit jusqu'au perron.) m"' DUMEURIER.
Une idée! une idée! ma belle-sœur, nous allons nous habiller, pour aller à la ville voir les illuminations ce soir.
m'" AUZET.
Ah ! nous mettrons notre robe blanche du comte d'Artois , et des fleurs de lys aux bonnets. Ah ! qu'elles doivent être jaunes ces fleurs de lys. C'est égal.
m"' DUMEURIER.
Bah ! le soir, ça ne se voit pas ! allons à la ville.
M. DUMEURIER.
Un moment, un moment... Oli! ces saintes femmes !
m"' DUMEURIER.
Eh bien! lu vas recommencer ton train, après tout ce que t'a dit jM. Godeau.
M. COBARD.
Eh bien! monsieur Dumeurier, après ce qu'a dit M. Godeau, je vous parie six francs d'aller planter ce drapeau blanc sur la place royale.
M. DUMEURIER.
Un uioment, un moment! c'est drôle que je ne puisse jamais parier chez moi!
M. CORARD.
Eh bien ! parlez.
M. DUMEURIER.
(le monsieur Godeau est une tête verte qui...
m"* DUMEURIER.
M. Godeau a quarante -huit ans sur son
dos, ce n'est pas un enfant; il communie tous les huit jours.
M. DUMEURIER, furieux.
Voulez-vous me laisser parler, sacrehieit !
m"-" auzet.
Ah ! que de péchés il fait aujourd'hui! bon jour 1 bonne œuvre.
M"' DUMEURIER.
Si tu entendais le diable comme il rit derrière toi, quand tu jures comme unpayen. m'" auzet.
Depuis quelque temps , on ne vous reconnaît plus, Demeurier, vous êtes un Voltaire 1
M. DUMEURIER.
C'est vous autres qui me ferez devenir un Voltaire, un Rousseau, un Piron...
M"^ DUMEURIER.
Ah ! bel ange gardien , garde-le bien ! il déparle ; il faut que je lui brûle son histoire romaine qu'il lit le soir.
M. COBARD.
Allons, monsieur Dumeurier, voyons, parlez... Ces dames sont un peu \ives aujourd'hui; nous sommes tous fous aujourd'hui, en voyant ce drapeau; si je ne me retenais pas moi , je me jetterais dans la citerne de joie.
M. DUMEURIER.
Je vais essayer de parler. .. On voit la Vierge de la garde , d'ici , pas vrai?
M. COBARD.
On la voit très bien.
M. DUMEURIER.
Je vais prendre ma longue vue, et nous verrons s'il y a le drapeau blanc au fort; s'il y est , je me mets X^faqjiine bleue, et nous allons tous à la ville.
M. COBARD.
11 y a le drapeau blanc, je le vois , blanc , très blanc.
( Ils regardent tous dans le lointain )
M. DUMEURIER.
Ah î par exemple, je vous défie bien de voir la couleur d'ici, moi je ne vois pas le fort.
M"' DUMEURIER.
II est blanc.
Al"' ALZET.
Il est blanc, oh 1 rii , blanc comme le mien.
M. DUMEURIER.
Bon , bon . je vais chercher la longue vue.
( 11 rentre. ) M. COBARD.
Je le vois comme si j'y étais dessus , j'ai une vue de chat.
m"" DUMEURIER.
Enfin le rouge et le bleu se verraient bien...
m'" auzet.
M rouge, ni bleu, oh! qu'il est blanc! blanc sans tache; oh! mon bel agneau !
M. COBARD.
Je parie douze IVancs contre une pièce de
vingt-quatre sous. Oh ! il faudrait rtro aveugle:!
(M. Dumeiiricr sort et braque sa loiifjuc vue sur un im'iricr. On se groupe autour de lui.)
M. DUMEURIER.
C'est le drapeau de la riatiou !
TOUS
Pas possible ! pas possible !
m"" DUMEURIER, prend la longue vue et regarde.
Il est blanc comme la neige! tenez, regardez.
m"' AUZKT la remplace.
lîlanc, avec trois belles fleurs de lys au milieu, llegardez, monsieur Cobard.
M. eOBARD.
Oh! je n'ai pas besoin de regarder; j'y vois mal, moi, avec les porte-vues. Tous les bons yeux sont comme cela.
M. DUMEURIER.
Eh bien ! appelons le fils du paysan...
M"^ DUMEURIER.
C'est inutile.
M'" AUZET.
C'est manquer de confiance en Dieu.
M. DUMEURIER. Il appelle en dehors.
Antoine, Antoine!
M. COBARD.
Oh ! Antoine n'a pas de meilleurs yeux que moi.
M. DUMEURIER.
C'est le premier chasseur du quartier; il verrait d'ici monter une mouche sur ce pin làbas.
M. COBARD.
C'est possible , mais il ne connaît rien aux drapeaux , il a été réformé au corps,
M. DUMEURIER.
11 a été réformé pour son bras cassé , mais pas pour ses yeux. .. Ah ! le voilà !
( Eulre Anlome. ) '<i
Antoine, regarde-là, à cette longue vue, de quelle couleur est le drapeau de la vierge de la Garde.
ANTOINE regarde.
Attendez, attendez, nous ne sommes pas pressés, pas vrai?
m"^ dumeurier.
Oh ! celui-là a un flegme à vous faire mourir.
ANTOINE
Attendez, je vois le fort... un peu trouble.
Oh ! c'est un porte-vue de notre grand père.
ANTOINE
Attendez.. Ah ! voilà le mat., j'ai le mât... il n'y a point de drapeau.
TOUS
Il n'y en a point!
ANTOINE, se relevant et cédant !a longue vue à W. Cobard.
Pas plus de drapeau que sur cet amandier...
Eh! je le vois bien sans votre porte-vue... il n'y a rien. Avec le mistral on ôle toujours le drapeau... il en mangerait bien le mistral.
M. COBARD , fermant le porte vue.
llieu j il a raison... c'est une preuve qu'on va mettre le drapeau blanc.
M" DUMEUIIIER A M" ALZET.
Oui , oui , on va le meltre.
M. DLMEURIER.
C'est un peu fort... moi j'ai vu le drapeau de la nation.
M. COBAUD.
C'est possible , mais on l'a ôté tout de suite après ; vous n'avez jamais vu ôter un drapeau.^ Psi on n'a pas le temps de dire Ainen.
A>TOIISE.
(^est tout ce que vouliez , monsieur ?
M. DUMEURIÈR,
Oui , mon ami.
ANTOINE
Eh, bien! soyez à Dieu , je vais à l'aire, il fera beau temps demain.
Rouge de soir
P.eau temps d'ospoii*.
( Il sort nonchalamment. )