Scène V
MERITAL, GARANCIER, puis FREPEAU
MÉBITAL, rudement — Et Frépeauf
GiOtANdEB. — Frépeau...
MÉRiTAL. — Oui, Frépeau! Tu ne l'as pas amené f
Gâbakcieb. — Mais si! Il est au télégraphe.
MÉRITAL, lui donnant sur la joue une claque amicale.
— Ah!... Brave type, va!
Garancieb. — Tu as l'air tout drôle!
MÉBITAL. — Je le suis ! Mon ami, je viens d'avoir très peur! J'en ai les jambes...
Un gesite qui veut dire « fauchées ». Il est obligé de s'asseoir.
Garancieb. — Rassure-toi, mon cher vieux! Il va venir, Frépeau! Il est en train d'envoyer quatre ou cinq dépêches pour remettre des rendez-vous. Tu sais, je^ l'ai emmené presque de force et à la dernière minute ! Cristi, ça n'a pas été commode ! Toutes lés résistances que tu prévoyais!
MÉBITAL. — A quelle heure es-tu tombé chez lui? ; Gabancieb. — Vers six heures! Je l'ai fait éveiller et je lui ai dit à brûle-pourpoint: « Méritai a (lesoin de vous parler avant l'ouverture de l'au- ^enûe. Absolument besoin ! Habillez-vous ! Nous partons pour Blois. » Si tu l'avais vu! Il courait par la pièce, en chemise de nuit,, il gesticulait, il criait: « Je n'irai pas! De graves affaires me retiennent à Paris! D'ailleurs, ce serait une gaffe! et èœtera et cœteral » Au bout d'un instant, j'ai lâché t^argument suprême: « Si Méritai n'a pu vous voir ce matin, il fera remettre l'affaire. Il a un prétexte excellent! » Mon cher, tu ne t'étais pas trompé!
MÉBITAL. — Changement à vue?
Gabancieb. — Il n'a pas désarmé tout de suite, mais... mais à sept heures et demie nous sautions dans l'express et nous voici!
MÉBITAL. — Ça me fait plaisir! Garancier, ça me fait un plaisir... très grand !... Tu es un homme, toi ! Donne-moi la main.
Gabancieb. — Tu plaisantes! Je t'aime fraternellement!... Je voudrais pouvoir...
MÉBITAL. — On ne peut pas davantage. Tu me sauves la vie.
Gabancteb. — Voyons!...
MÉBITAL. — Que veux-tu!
Gabancieb. — A la fin, Méritai, que signifie tout ce mystère? Tu ne me dis absolument rien! Je suis inquiet, moi aussi! Les circonstances sont graves!... Que diable prépares-tu depuis un mois ou deux? Et pourquoi a-t-il fallu que, ce matin« je cueille Frépeau dans son lit et que je le transporte ici, à bras
tendus? (Et comme Méritai sourit légèrement.) Tu ne vas
pas me raconter qu'il est pour quelque chose dans cette* campagne ?
MÉBITAL. — Cette campagne a été imaginée, préparée, dirigée et payée par Frépeau.
Gabancieb. — Quoi?
MÉBITAL. — Frépeau est l'auteur, l'auteur unique et ignoré de la tentative d'égorgement qui se poursuit depuis le mois d'août. Là !
Gabancieb. — Méritai, tu sais mon admiration pour toi. Elle est inébranlable ! Mais, en ce moment — excuse ma franchise — mon bon ami, tu te fourres le doigt dans l'œil, jusque-là!
MÉBITAL. — Garancier, mon vieux Garancier, voici trente-quatre ans, au quartier Latin, alors que nous accomplissions l'un et l'autre notre seconde année de droit, tu as prononcé, pour la première fois, cette phrase...
Gabancieb. — Mais...
MÉBITAL. — Depuis lors, elle est. tombée de tes lèvres dans chacune des circonstances où j'ai pu faire preuve de quelque justesse de vue, d'une certaine pénétration, d'un peu de flair! Aussi, comprendras-tu que je n'attache pas à ton jugement une importance exagérée.
Il va jeter un coup d'œil dans l'avenue.
Gabancieb, les bras au cîei. — Frépeau!... Frépeau !...
MÉBITAL, affirmatif. — Frépeau.
Gabancieb. — Mais, nonl d'un chien, et Hussol? Nous savons, à n'en pas douter, que le Ministère encourage le mouvement, le chauffe, le...
MÉBITAL. — L'exploite ! Parbleu ! Du moment que Marc Label et son invention tiennent à peu près debout, tout ce qui veut ma mort vient les épauler! Mais, sans Frépeau, Label ne comptait pas. C'est zéro. Label! C'est un pauvre bateleur de province, des colonies!... Dans un instant il fera, devant la cour, son petit numéro, et puis nous ne le reverrons plus. Nous le reverrons à Tunis... ou à Nouméa!
Gabancieb. — Enfin, quel serait l'intérêt de Frépeau? Il se nuirait! Vous défendez la même cause, vous êtes du même parti!
MÉBITAL. — Jeune homme! Mais, quand un sale mauvais coup vous fait chanceler et qu'on ne sait pas d'oii il est venu, il faut tout d'abord chercher parmi les siens. Il faut chercher l'envieux! L'envie, voilà le grand ressort! Qui ne sera jamais le premier, le chef, tant, qu'on ne m'aura pas abattu? Frépeau! Qui sera président du groupe, président du Conseil, président de la République, président de tout, de préférence à Frépeau? Moi. Moi et d'autres! Mais, moi, surtout!... Alors? Alors^ coupons-lui les jarrets à ce gêneur, à cet empêcheur de présider! Et, quant au parti, qu'il en crève s'il veut! C'est la moindre des affaires!
UASSAUT
Qarancier. — Tu m'effares!... Cet homme^ parti de rien, ne serait pas satisfait de son sort?
MÉKITAL. — Oh! nion vieux, on ne se fatigue jamais de monter!
Garâncieb. — Mais...
MÉRiTAL. — Va, Garancier. tu peux m'en croire ! Je n'accuse pas sans certitude. J'ai recherché, rapproché, réfléchi... J'ai tellement réfléchi!... (Se touchant le front.) A cette heure, tout est lumineux, là dedans. Garancier, je t'affirme que Frépeau a fait le coup! Je t'affirme que Frépeau est un bandit, un abject, la dernière des cr... (Entre Frépeau.) Bonjour, cher ami!
Frépeau, avec une certaine réserve. — BonjOUr, Méritai ! (A Garancier.) Rebonjour! (A Méritoi.) Mon cher, avant tout, un petit mot! Je ne sais si notre ami vous a rapporté l'objection que...
MARITAL, qui Tarrêtc. — Pardon ! Je VOUS demande pardon!... (A Garancier.) Gkrancier !...
Garancier. qui venait de s'asseoir dans un coin et qui se relève aussitôt. — Ouiï
Mérital. — Veux-tu...
GaRAKCHER, qui a compris. — Oui, Oui !
Il gagne lentement la porte.