‹ L'assaut: pièce en trois actesChapitre 17 sur 25 · Scène VI · texte numérisé non relu

Scène VI

MERITAL, FREPEAU MÉRITAL. — Excusez-moi. Je vous écoute.

Frépeau, s'asaeyant confortablement, tandis que Mérital

reste debout. — Ce matin, j'ai dit à Garancier qu'étant donné l'attitude prise par le Défenseur, avec votre approbation, du reste — une attitude de stricte neutralité — ma présence à Bl^is aujourd'hui ne me j)a]*ais6ait guère opportune. Mais, devant l'insistance de votre envoyé, j'ai écarté cette considération et toutes autres et je suis venu. Je n'ai jamais su rester sourd à l'appel d'un ami, et ce n'est pas à mon âge qu'on se change!... Mon cher Mérital, que puis-je faire qui vous soit utile?

MÉRITAL. — Rien du tout!

Frépeau. — Comment?

MÉRITAL, — Je vous remercie, mais je n'ai rien à vous demander. Tout au contraire! Si j'ai désiré cette entrevue, c'est que je me trouve en mesure de vous rendre un service, im important service.

Frépeau. — Pas possible!

MÉRITAL. — Je vous assure! Et j'en suis profondément heureux ! Voyez-vous, Frépeau, depuis le jour inoubliable où vous avez couvert je ne sais plus combien de kilomètres... huit cents... pour m'apporter un article de journal...

Frépeau. — Mais, mon bon...

MÉRITAL. — ...je ne cesse de me répéter : « Il faut que je fasse quelque chose pour cet hommelà! » Eh bien, je crois que j'ai trouvé.

Frépeau. — Quelle est cette histoire?

MÉRITAL. — Une histoire vraie. Depuis quatre mois, pas moyen de penser à moi-même, à mon procès! Frépeau, depuis quatre mois, je n'ai pensé qu'à vous!.

Frépeau. — Mon cher, je n'y suis plus! Parlezvous sérieusement?

MÉRITAL. — Ti-ès. Vous allez voir. Sans doute, vous rappelez-vous, dans tous ses détails, l'affaire du Canal de Corinthe?

Frépeau. — Je crois bien!

MÉRITAL. — En ce temps-là, vous étiez député?

Frépeau. — Oui, j'étais à la Chambre...

MÉRITAL. — Lamentable aventure!...

Frépeau. — Corinthe? Le plus affreux scandale qu'on puisse imaginer!

MÉRITAL. — Il y eut, si j'ai bonne mémoire, vingt-quatre représentants du peuple compromis...

Frépeau. — Exactement. La liste Simonin.

MÉRITAL. — La liste Simonin. Ce Simonin, quel prodigieux personnage!... Un corrupteur de génie!... Hein?

Frépeau, perplexe. — Nécessaireçient !

MÉRITAL. — Par exemple, il manquait de prudence! Curieuse idée d'écrire en clair les noms de ces vingt-quatre malheureux!

Frépeau, spontuné. — Ah çà!... (Oratoire.) Enfin, cette légèreté aura servi la Chose publique.

MÉRITAL. — En effet. Grâce au fatal carnet de chèques, tous les tripoteurs furent démasqués et

punis... (Une pause.) TouS... Sauf UU !

Frépeau. — Lequel?

MÉRITAL. — Celui qui n'était désigné que par une lettre de l'alphabet.

Frépeau. — Ah! le fameux Z!

MÉRITAL. — Oui, ce gourmand de Z! Le crocodile de la bande. Il avait touché, à lui seul, cinq cent cinquante mille francs!... Quel appétit! (Une pause.) On a soupçonné trois ou quatre hommes politiques, n'est-ce pas?

Frépeau. — Mettez sept ou huit!

MÉRITAL. — En vérité!... Et, dites-moi, Frépeau... je vous demande cela entre nous... vous ne vous formaliserez pas de ma question!... votre nom ne fut-il pas chuchoté?

Frépeau. — Mon cher... je crois que si!

MÉRITAL. — Ah!

Frépeau. — Oui... je crois. Je ne me souviens pas très bien... Vous savez, dans nos carrières, on est tellement attaqué!... Mais il me semble que d'obscurs diffamateurs...

MÉRITAL. — Il me semblait aussi. Et, — toujours entre nous, bien entendu!... (Une pause.)

Frépeau. — Oui!...

MÉRITAL. — Consultez soigneusement vos souvenirs !... (Une pause.)

Frépeau. — Oui...

MÉRITAL. — Ces diffamateurs... ces diffamateui^s

obscurs... (Une pause.)

Frépeau. — Oui...

MÉRITAL. — Etes- VOUS certain qu'ils se trompaient ?

Frépeau, redressé. — Pardon?

MÉRITAL. — A cette époque, vous veniez de fonder le Défenseur, Vous n'aviez pas encore acheté le brevet qui devait vous enrichir. Votre journal ne prospérait guère...

Frépeau. — Mais, qu'osez- vx us me dire?

MÉRITAL. — Ceci: j'ai découvert que l'origine de votre grosse et rapide fortune, c'étaient les cinq cent cinquante mille francs de la Compagnie de Corinthe.

Frépeau. — Mais il est fou! Il est complètement fou !

MÉRITAL. — Je suis en pleine santé intellectuelle ! Je suis même en forme.

Frépeau. — Alors, vous n'êtes qu'un insolent!

MÉRITAL. — Mon ami, le temps presse...

Frépeau. — Un insolent et un menteur!

MÉRITAL. — Je cherche à vous tirer d'un mauvais pas, et...

L'ILLUSTRATION THEATRALE

Frépeau. — Occupez-vous de vos propres affaires! Elles ne me paraissent pas trop brillantes pour Finstant! Quant à moi, je vous salue! Et une fois pour toutes! Bonjour!

MÉRITAL, qui a pris le couvrc-chcf de Frépeau. — Fre-

peau, vous auriez tort de partir!

Frépeau. — Voulez-vous me donner mon chapeau !

MÉRiTAL. — T^e plus jZTand tort!...

Frépeau. — Voulez-vous me...

MÉRiTAL. — Je n'avance jamais rien dont je ne sois sûr. Z c'est vous...

Frépeau. — Je vous prie de...

MÉRiTAL. — Et j'en possède la preuve.

II lui remet le chapeau.

Frépeau, qui ne bouge pas de place." — Vraiment !... Et où est-elle, cette preuve?

MÉRITAL, tranquillement. — Là, dans mon Coffre.

Voulez-vous la voirf

Frépeau hésite, puis. — Après tout... amusonsnous! (II se jette dans un fauteuil.)

MÉRITAL. — Mais oui! (il s'est approché du coffre, a introduit la clef dans la serrure, il fait jouer cette clef de

façon à former le chiffre.) Vous savez que Simonin, sa peine purgée, alla s'installer à Buenos- Ayres et qu'il y est mort. Mort, sans avoir livré le nom de son principal obligé. Chacun son honneur! La fille de Simonin, qui le suivit en Argentine, y décédait également. Restait le gendre. Cet homme est revenu : il habite à présent les environs de Paris. Pour tout ' bien, son épouse lui avait laissé une valise pleine de petits papiers, des lettres, des notes, des comptes, — les fonds de tiroir du papa. Ces documents furent offerts, je le sais, à plusieurs amateurs. Les uns et les autres ont déclaré, après un rapide examen, que toute cette marchandise était bonne à mettre au feu. Moi, je n'ai rien examiné, j'ai acheté le tas. (il a

ouvert le coffre, y a pris un mince dossier. Lentement, il revient vers Frépeau.) Et depuis deux mois, le jOUr, la

nuit, je me penche sur l'écriture de feu Simonin et de ses correspondants. Etrange métier !... Il faut vivre. Eh bien, grâce à ma constance, à la passion qui m'animait — la passion amicale! — j'ai fini par faire dire aux pauvres paperasses dédaignées... ce que je voulais qu'elles disent ! Avant-hier soir, enfin, elles ont trahi le vieux secret si bien gardé. Avanthier!

Frépeau, croisant les jambes et se renversant dans son

fauteuil. — Vous m'intéressez vivement!

MÉRITAL. — Dame!... Et, maintenant, une petite lecture. Toute petite ! Quelques lignes. Sur trois mille pièces compulsées, je n'en ai retenu que quatre: ce sont quatre lettres adressées jadis à Simonin par l'infortuné M. de Lagery, le président du Conseil d'administration de Corinthe. La première lettre est du 14 février 1886. Le post-scriptum seul nous intéresse. Le voici: (Lisant.) La conduite de Z m'étonne beaucoup. Il m'avait dit qu'il se ferait opérer en automne, que rien ne pressait. Et j'apprends qu'il est depuis mardi dans la maison de santé de la rue Michel-Ange. Il semble faire exprès de choisir le moment où l'émission va être discutée à la Chambre. Z a touché vingt-cinq, le mois dernier. Dès qu'il vous sera possible, vous lui dires toute ma surprise.

Frépeau. — Eh bien, que prouve-t-il, votre postscriptum?

MÉRITAL. — Tout seul, — rien. Mais joignons-y

cet extrait du Défenseur du 16 février, — le surlendemain. (Il a pris une coupure du journal et lit.) M, An-

tonin Frépeau, notre directeur et ami, vient de subir, à la maison de santé de la rue Michel-Ange, l'opération de l'appendicite. Nos lecteurs seront heureux d'apprendre que cette opération, pratiquée par le professeur Régibert, a parfaitement réussi. Qu'en pensez-vous?

Frépeau, dan» une attitude plus attentive. — Je n'en

pense rien. Vous vous moquez de moi!... Ça n'a aucun sens!... C'est... c'est un simple hasard!

MÉRITAL. — Soit! Second hasard. Je veux dire seconde lettre! Celle-ci est du 19 janvier 87. (Parcourant les pages.) Te. • . te. . . te. . . te. . . te. . . te. . . te. . . te. . . Ah!... Z commence à m'embêter! Tantôt, à la commission, il a refusé la présidence, puis le rapport. Je ne Vent ends pas ainsi. La commission doit se réunir de nouveau, la semaine prochaine. Voyez Z d'urgence. J'exige qu'il revienne sur sa décision et qu'il accepte les fonctions de rapporteur. Je l'exige. (Prenant une coupure de journal.) Défenseur du 27 janvier suivant, — huit jours i)1hs tard; Nouvelles de la Chambre... Commission spéciale pour Vexamen.., et cœtera... Au début de la stance, et cédant à l'insistance de ses collègues. M, Antonin Frépeau, qui avait décliné précédemment les fonctions de,..

Frépeau, qui s*cst levé. — Ces lettres... ces lettres sont des faux!

MÉRITAL. — Non!

Frépeau. — Allons donc! Montrez-moi ça!...

MÉRITAL. — S'il vous plaît! Ecouter, regarder, pas toucher!

Frépeau avait vivement avancé la main. Plus vivement encore, Méritai a retiré le dossier qu'il tient i bout de bras.

Frépeau, rageur. — Peuh! Il s'éloigne du bureau.

MÉRITAL. — Asseyez-vous donc, Frépeau! Vous allez prendre connaissance des deux autres lettres.

Frépeau. — Inutile I A quoi rime tout ceci? Où voulez-vous en venir?

MÉRITAL. — C'est ça! Causons! (Il va remettre le dossier dans le coflFre qu'il referme.) Frépeau, votre caractère, je le connaissais. Vous êtes Toptimiste fielleux, le bon garçon plein de rage... Vous êtes un hypocrite. Vous ne m'avez jamais plu.

Frépeau. — Voilà qui m'est égal !

MÉRITAL. — Pourtant, lorsque vous êtes venu à nous, que vous vous êtes rallié à nos idées, je vous ai accueilli...

Frépeau. — Avec joie!

MÉRITAL. — Je vous ai accueilli. Vous nous apportiez de la force. Et, en vérité, je vous croyais trop prudent, trop habile, pour n'être pas, — au sens le plus étroit du mot, — honnête. Sur ce point, j'ai changé d'avis.

Frépeau. — Je vous préviens. Méritai...

MÉRITAL. — Laissez donc, mon cher! Ou cause.

J'ai changé d'avis, cet été, là^bas, au bord de la mer... Ça s'est fait aussitôt après votre départ et en une seconde... dans la seconde ou votre petite combinaison s'est révélée à moi...

Frépeau. — Qu'est-ce...

MÉRITAL. — Où je me suis senti pris et serré entre le Défenseur, qui est votre journal, et Marc Label qui est votre homme...

Frépeau. — Quoif quoi? quoi?

Mkrital. - Et Maro Label qui est votre homme.

Frépeau. — Décidément, vous êtes fou!

MÉRITAL. — Et Marc Label qui est votre homme !

Frépeau. — Ça y est! La persécution a atteint ses facultés mentales!

MÉRiTAL, violemment. — Et M^rc Label qui est votre homme. Ne m'interrompez pas sans cesse!...

Fbépbau. — Bien!... Marchez!

MÉRITAL. — Alors, Frépeau, d'un coup, je vous ai compris à fond, je vous ai deviné tout entier... Je vous ai vu ! Moi, les circonstances un peu rudes m'inspirent. Je me suis dit: « Le monsieur qui a monté ce piège, ce monsieur-là ne peut pas avoir les mains nettes. Il y a dans son passé du vilain... »

Frépeau. — Méritai...

MÉRITAL, doucement. — Taisez-vous !... « Du vilaiii, vilain ! Evidemment ! Forcément ! » Et, dans le même éclair, j'ai conçu que c'était très bien ainsi, que c'était admirable, que, de la sorte, vous me tireriez vous-même de Tembarras où vous me jetiez, car bientôt je vous tiendrais, car, si l'on s'en donne la peine, on arrive à tenir les ^ens de votre espèce! On tient les canailles, Frépeau!

Frépeau. — Cette fois, je n'en entendrai pas davantage! Vous m'avez attiré dans votre maison pour m'insulter; c'est indigne!

Il s'est précipité vers la porte du fond.

MÉRITAL, violemment. — Frépeau, ici !

Frépeau, s'arrctant, tournant la tête. — Dites donc ! MÉRITAL. — Si VOUS passez cette porte avant que je vous en donne la permission, vous vous suicidez! Frépeau. — Vous ne m'effmyez pas! (il ouvre la

porte, mais il ne sort point. Hésitations, réflexions. Il referme

la porte, revient à Méritai.) C'est abominable! Vous me faites une peine affreuse!... Je vous jure que vous vous trompez! Méritai, je suis votre ami!

MÉRITAL, lui posant sur l'épaule une main pesante. —

Antonin I

Frépeau. — Ah? vous me désespérez!... Tenez,

j'en pleure! En effet, il essaie.

MÉRITAL. — J'en profite pour finir. La situation est simple: je suis indignement calomnié. Pourrai-je le démontrer à mes juges? C'est une autre affaire!... Je tremble!...

Frépeau. — Quelle idée! Votre éloquence, votre...

MÉRITAL. — Je tremble pour mon parti, je tremble pour les miens... pour tout ce que j'aime. Je sais que mon adversaire tient en réserve de nouveaux arguments truqués, maquillés, mais qui, sans doute, feront impression...

Frépeau. — Mais non! Tout ça finira très...

MÉRITAL, îi voix douce. — Silence! Eh bien, je n'entends pas qu'il se 'serve de ces armes déloyales! J'entends que la vérité soit victorieuse. Sinon, ce serait trop affreux! Il faut que Marc Label se rétracte, se taise, s'effondre!... (Tirant sa montre.) Frépeau, vous avez une heure et demie pour arranger ça.

Frépeau, sursautant. — Hein?

^LÊRiTAL. — Je dis qu'il vous reste une heure et demie pour arranger la chose.

Frépeau, suflFoqué. — Pour arranger quoi? Que puis-je faire?

MÉRITAL. — Un bond jusqu'au Grand-Hôtel. C'est à deux pas! Vous y entrerez sous prétexte de déjeuner. Label occupe la chambre 25. Montez, frappez à la porte... Le reste vous concerne.

Frépeau. — Le reste me concerne! Le rest€ me concerne!... Vous êtes ftîbuleux, voua! Je ne le connais pas, cet homme! Je ne l'ai jamais vu!

MÉRITAL. — C'est une nature très liante...

Frépeau. — Mais, tonnerre de tonnerre, que voulez-vous que je lui dise?

MÉRITAL. — N'abusez pas de ma candeur!

Frépeau. — Enfin?

MÉRITAL. — Vous lui direz un seul mot: « Combien? »

Frépeau, hors de lui. — 0-oh!...

MÉRITAL. — Ah! il exigera une sacrée augmentation! Mettez-vous à sa place! Les trente deniers vont changer de cours. Quelle hausse! Ce sont les petits risques du métier.

Frépeau. — Je vous en prie. Méritai, soyez raisonnable! Réfléchissez!... C'est insensé, c'est impossible! c'est...

MÉRITAL, définitif. — C'est comme ça.

Frépeau. — Mais, sacrableu, voulez-vous nrc dire...

MÉRITAL. — Non! Assez!... Assez, assez! Plus un mot!... Nous perdons des minutes précieuses! Filez !

Frépeau, après une seconde, les dents serrées. — £t

si je refuse?

MÉRITAL. — Notre position deviendrait fort <»iginale. Nous dépendrions l'un et l'autre de M. Label.

Frépeau. — Comment cela?

MÉRITAL. — S'il me renverse, je tombe sur vous. Et s'il me fait seulement trébucher... (Serrant les poings.) je tombe sur vous également!

Frépeau. — En d'autres termes, vous tâcherez de me salir pour...

MÉRITAL. — En d'autres termes, ou bien vous musellerez ce chien, ou, dans les ving^-quatre heures,

je vous nettoie, je vous supprime! (Désignant le coffrefort, puis se touchant le front.) J'ai là et là tout Ce

qu'il faut. Mon brave homme, choisissez: le Grand- Hôtel ou la mort!

Frépeau. — C'est un superbe chantage I

MÉRITAL. — Un contre-chantage.

Frépeau. — Jolie besogne!

MÉRITAL. — Non... pas très jolie. Je ne suis pas autrement fier de cette parade. Mais au coin du bois on se défend comme on peut !

Frépeau. — Vous êtes un misérable! Et vous êtes... vous êtes...

MÉRITAL, lui désignant la pendule. — Onze heurcS

trente-quatre !

Î^ÉPEAU. — Je ne m'en fiche pas mal! Je n'irai pas!

MÉRITAL. — Mais si, vous irez! Et le grand air vous fera du bien. Vous m'inquiétez, Frépeau ! Vous avez l'air de couver une attaque d'apoplexie. Ça m'ennuierait beaucoup de vous perdre en ce moment!

Frépeau. — C'est ignoble, monsieur, ignoble!...

MÉRITAL. — Soyez donc beau joueur!... Quoi, vous comptiez que je resterais inerte, que vous pourriez me prendre à deux mains et me casser sur votre genou comme un bois mort? Mais, vous ne m'aviez jamais regardé?... J'existe, mon ami! J'existe considérablement!... Tenez, une fois, dans la rue, j'ai saisi ce colloque entre deux de nos concitoyens : « Attends un peu, j' te vais bouffer! » disait l'un. Et l'autre répondait: « Tu m'étonnes! J' crois bien que je me mettrais en travers ! » Fortes paroles qui définissent à merveille notre cas. Vous avez voulu me bouffer, Frépeau, et je me suis mis en travers! J'y suis, en travers!

L'ILLUSTRATION THEATRALE

FrÉPEAU, le poing . levé sur Méritai. — Ah !

Il b'éloignc, va coller son front aux carreaux de la fenêtre.

MÉBiTAii. — Eh ! oui ! Je comprends ! Je comprends très bien... On ne peut pas s'amuser tout le temps! (Un silence.) Onze heures trente-neuf, Frépèàu !

Un silence.

FrÉPEAU, qui sr retourne, qui a repris tout son sang-froid.

^— Méritai, depuis uiiô heure, nous disons de grosses

bêtises.

MéRiTAL. — Pas moi!

Fbépsau. — Vous aussi. Et, avant d'en dire, vous en. avez fait! Au lieu de vous imaginer... des choses... de me considérer, sans aucun motif, comme votre ennemi, si, dès le début de cette affaire, vous vous étiez adressé à mes sentiments... oui, oui, à mes sentiments amicaux, à mon esprit de solidarité, je vous jurais épargné bien des* jours de souci, bien des angoisses!... Je ne vous raconte pas d'histoires!... Antonin Frépeau a ses petits travers comme tout le iQond^, mais il n'est pas le fauk bonhomme que vous pTêtenàez. Il aime ses amis, il se ferait tuer pour eux! Depuis trente ans et plus qu'il est dans la politique, jamais il n'a lâché un camarade! Il a de ça, Frépeau !... (La place du coeur.) Et la preuve, c'est que, malgré vos duretés, j'y vais^ jau Grand-Hôtel! J'avais de ce pas !.. Oui, au risque de me compromettre, de rencontrer des personifes de connaissance! Et pour peu que cet individu soit, comme vous le certifiez... accessible... (Avec pudeur.) vénal, eh bien, on réglera cette affaire en cinq seb!... Même s'il faut sortir la grosse galette... la très grosse!... Voilà! (i^n tfcmps.) Voilà! (Un temps.) Et ce soir, mon bon, nous brûlerons ensemble toutes ces vieilles lettres, ces...

ces vieilles machines!... (Un geste vers le coffre-fort.)

N'est-ce pas, 'Méritai f' '

MésiTAii. — .J'en ferai un paquet, qu'on vous remettra.

Frépeau. — Parfait! (II s'approche de Méritai.) Au

revoir, mon cher ami.' (Une pause.) Méritai, je vous tends la main, une main affectueuse et loyale!

- M£Bri?AL, après avoir assez longuement considéré cette paume. — Parlementaire! (il lui donne la main comme on donne un pourboire.) Tenez !

Frépeau, serrant la main de Méritai, avec une grande énergie. — Au revoir! (Il gagne la porte, et, du seuil.)

Par exemple, si je ne réussis pas...

MÉRiTAL, catégorique. -^ Mais VOUS réussirez !

Frépeau. — Je l'espère...

MÉRITAL,. écrasant. — Vous réussirez! Il le faut! Tout ça finira très bien !

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