Scène VI
MERITAL, RENEE
MÉRITAL. — Quel serin !
Renée. — Pauvre Garancier!
MÉRITAL. — Il m'irrite! Et mes enfants m'ont irrité davantage.
Renée. — Ils sont si heureux!
MÉRITAL. — Parce que les choses ont bien tourné ! Alors, au diable la méfiance, les soupçons!... Cette grosse joie égoïste me fait horreur!
Renée. — Oh !
MÉRITAL. — Oui... pardon !... Je souffre ! J'ai tant souffert pendant cette audience!... Renée, c'est fini, n'est-ce pas?... fini?
Renkk. — Quoi?
MÉRITAL. — L'amour? J'ai tout perdu?... Je Pai ca3sé, votre bel amour pour moi?
Renée. — Mais non, non ! Mille fois non ! Je suis à vous! Je vous aime!
MÉRITAL. — Pas comme avant!
Renée. — Je vous jure... sur quoi faut-il vous jurer que...
MÉRITAL. — C'est impossible! Ce ne sera plus jamais la même chose!
Renée. — Mais quelle folie!
MÉRITAL. — Je le sens à l'angoisse qui m'écrase le cœur depuis que nous nous sommes quittés.
Renée. — Je vous dis que...
MÉRITAL. — J'ai peur de vous, ma Renée! Vorf9 me faites peur, maintenant.
Renée. — Ecoutez-moi!
MÉRITAL. — Ah! ce procès! Comment ai-je pu le suivre, prononcer les paroles nécessaires?
Renée. — Je vous supplie de...
MÉRITAL. — Je ne pensais qu'à vous, ma petite, à la petite chose pleine de détresse et de révolte qu^ j'avais laissée à la maison! Votre regard m'a pour i^ suivi...
Renée. — Oui, c'est ma faute, ma faute!... Je lé savais. J'ai été bête! Je ne suis qu'une petite im< bécile !
MÉRITAL. — Ne blasphémez pas! Même quand elle me fait tout ce mal, j'adore votre franchise... oui,, à deux genoux! C'est si bien!
Renée. — Ahl c'est si bien, \T:aiment?... C'était si bien d'accueillir avec... oui, avec de l'hostilité un aveu comme le vôtre?... En effet, c'était magnifique! Je m'en veux affreusement! Je ne me pardonner^,! jamais ma bêtise. .
MÉRITAL. — Renée...
Renée. — Ma bêtise et ma dureté. Aucun mot n'est assez fort. Seulement — oh! croyez-moi, je vous le demande en grâce! — une seconde après votre départ, j'ai compris. J'ai compris combien votre mouvement était beau, était touchant. Et je voulais sortir, courir, vous 'rejoindre dans la rue pour implorer mon pardon ! J'étais éperdue !...
MÉRITAL. — Son pardon!
Renée. — J'ai passé, de mon côté, un après-midi de torture... Je me répétais tout le temps: « Ainsi, je suis aimée plus que je ne pouvais l'espérer. Plutôt que de feindre devant moi, il m'a livré son souvenir le phis douloureux!... Je suis déjà sa fenmle, sa vraie femme. » Et cette pensée, au lieu de me soulever de joif .4tait déchirante... Car je vous avais laissé partir Si .*s un mot de tendresse !... Même je m'étais, un instant, éloignée de vous... de vous qui êtes ma vie! Mais vous ne voudrez plus me croire.
MÉRITAL. — C'est demain que je redoute! C'est le jour où votre émotion tombera, où vous réfléchirez... Renée, je veux garder votre estime!
Renée. — Mais pas une seconde vous ne l'avez perdue! A la fin, que supposez-vous? Que je suis avec vos ennemis, que j'invoque contre vous cette... cette chose d'autrefois?... D'abord, quoi que vous ayez fait; vous n'avez pas conunis une action basse!... (Kt comme Méritai proteste.) Oh! jamais, jamais! Je le sais, je le devine... je le jure!
MÉRITAL. — Mon enfant, j'ai pris, sur un bureau une lettre adressée à un autre, une lettre qui contenait des billets de banque, et je l'ai fourrée dans ma poche! Voilà!
Renée. — Mais... mais...
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L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE
MÉRiTAL. — Mais c'est ainsi I Et pourtant; Renée... (Il 6*arrète.)
Renée. — Oui, dites!
MÉRITAL. — Oui. Je me le suis promis. Je me suis promis qu'après la Cour d'assises je demanderais son audience à l'enfant que j'aime... Venez, ma petite bien-aimée, venez ici, près de moi. (li se recueille.) Loi'sque je me suis approprié cet argent... Non, il faut commencer par le commencement. Renée, aux approches de la vingtième année, j'avais une âme farouche... Je la devais surtout à mon enfance opprimée. Elle a été bien affreuse,, mon enfance! Elle s'est écoulée à Grenoble, dans une des plus belles maisons de la ville, dans le luxe et le désespoir. Mon père était riche. C'est lui qui m'éleva; j'ai perdu ma mère de très bonne heure... C'était un honnête homme, mon père, mais si malheureux!... Malheureux d'exister. Et, à son insu, il se vengeait de ses souffrances sur les autres, sur son fils. J'ai fait mon droit à Paris. Après un an et demi de quartier Latin, je m'épris d'une jeune fille sans fortune, la sœur d'un camarade. J'allai en tremblant demander à mon père la permission de l'épouser. A ma surprise, il acquiesça tout de suite, d'un air de morne indifférence. Quatre mois plus tard, la nouvelle de son suicide inten*ompait notre voyage de noces, nous appelait à Grenoble, Jacqueline et moi. Nous y apprenions que le jeu, la Bourse, avaient pris à mon père jusqu'à son dernier sou. Les créanciers payés, il ne nous resta rien, — littéralement rien. Je me montrai déplorable : je me suis effondré sous cette brutalité du destin, — alors que ma jeune femme l'acceptait avec un héroïsme silencieux et délicieux. Les femmes sont belles. Une seule personne de la ville nous témoigna de l'intérêt: l'avoué de mon* père, M* Dalbeau. Il m'offrit une place de clerc et de très modestes appointements. Pas moyen d'hésiter! La gêne pressait notre ménage de gosses. La gène, la rapide, la dévorante... En rentrant un jour, à l'improviste, j'ai' trouvé Jacqueline, à genoux, qui lavait le parquet. Je , reverrai toujours sur l'infâme torchon gris sa main toute petite et charmante... Au lieu de recevoir dans mon cœur cet humble grand exemple, je m'enfonçai, je me roulai dans une amertume sans nom! Les choses s'aggravèrent encore... Nous attendions la naissance de Daniel. Le sentiment que Jacqueline manquerait de confort et de soins faisait de moi, par bouffées, un sauvage!... Un matin, je suis arrivé à l'étude avant l'autre :'erc. Et M* Dalbeau n'était pas descendu... Sur la ble, le courrier. Une grande enveloppe attira mon attention... Je reconnaissais l'écriture, celle d'un client qui nous envoyait de l'argent à placer. J'étais seul, j'étais près de la table, alors... Je vous ai dit! Le vol fut découvert presque aussitôt et l'enquête menée pendant que je me trouvais en congé au chevet de Jacqueline. Le lendemam de mon retour à l'étude, le patron m'appela: « Méritai, venez donc! » J'entre dans son bureau, je ferme la porte... Il s'était assis, il avait mis son binocle, il me regardait, a Méritai, je quitte le commissaire de police. Vous avez payé ces jours-ci des dettes, réglé des dépenses importantes. Vous le faisiez avec de l'argent volé. Vous m'avez volé une lettre contenant quatre mille francs. » Je n'étais pas un gredin... Je me sentis devenir livide, puis m'empourprer. Je n'ai pas nié... Je n'ai pas répondu. Je me répétais mentalement:
(( Je ne veux pas qu'on m'arrête. Je vais me tuer. Je vais me tuer comme mon père. » M' Dalbeau reprit: « Je ne vous ferai pas arrêter. Je vous renvoie simplement. J'ai pitié de votre femme et du petit garçon qui vient de naître. » Il y pensait, lui ! Comme je ne bougeais pas de place, il ajouta: « Votre faute est particulièrement grave. Vous sa- ' viez que je gagnais ma vie péniblement. Moi aussi je suis pauvre, c'est très mal! Allez-vous-en ! » Je me suis retrouvé dans la rue, étourdi, perplexe... Pourquoi cet homme ne me faisait-il pas jeter en prison? Je ne comprenais plus... Mais bientôt une pensée impérieuse, dominatrice, unique, s'empara de mon esprit: « Il faut que je rembouise les quatre mille francs. Je ne veux plus vivre que pour rembourser les quatre mille francs. » C'est sous cette forme rudimentaire que la première notion morale a surgi en moi... Nous sommes partis pour Paris. Là, j'ai pu mesurer la différence entre la pauvreté et la misère. Elle existe, la différence ! Ah ! nos premiers mois de Parisj. je ne les souhaite à personne. Vraiment!... Bah! on s'en tire!... Mais quels travaux, quelles besognes !... Renée, j'ai porté des caisses et une fois... Tant pis!... Je désire que vous sachiez toutes choses. Un soir, je descendais l'avenue d'Iéna, après une journée de vaines démarches... Je regagnais notre modeste chambre garnie. Et pas un sou dans ma poche! C'est horrible, vous savez, horrible!... J'étais certain qu'un sourire m'accueillerait, et, d'avance, ce pauvre sourire amaigri me faisait mal... J'ai vu venir une dame qui marchait entre ses deux filles... Leur voiture les suivait. Elles étaient jolies, elles souriaient en causant. Je suis allé tout droit à leur rencontre, sans bien savoir... Mon cœur m'étouffait... Arrivé près d'elles, d'un geste brusque,^ j'ai tendu mon chapeau en tournant la tête de l'autre côté. Je devais être assez atroce à considérer; j'ai entendu une exclamation, j'ai eu conscience qu'on s'arrêtait, qu'on cherchait une bourse... Cette bourse, cette recherche! Un siècle!... A la fin, une voix fraîche comme la vôtre a prononcé: « Tenez, monsieur! », et quelque chose de lourd est tombé dans le chapeau. Je me suis sauvé sans dire merci. C'était cinq francs. J'ai eu tort de vous raconter ça!
Renée. — Je vous aime!
MÉRiTAL. — Chut!... Enfin, je rencontre Aubry, mon bienfaiteur, mon véritable père... Je lui dois ma carrière, ma fortune. Je lui dois tout. Je lui dois de vivre! Je suis devenu d'abord son secrétaire, un de ses nombreux secrétaires. Et, le soir, en rentrant, je faisais des copies, à tant la page. Bien souvent, je passais la nuit... Ainsi, j'ai pu amasser petit à petit cent francs... enfin! enfin!... cent francs qui prirent le chemin de Grenoble! Première restitution!... J'ai attendu la réponse avec un trouble indicible et, lorsqu'elle m'est parvenue, mes mains se sont mises à trembler; je n'ai pu ouvrir l'enveloppe qu'au bout de quelques minutes: « Monsieur, j'ai l'honneur de vous accuser réception... et cœtera... » Un simple reçu ! Par paiements successifs, j'ai remboursé... quatorze cents francs. Et puis la fatigue m'a jeté bas. Une méningite s'est déclarée qui m'a tenu au lit cinq mois durant. Dès que je fus rétabli, M. Aubry m'avança une somme: je pouvais m'acquitter complètement ! Je voulus porter l'argent moi-même. Je suis arrive à Grenoble le matin; j'ai trouvé M* Dalbeau assis à son bureau
comme le jour où il m'avait traité de voleur et fait ;rniee, le jour de mon j)remier contact avec la bonté. rFai étalé les billets sur la table: « Voici!... m Tout dabord, il les a comptés. L'habitude des affaires! l'uis il a dit... il a dit: « Mes compliments. Méritai! » Sa fijrure rayonnait. Pauvre ami, cette rentrée lui laisaii plaisir! Kt aussi, il était ému. C^était uij brave homme! 11 s'est levé, approché de moi, il m'a pris par les revers de ma jaquette et il m'a collé sur la joue, uu baiser. Tenez, après toutes ces années, je le retrouve à sa place, ce baiser rugueux, ve baiser d'homme, ce gros baiser maladroit, mouillé... Et, pour un peu, l'émotion d'autrefois me remonterait à la gorge. Voyez-vous, mon enfant, c'est immense pour moi ce qui s'est passé ce matin-là dans une pauvre étude aux murs couverts d'affiches... C'est... c'est le plus grand souvenir de ma vie! J'ai posé ma tête sur l'épaule de ce vieil officier ministériel et j'ai sangloté comme un gamin... Taisez-vous, taisez-vous !... Après... Non, ce n'est plus intéressant! Après, j'ai été heureux. (Un grand silence.) Regardez-moi!
Renée. — Et vous, regardez-moi, regardez-moi! Je vous aime plus encore! Si votre histoire avait été laide ou médiocre, mon cœur n'aurait pas changé... Mais elle est belle!... Je vois le dur chemin, les dures étapes... C'est l'histoire d'une âme qui ne voulait pas mourir... Je regrette qu'il ne soit pas à moi, votre passé!
MÉBiTAL. — Ma petite! ma petite!
Renés. — Ah! elle a eu son bonheur, celle qui \avait à votre côté quand vous étiez un pauvre, celle qui a pu vous donner de l'amour pendant cette longue lutte, cette longue réparation, cette longue montée!... Je la jalouse pour la première fois.
MÉMTAL. — Petit cœur généreux!
Renés. — Mon cher mari !
MÉRiTAL. — Ah! le plus tôt qu'il se pourra! Je me le jure!
Renée. — Enfin!
MÉRITAL. — Seulement, Renée, toutes mes pensées vous appartiennent... Je dois vous annoncer une détermination que j'ai prise, assez grave. J'abandonne la politique.
Renée. — Qu'est-ce que vous dites î
MÉRITAL. — Il le faut. Sinon je déchois à vos yeux, aux miens, et tout notre avenir est sali.
Renée. — Pourquoi?
MÉRITAL. — Je ne peux pas accepter le bénéfice de ce verdict, de mon triomphe, de mon triompke frauduleux... Car il va se produire par toute la France une réaction en ma faveur, enivrée, enthousiaste. Je les connais, ces reflux !
Renée. — Eh bien?
MÉRITAL. — Eh bien, si j'en profitais, je serais un voleur! Et je ne suis pas un voleur!
Renée. — Je ne comprends pas! Vous vous êtes défendu contre des ennemis déloyaux...
MÉRITAL. — Un traître et un forban! D'accord! Le coup de Jarnac, il fallait le recevoir ou le donner: je Tai donné. Et ma conscience ne me reproche rien. Ah! si j'avais été seul, je n'aurais pas agi de même, soyez-en assurée! Cette confession que vous venez d'entendre, je la faisais publiquement, en pleine Cour d'assises... Oui! Et que j'y serais allé joyeusement, à cette audience libératrice! Comme il m'aurait soulagé, ce large aveu devant tons! Comme il me tentait! comme il me tentait!... J'ai bien souf-
fert, Renée, du mensonge de mon silence. Vous le comprenez, n'est-ce pas? Mais je n'existais pas, moi, dans ce débat, ni ma préférence, ni mes élans, ni ma sensibilité!... Je ne devais rien écouter. Je me battais pour d'autres. Mon honneur était l'honneur de mes enfants et de mon parti, l'honneur de mes doctrines... J'avais le devoir de vaincre. Ça y est!... Maintenant, je vais me laver de cette victoire.
Renée. — C'est impossible!... Je vous en supplie, rendez- vous compte ! Pour tout le mdnde, votre démission signifiera que...
MÉRITAL. — Mais je ne songe pas à démissionner. Aux élections prochaines, je ne me représenterai pas, voilà tout!
Renée. — C'est impossible! impossible!
MÉRITAL. — C'est très facile. Nous avons quinze mois pour inventer un prétexte, et, comme Daniel est menacé dans sa circonscription^ je lui céderai la mienne. Il s'élèvera vite! Il a l'étoffe d'un chef.
Renée^ — Non, non! Ne brisez pas votre carrière! Vous le regretterez tellement! Bientôt le regret vous déchirera!...
MÉRITAL. — Bah!
Renée. — Vous verrez!... Vous êtes ambitieux, noblement ambitieux...
MÉRITAL. — Eh bien! s'il me vient parfois un peu de tristesse ou un peu de rage, je vous l'avouerai sur l'heure, humblement. Et vous me donnerez ce beau regard qui console... Non, ma chérie, plus un mot! Soyez égale à vous-même! Comprenez-moi, approuvez-moi !
Renée, vaincue. — C'est trop affreux! Et vos idées?
MÉRITAL. — Rien n'arrêtera plus leur marche!
Renée. — Et votre gloire?
MÉRITAL. — Ma gloire? (La prenant aux poignets.)
Ecoute! Je ne suis plus rien,, je ne suis plus qu'un vieil homme politique à la retraite. Et tu m'aimes?
Renée. — Oh! oui!...
MÉRITAL. — Mais tu m'aimes d'amour? Tu aimes que je tienne tes mains, que je me penche sur ton visage?
Renée, dans un souffle. — Je t'aime.
Elle tend ses lèvres et c'est un long baiser. MÉRITAL. — Ma gloire, la voilà!... (On frappe. Ils
se séparent.) Oui !