DERNIÈRES JOURNÉES DE L'ASSEMBLÉE A BORDEAUX
La paix faite, l'Assemblée nationale se trouvait en face de la liquidation de Tannée terrible. Désorganisation générale et complète, gouvernementale, sociale et politique; misère universelle, menaces sourdes, parfois une tentative de révolte et même çà et là de séparatisme! Plus d'affaires, plus de commerce, plus d'argent. Des billets de banques locales remplaçant l'or et l'argent et les valeurs de la banque de France; les effets de commerce impayés, et la banqueroute générale en perspective.
Telle était la situation intérieure. Il fallait y pourvoir, prévenir les dernières catastrophes. On courut au plus pressé. On suspendit les payements; on recula les échéances des valeurs en circulation : même celles des termes de loyer. Bref, on suspendit le cours des lois pour maintenir le cours de la vie sociale. Grâce à la vitalité de la nation, à son esprit d'économie et de probité, à son bon sens et à sa bonne humeur native, les choses ne tardèrent pas à reprendre leur cours, et la confiance revint, avant même que tout fût remis en place. On sentit dès le premier moment la valeur de l'autorité, de la
promptitude de résolution, de la sagesse des vues et de l'énergie, dans un gouvernement.
M. Thiers et les mandataires de l'Assemblée qui l'avaient accompagné à Versailles avaient pu se rendre compte de l'état moral de la population parisienne. Cet état n'était rien moins que satisfaisant. Pendant que Paris était resté séparé du reste du pays, les esprits s'y étaient surchauffés et montés à un diapason tout à fait en disproportion avec l'esprit de la province. La vie morale et la vie matérielle étaient également bouleversées; tout prenait un caractère excessif, par l'effet d'un patriotisme suraigu et des souffrances du siège. La population bourgeoise, si éclairée, était disposée à pactiser avec les partis extrêmes, plutôt qu'avec le reste du pays; une sorte de désharmonie et de scission s'était faite entre Paris et la province; et Paris regardait presque du même œil, avec défiance etantipathie, tous les membres de l'Assemblée nationale, les ruraux, comme on les appelait.
Il iégnait un grand trouble moral dans cette grande ville qui avait tant souffert, et qui avait le sentiment très juste d'avoir soutenu vaillamment l'honneur du pays. Mais dans les derniers temps, la partie de la population toujours prête à se laisser aller aux appels révolutionnaires des démagogues, celle-là aussi qui avait enduré les plus grandes souffrances pendant le siège, se livrait de plus en plus à des manifestations d'autant plus inquiétantes, que Paris était quasi sans
gouvernement et livré à lui-même. Le langage et l'attitude des députés de Paris à Bordeaux étaient plutôt de nature à confirmer les craintes que cet état général de la population de la grande ville faisait concevoir à ceux qui l'avaient vue de près.
L'Assemblée nationale y serait-elle en sûreté, et le gouvernement y pourrait-il faire son œuvre de résurrection et de réconciliation nationales? Par ce qu'il en avait vu, et parles renseignements de police qu'il recevait, M. Thiers se convainquit qu'il y allait de l'intérêt public de ne pas laisser l'Assemblée nationale et le gouvernement lui-même siéger au milieu de cette fournaise encore en ébullition; et il prit le parti de proposer son transfèrement dans une autre ville à proximité de Paris, soit Fontainebleau, soit Orléans, soit Compiègue, et enfin Versailles, dernier choix auquel il s'arrêta.
Cette idée de transférer le gouvernement hors de Paris ne parut pas étrange autant qu'on aurait pu le croire. Elle rencontrait même une prédisposition des esprits à de grands changements; desseins à peine formulés dans la tête des représentants, et qui d'ailleurs avortèrent proinptement. Sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres, les circonstances du temps ont pesé fâcheusement sur tout le monde; et ils ont arrêté un mouvement de réparation nationale auquel tous, ou du moins la grande majorité de l'Assemblée était préparée.
Cette idée de transporter en province le siège du
gouvernement se rattachait à une opinion assez générale parmi les hommes de cette génération. Déjà à cette époque, on commençait à se rendre compte, non plus seulement parmi les hommes voués par l'étude aux spéculations politiques, des erreurs qui ont prévalu dans l'application faite chez nous des principes de la Révolution de 1789. Les catastrophes éclairent les peuples; heureux quand il n'est pas trop tard! La leçon, à l'heure où j'écris ces lignes, est complète! Elle aura, je l'espère, pour effet de nous désabuser entièrement, et de nous faire rentrer dans notre vraie voie, qui est celle de nos traditions.
La France conçut, à cette date mémorable de 89, l'idée de s'associer directement à la gestion de ses affaires; et en même temps de faire entrer dans la réalité de sa vie sociale les notions de justice et d'égalité dont elle était pénétrée. Son idéalisme natif s'attachait passionnément à ces réformes. Malheureusement, pour les réaliser, elle emprunta la forme politique à l'Angleterre; et les réformes sociales aux spéculations de la pure philosophie. On sait aujourd'hui qu'elle subit dans cette voie, sans s'en douter, l'impulsion de la franc-maçonnerie, qui Ta conduite, de proche en proche, à la guerre religieuse dirigée chez nous contre le catholicisme.
Aussi, dès les premiers temps de la Révolution, la France perdit de vue les réalités, pour s'attacher à des conceptions purement intellectuelles, en fait de gouvernement. Elle aurait pu réaliser son idée maîtresse, s'associer au gouvernement politique, et y faire prévaloir les principes sociaux de liberté,
d'égalité et de fraternité, tout en gardant les formes traditionnelles dans lesquelles elle avait vécu. Les êtres animés ont chacun une manière d'être qui leur est propre. Et par exemple, le moule organique qui convient essentiellement aux instincts de la France, à la diversité de ses races, de ses intérêts, et de ses tendances natives, est la forme corporative Qu'est-il arrivé, lorsque l'on eut substitué l'idéologie, chère à la philosophie du temps, aux simples réalités? C'est que le gouvernement constitué à Paris, sur des données fausses, a toujours été un peu en dehors du pays, superposé à la nation; et que, malgré de trompeuses apparences, il n'a point fait corps avec elle.
La conséquence est que. la nation vit tant bien que mal, plutôt mal que bien, bouleversée à chaque génération par des révolutions intérieures; tandis que le gouvernement, tantôt sous un titre, tantôt sous un autre, évolue au-dessus d'elle, tout en vivant d'elle et de sa substance. Les raisons de cet état de choses bizarre, mortel pour une race qui serait moins vivace que la nôtre, se découvrent de mieux en mieux chaque jour. Elles se trouvent toutes dans les erreurs révolutionnaires substituées par la philosophie et par la maçonnerie au mouvement de réformes légitimes que l'on nomme la Révolution de 1789 : Mot trop complexe parce qu'il comprend à la fois des vérités et des erreurs, sur lesquelles on ne s'entend plus.
En 1871, la lumière n'était pas encore aussi complète qu'elle l'est aujourd'hui sur l'état intérieur de la France; et néanmoins on avait le sentiment vague
que, si Ton voulait sérieusement échapper à la ruine définitive, il fallait revenir à nos traditions nationales, et notamment faire rentrer le gouvernement de la nation dans la nation même, et pour ce faire, établir un régime de décentralisation. La translation de l'Assemblée nationale hors de Paris rentrait dans cet ordre d'idées, et par là plaisait à un grand nombre d'esprits.
La proposition de M. Thiers agréait donc à la grande généralité de l'Assemblée, en ce qu'elle se rencontrait avec ses secrets désirs de modifications dans le régime politique de la France. Il nous fallut entendre, à ce propos, les discours pompeux et vides des orateurs familiers avec le vocabulaire révolutionnaire, nébuleux et retentissant. Des menaces mêmes furent proférées au nom du peuple de Paris, qui, disait-on, ne souffrirait pas cette injure! On s'accoutumait un peu à ces tons tragiques et à ces déclamations. Mais on était toujours disposé aussi à l'indulgence, en raison des duretés du temps. Et enfin, nous ne pouvions pas imaginer que la population de Paris aurait l'idée extraordinaire de méconnaître la représentation issue du peuple : on n'aurait jamais supposé qu'elle se mît à l'état de révolte contre la nation même, sous les yeux de l'ennemi encore campé à Versailles et à Saint-Denis. Les menaces proférées, dont on parlait, étaient même plutôt de nature à confirmer les représentants dans leurs idées de réforme générale de l'État. Et si on raisonnait à ce sujet, la conclusion était qu'il convenait de soustraire le gouvernement de l'avenir à cette tyrannie des gestes révolutionnaires de Paris.
La translation de rassemblée à Versailles (ut votée par 429 voix contre 154. On décida qu'elle se réunirait dans cette ville le 20 mars.
Dans le cours de la discussion, M. Thiers fut amené à exposer ses vues sur la politique qu'il entendait suivre. Tout d'abord il mettait hors de cause la question de constitution d'un régime quelconque. Une seule chose, selon lui, était à (aire, dans le moment présent; c'était de réorganiser le pays.
a Vous pouvez, disait-il, vivre les uns à côté des autres, et nous aider à accomplir cette tâche rude, écrasante, de réorganiser le pays, mais à une condition : réserver beaucoup de dissidences, et réserver les questions de constitution. Je jure devant le pavs et devant l'histoire de ne tromper aucun de vous, de ne préparer, sous le rapport des questions constitutionnelles, aucune solution à votre insu, et qui serait de notre part, de ma part, une sorte de trahison
« Je dirai donc : Monarchistes, Républicains, non, ni les uns ni les autres, vous ne serez trompés. Nous n'avons accepté qu'une mission déjà assez écrasante : nous ne nous occuperons que de la réorganisation du pays. Nous vous demanderons toujours votre appui pour cette réorganisation, parce que nous savons que si nous sortions de cette tâche limitée, nous vous diviserions et nous nous diviserions nous-mêmes... Sous quelle forme se (era cette réorganisation? Sous la (orme de la République et à son profit. »
M. Thiers formulait ainsi exactement ce que l'on a appelé le Pacte de Bordeaux. Ce pacte imposait l'inaction aux partis. Aucun d'eux n'avait le droit de se plaindre; et pourtant, par la nature des choses même, il y avait bien un fond d'équivoque dans ce pacte. M. Thiers, tout en y restant fidèle, ne pouvait guère, comme chef de gouvernement, faire autrement que d'y manquer. N'est-il pas vrai, en effet, que si, à la faveur de cette trêve, et sous le vocable République, le pays recouvrait le calme, son relèvement, la restauration de ses forces, la prospérité et l'espoir d'une meilleure fortune, ces bienfaits profiteraient nécessairement à la République, et lui donneraient un titre de préférence sur les autres régimes?
Le pacte de Bordeaux ne fut donc pas un piège tendu à la bonne foi des partisans de la monarchie. Mais il était dans la nature des choses qu'ils travaillassent eux-mêmes à le faire tourner à l'avantage de la République, puisqu'ils ne pouvaient refuser leurs efforts au relèvement de la patrie. Leur devoir de bons citoyens faisait d'eux des artisans involontaires de cette forme de gouvernement, à laquelle le bien accompli devait profiter.
Lorsque dans la suite, ils se redressèrent contre les conséquences forcées de leur conduite, appliquée au bien public, il était trop tard. Ils avaient eux-mêmes contribué à fonder la République. En l'empêchant alors de vivre, ils se sont rendus, pour leur part, responsables de la situation dangereuse et pitoyable dans laquelle la France se trouve à
l'heure où j'écris ces lignes. Entendront-ils enfin le mot de Bailly « qu'il faut qu'ils soient justes s'ils veulent être libres » ?
La session de Bordeaux fut close le 11 mars. A la fin de la séance, le président Grévy dit :
a Au moment de quitter cette magnifique ville de Bordeaux, qui nous a fait un accueil si sympathique, et donné une si généreuse hospitalité, l'Assemblée, par l'organe de son président, la prie d'agréer l'hommage de ses regrets et l'expression de sa profonde gratitude. »