‹ L'Assemblée nationale de 1871 (volume 2)Chapitre 9 sur 36 · LE TRAITÉ DE VERSAILLES · texte numérisé non relu

LE TRAITÉ DE VERSAILLES

L'Assemblée, dans ses bureaux, délibérait sur les conditions de la paix. Les commissaires qui avaient accompagné M. Thiers et M. J. Favre, M. Thiers lui-même, donnèrent toutes les explications sur les négociations qui s'étaient suivies pendant plusieurs jours. J'en avais pris des notes succinctes qui sont comme des témoignages vivants, et par là irréfragables...

M. Thiers et les commissaires avaient résisté jusqu'à la dernière extrémité aux exigences des vainqueurs, et leur avaient arraché tout ce qu'il était possible, sans doute, de leur arracher. Ces exigences étaient terribles; et d'autre part, nos commissaires s'étaient rendu compte que la continuation de la guerre était impossible. Plus de 800,000 Allemands occupaient le territoire : 100,000 à Tours, 50 à 60,000 à Blois, 100,000 à Dijon, 50 à 60,000 à Belfort, 280 à 300,000 autour de Paris, 100,000 en Normandie, une artillerie énorme, un armement parfait, et un ennemi implacable. Nos chefs militaires les plus autorisés donnaient des détails navrants sur les débris de nos armées. Ils les tenaient pour incapables

Digitizt

de tenir campagne. Sauf quelques-uns, comme le brave Ghanzy qui avait montré de hautes capacités d'homme de guerre et une âme de héros patriote à l'armée de la Loire, nos généraux reconnaissaient que la lutte était devenue impossible. Et pourtant, les prétentions tout d'abord affichées furent telles qu'on hésita. Le parti militaire allemand voulait garder l'Alsace, la Lorraine, Belfort, la Moselle et une partie du Doubs... Thiers déclara qu'il romprait plutôt. Ils voulaient une rançon de six milliards. Nos ennemis opposaient une impassibilité cruelle aux émotions visibles de nos négociateurs; une violence implacable aux réclamations les plus fondées, aux considérations tirées de l'intérêt commun et de l'avenir de l'Europe. M. Thiers avait annoncé — avec quels déchirements secrets de l'âme ! car il connaissait notre dénuement, et il voyait clairement le fond de l'abîme, — il avait annoncé que la France reprendrait la lutte et la soutiendrait jusqu'à l'extermination, plutôt que de subir des conditions qui équivaudraient à la ruine définitive. On allait rompre.

M. Thiers eut recours à ce qu'il appelait le parti civil, c'est-à-dire à M. de Bismarck et aussi un peu au roi de Prusse Guillaume. Il arracha successivement leur consentement à des conditions plus acceptables. Restait Belfort, et M. de Bismarck se montrait intraitable. M. Thiers m'a raconté maintes fois qu'il avait passé une nuit entière, la dernière, à lutter avec M. de Bismarck pour garder Belfort. Il demanda que le roi fût consulté ; et enfin, au point du jour, il eut cause gagnée, et nous gardions Bel-

fort. Mais, à un certain moment, la négociation avait été rompue.

Le roi ne finit par céder qu'en donnant une satisfaction au parti militaire, satisfaction destinée à faire sentir à la France l'humiliation de sa défaite. Il voulut que son armée occupât Paris. Il fallait opter en dernière analyse entre Belfort et cette dure condition. M. Thiers se résigna à subir cette loi du vainqueur, afin de conserver à la France une cita- ' délie, qui resterait du moins comme un gage des réparations futures. Encore fit-il accepter des conditions de l'occupation temporaire telles, qu'elle fût le moins pénible à la population de Paris et le moins périlleuse pour les troupes victorieuses.

Le nombre des troupes serait limité à trente mille hommes; elles entreraient autant que possible par trois portes et seraient logées dans les établissements publics : l'occupation serait circonscrite à la place de la Concorde.

Je tiens de M. Keller un détail intéressant. Il était député du Haut-Rhin, déjà très connu comme un des ardents défenseurs, pendant l'Empire, de la liberté et des intérêts de l'Église. La connaissance qu'il avait de la topographie de Belfort lui permit d'intervenir très utilement lors de la discussion des conditions définitives de la paix. Il savait que l'étatmajor allemand prétendait circonscrire le territoire de Belfort laissé à la France dans des limites de six kilomètres; ce qui, avec la portée actuelle des canons, mettait la place de Belfort sous la main des Allemands. Or, le partage des eaux des bassins du Rhin et du Rhône est marqué non seulement par la

configuration du sol, mais encore par le parler des habitants : ceux du bassin du Rhin usant de la langue allemande, et ceux du bassin du Rhône, de la langue française. Cette constatation d'ordre en quelque sorte scientifique était de nature à frapper les Allemands : et c'est ce qui arriva en effet. M. Keller fit adjoindre aux négociateurs M. Gustave Renault, ingénieur des ponts et chaussées à Belfort, qui connaissait à merveille le terrain, qui fit valoir ces raisons, et qui finit par obtenir de l'étatmajor allemand une délimitation fixée d'après la ligne de séparation des eaux du bassin du Rhin et du bassin du Rhône : cette délimitation donnait à la France autour de la place de Belfort un territoire de vingt kilomètres.

On a voulu faire peser sur la mémoire de M. Thiers la responsabilité de la perte de Metz et de la Lorraine. L'historien qui a émis cette appréciation se fonde principalement sur des propos plus ou moins intéressés, échappés ici et là à la verve brutale de M. de Bismarck, et le plus souvent à dessein. Il a même dit en plein Reichstag qu'il avait eu, en ce qui concerne la conquête des territoires, la main forcée par le parti militaire et par M. de Moltke. On peut penser sans trop de présomption qu'il a voulu se disculper devant la postérité de la faute commise, en introduisant dans le monde un germe de guerre inéluctable. Cette faute fera douter de son génie politique. Il a pu le craindre, il aura voulu se décharger

de cette faute. Quoi qu'il en soit, entre sa parole et celle de M. Thiers, celle-ci, appuyée par celle de M. Jules Favre et des douze commissaires de l'Assemblée nationale qui furent ses témoins, entre le Prussien semi-barbare et le patriote français, il n'y a pas à hésiter. C'est M. Thiers qui a dit la vérité (1).

Je transcris ici une conversation de M. Thiers à ce sujet à la date du 13 mars 1872.

o Bismarck ne voulait pas nous détruire : il le pouvait; mais son sens politique lui disait que la France ne disparaîtrait pas sans de grandes commotions dans le monde. S'il avait cru pouvoir le faire, il l'aurait fait, car il était avant tout Prussien. Mais c'est lui qui disait le soir de Sedan : a Oui, « mon cher de Moltke, voilà une grande journée, « mais qui rendra la paix bien difficile, et, en tout a cas, dangereuse pour nous. » Il ne voulait pas nous enlever de territoire, car il en prévoyait la suite. C'est lui qui nous a rendu Belfort. Je ne voulais pas céder sur ce point. Non, je ne pouvais pas; je ne l'aurais jamais fait. Je voyais dans Belfort le dernier rempart de l'Est. Eh bien, disais-je, périssons plutôt s'il le faut, mais je ne céderai pas. Il m'opposait ses instructions, je lui dis : a Qu'est-ce que tout cela? Ce a sont des chiffons de papier. Vous savez bien que « vous ne pouvez pas détruire la France. » Il céda enfin à mes instances et nous rendit Belfort. »

Thiers ajouta ceci :

a II y a en Prusse un parti très ardent pour la guerre ,

(1) Mlle Dosne a publié récemment un volume de notes de M. Thiers qui. constituent l'histoire de ce temps-là et notamment celle des négociations du traité de Versailles.

un autre pour la paix. MM. de Bismarck, de Manteuffel et de Moltke disent que la France s'en va en pourriture, que la décadence va s'emparer d'elle : qu'il sera alors facile de la partager, que l'Europe, qui serait opposée à une guerre actuelle, les laissera faire quand il s'agira de mettre les radicaux à la raison... »

Ce que fut la délibération de l'Assemblée sur ce traité de paix, on peut le définir d'un mot : ce fut une douleur. infinie, une résignation atroce. Quelques discours furent entendus, plutôt qu'écoutés. Victor Hugo crut qu'il devait apporter à la tribune sa protestation :

a L'Empire, dit-il, a commis deux parricides : le meurtre de la République en 1851, le meurtre de la France en 1871. Pendant dix ans, nous avons subi — non pas en silence — l'éloge officiel et public de l'affreux régime tombé ; mais au milieu des douleurs de cette discussion poignante, une stupeur nous était réservée, c'était d'entendre ici, par cette Assemblée, bégayer la défense de l'Empire, devant le corps agonisant de la patrie inanimée. »

M. Thiers, à la fin de son discours, prononça la phrase qui disait tout : a Si vous croyez pouvoir obtenir de meilleures conditions, envoyez d'autres négociateurs. Vous me rendrez un grand service; vous me soulagerez d'un poids accablant. Si vous croyez avoir des moyens militaires, venez ici nous

les exposer. Ne parlez pas d'honneur devant des gens qui en ont autant que vous...

a Ce traité même, Messieurs, est tout empreint des craintes que la France lui inspire (à notre ennemi), et quand il vous demande une si grande part de vos richesses, c'est dans l'espoir de vous affaiblir. Oui, c'est la crainte même qui se manifeste par Ténormité du chiffre. Ce n'est donc pas de la France que je doute. Oui, cette puissance de notre pays est une consolation dans nos douleurs actuelles. Oui, je crois à son avenir. Oui ! oui ! j'y crois, mais à la condition que nous aurons enfin du bon sens, que nous ne nous paierons plus de mots ; que sous les mots, nous voudrons mettre des réalités; et que nous aurons

' non seulement du bon sens, mais un bon sens courageux...

« À mes derniers jours, je ne changerai pas de conduite, et je ferai tous mes efforts pour faire entendre à mon pays la vérité tout entière. On ne Ta pas écoutée, il y a six ans; on ne l'a pas écoutée à une époque plus récente, mais je ne me décourage pas. Si, à votre tour, vous ne voulez pas l'écouter,

I vous me rendrez bien malheureux pour mon pays; je serai peut-être heureux pour moi-même de n'être pas cru. Je serai déchargé du fardeau que vous m'avez confié : mais en pleurant sur mon pays infortuné.

« Messieurs, entendez la vérité... Si vous ne savez pas où elle est, si vous ne voulez pas l'écouter et la croire, vous pourrez vanter l'avenir de notre nation, mais bien vainement : vous la perdez, au moment même où vous la vantez ! »

t>6 L'ASSEMBLÉE NATIONALE

Il y avait des larmes, de vraies larmes sous ces paroles , et des larmes aussi gonflaient nos cœurs. Peut-être quelques-uns étaient-ils sincères dans leur refus d'accepter les conditions de la paix. Il y eut des phrases dites, des paroles plus ou moins éloquentes, aucune plus émue que celle du vieux patriote. Tous ces vains bruits expiraient dans le morne silence de l'humiliation générale. La seule manifestation vraiment noble et touchante fut celle des députés de l' Alsace-Lorraine. Ils dirent, par la bouche de M. Grosjean :

« Au moment de quitter cette enceinte, où notre dignité ne nous permet plus de siéger, et malgré l'amertume de notre douleur, la pensée suprême que nous trouvons au fond de nos cœurs est une pensée de reconnaissance pour ceux qui, pendant six mois, n'ont pas cessé de nous défendre, et d'inaltérable attachement à la patrie dont nous sommes violemment arrachés.

a Nous vous suivrons de nos vœux, et nous attendrons avec une confiance entière dans l'avenir que la France régénérée reprenne le cours de sa grande destinée.

« Vos frères d'Alsace et de Lorraine séparés eh ce moment de la famille commune, conserveront à la France, absente de leurs foyers, une affection filiale jusqu'au jour où elle viendra y reprendre sa place » .

Les noms des signataires méritent d'être conservés. C'étaient: MM. L. Chauffeur, E. Teutsch, D'André, Ordermann, de Schnéegans, E. Keller, Kablé, Milshems, Bœll, Titot, Albrecht, Alfred Kœchlin, V. Rehm, A. Scheurer-Kestner, Alph. Saglio, Hum-

bert, Kùss, Rencker, Deschange, Bœrsch, A. Tachard, Th. Noblot, Dornès, Ed. Bamberger, Burdon, Léon Gambetta, Frédéric Hartmann, Jules Grosjean. »

M. Kùss, le maire de Strasbourg, mourut le soir même de la ratification du traité. Cette ratification fut votée par 546 voix contre 107 et 22 abstentions.

Page 1