‹ L'Assemblée nationale de 1871 (volume 2)Chapitre 11 sur 36 · L'ASSEMBLÉE A VERSAILLES · texte numérisé non relu

L'ASSEMBLÉE A VERSAILLES

Le départ de Bordeaux ressembla à une fuite. Il sembla qu'on échappait à un cauchemar douloureux, et qu'on avait hâte d'en sortir. — Le délai était court du 1 1 au 20, jour fixé pour la rentrée de l'Assemblée à Versailles. Chacun avait le souci de revoiries siens, de remettre de Tordre dans ses affaires personnelles — car la confusion était partout, dans les familles aussi bien que dans le pays.

Nous ne soupçonnions pas ce qui se passait à Paris. On était loin de s'imaginer que la population pût concevoir le dessein de se dresser en ennemie contre la France même, représentée par l'Assemblée nationale. Ceux-là seuls peut-être qui [avaient subi les tristesses et les souffrances du siège pouvaient comprendre, et dans une certaine mesure partager les passions violentes, et qui allaient devenir criminelles, de la multitude ; et s'associer à sa colère lorsqu'on nous reprochait d'avoir renié Paris et décapité la France. Certes, il régnait dans l'ensemble de la population parisienne, un sentiment de patriotisme avivé jusqu'au paroxysme. Les combats avortés du siège, les douleurs de la défaite, et aussi

l'ignorance où Ton était des efforts, héroïques eux aussi, de la province, avaient créé un état d'esprit qui troublait la raison des meilleurs citoyens.

Mais les levains de trahison et de révolte étaient d'ailleurs, à l'insu de la foule, semés et entretenus comme cela s'est toujours fait en France, depuis la Révolution, par les agents de la puissance occulte qui mène nos affaires. Il y était, et nous le rencontrerons plus loin, le vibrion mortel qui nous travaille depuis plus de cent ans, et qui seul peut expliquer les extraordinaires et lamentables épisodes de notre histoire contemporaine, vibrion maçonnique et juif, qui s'attaque avec un acharnement méthodique et continu à la mentalité franco-celtique et latine, et à la vitalité de la France.

J'arrivai à Paris le soir du 18. J'avais donné l'ordre au cocher de me conduire à l'hôtel où je descendais habituellement; mais en sortant de la gare du Nord, je remarquai une agitation dans les rues qui me parut singulière. Des soldats, mi-partie gardes nationaux, mi-partie troupe régulière, débandés, criant, et en tenue étrange, parcouraient les rues; les passants étaient comme effarés. Gela sentait l'émeute. Sans rien savoir de ce qui s'était passé ce jour-là même, je résolus de ne pas rester à Paris comme j'en avais eu le dessein, et de me rendre directement à Versailles. J'y arrivai, non sans quelque peine, car déjà le chemin de fer ne fonctionnait plus régulièrement. Il était nuit close, la neige

couvrait les rues, et dans les quelques hôtels où je m'adressai, je ne fus reçu nulle part. J'étais dans un assez triste équipage, une valise à là main, personne dans les rues à peine éclairées. J'avisai une boutique de coiffeur où je vis de la lumière. J'y trouvai un brave homme qui m'offrit de passer la nuit dans son arrière-boutique; laquelle servait de salon de coiffure. J'allais accepter lorsqu'il m'apprit que l'on avait réservé des billets de logement pour les membres de 1'A.ssemblée nationale. Je me rendis à l'hôtel de ville, et là, on me délivra en effet un billet de logement chez un propriétaire demeurant boulevard du Roi. J'y allai, et quoique la maison fût remplie de parents qui avaient fui Paris, on me reçut avec beaucoup de bonne grâce ; et je passai la nuit dans un salon où l'on fit dresser un lit de camp.

Mon impression en traversant Paris avait été juste. Le 18 mars, en effet, l'insurrection s'était manifestée à la première heure, dès la première rencontre entre le gouvernement légal et l'autorité encore anonyme qui régnait à l'Hôtel de Ville. M. Thiers et ses ministres, en arrivant de Bordeaux, avaient senti, et en quelque sorte ils avaient vu et touché du doigt la nécessité de faire acte de gouvernement.

Le pouvoir à Paris était vacant, ce qui veut dire qu'il était dans la rue. Il appartenait de fait à ces bandes armées et en désordre qui parcouraient la ville en vainqueurs, et vainqueurs de qui? On savait vaguement qu'un comité s'était constitué à l'Hôtel de Ville, investi d'une autorité qu'il s'était attribuée à lui-même, et qu'il affectait l'attitude d'un gouvernement. Ce gouvernement avait une sorte

d'armée, débris de la garde nationale, des volontaires du siège, soldats isolés de la France, pauvre armée sans chefs. Il était muni d'armes et de munitions. Presque tout le monde était armé pendant le siège, et on savait qu'une grande quantité de canons avaient été traînés sur les hauteurs de Montmartre, afin, avait-on dit, de les soustraire aux recherches des Prussiens, lors de leur entrée dans Paris.

Le vrai gouvernement résolut de faire sentir son pouvoir en prenant possession de cette artillerie, et en faisant rentrer toute cette force armée sous l'autorité des chefs. Le général Vinoy, celui qui avait pu sauver son corps de troupes en le ramenant de Metz, et qui commandait à Paris, reçut Tordre de faire celte opération dans la matinée du 18. Gomment les mesures furent-elles prises, et furent-elles insuffisantes? Le fait est que l'opération fut raanquée, et que les canons restèrent entre les mains des révoltés. A en juger par ce que j'en ai vu, je pense que le général Vinoy avait peu de troupes sous la main, que celles qu'il avait n'étaient rien moins que sûres; et que, dans la réalité, une tourbe révolutionnaire disparate et en proie à des passions de toute sorte était déjà maîtresse dans Paris.

C'est dans cette journée qu'eut lieu, vers la fin, l'assassinat des généraux Lecomte et Thomas, fusillés dans un jardin de la rue des Rosiers, après mille outrages subis et le simulacre d'un jugement rendu par l'émeute. Qui fit commettre ce crime à une foule en délire? Il est permis de voir là la conception atroce dont on a aujourd'hui le secret, qui a suscité chez nous tous les mouvements révolutionnaires. La

leçon fut donnée dès le début de la Révolution. Les révolutions ne réussissent que par la terreur, avait dit le franc-maçon Adrien Duport, dans un convent où la résolution fut prise de procéder à des exécutions sanglantes, en commençant par les citoyens Fléchelles, Foulon et Berthier. Et depuis lors, le même procédé, toujours employé, a toujours réussi. Qu'avait fait pour empêcher le meurtre, le maire du XVIII e arrondissement, M. Clemenceau? Dans un procès qui eut lieu à ce sujet beaucoup plus tard, il s'est justifié en disant qu'il avait été prévenu en effet, mais qu'il avait dû rester à son poste, afin de protéger la vie de gardes municipaux qui avaient été arrêtés et qui étaient détenus dans les caveaux de la mairie.

L'émeute avait triomphé- Qu'allait faire le gouvernement? Sans hésiter, M. Thiers résolut de transporter le siège du gouvernement à Versailles. Il prit les dispositions nécessaires, et donna les ordres pour que la troupe régulière se repliât sur cette ville, où il s'installa, lui-même, et où les ministres vinrent le rejoindre. On lui a souvent reproché d'avoir abandonné Paris à l'émeute et au comité central qui s'était installé à l'Hôtel de Ville. Il s'en expliqua quelques jours après, à la tribune de l'Assemblée nationale.

Il avait pu juger de l'état d'esprit et de l'opinion des Parisiens, qui ne pouvaient offrir un point d'appui solide à un gouvernement régulier. La partie saine de la population était ou découragée ou lassée; en partie d'ailleurs émigrée en province; quelques-uns même inclinant plutôt vers l'insur-'

rection. Il se souvenait. La Révolution de 1830 et celle de 1848 avaient triomphé de troupes solides et bien commandées, par la défaillance de la population, même la meilleure. A plus forte raison en serait-il de même, lorsque la troupe était composée de soldats débandés, découragés, démoralisés par la défaite. Où seraient, au milieu d'un si complet désordre, la volonté de la résistance, la notion même du devoir? M. ïhiers n'osa pas risquer le dernier espoir de la fortune de la France sur ce coup de dé : la rencontre de troupes sans cohésion avec une insurrection triomphante. Il se retira donc à Versailles, où il s'installa à l'hôtel de la Préfecture, en même temps que l'Assemblée nationale s'installait dans le palais, où l'on avait aménagé la salle du théâtre pour la recevoir.

Tout était un sujet d'émotions violentes et d'impressions fortes, dans les événements tragiques qui nous enveloppaient de toutes parts. Paris, derrière nous, en proie à l'émeute, et en révolte ouverte : dans les gares, aux fortifications, dans les agglomérations de villas, à Sèvres, à Saint-Gloud, partout des ruines et des dévastations, traces de l'occupation étrangère et du siège : les grandes avenues de Versailles et le parc, troués, défoncés, occupés par la troupe débandée et en retraite, par une artillerie en désordre.. .. Il semblait qu'on assistait aux derniers moments de la grande nation. On se rappelait ses fastes : Louis XIV, le grand siècle ; la cour de Louis XV et celle de Louis XVI; les États gêné* raux, la salle du Jeu de Paume, l'épopée impériale, et, après plus d'un siècle dç tempêtes, de crimes,

de gloire, de trônes écroulés, après l'indicible humiliation de la paix et du couronnement d'un empereur d'Allemagne dans la demeure de nos rois : la France avec l'Assemblée nationale qui la représentait vraiment, la France rentrant chez elle, dans son palais !

Ces impressions, sans qu'on les manifestât publiquement, étaient au fond de l'âme de celte Assemblée. Il m'a souvent semblé, alors, que son deuil, qui était général et sincère, recouvrait une sorte de résipiscence et de ferme propos. La France reconnaissait qu'elle s'était laissé aller à bien des erreurs, et qu'elle avait des torts envers elle-même. Elle eut une claire vue des fautes commises et de la réparation nécessaire : sentiment fugitif que le tumulte des dissentiments qui allaient renaître ne tarda pas à étouffer! Il faudrait sans doute d'autres maux plus grands, et d'autres indices plus sensibles d'une fin prochaine, pour éclairer enfin la nation sur les dangers qu'elle court, et sur ce qu'elle devra faire pour se sauver!

L'assemblée allait prendre séance. Elle n'était pas tout à fait au complet. Nous apprîmes que quelques députés avaient été arrêtés dans les gares, en arrivant à Paris pour se rendre à Versailles. Si la Commune avait été organisée alors, et si elle avait pris ses mesures plus tôt, elle aurait pu nous arrêter tous, lorsque nous étions arrivés de nos provinces,* sans soupçonner le danger. Le gouvernement nous avait, il est vrai, fait parvenir des avis à ce sujet»

mais la plupart d'entre nous n'avaient pas reçu ces avis, et rien n'eût été plus facile que de nous cueillir en quelque sorte dans les gares, à notre arrivée. Quelques-uns seulement furent pris, et parmi eux le général Chanzy, qui fut enfermé pendant quelques jours, et ne dut sa délivrance qu'à la complicité d'un membre de la Commune.

Le 20 mars, la séance fut ouverte, et le président Grévy prononça ces graves paroles :

« M. le Président. — Messieurs, il semblait que les malheurs de la patrie fussent au comble

« Une criminelle insurrection, qu'aucun grief plausible, qu'aucun prétexte spécieux ne saurait atténuer, vient de les aggraver encore.

« Un gouvernement furieux se dresse en face de la souveraineté nationale, dont vous étiez seuls les légitimes représentants.

«Vous saurez vous éleveravec courage et dignité à la hauteur des grands devoirs qu'une telle situation vous impose Que la nation reste calme et confiante, qu'elle se serre autour de ses élus : la force restera au droit.

m La représentation nationale saura se faire respecter, et accomplir imperturbablement sa mission en pansant les plaies de la France, et en assurant le maintien de la République, malgré ceux qui la compromettent par les crimesqu'ils commettent en son nom . » Un homme se présenta à la tribune; c'était un vétéran des assemblées politiques, membre de cette famille de gentilshommes qui s'étaient mis du côté de la Révolution et qui restèrent toujours attachés aux principes de liberté politique.

M. Jules de Lasteyrie, parent de Lafayette, proposa que l'Assemblée adressât à la nation une proclamation, destinée à affirmer son droit et sa volonté de remplir son devoir envers elle. Aussitôt adoptée, la proposition fut renvoyée dans les bureaux, et dès le lendemain, on vota la publication et l'affichage de la proclamation suivante :

a L'Assemblée nationale au peuple et à t armée.

u Citoyens et Soldats,

« Le plus grand attentat qui se puisse commettre chez un peuple qui veut être libre, une révolte ouverte contre la représentation nationale, ajoute en ce moment comme un nouveau désordre à tous les maux de la patrie. Des criminels, des insensés, au lendemain de nos revers, quand l'étranger s'éloignait à peine de nos champs ravagés, n'ont pas craint de porter dans ce Paris qu'ils prétendent honorer et défendre plus que le désordre et la ruine, le déshonneur. Ils l'ont taché d'un sang qui soulève contre eux la conscience humaine, en même temps qu'il leur interdit de prononcer le noble mot de a République » qui n'a de sens qu'avec l'inviolable respect du droit et de la liberté.

a Déjà, nous le savons, la France entière repousse avec indignation cette odieuse entreprise. Ne craignez pas de nous ces faiblesses morales qui aggraveraient le mal, en pactisantavec les coupables. Nous vous conserverons intact le dépôt que vous nous avez commis pour sauver, organiser, constituer le pays :

ce grand et tutélaire principe de la souveraineté nationale.

a Nous le tenons de vos libres suffrages, les plus libres qui furent jamais. Nous sommes vos représentants et vos seuls mandataires. C'est par nous, c'est en notre nom que la moindre parcelle de notre sol doit être gouvernée; à plus forte raison cette héroïque cité, le cœur de notre France, qui n'est pas faite pour se laisser longtemps surprendre par une minorité factieuse.

o Citoyens et soldats,

« Il s'agit du premier de vos droits; c'est à vous de le maintenir. Pour faire appel à vos courages, pour réclamer de vous une énergique assistance, vos représentants sont unanimes. Tous à l'envi, sans dissidences, nous vous adjurons de vous serrer étroitement autour de celte Assemblée votre œuvre, votre image, votre espoir, votre unique salut. »

Le vote fut déclaré unanime, aucune main ne s'étant levée à contre-épreuve. M. Millière seul essaya en vain d'élever une protestation : ce fut M. Thiers qui insista pour qu'on le laissât parler. Sa parole tomba, et s'éteignit dans le silence désapprobateur de l'Assemblée.

Ces deux premières journées furent fiévreuses et remplies de motions et de discours attestant la situation vraiment tragique de l'Assemblée. Elle sen-

tait qu'en face de la révolte de Paris elle avait en main la destinée du pays. Elle se voyait outragée; et ce qu'elle éprouvait, c'était moins la colère que le violent désir de faire cesser cet état de guerre intestine qui, à la suite de la guerre étrangère, mettait le comble à nos maux. M. Clemenceau, maire du XVIII e arrondissement, quartier Montmartre, proposa de voter immédiatement une loi qui eût autorisé la ville de Paris à procéder sur l'heure à des élections municipales. Il disait que c'était le seul moyen de rendre confiance à la population, de la ramener à des sentiments de concorde et à l'esprit de soumission envers l'Assemblée nationale. Il fit sa motion dans des termes pressants, mais avec le désir très apparent de se concilier l'esprit de l'Assemblée. Son ton était sec et tranchant, mais point provocant. M. Tirard était aussi maire de Paris, et il appuya cette proposition avec une sorte de grandiloquence qui détonnait. Ils représentaient tous les deux que la Commune allait se constituer adversativementà Versailles; et qu'il était urgent de créer dans Paris un courant d'opinion et une municipalité d'accord avec le seul gouvernement légitime.

Le débat fut violent, coupé d'interpellations de tous les côtés de la Chambre. Il parut prêt à mettre aux prises toutes les ardeurs hostiles que suscitait sourdement la révolte de Paris, et que la personnalité même des deux promoteurs de la motion n'était pas faite pour calmer, bien qu'ils affirmassent hautement l'autorité souveraine de l'Assemblée.

Devait-on faire procéder exceptionnellement aux élections parisiennes, tandis que la loi municipale

générale était encore à faire? Il apparaissait que c'eût été faire un acte de soumission envers les rebelles. M. Thiers intervint, et dans le sentiment le plus conciliant, il s'attacha à ne heurter aucune des susceptibilités que faisait naître une situation aussi extraordinaire, avec l'intention de rendre possible une solution pacifique qui était avant tout désirable.

Dans le cours de la discussion, les questions les plus irritantes furent soulevées : l'assassinat des généraux Lecomte et Thomas , dont le général Trochu vengea la mémoire avec une chaleur éloquente; la conduite dans cette circonstance de M. Clemenceau, qui attesta qu'il avait fait tout ce qu'il était possible de faire pour empêcher le crime; l'abandon de Paris par le gouvernement ; en un mot, tous les incidents de la lamentable histoire de ces derniers jours.

M. Thiers rendit compte des faits accomplis; et il exposa les raisons qui l'avaient déterminé à abandonner Paris à l'émeute triomphante. Il fit le tableau de cette ville livrée à une multitude affolée, armée, au milieu de laquelle la troupe organisée aurait été noyée et désemparée. Il rappela ses souvenirs des journées de 1848, quand la royauté qu'il aimait fut chassée par l'émeute. Et, revenant à la motion, il exposa qu'à ses yeux la population parisienne ne pourrait être sérieusement appelée à procéder à des élections, parce que les moyens matériels d'exécution feraient défaut : on n'avait même pas de listes d'électeurs prêtes dans les mairies.

Cette partie de la discussion fit apparaître à la tribune l'amiral Saisset, qui fut appelé à témoigner de l'état d'esprit de la population. L'amiral Saisset

avait été un des vaillants défenseurs de Paris : il s'y était acquis une grande popularité. M. Thicrs avait songé à utiliser cette popularité au profit du rétablissement du bon ordre; et il l'avait investi du commandement en chef des gardes nationales de la Seine. L'amiral avait accepté cette mission avec sa vaillance ordinaire. Il raconta alors qu'il avait essayé en vain de reconstituer parmi les Parisiens une force de résistance contre la rébellion.

Et au sujet des élections municipales, comme quelqu'un posait cette question : a Y a-t-il des listes régulières (d'électeurs)? » Il «répondit : «Non! il n'y a rien à Paris que la révolution. En ce moment, nous sommes entre les mains de la Commune. » Un député lui demanda : « Est-ce que des élections libres sont possibles à Paris? — Non! »

11 semblait que ces réponses de l'amiral auraient suffi à résoudre la question. Un dernier mot de M. Clemenceau emporta la décision. On s'inquiétait de savoir si la concession demandée à l'Assemblée désarmerait l'émeute et rétablirait l'ordre. Il répondit : « Je sais bien que vous ne les concilierez pas, et que je ne les concilierai pas non plus... », et il ajoutait qu'un vote de l'Assemblée permettrait aux maires d'intervenir. Intervenir! pourquoi faire, puisque la Commune était triomphante? Il ne pouvait convenir à l'Assemblée de jouer cette comédie ridicule.

C'est au cours de cette discussion orageuse , pénible, subie par l'Assemblée dans un sentiment de patriotisme accablé, que survint un intermède par l'apparition à la tribune d'un jeune soldat en uni-

forme qui, provoqué je ne sais par quoi ni comment, fit le récit de l'arrestation à la gare Montparnasse de Chanzy et de la sienne. C'était M. Turquet, député de l'Aisne. Il fit ce récit avec une grande aisance, sur un ton parfaitement en accord avec les circonstances dramatiques qu'il rappelait, mais sans forcer la note, et de façon à intéresser vivement l'Assemblée. On sut alors que MM. Tirard et Schœlcher avaient fait auprès de la Commune une démarche, d'ailleurs inutile, pour obtenir l'élargissement du général; et quelqu'un rappela ce propos entendu que « si les Versaillais faisaient mine d'entrer dans Paris, on leur jetterait en représailles le cadavre de Chanzy » . M. Turquet rendit hommage à la conduite dans ce triste épisode de M. Léo Meillet, adjoint du treizième arrondissement.

Pendant ces deux journées, le président Grévy tint sa place avec une autorité tout à fait supérieure. Par son calme, par son bon sens suprême, par sa sagacité et son ton d'autorité, il enseigna son devoir à cette Assemblée qui était souveraine, sans aucun pondérateur auprès ni au-dessus d'elle. Il lui apprit, dès le premier jour, à se discipliner, à se gouverner elle-même, et à garder les justes limites de son pouvoir.

L'Assemblée, de son côté, sut concilier sa dignité avec les sentiments de concorde qui la disposaient à apaiser l'affreuse rébellion , laquelle ajoutait, sous les yeux de l'ennemi encore à nos portes, une humiliation à toutes les autres. Mais elle soutint sans hésiter la guerre, déclarée moins encore à elle qu'à la patrie.

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