‹ L'Assemblée nationale de 1871 (volume 2)Chapitre 12 sur 36 · LA COMMUNE DE PARIS · texte numérisé non relu

LA COMMUNE DE PARIS

L'Assemblée ne pouvait en effet délibérer sur les affaires du pays avant que son autorité eût été partout reconnue. Et d'autre part, elle ne se résignait pas aisément à traiter Paris en ennemi, alors surtout que l'étranger était encore campé à nos portes; et que nous ne pouvions même pas sortir de Versailles sans être munis d'un permis de circulation.

Elle ne nourrissait aucune haine contre Paris. Nous excusions, pour les avoir éprouvés nous-mêmes, la nature des sentiments qui animaient la population parisienne. L'Assemblée en pouvait juger par la surexcitation singulière à laquelle elle voyait en proie quelques-uns de ses membres, personnages considérables, qui avaient rendu de grands services pendant le siège, tels que M. André, le banquier, M. Denormandie, l'avoué si connu et si justement populaire, d'autres encore, tous, les meilleurs patriotes du monde, et qui n'étaient pas loin de partager les colères populaires. Et d'un autre côté, les députés qui, par communauté d'opinion, étaient plus rapprochés des partis insurgés, comprenaient pourtant que cette lutte était impie et sans issue. M. Thiers

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enfin et le gouvernement désiraient faire cesser aimablement un état de choses aussi anormal qu'il était désespérant.

Quelques efforts furent tentés dans ce sens. Au début de cette lutte affreuse, ce que ressentit l'Assemblée nationale fut plutôt une douleur consternée que de la colère. Il régnait alors parmi nous un besoin prédominant d'effusion patriotique, de concours unanimes pour le relèvement de la France, de sincère fraternité dans le commun malheur. Même, les idées de décentralisation et les revendications communalistes rencontraient des adhésions presque générales parmi nous. L'assassinat des généraux Thomas, Lecomte et les nouvelles que nous recevions, toutes à la guerre, modifièrent vite ces dispositions de l'Assemblée. Et toutefois on conservait un vif désir d'apaisement et d'un accord avec Paris.

Les maires et les adjoints des mairies tentèrent de servir d'intermédiaires conciliants entre Versailles et Paris. L'Assemblée, qui avait un haut sentiment de sa dignité, n'admettait pas volontiers cette sorte d'ingérence. Ils vinrent en personne à Versailles, et, par l'entremise de M. Arnaud de l'Ariège, ils sollicitèrent la faveur d'être admis à la barre de rassemblée et aux honneurs de la séance, comme on eût dit au temps de la Convention. Mais tout ce qui rappelait cette époque, et ce qui avait trait à l'insurrection de Paris horripilait cette assemblée vraiment pleine de l'esprit national. On re-

poussa cette proposition. Toutefois, pour ne pas paraître se refuser à toute entente, et sur le conseil de M. J. Grévy, on décida d'admettre les maires et les adjoints dans une loge, où nous ne tardâmes pas à les voir entrer en costume de cérémonie, avec l'écharpe en bandoulière. Leur apparition provoqua à droite des protestations vives; à gauche une manifestation au moins inopportune; et au centre des mouvements d'impatience et de désapprobation, comme d'une scène à effet hors de propos. Le résultat, au rebours des intentions communes, fut plutôt désastreux.

Le dramatique était d'ailleurs de circonstance dans les manifestations d'alors. Un jour, dans une commission dont je faisais partie, et où Ton étudiait une loi concernant, je crois, les élections de Paris, deux maires demandèrent à être entendus. C'étaient MM. Tirard et Clemenceau. Us affectaient une dignité froide, et nous autres, avec bonhomie, nous avions le désir de dissiper des malentendus, que réellement nous ne comprenions guère. Un de nous fit je ne sais quelle observation au sujet de l'attitude des Parisiens.

Il n'avait pas achevé que M. Tirard se leva et se livra à une harangue fougueuse, avec force gesticulations, et d'un accent de plus en plus emporté : si bien que, à bout de force et de passion, il se trouva quasi mal et proféra je ne sais quels mots qui signifiaient que les élus de Paris se tenaient pour outragés et qu'ils allaient se retirer. M. Clemenceau était resté froid, jusqu'au rigide, et n'avait soufflé mot, mais avec le masque d'une impassibilité hostile. Il prit M. Tirard par le bras, et tous les deux se retirèrent

fièrement. Nous étions stupéfaits de cette fougue sans raison, de cette méprise sur nos sentiments, de ces façons de traiter les affaires. Mais, très désireux d'un rapprochement, fût-ce au prix de quelques avances, on me pria de courir après ces deux messieurs, pour les ramener et pour dissiper ce malentendu. Je les rejoignis tandis qu'ils s'en allaient comme des gens en colère. J'essayai vainement de les faire revenir. Nous dûmes délibérer sans eux, et sans garder d'ailleurs de cette étrange sortie aucun ressentiment. Ce petit incident n'a d'autre intérêt que de faire connaître l'état d'esprit qui régnait des deux côtés.

M. Thiers ne cessa, pendant toute la durée de la Commune, de nouer des négociations par l'intermédiaire de citoyens zélés et intrépides, pour faire mettre bas les armes à la population en proie à une sorte de folie que l'on a appelée obsidionale, surexcitée en partie par la misère ; et qui subissait aussi la domination de quelques furieux et de meneurs qui s'étaient rendus maîtres de Paris, il se mit, par certaines entremises, en rapport avec ceux des membres de la Commune que l'on supposait le plus capables d'entendre raison, tels que Delescluze par exemple. 11 usa enfin, comme il entrait dans ses goûts de le faire, de ces combinaisons ténébreuses, maniées par des agents que l'on peut désavouer, et qui sont un des ressorts inaperçus des gouvernements.

Cependant, la question des élections municipales ^estait pendante. Après <jue l'assemblée dç Y§rs$yiçs

eut refusé de voter, d'urgence, une loi spéciale pour Paris, les maires crurent qu'il y aurait avantage à prendre la tête du mouvement; et comme le gouvernement insurrectionnel avait fixé la date des élections au 26 mars, ils s'imaginèrent qu'ils pourraient, en faisant eux-mêmes procéder à ces élections, se substituer au gouvernement insurrectionnel. Us ne firent, par cette fausse manœuvre, que le consacrer. Dans quelles conditions se firent ces élections? On peut l'imaginer.

La convocation des électeurs avait bien été faite au nom des maires et adjoints de Paris, et aussi au nom des représentants de la Seine présents à Paris : MM. Lockroy, Floquet, Tolain, Clemenceau, Greppo. Mais le véritable directeur du mouvement électoral avait été le Comité central de la Garde nationale. Aussi ce Comité, usant d'un pouvoir usurpé, adressa-t-il son message à la ville de Paris, après les élections qui eurent lieu le 26 mars.

«Citoyens, disait ce message (1), notre mission est terminée ; nous allons céder la place dans notre Hôtel de Ville à nos nouveaux élus, à nos mandataires réguliers, etc. En l'Hôtel de Ville, 25 mars 1870.

«Le comité central de la garde nationale : Avoine fils, An. Armand, G. Arnold, M. Audignoux, Bouit, Jules Bergeret, Babick, Buron, Billioray, Boursier, Blancher, Costioni, Choudeau, A. Dupont, Fabre, Ferrât, Fleury, Fougeret, G. Gaudier, Goulider, H. Geresme, Grellier, G rat tard, Josselin, Jourde, La valet te, Henri (Fortuné), Maljournal, Edouard,

(1) V. l« Journal officiel de la Commune , n° du 25 mars 1874. 4

Moreau, Mortier, Prud'homme, Rousseau, Ranvier, Varlin, Viard. »

C'était le comité qui régnait à Paris depuis la fin du siège.

Quelques tentatives courageuses avaient été faites pour arracher Paris à la dictature de ce gouvernement émané, on ne sait comment, de la garde nationale et d'un autre comité dit central. La partie restée saine de la garde nationale voulait faire rentrer dans l'ordre les insurgés. L'amiral Saisset, qui avait été nommé général de la Garde nationale, fit de vains efforts pour organiser cette résistance. A son appel, quelques bataillons de la garde nationale et des citoyens isolés se mirent sous ses ordres; et, un certain jour, on tenta de s'emparer d'une barricade située au bout de la rue de la Paix, à la sortie de la place Vendôme. Plusieurs hommes furent tués, et l'assaut donné fut repoussé. Ce fut le dernier effort de l'armée de l'ordre. L'amiral n'avait trouvé ni ressources, ni moyens d'action, ni même la quantité de soldats armés nécessaire pour reprendre Paris.

La Commune resta maîtresse. Elle organisa le gouvernement insurrectionnel. On distribua les ministères, les grandes charges de l'État, les administrations, les grades militaires et les commandements, avec états -majors, décorations et costumes flamboyants. Cette tragédie eût offert un aspect héroïcomique, si elle n'avait été une trahison devant l'ennemi, une débauche révolutionnaire, une révolte contre la nation, une lutte fratricide terminée par l'assassinat des otages et par l'incendie de la capitale, qui fut comme une évocation sinistre des plus sombres

cataclysmes des civilisations disparues, dont les sables des déserts de l'Orient gardent encore le secret.

A partir de ce jour, la parole fut au canon. L'Assemblée ne se mêla plus, si ce n'est pour en ressentir le contre-coup douloureux, à ce lamentable dialogue échangé entre Versailles et Paris. M. Thiers engagea résolument la lutte, puisqu'il n'avait pu l'éviter, et puisque, après tout, il fallait bien à tout prix faire rentrer les révoltés dans l'obéissance.

Il crut devoir, dans ces circonstances si critiques, rappeler et maintenir la résolution qu'il avait prise à Bordeaux. Il y fut amené par le malentendu que l'on cherchait à entretenir en province sur les intentions dq l'Assemblée et du gouvernement. On travaillait à soulever contre eux, par des insinuations perfides, le sentiment du pays. On disait que l'Assemblée était résolue à rétablir une monarchie, voire l'ancien régime! M. Thiers connaissait cet état d'esprit, qui demeurait encore irrésolu entre Paris et Versailles. 11 sentait la nécessité de faire cesser cette méprise, car il avait besoin de l'assentiment général pour accomplir sa rude tâche. C'est pourquoi il fut amené à renouveler les déclarations qu'il avait faites à Bordeaux :

« Il y a des ennemis, dit-il dans la séance du 27 mars, qui prétendent que nous nous préparons à renverser la République. Je leur donne un démenti formel. Ils mentent à la France. Ils veulent la troubler et l'agiter... Nous avons trouvé la République

établie comme un fait dont nous ne sommes pas les auteurs : mais je ne détruirai pas la forme du gouvernement dont je me sers maintenant pour rétablir Tordre. Je ne trahirai pas plus les uns que les autres. Je le jure devant Dieu !

... Messieurs, je m'adresse à tous les partis indistinctement : Savez-vous à qui appartiendra la victoire? Aux plus sages... »

Et plus loin. « J'affirme qu'aucun parti ne sera trahi par nous ; que, contre aucun parti il ne sera préparé de solution frauduleuse. Nous n'avons accepté que cette mission : défendre Tordre et réorganiser en même temps le pays, de manière à lui rendre la vie, la liberté de ses opérations, le commerce, la prospérité, s'il se peut, après d'aussi grands malheurs; et, quand tout cela sera rétabli, la liberté de choisir comme il le voudra, en ce qui concerne ses futures destinées. »

Et comme adjuration finale, il demandait à l'Assemblée de garder une attitude digne, calme et discrète.

Il fut compris. Nous sentions tous que nous étions sous les regards de l'ennemi campé à nos portes, en face d'une rébellion atroce, et placés là pour empêcher la France de tomber dans la dissolution suprême. Et tandis que nous reprenions notre œuvre parlementaire, nous assistions à un merveilleux spectacle : celui de la résurrection d'un peuple.

Avec une lucidité parfaite, avec un calme souriant, au milieu de scènes tragiques, en proie aux émotions intimes les plus fortes ; ramasser dans sa main les rênes d'une vaste organisation administra-

tive plus qu'à moitié relâchée et détruite ; rassembler débris par débris une armée ; pourvoir à son logement et à son entretien ; relever le commandement militaire tombé à terre; refaire les finances; renouer les fils embrouillés ou cassés du mécanisme social, industriel, commercial; reconstituer les municipalités; rétablir les autorités locales; calmer les émotions populaires; avoir raison des rébellions soulevées à Marseille, à Lyon, un peu partout; rendre la confiance; faire sentir les bienfaits de Tordre; remettre enfin sur ses pieds une société lamentablement en débris; et en même temps, poursuivre les négociations avec l'ennemi; pourvoir aux charges, aux dépenses, aux mille incidents, nés de l'occupation étrangère et qui menaçaient sans cesse la paix; porter ainsi sur tout à la fois une vue lucide, un esprit de résolution rapide et ferme : ce fut l'œuvre extraordinaire d'un extraordinaire chef de gouvernement, ce fut l'œuvre de M. Thiers.

a Rome alors admirait ses vertus. » Mais ces temps sont lointains, et les périls sont oubliés : oubliés aussi les services. Et je vois chaque jour des publicistes occupés à se plaindre que M. Thiers n'ait pas alors rétabli le gouvernement de leur goût. Il avait, en vérité, bien autre chose à faire. Et ceux-là mêmes qui l'accusent se sont honorés alors, en l'aidant dans sa rude tâche. C'est eux-mêmes plutôt qu'ils accusent, avec une animosité posthume.

Pour moi, spectateur émerveillé et passionnément attentif à ce qui m'entourait, je revois encore les débris de cette armée rappelés ou revenus de toutes parts, sans tenue, déguenillés et, presque sans armes,

sans discipline, ayant l'aspect misérable de troupes débandées et de légionnaires en déroute : des canons ramenés d'on ne savait où, étranges sur la place, devant le palais de Versailles; un campement en bois improvisé dans les longues avenues; le grouillement d'hommes épars, sans discipline et sans ordre; et peu à peu, comme mu par des ressorts secrets, tout ce monde reprenant figure de troupes, de corps disciplinés, d'une armée enfin! Et ainsi, sur tous les points du territoire, par un travail silencieux et invisible, Tordre, la règle, le mouvement et la hiérarchie rétablis dans tous les rouages de l'État, la vie sociale enfin renaissant; et se refaisant, la France ! On peut apprécier diversement la vie politique de M. Thiers. Je ne le juge que sur son œuvre dernière, et j'affirme que cette œuvre fut, de tout point, admirable.

Il fallait, il est vrai, un esprit et une science de gouvernement incomparables, pour produire de tels résultats presque sans à-coups, et si vite. Mais on ne peut nier la merveilleuse organisation administrative appropriée à ce génie particulier de gouvernement qui était le sien. L'instrument était fait pour l'homme, et l'homme se servait avec amour de l'instrument.

M. Thiers, sous ce rapport, personnifie très exactement l'homme d'État du régime parlementaire. Sous un tel régime, le chef du ministère, pour peu qu'il puisse faire un beau discours à propos, et qu'il

sache se servir des moyens d'action que lui fournit la centralisation administrative sortie de la Révolution et créée par Napoléon, est bien plus puissant que ne l'étaient les rois de l'ancien régime. Ceux-ci appuyaient leur pouvoir sur des réalités concrètes ; sur des classes organisées; sur des corporations, ayant chacune leur autonomie et leurs franchises ; sur des mœurs ancrées dans la nation et qu'ils respectaient, ces mœurs étant d'ailleurs le résultat social d'une communauté de vie qui unissait ensemble et la royauté et la nation. Les institutions de tout ordre, police, justice, forces militaires, finances, s'étaient façonnées peu à peu d'après ces mœurs générales et s'y adaptaient. Nation et royauté vivaient d'une existence commune, le plus souvent d'accord, nées et grandies ensemble, par le jeu naturel des organismes sortis du sol et tirant de lui sans cesse leur vitalité.

Sous le régime nouveau, la nation a délibérément substitué à son ancien mode de vivre une nouvelle manière. Au vieux système sorti de la nature des choses, elle a substitué un régime nouveau né de sa cervelle. Mais, comme après tout, il faut vivre, il a fallu substituer aux anciennes mœurs gouvernementales, un autre mécanisme; et ce mécanisme tout d'une pièce imaginé, s'est trouvé être le plus merveilleux instrument de despotisme qu'on ait jamais vu. Mais, grâce à l'ingénieuse invention du parlementarisme, la nation a gardé l'illusion de sa maîtrise, laquelle est presque toujours une pure chimère. Elle a cru que c'était elle-même qui ferait mouvoir le mécanisme gouvernemental : pouvoir

parlementaire, pouvoir exécutif, institutions, tandis que le plus souvent, elle n'a été qu'un instrument docile, durement mené parfois, entre les mains, soit d'un orateur habile, soit d'un tacticien parlementaire consommé, soit d'un démagogue rusé, ou enfin, par aventure, d'un homme de gouvernement vraiment doué de ce génie spécial, et dévoué uniquement à l'intérêt public.

M. Thiers, du moins dans la dernière période de sa vie, était de ces derniers. Sous sa main, l'utilité du système administratif césarien fut admise, en raison des circonstances. Nul n'eût osé y contredire alors. Les velléités très légitimes de la majorité de l'Assemblée, qui aurait voulu modifier ce régime intérieur, se trouvèrent paralysées dès le premier moment. Mais, pour avoir pourvu aux malheurs du temps, la centralisation sortit de là consolidée, et plus appropriée que jamais aux desseins encore tenus secrets des jacobins.

L'effort fait pour réparer les maux présents, ne fit ainsi qu'aggraver un état de choses mauvais en soi. On a pu voir, depuis, ce que pouvait faire le jacobinisme armé de la formidable puissance de l'administration et du subterfuge parlementaire combinés. La liberté politique n'est plus alors qu'une illusion, et si l'illusion, tant qu'elle dure, peut suffire au bonheur d'un homme, chez une nation, elle prépare la ruine, et la rend inévitable.

Une longue pratique des affaires publiques, jointe à la nature de son esprit, donnait à la politique de

M. Thiers un caractère essentiellement pratique. L'Assemblée nationale, au contraire, pénétrée d'un autre esprit, et moins expérimentée, était pleine d'ardeur pour opérer de grands changements dans l'Etat, et animée de sentiments généreux qui la poussaient à des résolutions, qu'on n'aurait pu réaliser qu'avec le concours du gouvernement et dans des temps calmes. De là une contrariété d'humeur entre le chef du pouvoir et l'Assemblée.

A peine étions-nous réunis à Bordeaux, que l'idée fut émise et de suite accueillie, de mettre à l'étude toutes les administrations de l'État, et d'en préparer la réforme. On se distribua la besogne : une commission générale fut chargée de cet immense travail. Les membres de cette commission, tous imbus des principes de réforme décentralisatrice, travaillèrent avec ardeur; et il sortit de là de véritables œuvres de législation très remarquables. Inutile effort, du moment où le gouvernement ne lui donnait pas son appui. Ces œuvres dorment depuis trente ans dans les archives des Chambres; et la centralisation est plus puissante que jamais.

L'extrémité des maux et l'énormité de la rançon qui pesaient sur la France avaient fait naître la généreuse pensée d'ouvrir une souscription nationale. Entraînement irréfléchi, et projet irréalisable peutêtre! Mais n'est-ce pas le propre de l'enthousiasme d'opérer des miracles? M. Thiers, sans s'opposer positivement à ce projet, l'accueillit avec si peu d'empressement qu'il en rendit le succès impossible. Peut-être, en effet, le résultat d'une souscription eût-il été en disproportion avec les besoins énormes

do trésor public. Quoi qu'il en soit, ce fut encore un des élans généreux de l'Assemblée qui fut arrêté sur le coup.

La révolte de Paris suscita une autre proposition, dont le sort fut pareil.

Par imitation du très beau mouvement qui avait soulevé la France entière contre l'insurrection du mois de juin 1848, lorsque de toutes les communes de France des volontaires des gardes nationales accoururent à Paris, à l'appel du général Cavaignac et de la Constituante, l'Assemblée nationale adressa le même appel au pays, avec l'assentiment de M. Thiers. Il y fut à peine répondu.

La province était à bout de l'effort qu'elle avait fait depuis de longs mois pour repousser l'invasion allemande. Mais aussi et surtout, ses dispositions n'étaient 'pas partout favorables. Sur beaucoup de points, on pouvait constater et craindre des velléités de sécession. Le vieux parti républicain, annihilé à Versailles, mais d'autant plus ardent au dehors, avait recommencé son œuvre de discorde, en répandant des nouvelles fausses, en jetant le discrédit sur l'Assemblée, que l'on représentait comme un assemblage de ruraux hostiles aux idées de progrès et à la République.

Ainsi ravivait-on les causes de dissentiment qui déchirent la France depuis plus d'un siècle. Et les fauteurs de la discorde étaient ceux-là même qui avaient le dessein d'implanter un régime politique nouveau, lequel réclame, avant toute chose, une parfaite harmonie de sentiments et d'idées dans la nation. Prétendre fonder un édifice, et se complaire

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à affaiblir, à détruire même sa base, que serait l'assentiment commun! C'est à cette belle œuvre que le parti qui se dit républicain travaille, et que la France s'épuise.

Quoi qu'il en soit, la France, cette fois, n'entendit pas l'appel de ses élus. C'est à peine si quelques bataillons de volontaires vinrent se joindre aux débris de nos armées. Je me souvenais de cette autre époque de 1848, où, enrôlé dans un bataillon delà garde nationale de Caen, avec la plupart de mes camarades de l'école de droit, j'étais venu à Paris; et où j'avais assisté à cette cérémonie, pittoresque à la fois et émouvante, de tous les gardes nationaux venus des quatre coins de la France, remplissant comme une vaste armée la place de la Concorde et les quais adjacents, et passés en revue parle général Cavaignac et par l'Assemblée Constituante, étagée sur les marches du Palais-Bourbon.

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