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FORMATION DES GROUPES

Pendant le siège de Paris, les esprits étaient tendus vers les péripéties de ce drame lugubre. Au début, tout restait en suspens, l'Assemblée et le gouvernement. On s'était installé comme on avait pu à Versailles, dans cet asile improvisé, occupé hier encore par l'ennemi , qui avait laissé partout ses traces.

Les ministères occupaient les dépendances du palais. Beaucoup de députés couchaient encore dans des dortoirs communs organisés dans le palais même. On n'avait ni famille ni foyer; on vivait comme des étudiants, dans des logis organisés en hâte. C'est ainsi que pendant plusieurs mois j'ai vécu en commua avec deux collègues, M. le marquis Costa de Beauregard et M. le comte d'Hespel. Cette sorte de camaraderie des camps ne survécut pas en général aux circonstances. J'en éprouvai quelque étonnement. Sous le coup d'ailleurs du deuil national et d'un deuil domestique, rien ne pouvait avoir prise sur moi, si ce n'est les affaires de la patrie ; et en tout temps, j'ai négligé les choses négligeables.

Tandis que chacun, en son privé, cherchait à

s'établir en ville, les rapprochements se faisaient entre les députés qu'attiraient entre eux des sympathies d'opinion. On commençait à former des groupes. Les anciens parlementaires, expérimentés en ces matières, s'occupaient d'organiser des partis et de rallier des partisans. On s'aperçoit d'ailleurs très vite, dans les assemblées politiques, qu'on n'y saurait rester isolé.

On me convia à me trouver chez M. Guiraud, où devaient se trouver un grand nombre des députés dont plusieurs étaient réputés pour avoir pris une .part plus ou moins bruyante à l'Union libérale vers la fin de l'Empire. Tous inconnus pour moi : mais, à leurs discours, je compris qu'ils avaient des liens de parentage ou de similitude d'opinion avec le régime de Juillet. Le plus marquant d'entre eux était M. Lambert de Sainte-Croix, dont la présence caractérisait le but politique de cette réunion. Il passait pour être un ami de la maison d'Orléans.

Un autre groupe était en voie de se former dans l'hôtel des Réservoirs. On le qualifiait de Centre gauche. 11 était présidé par M. Feray, grand industriel de Seine-et-Oise, excellent homme et bon papatriote, paraissant tout dévoué à la politique de M. Thiers. On y parlait beaucoup, pas toujours clairement. J'y assistai notamment à une longue dissertation pour savoir si on se rallierait à la fprme actuelle du gouvernement, ou si on se rallierait à la forme, sans épithète. Le distinguo me parut avoir un sens douteux.

Je cherchais donc mon homme. Et je me trouvai avec quatre députés, qui cherchaient comme moi,

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chez M. Duréault, député de Saône-et-Loire. Nous résolûmes de former un groupe qui ne brillerait, certes, ni par l'importance des membres ni par leur nombre, mais qui aurait l'avantage de prendre une étiquette très significative et très claire. Ce serait le groupe des républicains conservateurs. Et pourtant — tant on se gâte vite à certains contacts, — déjà le parlementarisme sévissait parmi nous. Nous ergotâmes pour savoir si nous placerions le mot cotiservaleurs après ou devant. Et enfin, pour rendre notre cocarde plus voyante, nous décidâmes de mettre républicain en avant. Les cinq s'appelaient : Duréault, Philippotaux, Gailly, Félix Renaud et moimême.

Cette idée sans doute répondait à la pensée d'un grand nombre de députés qui, comme nous, cherchaient aventure. Us s'adjoignirent à nous; et nous devînmes le groupe des républicains conservateurs, sous la présidence de M. le comte Rampon, soldat et fils de soldat, de ce Rampon qui s'illustra au pont d'Arcole.

Le maire de Versailles, M. Rameau, nous offrit pour nos séances la salle de la justice de paix, dépendant de l'hôtel de ville. Nous étions voisins de la Gauche républicaine, qui se réunissait également dans une salle de ce même édifice, et qui avait pour président M. Jules Ferry.

Ailleurs, le Centre droit s'était constitué avec ses principaux membres : MM. le duc de Broglie, le duc d'Audiffret-Pasquier, Saint-Marc Girardin, Lambert de Sainte -Croix, etc. La droite avait à sa tête M. Audren de Rerdrel, et dans le ministère M. de

Larcy. Enfin les Chevau-légers, ou l'extrême droite, se constituèrent un peu plus tard, pour marquer un royalisme intransigeant. Us eurent pour président M. de la Rochette.

Les partis plus avancés se tenaient dans l'ombre. On savait vaguement qu'ils s'étaient groupés sous le titre de l'Union républicaine. On citait les plus marquants d'entre eux : Schœlcher, Edgard Quinet, Louis Blanc et un peu plus tard Ledru-Rollin, parmi les anciens de 1848; parmi les nouveaux, Littré et Tolain, ancien ouvrier, déjà renommé dans le parti socialiste; Pascal Duprat, Peyrat, Duclerc, et beaucoup d'autres, connus dans le monde politique ou du journalisme. Mais ces hommes, en général disciplinés à la mode jacobine, enrégimentés pour la plupart dans la franc- maçonnerie, dont nous ignorions alors les desseins, les procédés et la puissance, se tinrent cois et fort discrets pendant les premiers temps de l'Assemblée nationale. Même leur tactique insoupçonnée alors, et qui n'était au fond qu'un calcul, très machiavélique, passait pour de la générosité. On leur savait gré de leur effacement volontaire; tandis que cet effacement n'avait pour but que de dissimuler leurs vrais desseins.

Ainsi se dessinaient les partis, mais, à ce moment précis (mars 1871) l'Assemblée n'avait pas d'autre souci que d'aider M. Thiers dans son œuvre de réparation, dans la lutte de vive force engagée contre la Commune, dans les opérations de tout genre, enfin,

engagées peur procurer le paiement de la rançon et la libération du territoire.

Pendant cette période d'accalmie furent prises quelques mesures destinées à pallier te* tristes effets de la guerre. On régla, par exemple, les difficultés soulevées entre propriétaires et locataires, en suspendant l'application des lois. On vota également une loi municipale concernant la ville de Paris, et c'est cette loi qui règle encore aujourd'hui la vie municipale de la capitale.

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