LE SIÈGE DE LA COMMUNE
Mais c'était sur le siège de Paris que se concentraient alors l'attention et les efforts du gouvernement de Versailles.
M. Thiers avait d'abord tout tenté pour déjouer les projets de la Commune, pour introduire parmi ses membres la division, pour opérer des diversions par les procédés habituels, où les négociations secrètes et l'argent jouent le principal rôle. Il y fut aidé par des citoyens zélés et ardents, qui avaient des accointances avec les principaux des révoltés : c'est ainsi que M. Testelin, député du Nord, eut plusieurs rencontres avec Delescluze. Mais on dut bientôt renoncer à tout espoir d'entente et d'accommodement.
La Commune révoltée se plaçait de plus en plus en dehors de toute loi divine et humaine. Et pour mieux marquer l'état de guerre, elle fit brûler l'hôtel de M. Thiers, situé place Saint-Georges, avec tout ce qu'il renfermait, notamment des manuscrits et des collections précieuses. La tyrannie de la Commune n'eut plus de borne; et elle mit le comble à ses excès et aussi à la colère de l'Assemblée nationale, lorsque
nous apprîmes qu'elle avait arrêté des otages, en affichant l'insolente prétention de traiter avec la France représentée par l'Assemblée nationale. Les plus nobles victimes tombèrent sous les coups d'assassins, gens affolés, amenés à ces criminelles extrémités par une fatalité de situation créée par euxmêmes. Mgr Darboy, archevêque de Paris; le curé de la Madeleine, l'abbé Deguerry; le président Bonjean, le père Cartier, des moines, des jésuites, des prêtres séculiers furent sacrifiés : et leur meurtre excita jusqu'au paroxysme les sentiments d'humanité et de dignité blessée de l'Assemblée de Versailles, qui s'affermit de plus en plus dans la résolution d'avoir raison de cette rébellion et d'en tirer vengeance.
Aux traits essentiels de la révolte, on reconnaît l'ingérence de la franc-maçonnerie. Cette ingérence ne saurait être niée en présence de documents authentiques (1).
Il résulte notamment d'une « proclamation des Francs-Maçons et des Compagnons de Paris à leurs Frères de France et du monde entier » : que les Francs-Maçons se réunirent le mercredi 26 avril, au Châtelet; et décidèrent que, le 29, ils iraient solennellement faire adhésion à la Commune de Paris.
Le 29 avril, en effet, les Francs-Maçons au nombre de 10 à 14,000 se rendirent à l'Hôtel de Ville.
Depuis deux mois nous assistions à ce duel impie,
(1) V. la Commune de Paris, par Maxime du Camp; Journal officiel de la Commune, les Francs- Maçons et la Commune de Paris.
engagé entre Français, sous les yeux de l'ennemi encore campé à Saint-Denis. Tout le jour et surtout pendant la nuit, nous entendions * la canonnade échangée entre les forts, et les travaux du siège, à Montretout par exemple, où l'armée de Versailles avait construit des batteries formidables, destinées à faire cesser le feu des forts d'Ivry et de Vanves, et à ouvrir une brèche dans les fortifications. Bruits lugubres, qui entretenaient dans nos âmes des projets de répression terrible contre ceux qui, à nos yeux, trahissaient la patrie déjà. si malheureuse!
De l'autre côté, les sentiments de haine et les idées de résistance sans rémission devenaient aussi de plus en plus vifs. A mesure que cet état de choses durait, l'armée de la Commune s'excitait davantage à la lutte fratricide.
Les anxiétés étaient grandes chez ceux qui de notre côté raisonnaient encore de sang-froid. Plus il était urgent d'en finir, plus on concevait d'alarmes sur le résultat final.
M. Thiers, en relevant le maréchal de Mac-Mahon du champ de bataille de Sedan, et en le plaçant à la tête de l'armée de Versailles, avait eu une vue juste de la situation, et une inspiration vraiment française. Le maréchal portait un nom glorieux et honoré : l'armée avait au fond de l'âme le sentiment humilié de la défaite. En plaçant le maréchal à sa tête, il avait relevé l'un et l'autre. C'était la France qui rappelait son armée et se confiait à sa garde. Nous étions sûrs de la fidélité des corps d'officiers. Mais nous nous demandions avec une inquiétude à peine avouée si nous pouvions compter absolument sur l'e»-
prit des troupes, reconstituées hâtivement, remises à peine, pas du tout peut-être, de l'état d'indiscipline et de révolte intime contre les chefs, suite ordinaire des déroutes.
On avait décidé de donner l'assaut et de marcher en avant : la rencontre devait avoir lieu du côté de Sceaux. Nous ne sûmes que le lendemain les angoisses de M. Thiers et de l'état-major sur le résultat possible de ce premier contact Quelle serait l'attitude des troupes ? Cruelle incertitude quand on songe à tout ce qui dépendait de là ! Un incident décida de tout.
A peine les troupes de la Commune et celles de notre armée étaient-elles en présence, un homme fut frappé d'un coup de feu et tomba. Un médecin militaire, se détachant du gros de notre troupe, se porta au secours de l'homme; et tandis qu'il lui donnait ses soins, une décharge partie des rangs des communards l'étendit raide mort. L'odieux de ce meurtre enleva nos soldats. Ils se ruèrent sur les communards. L'esprit militaire avait repris son empire. A partir de ce moment, nos officiers sentirent qu'ils avaient leurs hommes dans la main.
L'armée de Versailles était arrivée jusqu'au mur d'enceinte. Toute la contention d'esprit de M. Thiers tendait à obtenir de quelque bon citoyen enfermé dans Paris, et il n'en manquait certes pas, qu'il ouvrît une des portes, afin d'éviter les dernières horreurs d'un assaut en règle. On finit par découvrir un affidé à la fois fidèle et résolu, M. Ducatel, qui ouvrit la porte de Saint-Cloud au Point-du-Jour. Encore fallait-il pénétrer dans Paris : ce fut le général Douay qui força l'entrée.
A partir de ce moment, la résistance dans Paris de la part de la Commune et des malheureux gardes nationaux et soldats qu'elle avait enrégimentés, la plupart pour la paie de 1 fr. 50 qui était leur seule subsistance, ne fut plus qu'une lulte sans espoir et de désespoir en effet. Pendant ces derniers jours s'accomplirent les forfaits qui ont fait de cette révolte un objet d'exécration et d'horreur. L'abolition et la chute de la colonne Vendôme, ce témoignage de la gloire militaire de la France, abattue sous les yeux des Prussiens, et l'incendie de Paris! Quel vent de folie souffle par instants sur nous!
Un soir, nous sortions de notre réunion à l'hôtel de ville; nous aperçûmes du côté de Paris le ciel comme en feu; et on entendit crier : Paris brûle! — Nous partîmes en hâte du côté de Saint-Gloud. Arrivés sur les hauteurs, à l'endroit désigné sous le nom de Lanterne de Diogène, qui domine la vallée de la Seine et Paris, dans le lointain nous vîmes un foyer immense, flammes et fumée rougie par le feu, qui s'étendaifesur la ville entière, comme un brasier. Des flammèches, et des papiers enflammés tourbillonnaient dans l'air : un bruit lointain de crépitement et d'explosions se distinguait au milieu du morne silence dans lequel nous étions plongés.
La nuit suivante nous allâmes sur les hauteurs de Meudon qui dominent Paris. L'incendie continuait toujours. On pouvait reconnaître cinq à six foyers principaux dont on déterminait mal l'emplacement,
tant la fumée obscurcissait la vue et jetait comme un voile incandescent sur ce spectacle horrible et stupéfiant à la fois. Quelle vision pour nous, qui avions l'âme endolorie de tant de maux! Ce n'était pas le Moscou incendié par des patriotes qui sacrifiaient la ville sainte pour sauver la patrie. C'étaient des Français qui brûlaient leur capitale et qui consommaient notre ruine en y ajoutant l'infamie. Les yeux effarés regardaient ce spectacle inouï, pleins de larmes : on se taisait; et si quelque réflexion saugrenue, comme j'en entendis de quelqu'un qui s'inquiétait de son appartement, rompait le silence que l'on gardait comme dans la chambre d'un mort, on regardait sans répondre. On songeait aux feux du ciel et aux cataclysmes que la Bible raconte, aux effondrements dans la poussière des cités condamnées à disparaître de la surface de la terre. Encore étaitce le feu du ciel qui les engloutissait, tandis que, chez nous, c'étaient des Français qui brûlaient leur ville. Jamais on ne sentit mieux l'approche des barbares.
L'armée avait repris possession de Paris, quartier par quartier, à travers les cendres et les ruines, avec le souci de sauver ce qui pouvait être sauvé. Nous en entendions les récits avec consternation : des fusillades sans nombre, des femmes et jusqu'à des enfants, en proie à une sorte de frénésie, surpris versant du pétrole le long des édifices publics et des maisons; des exécutions sommaires; des massacres et encore des massacres. On racontait les derniers épisodes sanglants, farouches, de cette guerre des rues. Un membre de la Commune, le
plus éclairé peut-être, et par là le plus coupable, dédaigna de se sauver. Il descendit sur le boulevard à la rencontre de la troupe, poitrine ouverte et sans arme. Il fut fusillé : c'était Delescluze, mort sans gloire qui n'expiait pas le crime. Qui caractérisera jamais cette sauvagerie, trahison inconsciente et voulue, acte de délire et de révolte haineuse, déchaînement des instincts de la béte et de la colère furieuse sous couleur de patriotisme exalté, au fond, orgueil et révolte, qui sont le dernier mot de la furie et de la théorie révolutionnaires?
Dès que les communications furent rétablies, j'allai à Paris. Partout sur le chemin des traces de la guerre : partout des ruines. Les maisons de campagne détruites, la ville de Saint-Cloud entièrement saccagée : il ne restait debout que le clocher de l'église : les bâtiments annexes de la gare Saint- Lazare démolis : et dans Paris, à chaque pas, la trace des dégâts causés parle siège : des ruines amoncelées parla guerre intestine : sur la place Vendôme et dans la rue de la Paix, la colonne étalée dans toute sa longueur, en éclats, les plaques de bronze où étaient inscrites nos annales militaires, jonchant le sol : des barricades ouvertes, encombrant la chaussée : les décombres encore fumantes de l'hôtel des Finances, de la Cour des comptes, des Tuileries, le charmant château de Philibert de Lorme qui garnissait le vide entre les deux pavillons du bord de l'eau et de
Marsan : partout l'aspect désolé de luîtes acharnées, des fureurs civiles, d'un foyer familial dispersé et souillé par la lutte fratricide. À ce spectacle, la douleur était immense, et en même temps, la colère et l'esprit de vengeance étaient entrés dans les âmes. Le crime était si grand, la peine si profonde, que tous réclamaient une expiation en rapport avec l'énorraité des événements.
Le temps a passé sur ces souvenirs, même sur ceux de l'invasion et de la conquête : il a fait son œuvre. Les hommes d'aujourd'hui ne peuvent pas se rendre compte des sentiments qui, de part et d'autre, animaient et les communards vaincus et les représentants de la France outragée et humiliée. Ces sentiments étaient violents, en accord avec les circonstances extraordinaires de cette époque extraordinaire. Nous apprenions alors sans frémir les exécutions sanglantes pratiquées sur place par les chefs militaires. Mais nous n'avons pas su qu'on se soit livré à de tels actes de répression, après le combat, contre des prisonniers rendus sur parole et captifs.
Des convois de communards étaient amenés en longues files à Versailles, où on les logeait au camp de Satory et dans les bâtiments de l'Orangerie du Palais. Et lorsque ces bandes déguenillées, hommes et femmes, au visage hâve, à l'air encore farouche, l'attitude menaçante, et proférant des paroles de bravade, passaient entre les rangs des soldats que Ton avait placés en haie le long des grandes avenues pour les protéger contre la foule — je les ai vus, — la fureur populaire faisait explosion contre
ces misérables vaincus ; et c'est à peine si les soldats pouvaient contenir les curieux, dont quelques-uns se jetaient avec rage sur ce triste cortège.
L'armée était entrée à Paris le 22 mai. M. Thiers l'annonça à l'Assemblée nationale, qui vota immédiatement Tordre du jour suivant :
« L'Assemblée nationale déclare que les armées de terre et de mer, que le chef du pouvoir exécutif de la République française, ont bien mérité de la Patrie. » Juste hommage qui fut rendu à [unanimité à M. Thiers et à nos soldats.
Sur la proposition de M. Cazenove de Pradine, l'Assemblée avait décidé que des prières publiques seraient dites dans toute la France, pour supplier Dieu d'apaiser n^s discordes civiles et de mettre un terme aux maux qui nous affligeaient. Cet acte de piété nationale fut accompli à Versailles, sous la présidence de l'évêque, dans sa cathédrale, le 28 mai.
Rien ne pouvait nous faire soupçonner alors que déjà la franc-maçonnerie préparait sa revanche ; ni surtout ce que serait cette revanche gagnée, trente ans plus tard, sous le triumvirat Loubet, Waldeck- Rousseau et Combes.