‹ L'Assemblée nationale de 1871 (volume 2)Chapitre 15 sur 36 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

l'état des partis dans l'assemblée nationale

L'Assemblée nationale de 1871 était sortie de circonstances exceptionnelles. Elle se trouva investie d'un pouvoir souverain. Elle l'a exercé avec un haut sentiment de ses devoirs envers la France et du respect dû aux droits des citoyens. Ce fut un gouvernement à part, et on ne peut tirer de son œuvre aucune induction sur la valeur du régime parlementaire. Ce dernier problème, en ce qui concerne surtout la France, avec ses qualités natives et ses défauts particuliers, n'est pas résolu.

L'Assemblée de Versailles, après que le gouvernement eut fait son œuvre en reconquérant Paris, entamait la sienne avec une sorte de fièvre de réformes. Elle y était bien préparée. Même les députés des anciens régimes qui avaient survécu à l'Empire n'étaient pas éloignés de ces nouveautés rêvées par la jeunesse; et cela principalement en haine du régime impérial.

La jeunesse libérale, restée en dehors du gouvernement pendant cette dernière période de vingt ans, s'était préparée avec ardeur à le remplacer. Aussi

presque tous les élus de 1871 entraient-ils dans la vie publique bien armés. Presque tous s'étaient exercés soit dans la presse ou dans les Académies, soit au barreau ou dans les affaires exigeant des connaissances scientifiques ou économiques. Ils avaient une haute culture d'esprit, et ils étaient pleins de foi dans l'œuvre de réparation nationale qu'ils avaient à cœur d'accomplir. Aussi est-il sorti des travaux intérieurs de cette Assemblée de véritables œuvres sur les multiples sujets de politique et surtout d'administration intérieure qu'elle aborda. Ces travaux, sous forme de rapports, sont enfouis dans les archives parlementaires; et l'Assemblée nationale, bientôt jetée dans d'autres voies par l'esprit de discorde, n'a pas donné, en résultats pratiques, la mesure de sa valeur réelle.

La première période d'activité fébrile et angoissante allait être close. L'Assemblée avait ratifié définitivement le traité de paix. Elle avait également voté un premier emprunt de deux milliards cinq cents millions destiné à la rançon. M. Thiers avait fait, à ce propos, un tableau rassurant de l'état de la richesse et des finances de la France, déjà en voie de relèvement, grâce à son habile direction et à la bonne administration de M. Pouyer-Querlier. Ce dernier put, le 20 juin, annoncer à l'Assemblée que l'emprunt avait été souscrit avec un tel élan que la souscription s'était élevée à quatre milliards soixantedix millions, près du double de ce que l'on demandait.

Un peu d'ordre commençait donc à régner dans les affaires publiques. Il ne devait pas tarder à être troublé dans les esprits. Les partis qui jusqu'alors avaient donné sans réserve leur appui à M. Thiers commençaient à se lasser d'être sages. Us sentaient que les succès obtenus par le gouvernement de M. Thiers, avec l'appui ostensible et chaleureux de la Gauche de l'Assemblée, auraient pour effet d'écarter leurs prétentions, en montrant l'inutilité d'un changement de régime pour le relèvement de la France.

Ainsi, dès les premiers moments, on aurait pu constater, si nous n'avions pas eu notre attention attachée aux affaires journalières, la fausse situation où ils allaient se placer et nous mettre nous-mêmes. Ils ne pouvaient refuser leur concours à la République provisoire, souspeinede se montrer mauvais patriotes, et par là ils contribuaient à la consolider. Ils se trouvaient ainsi placés entre leur devoir de bons Français et leurs intérêts de partisans. Mais, pour quelques-uns, leurs penchants ou la fidélité à des traditions un peu surannées; pour d'autres, la tyrannie des relations mondaines; pour d'autres encore l'infatuation des préjugés le plus souvent sans prétexte, les éloignèrent peu à peu de l'idée de fonder une République nouvelle; et ils allaient priver de l'appoint nécessaire de leur adhésion et de leurs forces le parti néo-républicain qui entendait fonder un régime politique conservateur. S'il y eut malentendu, comme beaucoup le prétendent, il fut déplorable; et il n'a profité à personne si ce n'est au parti jacobin, qui, à cette époque, se tenait prudemment dans l'ombre.

Des questions irritantes, que l'esprit de parti ne devait pas manquer d'exploiter, naissaient d'ellesmêmes. La guerre, la reddition de Metz, la trahison de Bazaine, les marchés passés et les emprunts contractés par le gouvernement de la Défense nationale ; les élections à faire pour combler les vides de l'Assemblée nationale, et il y en avait 114, autant de questions, autant d'éléments de discorde. On décréta qu'il serait fait des enquêtes; et ces enquêtes ne pouvaient guère avoir d'autre résultat que de raviver des ressentiments inutiles. Ce fut à l'occasion des 1 14 élections complémentaires restant à faire que M. le duo d'Àudiffret-Pasquier dénonça le premier le pacte de Bordeaux, a II est plus que jamais nécessaire, dit-il, que le gouvernement marche avec la majorité de cette Assemblée. » Gela parut une mise en demeure adressée à M. Thiers par l'organe autorisé d'une fraction de l'Assemblée qui croyait être la majorité, et être en mesure de restaurer la monarchie. La personne même du duc Pasquier donnait à sa déclaration une signification particulière. Il passait pour être très attaché aux personnes et à la fortune de la maison d'Orléans.

Les membres du centre droit s'agitaient, d'ailleurs, beaucoup au sujet des deux princes d'Orléans, Mgr le prince de Joinville et Mgr le duc d'Aumale, qui avaient été élus, l'un dans la Haute-Marne et dans la Manche, l'autre dans l'Oise, membres de l'Assemblée nationale. 11 s'agissait, pour eux, de

faire valider leurs élections; et, pour tous les membres de la maison de Bourbon, de faire rapporter les lois d'exil.

D'un autre côté, les légitimistes purs pensaient que le moment était venu de faire valoir les droits du Roi. Le matin du 30 mai, j'eus à ce propos, une conversation avec M. de La Rochefoucauld, alors duc de Bisaccia, qui me dit : « Jusqu'à présent, nous nous sommes montrés patients, nous n'avons rien fait pour troubler le gouvernement de M. Thiers, mais il faut en finir. » Ce propos et mille autres indices ne pouvaient laisser de doute. On se préparait à restaurer le trône ; et le plus grand nombre des royalistes, dans le but de faire cesser le dualisme monarchiste, si préjudiciable à la royauté, désiraient vivement opérer la fusion entre les deux branches de la maison de Bourbon. Cette fusion n'avait pu se faire en 1848, malgré les vœux des vrais royalistes d'alors, par la faute principalement des orléanistes purs, et surtout par le refus d'Hélène (duchesse d'Orléans), comme l'appelait le roi Louis-Philippe : incident bien curieux, qui me fut raconté en grand détail par M. Thiers.

M. de La Rochefoucauld avait à l'Assemblée nationale, comme partout, une situation personnelle à part. Il la devait à son nom, à ses manières, à la parfaite dignité qu'il conservait toujours, comme s'il avait, sans cesse, derrière lui un majordome. Quand on parcourait la galerie de portraits du château de Versailles, on était frappé de sa ressemblance avec le portrait du La Rochefoucauld des Maximes ; et le rapprochement qui venait à l'esprit avec une autre

époque, où le grand La Rochefoucauld fit si haute figure, n'était pas pour diminuer le rôle du duc contemporain. Ce dernier n'avait pas, je pense, de prétentions à l'éloquence. Il avait presque autant : une autorité qu'il devait à sa personnalité même, et aux sentiments qu'il inspirait aux autres.

Aussi bien, dans le parti de la Droite et de l'Extrême droite, qui s'appelait le parti des Ghevaulégers, pour marquer sans doute leur intransigeance, il ne se trouva pas de chef. Beaucoup, parmi eux, avaient une forte culture d'esprit, et se trouvaient, par l'éducation, à la hauteur de leur mandat ; presque tous portaienten eux un grand cachet de distinction, pas toujours utile à leur cause, dans un milieu sensible aux choses d'amour-propre et aux froissements de la vanité. Mais il ne se rencontra pas alors de grands orateurs comme Berryer, des hommes d'État comme le duc de Richelieu, ou Villèle, ou même Guizot, qui eussent pu donner toute leur valeur politique à ces hommes qui, pour une grande part, représentaient très exactement la nation. Leurs efforts et leurs tentatives, tendant à une rénovation sociale par le rétablissement du trône, ressemblèrent dès lors à de l'intrigue, n'étant pas marqués au coin d'une grande opinion nationale qui s'impose.

Un membre de l'Assemblée que l'on classait généralement dans le Centre droit, plutôt qu'il ne s'y classait lui-même, aurait eu peut-être le talent et l'envergure nécessaires pour jouer le rôle de chef. Mais la fraction tranchée du parti légitimiste se défiait de lui. Lui, d'ailleurs, ne paraissait pas avoir cette confiance en lui-même qui est indispensable

pour s'imposer aux autres, et pour faire accepter son autorité. Il semblait hésitant, même dans ses opinions. Il appliquait sans doute à la politique les méthodes scientifiques et philosophiques, raisonneuses et rebelles à la conclusion. Sa personne physique même trahissait le ballottement de sa pensée. À la tribune, sa phrase élégante, étudiée, académique, semblait quelque peu, comme la pensée, vacillante. Il lançait, mais sans vigueur, et comme le trait de la fin, l'épigramme, ce qui est parfois joli, mais n'a pas la valeur des coups de massue du véritable orateur. Il donnait l'impression d'un parfail causeur de salon, plutôt que de l'homme de la tribune aux harangues. Sans hauteur affectée, mais sans affabilité, il n'avait pas les façons attrayantes : ses amis disaient que ces défauts de pure apparence tenaient à une timidité réelle. Mais ces défauts-là sont de ceux qui nuisent dans les milieux où les amours-propres sont très en jeu et très chatouilleux. On jugeait mal ce qui était après tout, chez lui, un sentiment de dignité, qui le tenait à l'écart des négociations de couloir sentant l'intrigue. C'est de M. de Broglie que je parle.

A ce moment précis, il passait pour n'avoir pas pris parti dans la lutte qui allait s'ouvrir dans l'Assemblée. Aussi M. Thiers, un soir qu'à la présidence nous délibérions sur la conduite à suivre, et qu'il venait d'affirmer sa volonté d'essayer de la République, nous dit-il — c'était le 2 juin : — « Tel est le sentiment de tous les gens sages, Vitet, Broglie, Casimir Perier, qu'il distinguait nommément, sous ce rapport, de son beau-frère Pasquier. M. Thiers

se trompait sans doute. Car, à en juger par la suite, M. le duc de Broglie n'avait jamais dû faire supposer qu'il pourrait se prêter à rétablissement de la République. Mais, après tout, il ne serait pas le premier homme politique, ni le dernier sans doute, qui, avec des allures cassantes et de bronze, sont au fond ondoyants et divers. Je ne l'ai pas connu d'assez près pour avoir une opinion définitive sur son caractère. Tout ce que j'ai su de lui, c'est qu'il avait l'estime des honnêtes gens, et qu'il n'était point aimable.

Pendant les premiers temps de la République naissante, les diverses fractions de la Gauche proprement dite apparaissaient à peine. On savait qu'une partie des républicains de l'ancien temps se groupait sous le vocable l'Union : c'étaient les vénérables de 1848, comme Ed. Quinet, Louis Blanc, Peyrat, et un peu plus lard Ledru-Rollin, qui fut comme une réapparition du suffrage universel. Ledru-Rollin, après un long exil passé en Angleterre, produisit l'effet d'une renommée d'antan fort défraîchie. Il donna une seule représentation de son éloquence surchauffée, redondante et très surannée : ce fut comme une évocation d'une époque que personne n'avait envie de revoir. Oscar de La Fayette s'était un peu fourvoyé dans ce milieu. Son cousin Edmond de La Fayette siégeait parmi nous. A ce groupe s'étaient joints quelques-uns des personnages qui avaient joué un rôle plus ou moins en vue pendant le siège et au début de la Commune, tels que le colo-

nel Langlois, de Farcy, Lockroy, Floquet, Scheurer- Kestner, Edmond Adam.

Le parti de la Gauche proprement dite, avec son chef nominal M. Jules Grévy, se forma autour des principaux membres du gouvernement de la Défense nationale : Jules Favre, J. Simon, Crémieux, auxquels avaient été adjoints MM. Pelle tan et Jules Ferry, d'autres encore, qui eurent un rôle dans le drame de Tannée terrible. Gambetta, après un séjour assez long à Saint-Sébastien, où il s'était retiré après avoir donné sa démission en qualité de député de l'Alsace, était revenu à Versailles après les élections du 11 juillet, et il y prit immédiatement une grande place à la gauche de l'Assemblée.

L'influence de Gambetta était grande non seulement à Versailles, mais au dehors. 11 la devait à l'éclat d'une réputation de tribun éloquent déjà conquise, et aussi au rôle prépondérant qu'il avait eu pendant la guerre. On lui savait gré d'avoir été le patriote inspiré et tenace qui avait lutté jusqu'au bout pour l'honneur. Rentrée l'Assemblée nationale, il se tint réservé et silencieux. Ce fut vers ce même temps qu'il créa le journal la République française, avec le concours de la famille Arnaud de l'Ariège, qui lui prodigua son dévouement sous toutes les formes. 11 usa plus tard et de son influence et de son journal au service d'opinions que, pour le moment, il jugeait à propos de laisser sommeiller. A cette époque, l'Extrême Gauche et lui-même ne créèrent point d'embarras à M. Thiers. Il faut les en louer, avec cette réserve : que leur sagesse momentanée cachait des opinions bien différentes, et favorisait

d'autres desseins, qui ne furent dévoilés que plus tard.

À l'heure où nous sommes, au début de la première période de l'Assemblée nationale, l'Union républicaine, la Gauche, Gambetta et ses amis secondèrent la politique de M. Thiers. Gomme conséquence et sans grande sympathie, ils soutinrent de leurs encouragements, et, quand il le fallait, de leurs votes, les hommes du Centre-gauche que les circonstances ou leurs talents avaient portés au premier rang. On racontait, il -est vrai, un propos qui avait été tenu dans ces milieux, peut-être même par Gambetta, « que nous étions des chevaux de renfort, et qu'on les remiserait quand on serait arrive au haut de la côte » ; autrement et sans figure, que Ton nous mettrait de côté quand on n'aurait plus besoin de nous. Nous étions très peu sensibles, alors, aux préoccupations personnelles, et trop novices peut-être en politique pour croire aisément à l'esprit de trahison dans les rangs d'une Assemblée occupée de tâches si hautes. Les événements ultérieurs ont dessillé les yeux, et pas encore tous les yeux. Mais il est vrai qu'une crédulité trop tenace, et qui résiste à l'évidence, fait douter d'elle, et qu'elle ressemble fort à la complicité. Quand on s'obstine à demeurer attaché à de faux alliés, c'est qu'au fond on est d'accord avec eux. Ajoutez les étranges compositions et les flexibi- . lités singulières de conscience que subissent trop souvent les hommes mêlés à la politique active, vous aurez le secret de beaucoup de petites palinodies et de grandes trahisons.

J'incline d'ailleurs à croire que, sous le coup des

maux qui nous accablèrent alors, il y eut chez tout le monde un bon mouvement de concorde; c'était le premier, celui dont les gens comme Talleyrand disent qu'il faut se méfier. On oublia pour un temps les anciens malentendus, et l'esprit de défiance ne s'était point encore éveillé. Les rapports personnels des membres de l'Assemblée entre eux se ressentirent de cette détente des esprits. Les circonstances d'ailleurs voulaient que l'on vécût côte à côte comme dans un camp.

Les familles dispersées depuis de longs mois ne s'étaient pas encore reconstituées. Les députés vivaient à Versailles d'une sorte de vie commune obligée. Ils se rencontraient sans cesse dans les hôtels où on était logé, et dans les restaurants où Ton prenait ses repas; dans les promenades, pendant les courts loisirs que laissaient les travaux intérieurs et les séances publiques de l'Assemblée. Au palais de Versailles, où l'on passait littéralement presque tout son temps, on se retrouvait dans les longues galeries, et principalement dans une grande salle disposée pour le buffet et pour servir de salon de conversation. Même les voyages à Paris, dès que les communications furent rétablies, étaient une occasion fortuite et forcée de rencontres et de rapprochements entre collègues de toute opinion et de toute origine. Les voitures du chemin de fer faisaient l'office de salons : et Dieu sait si les voyages étaient multipliés. On y fréquentait dans une promiscuité obligée; et la bonne humeur, la bonne grâce native des Français aidant, les relations d'homme à homme furent, pendant cette période, aimables* courtoises et

propices à des accords utiles : c'était la prime jeunesse. Elle ne dura guère.

M. Thiers tenait salon ouvert à la Présidence. Il recevait tous les soirs; et dans les premiers temps, tous les partis s'y rencontraient, et recevaient le même accueil, les Chevau-légers aussi bien que l'Extrême Gauche. Celle-ci pourtant n'y était représentée que rarement, et par quelques-uns de ses membres seulement : elle affectait un peu la raideur jacobine. Au contraire, les royalistes de toute nuance y affluèrent, et M. Thiers se montrait affable et plein d'urbanité. Il animait son salon de sa verve intarissable; il discourait sans cesse, mais sans pose ; sa conversation était nourrie, pleine de choses et d'idées, étincelante, spirituelle et malicieuse sans méchanceté. Il poursuivait par la causerie son œuvre politique, cherchant à convaincre et à entraîner ses interlocuteurs, sans que jamais cela prît l'air et le ton de conférence ni de pédanterie.

Dans les premiers temps l'atmosphère troublante des salons n'avait point produit son effet ordinaire parmi tous ces hommes, que le souci de la chose publique, dominant alors, en aurait d'ailleurs préservé. Mais les salons n'étaient point rouverts, parce que les familles étaient absentes. On était entre soi, et les vanités mondaines n'avaient point repris leur empire. On put, pendant quelques mois, voir ce spectacle rare : la concorde et la politesse régnant dans le monde politique.

M. Tbiers avait le goût des gens de mérite, quels qu'ils fussent. Il s'entourait de préférence des hommes les plus distingués dans tous les ordres, savants, hommes de lettres, universitaires, diplomates. Puis il avait ses amis particuliers, Mignet, Rémusat, Giraud, Boissier, et d'autres encore, ses compatriotes du Midi qu'il réunissait à sa table un jour de la semaine. Il avait d'ailleurs tous les jours des convives à dîner. Il y réunissait les membres de l'Assemblée auxquels il marquait sa sympathie, ceux sur qui il pouvait compter, et ceux qu'il cherchait à amener à sa politique.

11 ne négligeait rien pour le succès de ses combinaisons, comme un général d'armée qui surveille et qui prévoit tous les détails d'une opération militaire. Son travail personnel qui était constant, ses entretiens, ses délassements mêmes, les réceptions officielles, sa maison, son salon, tout était consacré à la chose publique. C'était un spectacle inouï, propre à frapper d'admiration, que ce laboratoire des affaires de la France, et ce maître ouvrier, mettant son temps, sa science, son travail, son génie gouvernemental, ses plaisirs mêmes, tout, au service delà patrie. Il s'étudiait aussi à faire leur part aux gens de mérite, et à mettre à leur place les hommes distingués et propres à leur emploi. Il avait nommé ambassadeur à Berlin M. de Gontaut-Biron, qui dans ce poste exceptionnellement difficile déploya les qualités les plus rares, et servit puissamment à l'œuvre de la délivrance et de la paix. Il nomma à l'ambassade de Saint-Pétersbourg le général Le Flô, qui gagna les bonnes grâces de l'empereur Alexandre III, et pré- ,

para ainsi la précieuse alliance. Il envoya à Londres en qualité d'ambassadeur M. le duc de Broglie, dont la haute personnalité convenait, mieux que son humeur peut-être, à cette grande situation. Dès que M. Ernest Picard quitta le ministère de l'Intérieur, il lui donna le poste de ministre de France à Bruxelles ; et il avait nommé M. Jules Ferry ministre de France à Athènes. 11 donnait ainsi de justes satisfactions aux hommes distingués de tous les camps; et il employait pour le plus grand bien de la France, leurs talents.

La fraction de l'Assemblée nationale sur laquelle s'appuya plus particulièrement et dès le début M. Thiers fut le Centre gauche, et aussi le Centre droit, tant que ce dernier resta irrésolu et parut incertain sur le parti qu'il devrait prendre. Cette incertitude était, il est vrai, plus apparente que réelle.

Le Centre droit était en grande partie composé d'hommes dont les tendances étaient monarchistes, et plutôt de nuance orléaniste. Les chefs avaient fait leur éducation politique dans les salons d'opposition du temps du second Empire; et le gros du parti s'était préparé à la vie publique dans la conférence Mole. Cette conférence a eu son rôle dans l'histoire politique de la France depuis cinquante ans. Par son origine et par ses tendances, elle était imbue de l'esprit parlementaire. C'est un esprit particulier qui ramène toute la politique d'un pays à l'art de faire des discours. On y apprenait aussi la tactique parlementaire : les groupes, les bureaux des groupes,

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Futilité et la convenance des concessions réciproques, et, pour tout dire d'un mot, Fart de l'intrigue, oh! couverte du beau mot de bien public. Après tout, pour beaucoup d'hommes de ce temps-là ce fut une préparation non sans valeur au maniement des affaires.

Presque toute la jeunesse de l'époque de l'Empire, et même avant, a passé par cette école. Je m'y étais rencontré sous la seconde République, en 1851, avec Ernest Picard que je retrouvai vingt ans après à l'Assemblée nationale, ainsi qu'avec M. le vicomte de Meaux qui faisait preuve déjà d'un beau talent oratoire. Jules Ferry y fit ses premières armes, ainsi que presque tous les hommes qui se retrouvèrent réunis à l'Assemblée nationale, mais non groupés ensemble. On put remarquer que le genre oratoire sorti de là était disert, fait au moule, et selon la formule; mais qu'il manquait de chaleur, de naturel et de la force vive que la passion et le naturel communiquent à la parole. Les petites habiletés qu'exigent les tactiques des parlements petits ou grands énervent les âmes et rapetissent la pensée. Il est sorti peu d'hommes vraiment forts de cette école préparatoire. Les disciples de la conférence Mole abondaient au centre de l'Assemblé nationale.

De bonne heure, le Centre droit se fractionna en deux parties, l'une, par attrait naturel, allant à un royalisme orléaniste; l'autre se rapprochant du Centre gauche. Il est peut-être utile de rappeler comment ce partage se fit.

Dès les premiers jours de l'Assemblée à Versailles, ainsi que je l'ai déjà raconté, un grand nombre de

députés s'étaient groupés, sous le nom de Centre gauche, autour de M. Féray (d'Essonnes). C'étaient presque tous des hommes qui avaient conquis une certaine notoriété à Paris pour s'être enrôlés dans l'Union libérale, de grands industriels et des hommes importants de province.

A côté s'était formé un autre groupe composé de nouveaux venus, étrangers jusqu'alors à la politique, et dégagés de tout lien de ce genre. J'ai rappelé que nous étions cinq au début : Gailly, Philippoteaux, Duréaùlt, Félix Renaud et moi-même. Ils s'étaient prononcés pour une république conservatrice, et réunis sous la présidence du comte Rampon. Peu nombreux d'abord, la netteté de leur attitude fut une cause d'attraction pour un assez grand nombre de représentants jusqu'alors isolés, cherchant leur voie, et qui au fond partageaient la même opinion. Quelques personnalités, dont le nom et le passé politique avaient une signification particulière, s'adjoignirent à eux, et leur donnèrent le concours de leur autorité et de leur expérience : c'étaient M. Léon de Maleville, M. Jules de Lasteyrie, le marquis de Maleville, Calmon, le vicomte de Saint-Pierre, Léon Say, le comte de Choiseul, etc., tous amis particuliers de M. Thiers. Les nouveaux venus s'appelaient le général Chanzy, Bardoux, Ricard (des Deux- Sèvres), le colonel de Chadois, Christophle, Denormandie, Schérer, Lanfrey, etc.

Un des membres de ce groupe, M. Léon de Maleville, était un ancien ami et un des confidents politiques de M. Thiers. 11 datait du gouvernement de Juillet, où il avait joué son rôle dans l'opposition libé-

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raie menée par M. Thiers contre Guizot. Sous la république de 1848, il fut, pendant quelques temps, ministre de V Intérieur, dans le ministère formé après l'élection de Napoléon à la présidence de la République. Resté à l'écart pendant le deuxième Empire, il était rentré dans la politique en 1871 . La politique était son élément : c'était un parlementaire de l'ancienne école. Il se complaisait dans les pourparlers de couloirs, dans les négociations, dans les œuvres à côté qui constituent le plus clair du parlementarisme. Homme de parfaite compagnie, plein d'esprit et de rondeur, il était pour nous une sorte de mentor et d'éducateur en politique. Il habitait comme la plupart d'entre nous Versailles, et nous passions le plus souvent nos soirées chez moi, avec Ricard, Bardoux, Félix Renaud, de Chadois, un peu plus tard Lepetit; menant pendant ces premières années de l'Assemblée nationale la vie d'étudiants, étudiants sur le retour, je veux dire comme des gens campés.

Léon de Maleville était aussi un intermédiaire entre nous et la présidence. Il avait sans doute signalé la naissance et l'accroissement rapide de ce groupe; et il n'avait pas manqué de faire connaître en haut lieu les opinions très arrêtées de ses membres, et leur entière adhésion à la politique de M. Thiers. Celui-ci apprécia l'utilité qu'il y aurait à former un seul groupe des deux réunions similaires, celle qui était présidée par M. Féray et la nôtre. On nous en fit la proposition. Nous y étions peu enclins, un peu défiants, et mis en garde contre les demi-convictions qui se modifient si vite au gré de l'intérêt du jour.

Mais pressés et invités à opérer celte fusion, nous acceptâmes, à la condition que notre bureau, avec M. le comte Rampon en tête, serait maintenu : ce qui dans notre pensée signifiait que c'était le Centre gauche primitif qui se ralliait à nous. Cet arrangement devait donner à la fusion sa vraie signification politique. Nous ne nous trompions pas, car ce fut l'occasion d'une scission dans l'ancien Centre gauche, dont une fraction se rattacha au Centre droit, et l'autre fraction vint à nous.

Le parti ainsi constitué forma un corps politique compact et d'opinions très nettes. Ceux qui l'avaient formé et qui le composèrent tout d'abord étaient très novices en politique. Ils étaient sans ambition, passionnés pour la chose publique, très sincères, éloignés — jusqu'à en être ignorants — de l'intrigue, dévoués au gouvernement de M. Thicrs; pour la plupart, très préparés aux affaires, d'une haute culture d'esprit, laborieux : d'honnêtes gens enfin dans le sens du mot du dix-septième siècle. Plusieurs se distinguaient par un beau talent oratoire : celui de tous qui promettait le plus de devenir un orateur politique vraiment éloquent, était Ricard (de Niort). Il avait été avocat fameux dans la région de l'Ouest; il avait les dons de l'éloquence : la prestance, l'organe, la chaleur, la verve, la faculté du développement, et de beaux élans, plutôt il est vrai de cœur que de pensée ; mais il n'eut pas le temps de développer tous ses tons naturels. Il était défiant de lui-même aussi ; et il n'osait pas aborder la tribune. Ce fut dans nos réunions dégroupes qu'il montra ses aptitudes, dans ces luttes intimes qu'il

soutînt souvent avec avantage, même contre Gambette et contre les orateurs en renom du vieux parti républicain. La mort ne lui permit pas de donner toute sa mesure. Il me fut donné bien souvent, alors, d'admirer chez mes collègues la hauteur du cœur, le charme de leur esprit, rétendue de leur intelligence, la parfaite intégrité de leurs mœurs politiques. Ce fut l'âge d'or de la troisième République.

Ce parti donnait à la République une physionomie nouvelle. Étranger, hostile même aux idées et aux sentiments qui donnaient au régime républicain des anciens temps un aspect répulsif, et qui en éloignaient la très grande majorité de la nation, ils furent une sorte de trait d'union entre celle-ci et le nouveau gouvernement. Ils désarmèrent les hostilités, et ils firent tomber les défiances qui éloignaient le pays de la République. Grâce à eux, elle deviut acceptable d'abord, et bientôt populaire, l'ancien parti républicain ayant eu l'esprit ou l'habileté de s'effacer pendant cette période de gestation, et de ne pas interposer les souvenirs qu'il rappelait entre le mouvement d'accession qui se produisit dans le pays, et le gouvernement que nous voulions fonder.

Le Centre gauche fut le vrai point d'appui de M. Thicrs dans le pays et dans l'Assemblée nationale. Il eut une action d'autant plus forte qu'il fut parfaitement désintéressé; il seconda puissamment la politique de M. Thiers sans y être associé, autrement que par son appui dans les travaux intérieurs, et par ses votes en séance. Il lui donna le concours le plus entier et le plus utile par son travail dans les

bureaux et dans les commissions, par la presse, par ses écrits, par son adhésion constante et par son dévouement en toute circonstance. Aussi est-il vrai de dire que le Centre gauche a eu la plus grande part d'influence dans les événements de cette période de notre histoire contemporaine. Il en a aussi, pour la plus grande part, la responsabilité, quoiqu'il n'ait pas été représenté dans les ministères. La suite montrera que cette responsabilité pèse plus lourdement encore sur les partis de Droite et de Gauche, dont les erreurs ou les fautes nous ont conduits au point où nous sommes.

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