CHAPITRE XII
ABROGATION DES LOIS D'EXIL ET VALIDATION DES ÉLECTIONS DES PRINCES. — INCIDENTS DIVERS.
Cependant les pourparlers se poursuivaient activement sur l'affaire de l'abrogation des lois d'exil et delà validation des élections des princes. Nous avions voulu lier à cette affaire celle de la prorogation des pouvoirs de M. Thiers. Mais cetle connexité rendait la question presque insoluble. Les monarchistes ne voulaient pas consolider la République en prorogeant les pouvoirs de M. Thiers; et ils savaient d'autre part qu'ils ne pouvaient passe passer de lui, tant que les Allemands campaient encore chez nous. De leur côté les républicains redoutaient la présence dans l'Assemblée des deux oncles du prétendant.
La négociation était suivie, d'un côté par MM. Arago, Ricard, Bérenger, Rolland, Lenoël, Charton, le comte Rampon, Voisin, Leblond, Cordier, Max. Richard, Duréault et moi-même; de l'autre, par MM. Vitet, Casimir-Perier et le duc de Broglie. M. Thiers était très perplexe. 11 hésitait à mettre sa personnalité en jeu et à l'exposer au hasard d'un scrutin. On tomba d'accord sur une transaction,
qu'il finit par accepter, et aux termes de laquelle les princes s'engageaient, après avoir été validés, à ne pas siéger; et, après l'abrogation des lois d'exil, à habiter la France sans faire acte de prétendants; à ne pas accepter d'autres candidatures.
On s'était entendu sur les termes d'un projet de loi en deux articles : 1* prorogation des pouvoirs de M. Thiers pour deux ans; 2 # abrogation des lois d'exil.
Le dépôt de ce projet de loi était fixé au 3 juin. Mais aussitôt qu'il fut connu, un grand trouble s'empara de l'Assemblée mue par des sentiments très divers. M. Thiers inquiet sur les résultats d'un scrutin, où sa personnalité et sa présidence seraient en jeu, ne voulait plus que ces diverses questions fussent liées. Au dernier moment, on résolut de s'en tenir aux lois d'abrogation et à la validation des élections des princes.
Le matin du jour où la discussion devait s'ouvrir M. Thiers disait à un de ses amis et confidents, M. Lambrecht : «Je vais marcher sur des œufs, et j'ai soixante-quatorze ans : je n'ai plus la souplesse qu'il faudrait. »
Il fit preuve, au contraire, de cette souplesse avec la supériorité de son talent oratoire, et à un degré extraordinaire. Il profila de la circonstance pour rappeler et pour consolider le pacte de Bordeaux.
a Messieurs, dit-il, j'ai pris un engagement avec une loyauté parfaite; et cette loyauté, je ne m'en écarterai jamais. Le fait qu'on m'a livré, que j'ai accepté, en dépôt, c'est la République. Je ne trahirai pas la République!..
« Dans cette situation pleine de perplexités, je dois le dire, le patriotisme des princes est venu à mon secours : ils ont chargé quelques-uns des hommes de notre pays, dont la parole fera toujours foi, de soulager le poids qui pesait sur ma conscience. Ils m'ont dit qu'ils ne seraient pas un obstacle, qu'ils ne paraîtraient point dans le sein de celte Assemblée et qu'ils ne justifieraient jamais aucune des craintes qui m'avaient tant préoccupé.
« J'ai accepté ce généreux sacrifice ; j'ai cru que je pouvais, en conséquence, accepter la loi qui vous est proposée, à la condition que, défenseur de la paix publique, chargé du maintien de l'ordre dans le pays, non seulement de l'ordre matériel que nous avons rétabli avec des milliers de coups de canon il y a quelques jours, mais de Tordre dans les esprits, je me réserverais — et vous comprendrez que toute réserve à cet égard soit faite pour moi — je me réserverais contre tous le droit d'agir, si je croyais la France menacée, menacée dans son présent, menacée dans son avenir, dans ses institutions, sous la réserve de ne rien prendre sur moi qu'une initiative de quelques heures, et de venir sur-lechamp vous soumettre ce que j'avais fait. »
Ce discours fit tomber toutes les résistances et 472 voix contre 97 votèrent l'abrogation des lois d'exil ; 554 contre 11 1 , la validation des élections des princes.
Un des incidents marquants de l'Assemblée nationale fut l'apparition à la tribune du général Trochu,
Nul n'a été plus discuté que lui, et nul n'avait eu à faire face à des circonstances plus tragiques.
Il avait été en septembre 1870 l'objet d'ovations populaires, et l'homme du jour. Hélas! on cherchait un sauveur! Longtemps après, lorsque les partisans de l'Empire eurent recouvré la parole, ils lui repro- ! chèrent d'avoir déserté la cause impériale, après ! avoir reçu de l'Impératrice régente le gouvernement | de Paris. Qui prendrait parti contre lui dans cette querelle? Ce ne fut pas le général Trochu qui fit la , journée du 4 septembre : ce fut Sedan. La République avait été proclamée à l'Hôtel de Ville sans lui et en dehors de lui, lorsqu'il accepta le commande- ' ment militaire que lui confia le gouvernement provisoire en le plaçant à sa tête. Quel est le Français qui, en présence des désastres déjà accomplis, dans le péril où allait se trouver la France, aurait refusé le concours de son épée et de ses talents? Or, Trochu était un soldat de premier ordre, dame ardente et patriote. Quel usage il fit de son double pouvoir, de chef d'armée et de chef de gouvernement? Il avait à cœur de s'expliquer à ce sujet.
C'est ce qu'il fit dans un discours qui dura deux jours. Et cela ne parut pas trop long : Trochu était un orateur étonnant. La nature l'avait fait pour parler, mais sa parole était nourrie d'idées. Abondante, châtiée, de haute inspiration, chaleureuse, toute pleine d'une passion noble, son éloquence était en parfait accord avec l'homme. Il était petit de taille, mais d'une corpulence puissante, avec une tournure de soldat. La tête était belle, avec le front large et haut; l'œil calme et droit; toute sa per-
sonne annonçait la force, le calme et la résolution ; sa perspicacité trop vaste lui faisait envisager tous les aspects d'une question, et dut nuire à sa confiance dans le succès. La voix était forte et bien graduée. Son défaut était de trop s'étendre, et de paraître s'y complaire. Quoiqu'il fût écouté avec déférence — car s'il n'avait pas conquis la gloire, nous étions tous trop courbés sous l'humiliation commune pour le lui reprocher — il subit à la tribune le sort qu'il avait subi naguère à Paris, le sort du vaincu. Il sortit de l'Assemblée pour n'y plus reparaître, et il alla s'ensevelir à Tours dans l'oubli.
Trochu eût-il pu faire mieux qu'il n'a fait s'il avait pris la dictature militaire d'un commandant de place, au lieu d'être simplement chef d'un gouvernement civil? Qui peut le dire, lorsque la population, dans sa partie la plus active, était en proie à l'anarchie révolutionnaire autant qu'à la fureur de se battre; et lorsqu'on a pu voir cette ville de Paris faire ou laisser faire la Commune, sous les yeux de l'ennemi?
Quoi qu'il en soit, Trochu était un grand cœur, et un esprit d'un ordre très élevé. Tout en lui était noble et simple. Il avait l'âme haute; soldat, catholique et Breton, ce fut sa devise. C'est aussi celle de la France, en élargissant les frontières de la Bretagne.
M. Thiers, qui avait tout fait pour le relèvement de l'armée, voulut la montrer au pays, dans un sentiment de fierté personnelle et nationale à la fois
bien légitime. Le 29 juin, il présida la revue de l'armée de Paris, au champ de course du bois de Boulogne. C'était la première fois, depuis nos malheurs, que la pauvre vaincue reparaissait aux yeux de la nation Devant tout le peuple assemblé, car la ville de Paris s'était déversée tout entière sur le Champ de Mars, tous, petits et grands; devant l'Assemblée nationale qui étaitlà tout entière autour de M. Thiers, il sembla que la France voulait à la fois relever, consoler et remplir de ses espoirs son armée.
Inoubliable journée! Le maréchal deMac-Mahon commandait les troupes, entouré d'un état-major où l'on se montrait les grands chefs qui avaient soutenu l'honneur de nos armes sur tant de champs de bataille. À ce moment, tous les cœurs allaient à ceux qui avaient lutté jusqu'au bout; et aussi à ceux qui, selon la belle expression de M. Thiers, avaient ramassé la noble blessée, qui avaient pansé ses blessures, et qui donnèrent tous leurs soins à la guérir. On acclamait M. Thiers, on acclamait Mac-Mahon; on acclamait d'Aurelles, Chanzy, Jauréguiberry et tous, tous ceux dont les noms rappelaient quelques hauts faits; mais surtout sans cesse et sans fin, et à grands cris, on acclamait les débris de cette armée à peine reformée, mais qui avait repris déjà l'allure martiale de gens qui rêvaient d'autres combats. Les régiments de cuirassiers de Reichshoffen, glorieux débris, soulevèrent entre tous un enthousiasme indescriptible. Noble et réconfortant spectacle! Qui eût dit alors qu'un jour viendrait où on entendrait, sous l'égide en quelque sorte du gouvernement, on ne sait quelle secte infâme renier le drapeau et la patrie!
Après six mois écoulés, l' Assemblée nationale, tout entière jusque-là au sentiment de ses devoirs envers le pays, s'était modifiée sensiblement, dans son esprit et dans sa vie intime.
Peu à peu on avait retrouvé le chemin de Paris; et un grand nombre de députés y avaient repris leurs habitudes et leur logement. Rien ne contribua davantage à lui faire perdre les sentiments d'une sorte de retour sur soi, qui traversèrent pendant un temps trop court l'âme même du pays; et à lui faire reprendre, avec les mœurs d'antan, la vie agitée et frivole de l'époque napoléonienne.
Précisément ce fut vers cette date que le parti bonapartiste reparut. Il songeait à se fortifier dans l'Assemblée; et telle est la passion des partis que les monarchistes du Centre droit, oublieux d'un passé si récent et de leurs anciennes ardeurs contre l'Empire, ne répugnaient pas à des rapprochements, pourvu qu'ils fortifiassent leur opposition à M. Thiers. On fit en sorte de faire élire M. Rouher par la Corse, après avoir obtenu la démission de M. Abbatucci, fils de l'ancien garde des sceaux. Nous apprîmes alors que la cour de Chislehursl s'était reconstituée et qu'elle se remuait beaucoup. On y voyait une grande affluence de visiteurs, on y était plein d'espoir et on y rêvait déjà d'une restauration prochaine.
Tel n'était pas pourtant l'avis de Napoléon III, qui sentait bien que la France, sitôt après Sedan, n'aurait pu supporter sa présence. Il disait à son entou-
rage trop pressé, qu'il fallait laisser faire M. Thîers, qui travaillait si bien à la libération du territoire et à la réparation de tant de désastres.
D'un autre côté, la Gauche proprement dite s'était fortifiée singulièrement par les résultats des élections des 128 députés qui furent élus le 2 juilllet, pour remplir des sièges vacants. C'est alors que Gambetla, qui avait donné sa démission comme député d'Alsace, reparut à l'Assemblée, ainsi qu'un grand nombre de républicains avérés, parmi lesquels il s'en trouva quelques-uns qui ont marqué plus tard dans la République. Ce fut pour la Gauche un véritable triomphe. Ce résultat de la consultation populaire ne contribua pas peu à fortifier le gouvernement de M. Thiers; mais aussi, par contre, à exciter les ardeurs des partis monarchistes.
Désormais, ces passions de parti se mêlèrent à tout; et elles donnaient à nos délibérations, soit dans les travaux intérieurs, soit dans les débats publics, un ton de dispute et de vive animosité, qui transformait de plus en plus les rapports mutuels des députés entre eux, et qui dénaturait leurs résolutions.
On avait ouvert des enquêtes sur la guerre, sur le gouvernement de la Défense nationale, sur la Commune, sur les marchés et les opérations financières passés pendant la guerre. Le sentiment qui avait porté l'Assemblée à se livrer à ces recherches rétrospectives n'était point mauvais dans son principe. On avait eu en vue de réparer les maux accomplis, et de
chercher dans le mal même un remède propre à préparer un avenir meilleur. Mais l'esprit de parti pénétra promptement dans ces études faites pour réveiller tant de ressentiments, en même temps que tant de souvenirs douloureux. On ne tarda pas à y trouver l'occasion d'incriminer le passé, tout le passé, l'Empire et le gouvernement de la Défense nationale, et les hommes qui avaient eu un rôle plus ou moins important dans les événements.
De même, on souleva très inopportunément un débat à l'occasion d'une pétition non moins malencontreuse des évéques,qui réclamaient l'intervention du gouvernement en faveur du pouvoir temporel du pape. Un tel débat, dans les circonstances où se trouvaient la France et l'Europe, ne pouvait évidemment avoir aucune issue. Les partisans eux-mêmes du pouvoir temporel des papes, et les membres de l'Assemblée les plus disposés, par leurs opinions, à s'associer en général aux vœux des évéques, le comprenaient si bien qu'après des discours irritants, d'autant plus pénibles à entendre qu'ils mettaient mieux en lumière notre impuissance, tout le monde fut à peu près d'accord pour terminer le débat par un vote sans signification aucune. Mais des blessures avaient été portées de part et d'autre, et les dissentiments s'étaient envenimés. Ce fut le début de la lamentable guerre religieuse qui, depuis, a été toute la politique du parti républicain proprement dit. Le plus grand mal fut que de telles discussions fournis saient à ce parti le prétexte qui lui a si puissamment servi depuis. A. partir de ce moment, ils représentèrent au peuple les revendications religieuses
comme des actes d'hostilité contre la République. Réciproquement les catholiques ardents, mais trop zélés, accusaient tous les partisans de la République d'être ennemis de la religion. Les imputations perfides des uns et les récriminations déraisonnables des autres ont également servi les desseins sourdement menés de la terrible secte qui, aujourd'hui, maîtrise la France.
Une autre proposition de loi, d'une nature différente et plutôt politique, mit aux prises les partis, ou mieux les écoles diverses, qui divisaient les esprits au sujet de l'administration intérieure. Une loi sur les conseils généraux, mise en discussion, remua encore les passions de l'Assemblée; mais ici les rôles furent intervertis. Cette proposition de loi tendait à affranchir en partie les conseils généraux de la tutelle trop étroite de l'État. C'était la question de décentralisation ouverte. M. Thiers et le plus grand nombre des républicains de Gauche, les jacobins surtout, défendaient la centralisation, l'œuvre de Napoléon, l'arche sainte de la Révolution. Le libéralisme en cette affaire était du côté de la Droite.
Tous les libéraux du siècle écoulé ont dénoncé ce mécanisme forgé de main de maître par Napoléon, comme l'obstacle absolu à l'établissement d'un régime vraiment libre en France. C'est par là que les essais tentés de fonder chez nous un régime libre ont toujours échoué (1). L'Assemblée nationale était en majorité pénétrée de la nécessité d'une réforme dans
(1) Tel était le sujet d'un livre que je publiai en 1868 intitulé la Politique d'un provincial»
ce sens. Mais M. Thiers, sous ce rapport, était resté imbu des doctrines jacobines. J'ai aussi expliqué que les circonstances lui avaient fait une obligation de se servir des procédés administratifs les plus efficaces pour son œuvre de reconstitution du pays. Moitié par nécessité du moment, moitié par ses opinions propres sur les conditions de gouvernement, il était peu favorable aux innovations. Néanmoins, la loi fut votée avec des améliorations sensibles. Mais, après une expérience faite depuis trente ans, il faut bien reconnaître que les conseils généraux ont peu profité, sauf dans quelques régions, de leur indépendance relative. Est-ce donc que jamais les Français ne pourront prendre les mœurs d'un peuple libre?