LA CONSTITUTION RIVET
La constitution Rivet avait pour objet d'attribuer à M. Thiers le titre de Président de la République, et de proroger ses pouvoirs. Elle était restée en suspens, comme un explosif auquel personne n'osait toucher. Les principaux du parti orléaniste l'avaient acceptée en principe, lorsqu'il s'agissait de faire voter les lois d'abrogation de l'exil et la validation des élections des princes ; mais depuis lors on la laissait dans un oubli volontaire.
Le Centre gauche seul maintenait le projet avec obstination. Il poursuivait son but, qui était de fonder définitivement une République conservatrice. Le Centre droit négociait, et il nous envoyait ses ambassadeurs. Il cherchait à parer le coup, ou du moins à atténuer la portée de la proposition Rivet. Il avait même entrepris d'attirer à lui un certain nombre de membres du Centre gauche, en leur laissant entrevoir les bénéfices, certains pour eux, d'une restauration monarchique. J'entendis un jour M. Moreau, syndic des agents de change, engageant Ernest Picard à travailler à la restauration orléaniste « sans le dire » ; à quoi Picard répondit : a Oh! mon Dieu!
je ne descendrai pas dans la rue, et je ne me battrai pas pour cela. » Et cela pouvait s'entendre aussi bien de la Monarchie que de la République. Pendant la seconde, quinzaine du mois d'août, les salons, les groupes, les conciliabules tenus à l'Assemblée furent d'une agitation extrême. Tout le monde comprenait que la question de l'établissement de la République était posée par cette proposition. Aussi l'éventualité du vote de cette loi était-elle envisagée par les partis monarchistes comme la fin vraisemblable de leurs espérances.
Les membres du Centre droit surtout étaient exaspérés. Lambrecht, qui était alors ministre de l'Intérieur, ayant succédé à Victor Lefranc, m'apprit à un dîner chez lui, le 10 septembre, que pendant la discussion de la loi, en prévision de la chute de M. Thiers, un grand nombre de membres du centre de l'Assemblée offrirent à M. le duc d'Aumale sa succession éventuelle. Cette démarche n'avait point été repoussée. Le duc avait même préparé une proclamation. Mais le comte de Chambord écrivit à ses intimes qu'ils ne devraient pas voter pour lui. La combinaison échoua. Le comte Roger (du Nord) m'avait informé aussi des intrigues qui, à ce propos, se nouaient de tous les côtés.
Le comte Roger (du Nord) avait une physionomie à part dans l'Assemblée de Versailles. Il était un des amis le plus sincèrement attachés à la maison d'Orléans. Riche, d'une éducation libérale complète, il appartenait à cette fraction de la jeunesse brillante qui avait fait cortège aux princes d'Orléans. Très mêlé au plus haut monde parisien, c'était un parfait
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galant homme, de manières nobles, d'esprit ouvert, de façons aimables : il n'avait rien de la raideur du protestant. Il était particulièrement de l'intimité de de M, Thicrs : ce qui, depuis l'Assemblée nationale, le tenait dans une situation un peu indécise entre les princes, leurs partisans et la présidence de la République. Cependant, il avait pris parti pour celle-ci. Son passé, sa situation sociale, sa bienveillance naturelle, ses relations lui donnaient l'autorité d'uu conciliateur; et parmi les hommes des anciens partis, il était l'un des plus qualifiés pour s'entremettre après des générations nouvelles, que les événements avaient introduites dans la politique. D'autres que lui, tels que M. Léon de Maleville, Jules de Lasteyrie, le marquis de Maleville, jouaient ce rôle auquel les inclinaient leur patriotisme et leur désintéressement. Le comte Roger s'y prétait, avec une grâce parfaite et avec un grand air d'indépendance. Pour faciliter les négociations et les rapprochements utiles, il réunissait souvent à sa table dans son hôtel du Cours-la-Rcine des membres de l'Assemblée pris dans tous les partis. On y retrouvait les façons élégantes et simples des anciennes mœurs françaises. Dans cette Assemblée remplie de tant d'hommes distingués, le comte Roger savait se distinguer encore par une manière chevaleresque qui charmait. Il me dit dans un entretien du 11 septembre : « Eh bien, qu'en pensez-vous? — Je crois, répondis-je, que cela ne peut pas durer ; mais que si, au retour des vacances, les choses n'ont pas changé, il faudra dissoudre cette Chambre. — Je les connais depuis quarante ans, dit-il, faisant allusion à ses anciens amis les con-
servateurs et les orléanistes, ils ne changeront pas. Mais, ajouta-t-il, croyez-vous qu'ils aient un gouvernement prêt? » Je répondis vaguement que je ne les croyais pas d'accord : que les Ghevau-légers seraient dissidents; que même les autres royalistes auraient de la peine à se fusionner. « Mais, insistat-il, ne croyez-vous pas qu'ils puissent se rallier à d'Aumale? il me semble qu'il se fait quelques menées dans ce sens. — Cela est possible, dis-je, d'après ce que j'ai appris hier. Le duc d'Aumale trouverait sans doute aussi des sympathies dans le pays. Mais il compromettrait lui et les siens. Gela aurait toujours l'air d'une intrigue. — Eh bien! je crains qu'il le fasse. Vous savez combien je suis dévoué à cette famille. Je ne suis pas de ceux qui les poussent à cela . Nous connaissons les meneurs de cette affaire. Je les ai vus il y a quelques jours (il parlait des princes), leur langage a été bon. Mais il y a quelque chose qui se joue en sous main. Je ne sais pas tout, ajouta-t-il, et on ne me dit pas tout... »
M. de Corcelles, avec qui je causais de tout ceci, me dit « qu'il fallait se résoudre à abandonner cela — faisant allusion à une restauration — qui lui paraissait si éloigné que cela était impossible » . 11 acceptait la solution d'une République avec M. Thiers. Mais il faut, ajoutait-il, que M. Thiers rassure sur sa durée, et qu'il forme une majorité gouvernementale, sans prendre son point d'appui sur la Gauche. M. de Corcelles avait été un des constituants de 1848, ami du général Cavaignac, ambassadeur près du Saint-Siège. Il avait pris alors parti pour la République, comme beaucoup d'anciens royalistes d'ail-
leurs. Mais ses sentiments intimes le portaient plutôt vers la monarchie légitime; et celte tendance était accentuée par la connaissance qu'il avait faite alors du parti républicain proprement dit. Il jouissait d'une grande considération, et d'une haute autorité morale dans l'Assemblée. 11 semblait un ancêtre. Indépendant à l'égard des partis, il était un peu isolé, par le fait de son éloignement de l'intrigue et des papotages des coulisses parlementaires. Son attitude était réservée, sans Gerté, mais peu attirante. Il ne cherchait pas la popularité ni l'influence; et il n'en avait guère, pas assez même, sur les nouveaux venus, qui n'auraient pas demandé mieux que d'écouter ce galant homme. D'une manière générale, il y eut trop de distance gardée entre les hommes des anciens temps et les nouvelles recrues de la politique. Il y eût eu avantage des deux côtés à des contacts fréquents.
Le Centre droit et la Droite opposaient en réalité à la proposition Rivet, dont le but final les inquiétait, une résistance très ferme quoique non avouée. L'Extrême droite, qui venait de se constituer à part sous le titre de Chevau-legers, était désorientée par l'attitude intransigeante du comte de Chambord; et son peu de goût pour l'orléanisme la rapprochait de nous, à ce point qu'on nous proposait presque une alliance. C'est ainsi que M. Costa de Beauregard — qui l'a oublié sans doute — me demanda le 28 août si j'accepterais la proclamation de la République avec la constitution de 1848. Il y eut toujours d'ailleurs une certaine sympathie d'idées entre eux et nous; et ce sont eux qui, par leurs résolutions dernières, ont
le plus contribué à la fondation définitive de la République.
La commission nommée pour étudier et pour rapporter le projet de loi se composait de MM. Benoist d'Azy, marquis de Maleville, Vitet, Ricard, Collet, de Goulard, Bottieau, Moreau, Beulé, Rivet, Saint-Marc Girardin, Berthaud, Perrot, Léonce de Lavergne, Delacour. Le parti monarchiste y dominait; et il retardait autant qu'il le pouvait la solution.
Pendant ce temps, eux et leurs amis cherchaient à se rattacher à mille combinaisons pour échapper à la proclamation d'un régime politique qui devait s'affermir à mesure que durerait le provisoire. Ils révèrent de constituer un nouveau ministère qui aurait géré les affaires sous une sorte de triumvirat composé de M. le maréchal de Mac-Mahon, du général Changarnier et de Grévy — singulier amalgame! Un autre jour, on apprenait que des propositions avaient été faites au ducd'Aumale, à M. de Mac-Mahon, M. de Cissey et toujours Grévy. M. Thiers me dit : a La crise devait venir un jour ou l'autre ; il faut sauter le pas. Tout ce monde va aux abîmes, la joie dans l'âme et le cœur léger. » — Et de son côté Grévy me disait le 26 août qu'il serait d'avis de a diriger doucement le pays vers la dissolution » .
Le rapport rédigé par M. Vitet avait été fait dans un esprit de malveillance notoire et blessant. Le gouvernement eut d'abord l'idée de demander un vote de confiance par l'organe de M. Dufaure. Enfin, disais-je dans une note du 30 août, « le désarroi est universel : nous allons à la bataille sans savoir ce qu'il en peut sortir » . M. Thiers avait préparé sa
démission le malin du jour où la proposition de loi devait être discutée.
De tous ces émois, il ne sortit rien, comme il arrive souvent des luttes parlementaires dont on attend des suites terribles. C'est que les projets des partis hostiles à l'institution de la République se heurtaient à des réalités irréductibles. Comment changer l'état de choses existant lorsque l'ennemi campait encore sur notre sol, et lorsque Tordre en toute chose n'était pas encore restauré chez nous? Quelles que fussent les velléités des divers partis, la nécessité faisait loi. — En vain même fit-on surgir de nouveau la question des pouvoirs constituants de l'Assemblée. Vaine querelle, alors qu'il était évident que le pays l'avait élue sous le coup de ses maux, pour qu'elle l'en délivrât et que, de toute manière, elle y portât remède. Au surplus, 434 voix contre 225 proclamèrent son droit de constituante. Et enfin la proposition Rivet qui constituait une sorte d'institution de la République fut votée par 480 voix contre 93. M. Thiers fut donc proclamé Président de la République, et ses pouvoirs furent prorogés pour une durée égale à celle de l'Assemblée.