‹ L'Assemblée nationale de 1871 (volume 2)Chapitre 19 sur 36 · DERNIERS JOURS DE LA SESSION · texte numérisé non relu

DERNIERS JOURS DE LA SESSION

Âu milieu de ces débats passionnés, deux autres questions avaient été posées, propres Tune et l'autre à entretenir l'irritation commune : la question du retour du gouvernement à Paris, et celle des gardes nationales. La première fut ajournée et la seconde fut résolue sans grande réflexion. La garde nationale fut supprimée.

C'était une institution qui datait de la Révolution. Les auteurs de la constitution de 1791 avaient eu la pensée d'organiser une milice qui permît aux citoyens de défendre leurs droits, dans l'hypothèse où ces droits seraient menacés par un pouvoir despotique. Singulière prévision d'une oppression tyrannique possible, sous un régime où le peuple devait être souverain et se gouverner lui-même. Il semble qu'il y ait antinomie absolue entre les deux termes. Mais quelque bizarre qu'elle paraisse, la prévision était juste; et on l'a bien vu, on n'a même pas cessé de le voir, depuis. Avec une réelle clairvoyance, les constituants de 1791 et de 1793 avaient élevé à la hauteur d'un des droits de l'homme et du citoyen le droit de résistance à l'oppression ou à la tyrannie. Ils n'oublièrent

qu'une chose : rendre ce droit de la résistance efficace par un moyen quelconque. On peut supposer que, dans leur pensée, les gardes nationales devaient remplir cet office de la garantie du droit. C'était, il est vrai, la guerre civile organisée. Mais, dans les affaires humaines, et lorsque les choses sont poussées à l'extrême, que ce soit à l'intérieur ou au dehors, il n'y a en réalité d'autre solution que dans la force.

Ce fut, du temps de Joseph Prud'homme, — il a des arrière-neveux, — un jeu d'esprit de plaisanter sur la garde nationale et sur son rôle dans nos troubles civils. On oublie que si, en 1830 et en 1848, les gouvernements établis succombèrent, ce fut l^ien plutôt par le fait de la défection de l'armée et par la déroute du commandement, que par la mutinerie de la garde nationale. On oublie surtout que, lors des nombreuses émeutes qui agitèrent la ville de Paris sous le gouvernement de Louis-Philippe, et surtout lors de l'insurrection de juin 1848, la garde nationale se porta résolument à la défense de l'ordre et des libertés publiques, et qu'elle put être donnée en exemple aux troupes régulières. Les plaisanteries sonnent faux devant l'héroïsme de braves gens dont ce n'est pas le métier, et qui se font tuer pour la défense de leurs foyers et de la liberté. Il est permis de regretter que les citoyens soient désarmés lorsqu'une tyrannie monstrueuse, étayée sur les institutions dites libérales, voire républicaines, pèse sur eux plus lourdement que ne le fit jamais un Louis XIV ou un Napoléon.

Le service militaire obligatoire, qui fut invoqué alors pour justifier la suppression des milices bour-

geoises, sous prétexte que tout le monde est soldat, a eu pour effet, au contraire, de mettre la nation entière dans la main du pouvoir. Le gouvernement n'en est que plus fort et sans contrepoids. Le service obligatoire fournit une raison de plus pour justifier la création d'une milice, qui serait préposée au maintien de Tordre public et gardienne de la liberté. Nos vieux municipes de France avaient leurs gardes civiques. Et la Belgique, à nos portes, conserve les siennes avec un soin jaloux. C'est que la Belgique, comme l'avait l'ancienne France, sans que ce fût écrit dans des chartes, a le sentiment très fier des droits et de l'honneur du citoyen. Le souvenir trop proche de la Commune rendit aussi notre imagination complice de notre erreur. On supprima d'un trait les gardes nationales que, de nos jours, le régime politique de MM. Waldeck-Rousseau, Combes et Loubet fait sans doute regretter à bien des gens.

La fin de la session approchait. Il était temps. L'agitation soulevée dans l'Assemblée par les débats de la proposition Rivet durait toujours Elle se révélait dans les groupes parlementaires, dans les rapports personnels déjà aigris, etjusque dans les conversations. Des propos entendus faisaient présager que le pouvoir présidentiel de M. Thiers, fortifié en apparence, serait battu en brèche par une opposition qui se caractérisait comme une opposition dynastique, bien plus que par des divergences de vues politiques.

Et c'est cette équivoque qui a constamment faussé l'attitude des uns et des autres. Les hommes qui nous ont accusés d'avoir pactisé avec la Révolution pour fonder la République nous refusaient leur concours parce qu'ils entendaient relever un trône, sans savoir lequel. Ils se paraient, bien gratuitement, du titre de conservateurs tandis que, en se refusant à fonder avec nous le seul régime politique qui fut alors possible, ils faisaient plutôt œuvre de démagogues; et de fait ils favorisaient, sans le vouloir, les visées des jacobins, nos faux alliés.

Ainsi, par maintes échappées, se décelait l'esprit de division et de préocupations personnelles qui avait, comme un levain funeste, changé, en bien peu de temps, le tempérament moral de cette Assemblée, prête à tous les sacrifices, il y avait six mois à peine, courbée sous le poids de nos malheurs, patriote, pleine de résolutions généreuses, unie dans le même sentiment du bien public. La répression de la Commune, des discussions malencontreuses et des manifestations au dehors imprudentes, avaient permis à l'éternel ennemi, la démagogie sectaire, de la frapper dans l'opinion publique d'un discrédit qui devait, par des élections complémentaires, la modifier dans sa composition et dans son esprit, et opérer dans la nation une sorte de rupture avec elle. C'est par cette fissure que s'est introduit le germe de mort dont mourra la République, et qui, à l'heure où j'écris ces lignes, met en péril la France.

- L'Assemblée se prorogea jusqu'au 4 décembre.

Nous nous dispersâmes, et quoique les Prussiens eussent évacué la partie du territoire la plus rapprochée de Paris, nous dûmes reprendre le dur chemin qu'il fallait encore traverser pour trouver une France libre. Je l'avais fait, ce chemin, pendant la Commune, alors qu'il fallait contourner Paris pour accéder à la tête de ligne du chemin de fer du Nord, qui était Saint-Denis; et Saint-Denis était alors occupé par des Bavarois. Pour y arriver, je dus faire un long détour, et traverser la plaine qui sépare le fort du mont Valérien des buttes Montmartre. Des deux côtés, on échangeait des obus, dont quelquesuns tombèrent à peu de distance de l'omnibus qui nous emportait; et je pensais durant ce triste trajet que c'étaient des Français qui tiraient les uns sur les autres, et que c'étaient d'autres Français qui se trouvaient exposés à leurs coups.

Les dégâts causés par la guerre et par l'invasion n'étaient point encore réparés. Nous suivions la ligne de Pontoise. Les ponts de l'Oise avaient été rompus. Il nous fallut traverser la rivière en barque, et retrouver sur l'autre bord un train qui nous attendait. Je refaisais en sens inverse le chemin qui m'avait conduit à Bordeaux, et je revis partout les mêmes traces de dévastation.

Je trouvai l'esprit public de la province très modifié. A la torpeur de la défaite, à la désespérance nuancée d'un violent désir de paix et de réparation, avait succédé une sorte de mouvement de résurrec-

tion et d'espoir. On sentait déjà les effets de la restauration de Tordre effectuée parle gouvernement; et on en rapportait le mérite à M. Thiers, plus qu'à l'Assemblée nationale. Sa popularité avait grandi, et la faveur publique qui s'attachait à lui s'étendait sur les hommes qui avaient nettement pris parti pour sa politique. J'en sentis pour mon compte les effets; et une brochure que je publiai à cette époque, la République et les Conservateurs, contribua à me donner quelque crédit dans le département du Nord.

L'Assemblée nationale, au contraire, avait déjà perdu dans l'opinion. On lui savait mauvais gré de ses luttes intestines, alors que toute sa pensée aurait dû être concentrée sur l'œuvre de réparation et de pacification pour laquelle elle avait été élue. Le pays n'était nullement décidé pour la monarchie ; et les conservateurs qui avaient été élus se méprenaient sur les causes de leur succès électoral. Le vieux parti républicain, qui gardait à Versailles une réserve calculée et non sans machiavélisme, avait au contraire travaillé l'esprit de la province.

Il avait discrédité l'Assemblée en la représentant comme un foyer de réaction et de conspiration monarchique ; et ce que perdait cette Assemblée était tout gain pour lui. 11 exploitait les fautes de la Droite, comme il exploitait la bonne foi du Centre. Moitié par l'effet de ces attaques sournoises, moitié par sa propre faute, le parti conservateur, qui était maître de la situation à la fin de la guerre, avait perdu du terrain, parce que l'on considérait qu'il délaissait les vrais intérêts publics pour s'occuper, avec un zèle intempestif, des querelles de parti et

des intérêts dynastiques. L'Assemblée perdait tout ce que M. Thiers gagnait en popularité.

Parmi les hommes du passé qui avaient dès le premier moment secondé la politique de M. Thiers, un des plus éminents, M. Lambrecht, venait de disparaître, emporté par un mal subit.

M. Lambrecht avait été député du Nord, d'où sa famille était originaire. Ancien élève de l'École polytechnique, il avait démissionné de bonne heure et s'était fixé au château de Montigny, près de Douai, où il vivait au milieu d'une famille charmante, ayant épousé Mlle de Merlemont, d'une bonne maison de Picardie. C'est là que la politique l'avait trouvé; sans prétentions aucunes, sans ambition, mais prédestiné qu'il était à mettre ses talents au service du pays. Au Corps législatif de l'Empire, il avait pris rang parmi les députés indépendants qui représentaient l'opposition de l'Union libérale.

M. Thiers était à la tête de cette opposition ; mais son opposition à lui était plutôt nationale que dynastique. Il était surtout l'adversaire irréductible de la politique extérieure de Napoléon III, dont il disait qu'elle avait été folle etanti française. Mais le régime césarien à l'intérieur ne lui déplaisait pas trop, depuis qu'en 1861 on y avait adjoint un parlementarisme édulcoré. Parlementaire avant tout, il partageait en cela l'erreur des hommes politiques même les plus éminents de l'école libérale du dernier siècle — ils ont des petits-neveux aujourd'hui — qui s'imaginaient

qu'avec la forme parlementaire tout dans l'État était sauvé; que la liberté politique et le droit des Français étaient assurés du moment où ils pouvaient dis- | courir à la tribune, et s'arracher réciproquement i des portefeuilles de ministres. Ainsi se sont trouvés, à leur insu, enrégimentés dans l'armée révolution- j naire, et même placés à son avant-garde, tant d'hommes d'une si belle intelligence, d'un si grand < esprit, de si merveilleux talents, qui contribuèrent à maintenir la nation- dans la région des chimères, et à lui faire perdre en vue les réalités, c'est-à-dire , les vraies traditions de la race. En méconnaissant J et en délaissant les vraies conditions de l'ordre dans la société, par goût de vaines formules, ils ont constamment frayé la route à la Révolution. Cette erreur avait, dans le passé, séduit comme tant d'autres l'esprit de M. Thiers, qu'une sorte d'aversion pour l'ancien régime disposait à s'y laisser prendre. Elle ne l'a point empêché, heureusement, de se servir, avec une maîtrise et avec une science admirables, des éléments de gouvernement qu'il avait trouvés sous sa main, pour restaurer la patrie. Encore le parlementarisme qu'il aimait tant lui a-t-il été funeste !

Au Corps législatif et dans son salon de la place Saint-Georges, asile de l'opposition d'alors, M. Thiers avait distingué M. Lambrecht entre tous pour les rares qualités de son esprit. II le fit entrer dans le premier ministère qu'il forma à Bordeaux; et lorsque M. E. Picard dut quitter le ministère de l'Intérieur, ce fut lui qu'il choisit pour le remplacer. Il l'appelait le sage des sages.

Lambrecht était un des hommes les plus propres à faciliter et à opérer, sans dommage pour la chose publique, la transition entre le régime politique, d'hier et celui de l'avenir. Par sa distinction naturelle, par ses habitudes sociales héritées ou contractées par inclination, par ses relations mondaines, il était goûté dans le parti conservateur; et en même temps, par son éducation à l'École polytechnique, par l'ouverture de son esprit, par sa fréquentation avec les hommes des temps nouveaux, par ses dispositions natives, il pouvait passer pour un moderne, et se prêter à toutes les combinaisons que notre temps appelle pour reconstituer la France en un régime durable. Sans parti pris, ce qui était surtout remarquable chez lui, c'était l'équilibre parfait de ses facultés; et comme ses facultés étaient supérieures, il était lui-même supérieur en tout, même à sa fortune. Il n'était pas homme d'action; et cette lacune l'aurait empêché d'être un chef. Il était pour M. Thiers un conseiller presque indéfectible. Mais il avait le goût des loisirs délicats, la nonchalance des désabusés, le dédain des glorioles; rien d'un ambitieux, comme on voit. Il se serait associé à l'essai d'une République athénienne, ou pour mieux dire vraiment française. Il eût eu horreur du régime sans nom auquel cet essai a abouti... jusqu'à présent.

Page 1