D'ORLÉANS
L'Assemblée nationale s'était réunie le 4 décembre. M. Thiers, dans la séance du 7, lut à la tribune son message. Il fit une sincère et complète exposition de la situation de la France. Il avait commencé par un exposé succinct de l'état dans lequel l'Assern blée avait trouvé le pays, en se félicitant des changements opérés depuis.
a Pour apprécier ces changements, il ne faut jamais oublier dans quel état le gouvernement de l'Empire nous a laissé la France (c'est cela !) ; il ne faut jamais oublier qu'après dix ans de la plus fausse politique, mettant le comble à son aveuglement, ce gouvernement a provoqué, sans motifs, sans alliés, sans préparation, la guerre la plus imprudente qui fut jamais;
qu'à la folie de la résolution il a joint la plus profonde incapacité d'exécution (c'est vrai! c'est vrai S); qu'il a perdu en deux mois toutes nos armées, livré sans aucun secours Paris à lui-même; que, tombé par ses propres fautes, nous avons vu les embarras d'une révolution se joindre à ceux de la guerre; que l'esprit révolutionnaire, surexcité par nos revers, a fait naître une insurrection formidable; qu'après avoir défendu Paris contre les Allemands, il a fallu l'arracher à cette insurrection pourvue de moyens immenses; que nous avons été réduits en outre à conclure une paix sans aucun moyen d'en disputer les conditions; à supporter une écrasante indemnité de guerre, et, sans finances comme sans soldats, acquitter 8 milliards, créer une armée, pour que le désordre contenu cessât d'être menaçant, et que l'Europe, qui le désirait, sût bien que la France existait encore. » (Très bien! très bien!)
A la suite de ce tableau si complet dans sa concision, il exposa longuement le travail de relèvement et les résultats de ce travail; il fit connaître les négociations engagées avec l'Allemagne, la situation intérieure du pays, les moyens financiers employés pour l'acquittement de la rançon de guerre et les frais énormes qu'elle avait entraînés. Il avait la satisfaction d'apprendre à l'Assemblée qu'il ne restait plus que six départements occupés par l'ennemi. Enfin il abordait la question politique qui, restant ouverte, était l'objet principal des préoccupations de l'Assemblée, la question constitutionnelle.
a En terminant ce long exposé, disait-il, il me reste à toucher un sujet grave, délicat, brûlant. Après
avoir parlé de nos affaires du dehors et du dedans, de diplomatie, d'administration, de finances, d'armée, il semble étrange de dire que je ne vous ai point parlé de politique, ou du moins de cette politique ardente du moment qui occupe tous les esprits. Et pourtant il est vrai que la situation est si extraordinaire; que tous ces objets, diplomatie, finances, organisation militaire, ne semblent pas être la politique, en présence de tant de gouvernements détruits depuis cinquante années et de tant de partis se disputant la création d'un gouvernement nouveau! Mais ici, Messieurs, commence votre tâche, car vous êtes le Souverain, et nous ne sommes, nous, que des administrateurs délégués pour opérer ce que j'ai appelé la réorganisation du pays.
« Eh bien! cette politique actuelle, ayant pour objet la constitution d'un gouvernement définitif, c'est vous surtout qu'elle regarde, et nous empiéterions sur vos droits si nous prenions à cet égard une initiative précipitée. (Très bien! à droite.)
« Quant à moi, accablé de fatigue et quelquefois de douleur, lorsque je me détourne un moment d'un travail incessant pour penser à nos malheurs; je n'ai accepté qu'une tâche, c'est de réorganiser le pays brisé par sa chute, en refaisant au dehors ses relations, au dedans son administration, ses finances, son armée, en maintenant un ordre rigoureux pendant que cette tâche s'accomplit, et en me tenant toujours prêt à vous remettre intact, dans sa forme scrupuleusement et loyalement conservée, le dépôt q.ue vous m'avez confié. (Très bien! à droite.) Le voilà, en effet, tel que vous me l'avez remis, en partie
réorganisé et surtout conformément au contrat passé entre nous. Je vous le remets... Qu'en ferez-vous? Vous êtes le Souverain : je ne le suis pas, moi simple administrateur délégué; vous êtes le Souverain, ou le mot de droit n'est qu'un vain mot, car vous êtes les élus, librement élus, du pays! (Très bien! à droite).
a Vous faire aujourd'hui des propositions sur tout ce qui est constitutif serait de notre part, à mes collègues et à moi, une témérité, une entreprise sur vos droits. Mais nous sommes, nous aussi, des élus du pays et nous avons des devoirs à remplir comme membres de cette Assemblée et comme membres du gouvernement. Lorsque, en soulevant vous-mêmes les graves questions qui préoccupent les esprits, vous nous provoquerez à nous expliquer sur leur solution, nous vous répondrons avec franchise et loyauté...
a C'est contre les partis, leurs passions, même les plus honnêtes, qu'il faut nous aider, et dans une situation où une suite de révolutions a laissé sur le sol tant de partis et de subdivisions de partis, vous élever au-dessus d'eux à une suprême justice, à une suprême modération, à une suprême fermeté.
a Vous l'avez fait déjà bien souvent et dans les jours les plus agités, lorsqu'il semblait devoir sortir de vos délibérations des tempêtes, il en jaillit sur-lechamp des volontés d'une haute et profonde sagesse. C'est à la majorité, auteur de ces volontés salutaires, que je m'adresse en ce moment; et, tout fatigué que je suis, si dans cette voie de sagesse mon dévouement vous est utile encore, vous y pouvez compter. Mais s'il ne vous est pas indispensable, si votre sagesse
n'approuvait pas mes vues à quelque degré, oh ! n'hésitez pas, faites un signe, un seul; et redevenu ouvrier fidèle et soumis, je vous remettrai l'œuvre que vous m'avez confiée, et, grâce au loyal et habile concours de mes collègues, en meilleur état que je ne l'ai reçue.
« Et je ne m'exprime ainsi que parce que vous tous vous pourrez en dire autant et même plus, lorsque le jour sera venu de reparaître devant le pays. (Très bien! à droite.) Ce jour-là, il vous devra, il vous rendra des actions de grâces — s'il est juste, et il le sera, — pour les immenses services que vous lui avez rendus et pour ceux que probablement vous lui rendrez encore. » (Applaudissements.)
On ne pouvait refuser son adhésion à un exposé d'actes accomplis en commun et qui faisaient honneur à tout le monde, nia l'expression de sentiments si simplement patriotiques et si vrais. Il fallait, pour s'y refuser, être animé de cet esprit particulier aux partis, rétif, obstiné, fermé à toute justice.
Cet esprit ne tarda pas à se faire jour, à l'occasion de deux motions qui furent faites: l'une en faveur du retour du gouvernement à Paris; l'autre en faveur des princes dont l'élection avait été validée, mais qui n'avaient pas encore pris possession de leurs sièges.
M. Thiers et M. Casimir-Perier, qui avait remplacé M. Lambrecht au ministère de l'Intérieur, se déclarèrent nettement favorables au retour du gouverne-
ment et de l'Assemblée à Paris. Mais sur ce point ils rencontrèrent une résistance absolue.
Cette résistance était fondée sur des considérations étrangères à la politique du jour. Elle tenait à un ordre d'idées plus général, que j'ai déjà exposé, dont un grand nombre de députés, même parmi les amis de M. Thiers, étaient pénétrés. Us avaient dans l'esprit de fonder un gouvernement qui serait soustrait à la fois au despotisme de la centralisation administrative et aux fantaisies révolutionnaires de Paris. Ils voulaient établir ce régime nouveau dans des conditions nouvelles. M. Thiers le comprit sans doute, car il ne fut pas donné suite à cette proposition; et on négligea par prétention la déclaration du ministère, qui avait pourtant posé la question de confiance.
Une démarche des princes d'Orléans réveilla les passions qui avaient déjà agité l'Assemblée lors de la loi sur la validation de leur élection.
Peu de jours après la rentrée, les princes, par des lettres insérées au Journal des Débats^ déclaraient qu'ils avaient souscrit provisoirement à un arrangement proposé par M. Thiers, en vertu duquel ils ne devaient pas siéger à l'Assemblée nationale; mais, disait M. le prince de Joinville dans sa lettre adressée aux électeurs de la Haute-Marne, « j'ai donc considéré cet engagement comme un simple ajournement, dont j'avais hâte pour vous comme pour moi de voir le terme »
De son côté, M. le duc cTAumale écrivait aux électeurs de TOise qu'il « pensait que rengagement devait prendre fin. Mais l'honorable M. Thiers qui, comme chef du pouvoir exécutif, s'était trouvé partie à l'engagement que j'avais contracté, l'interprète autrement que moi. Or les questions de parole et d'honneur doivent être traitées et résolues en plein jour, de façon à ne laisser de doute dans aucun esprit. J'attends donc qu'un tribunal supérieur reconnaisse que l'obstacle qui m'a jusqu'ici arrêté dans l'exercice de mon mandat n'existe plus, et j'ai tenu à vous faire cet exposé public de la conduite dç celui qui a l'honneur d'être votre député. H. d'Orléans ».
Une interpellation fit de cette affaire un débat politique. M. Gasimir-Perier déclara, au nom du gouvernement, que le Président de la République renonçait, pour ce qui le concernait, à se prévaloir de l'engagement pris par les princes envers lui; mais que, cet engagement ayant été pris envers l'Assemblée, c'était à celle-ci de prononcer en dernier ressort.
Et, enfin, l'Extrême droite proposa un ordre du jour poivre et sel, et plutôt vinaigre : « L'Assemblée nationale, considérant qu'elle n'a ni responsabilité à , prendre, ni avis à donner sur des engagements auxquels elle n'a pas participé, passe à l'ordre du jour. » Cette motion fut votée par 646 voix contre 2.
Le parti orléaniste était fort décontenancé et ne savait quel parti prendre. Finalement les deux princes vinrent prendre place à l'Assemblée parmi leurs amis. Leur entrée ne fut pas triomphale. Un incident souligna encore la fausseté de leur situation.
Il fut soulevé par M. Pascal Duprat. M. Pascal Duprat était un vétéran de 1848. Il appartenait à la Gauche avancée. On ne sait trop pourquoi des hommes tels que lui, très cultivés, d'une intelligence supérieure, journaliste de grand talent et orateur très écouté se fourvoient dans des factions presque en marge de Tordre social. Si Ton en cherche la cause, on découvre presque toujours que cette anomalie est le résultat d'un déclassement de la personne, soit par suite d'oinions philosophiques qui les mettent en état d'hostilité ouverte avec la société, soit par suite d'inconséquences ou de fautes de conduite qui vous mettent en marge du monde. L'homme de valeur qui a ainsi dévié de la ligne commune verse presque toujours dans l'ornière révolutionnaire. M. Pascal Duprat était de ces hommes qui sont supérieurs à la place qu'il occupait dans le monde et dans les assem blées politiques. Il en sortit lui-même sur la fin, en acceptant un poste assez important dans les consulats extraeuropéens.
Ce jour-là il avait imaginé de fouiller dans les procès-verbaux de la commission qui s'était occupée de la validation des élections des princes, et il en avait retiré le document suivant :
a Dans la séance du 8 juin, M. Pasquier (le duc Pasquier) rend compte de la visite qu'il a faite aux princes. Us ont dit qu'ils étaient prêts à tous les sacrifices qui n'engageaient pas leur dignité. Les bases acceptées ont été celles-ci : abrogation (des lois d'exil), validation (des élections), engagement de ne pas siéger, et promesse de n'introduire aucune candidature ni pour eux ni pour aucun membre de
leur famille. La convention a été rapportée à M. le chef du pouvoir exécutif, qui a annoncé l'intention d'annoncer à l'Assemblée cet engagement par une allusion transparente. »
L'effet de cette révélation fut fâcheux. Elle confirmait les paroles prononcées par M. Thiers dans la séance où la discussion avait eu lieu. Quoi qu'il en soit, les princes siégèrent à l'Assemblée.
Ils y siégèrent sans y faire très grande figure; et à vrai dire ils auraient mieux fait de s'abstenir. Princes et députés à la fois, ils n'étaient ni l'un ni l'autre, ce qui veut dire qu'ils avaient là un rôle impossible à tenir. Ils étaient silencieux à leur banc; mais ils n'y paraissaient pas à leur place. Une seule fois, je crois, M. le duc d'Aumale monta à la tribune, et il s'y tint fort bien. Il parla sans aucun embarras un très bon langage; sa voix était superbe, forte et grave, le geste très noble, avec un vrai ton d'autorité et de commandement. Et malgré tout on n'aimait pas à le voir là. Dans leurs rapports avec les membres de l'Assemblée, très courtois et affables, même avec une petite nuance d'excès. Mais il est vrai qu'il y a, acception faite des personnes, quelque chose de faux dans ce rôle de princes appartenant à des familles royales détrônées, et rendus à la vie privée : ni chefs ni citoyens. M. le duc d'Aumale ne fut vraiment à sa place qu'à la tête d'un corps d'armée, lorsqu'on lui rendit son épée et son rang d'officier. Là, il fut vraiment prince et soldat. Le titre de général faisait passer celui de prince. L'un et l'autre, ainsi mêlés, lui plaisaient, et son air s'en ressentait.
Désormais l'Assemblée nationale devait être travaillée presque uniquement par l'esprit de parti, et la préoccupation de la solution finale se faisait jour. même au milieu des travaux intérieurs auxquels elle s'appliquait avec un grand zèle, dans sa tâche quotidienne. Aussi suivait-on avec une attention anxieuse les diverses manifestations de l'opinion, chaque parti voulant y trouver des indications favorables à ses vues.
Des élections complémentaires devaient avoir lieu le 7 janvier 1872. Et à chacune de ces consultations du pays, le zèle des partis devenait de plus en plus passionné. Ce fut, entre autres, une occasion pour Gambetla de rentrer en scène. Il fit dans le Midi une campagne retentissante afin de stimuler le zèle des républicains. Mais l'intérêt de cette élection se concentra plus particulièrement à Paris. Victor Hugo avait malencontreusements prêté son nom à la faction révolutionnaire. Les libéraux et les gens d'opinion modérée se portèrent donc, à leur regret d'ailleurs, sur le nom de l'autre candidat, M. Vautrain, parfaitement honorable et qui, en sa qualité de maire, s'était distingué pendant le siège. Ce fut lui qui fut élu ; et il tint très bien sa place à l'Assemblée nationale, dans les rangs du Centre gauche.
Quelques hommes destinés à jouer plus tard un rôle dans la politique furent élus le même jour; et parmi eux, MM. Ghallemel-Lacour, Dauphin et Ghesnelong. Un bonapartiste, M. Levert, ancien
préfet de l'Empire, fut aussi élu dans le Pas-de- Calais. Sur dix-sept élus, onze appartenaient à l'opinion républicaine. Et c'est ainsi qu'à chaque consultation nouvelle du pays se dessinait de plus en plus l'opinion publique en faveur de l'établissement définitif de la République. Aussi Ernest Picard crut-il le moment venu d'inviter l'Assemblée à mettre fin au provisoire, en la proclamant comme le gouvernement de la France. Mais on jugea que cette motion serait prématurée, ce qui signifiait que les partis ne se croyaient pas encore prêts. Il s'abstint.