‹ L'Assemblée nationale de 1871 (volume 2)Chapitre 22 sur 36 · HOMMES ET CHOSES · texte numérisé non relu

HOMMES ET CHOSES

La situation personnelle de M. Thiers à l'égard de L'Assemblée était singulière. De la part du plus grand nombre des députés, respect, reconnaissance pour les services rendus, hommages à ses talents d'ordre supérieur; de son côté, une dignité sans morgue, et de la bonne grâce, au milieu des embarras incessants que le mauvais vouloir des partis lui créait. Et malgré tout, quoi qu'il eût des amis dévoués et des partisans très chauds, parmi les anciens et parmi les nouveaux venus, il n'y eut jamais une entente parfaite entre lui et l'Assemblée nationale.

La Droite trouvait en lui un obstacle à la réussite de ses projets de restauration monarchique; et la Gauche n'entendait pas du tout la République de la même façon que lui. Il était l'homme nécessaire, mais aussi le plus contesté. Même dans le Centre gauche qui était son point d'appui le plus solide, la plupart des hommes qui composaient le groupe avaient, sur l'organisation intérieure du pays et sur l'administration, des idées différentes des siennes. Obligé qu'il était de compter avec la Gauche tout entière, bien que sa conception républicaine fût tout

autre que la leur, la Droite lui reprochait de faire les affaires de la révolution jacobine.

M. Thiers représentait le passé, mais le passé des régimes politiques intermédiaires, qui avaient essayé d'amalgamer les idées de liberté avec le système administratif de l'Empire. Quant à la partie haute du gouvernement, la partie directrice, il en était resté à la doctrine un peu négative, et partant sans efficacité, de la tolérance indifférente, qui tient la balance égale entre toutes les opinions. Il était vraiment juste milieu. Mais le juste milieu en politique est une force de pondération, ce n'est pas une force active. Au fait, la neutralité dans un gouvernement est impossible. Toute sa sagesse consiste à contenir les excès de sa doctrine : mais il faut qu'il en ait une. Dans les temps où nous sommes, la France, après avoir fait, pendant un siècle et à ses dépens, l'expérience des erreurs révolutionnaires et de l'insuffisance de la neutralité dans l'État, est mise en demeure de choisir entre la doctrine décidément révolutionnaire et la doctrine chrétienne, idée dans laquelle elle est née, elle a grandi, prospéré et vécu.

M. Thiers avait une intelligence trop ouverte et une connaissance trop complète des affaires du monde, pour méconnaître la puissance de l'idée religieuse. Mais il restait quelque peu en défiance à l'égard de l'Église, et il se bornait à l'honorer sans s'appuyer sur elle. Et pourtant, il avait une telle idée de la valeur sociale du catholicisme qu'il me dit un jour que, en 18507 il avait proposé à MgrDupanloup de donner l'enseignement primaire à l'église; mais les institutions existantes, même celle des Frères de

la doctrine chrétienne, n'auraient pas suffi pour donner renseignement primaire à tous les enfants. Et d : ailleurs l'évéque, pour des raisons de prudence, n'accepta pas cette proposition.

Dans l'état de choses créé en 1871 par une série de faits que l'on attribuait à je ne sais quelle fatalité, on ne distinguait pas encore les causes profondes du mal arrivé à l'état aigu dont la France souffrait. Toute la tension d'esprit du gouvernement de M. Thiers et des partis était appliquée à l'œuvre du jour : réparation des désastres, rétablissement de l'ordre. On se servait des procédés de gouvernement que l'on avait sous la main, sans en chercher d'autres; et, pour tout dire, personne même parmi les conservateurs les plus antirévolutionnaires n'avait l'idée des desseins fomentés par les sectateurs de la Révolution. Personne ne pouvait imaginer que par le concours, longtemps inconscient, de la Gauche républicaine, et par le travail d'abord secret, ténébreux, des sectes juives et maçonniques, travail peu à peu avoué, professé, puis devenu officiel, on en arriverait à cet extraordinaire événement : la déchristianisation de la France et le triomphe de la Maçonnerie. Aucun membre de l'Assemblée, si ce n'est peut-être quelque haut initié, ne pouvait supposer que sonnerait l'heure où un des grands maîtres de la franc-maçonnerie, M. Massé, dans un couvent général annuel (séance du 26 septembre 1903), saluerait le jour où la République sera véritablement

i06 L'ASSEMBLÉE NATIONALE

la franc-maçonnerie à découvert, de même que, depuis longtemps déjà, la franc-maçonnerie ricst autre chose que la République à couvert. — Paroles consacrées par le président du Conseil, M. Combes, dans un échange de congratulations entre les tenanls de ce convent et le chef du gouvernement de la République.

„ Personne, même dans les rangs des partis les plus rapprochés du passé par les souvenirs et par leurs opinions, ne connaissait la cause vraie ni l'étendue du mal qui minait la France depuis un siècle. Il a fallu une crise extraordinaire comme celle de l'affaire Dreyfus, qui a attesté à la fois l'alliance de la juive rie et de la franc-maçonnerie et leur domination dans l'État, ppur faire apparaître, aux yeux stupéfaits, le gouffre dans lequel la barbarie, qui gronde aux portes, pousse la France avec les derniers vestiges de la civilisation chrétienne.

Mais à cette date précise, au début de Tannée 1872, on ne songeait qu'au présent; et ce présent absorbait toute la pensée et toute l'activité de M. Thiers. Ce qu'il montra alors de force d'âme, de puissance de travail, de vigueur de volonté pendant ces temps de crise, où il pourvut à tout, à la diplomatie, à la recherche et à la création des ressources nécessaires à l'État et à la rançon, aux luttes de la tribune, aux tracasseries incessantes des partis, aux nécessités quotidiennes du gouvernement ; ce qu'il montra de souplesse d'esprit, d'humeur égale, d'énergie dans la pleine sérénité de son action multiple, incessante, aux camps, à l'Assemblée nationale, à la tribune, dans son salon, dans l'exercice quotidien des devoirs

de sa charge, j'en suis témoin; et, après plus de trente ans écoulés, je dépose ici le témoignage de l'admiration étonnée qu'il m'inspirait, en le voyant faire.

Il ne perdait pas de vue qu'un jour viendrait où il faudrait constituer un gouvernement définitif; et la République lui apparaissait comme le seul régime possible, dans l'état de division irréductible des partis monarchiques; lorsque, d'autre part, il savait que l'idée de ce régime prenait de l'extension et de la force dans le pays. Quoiqu'il eût plutôt de l'horreur que du goût pour le jacobinisme, il était bien forcé de compter sur l'appui des républicains avancés : et ceux-ci, qui dissimulaient avec une prudence machiavélique leurs véritables desseins, n'eurent garde de lui refuser leur concours. Mais ce concours même effrayait les conservateurs de tous les groupes de la Droite. Et de là quelque chose de faux et d'irrémédiable, dans une situation qui n'aurait pu se dénouer que par l'adhésion sans réserve et sans retour de la Droite de l'Assemblée à la fondation d'une République conservatrice.

Plus M. Thiers désirait s'assurer le concours de la Droite pour donner à cet établissement d'un nouveau régime des garanties de solidité qu'il souhaitait vivement, plus il s'irritait de sa résistance; et quelquefois il s'en exprimait librement. Un jour, M. Victor Lefranc, ministre de l'Intérieur, avait préparé une loi destinée à faire revivre certaines pénalités qui

Digitiz'ed byCjOOQlC

avaient été édictées en 1848 pour la protection du gouvernement. 11 visait plus particulièrement les menées du parti bonapartiste, qui se remuait beau- . coup depuis que M. Rouher était rentré en scène. La Droite de Y Assemblée crut que ces précautions légales étaient prises contre elle, et elle s'en plaignait hautement. « Ah ! dit-il, la Droite a pris cela pour elle? Cela me rappelle l'histoire du bailli de Suftren. Le bailli, sur son vaisseau amiral, recevait sans cesse des ordres de la cour; et, comme on lui disait que cela devait l'ennuyer beaucoup. — Du tout, dit-il; j'ai deux poches à mon habit. Dans Tune, je mets les ordres de la cour. L'autre est pleine de je m' f Eh bien! moi aussi. Je m' f » Et de rire.

Dans un autre moment il me dit : « J'ai reçu dans la journée M. Fresneau... »

M. Fresneau était un homme fort distingué, qui avait, dès son entrée dans la vie publique en 1848, rencontré la renommée en faisant un discours qui fit une sensation énorme. Depuis lors, il avait vécu retiré; puis il avait reparu à l'Assemblée nationale el au Sénat, où nous l'avons connu jusqu'à sa mort. C'était un esprit très cultivé, nourri de la science politique, passionné pour sa cause, royaliste et catholique ardent, d'une éloquence un peu empreinte de philosophie nébuleuse et supra-terrestre mais chaleureuse, patriote et libéral, très ferme dans ses convictions, mais indépendant dans sa conduite, un parfait galant homme et bon Français. Il me plaît de rendre cet hommage à M. Fresneau, puisque j'ai rencontré son nom sur mon chemin; et je reprends la conversation de M. Thiers.

«J'ai reçu dans la journée M. Fresneau. J'ai eu, dans le temps, beaucoup de bontés pour lui. Il a quelque esprit — moins qu'il ne croit — mqis enfin il n'est pas aussi inintelligent que beaucoup d'entre eux. Il m'a assuré de toute sa déférence personnelle, ayant tout le respect et la déférence possible pour le Président de la République — non pour la République — enfin! des bêtises, ajoutait-il, en haussant ses petites épaules. Groiriez-vous que ce pauvre homme a été jusqu'à me dire qu'il fallait que je restasse encore trois mois à ma place... C'est trop fort, en vérité. Les malheureux ne savent pas qu'en dehors de la République il n'y a que le chaos. »

Cette affaire fondamentale du choix d'un gouvernement entretenait dans l'Assemblée nationale un état d'irritation et de suspicion qui aigrissait les relations personnelles et envenimait les délibérations. Les propos et les actes émanés de la présidence étaient interprétés dans des sens divers selon les personnes, mais toujours avec des exagérations de parti pris. Chaque jour apportait son tribut à ces motifs de guerre.

M. Barthélémy Saint-Hilaire était l'ami, le confident intime de M. Thiers : il avait accepté le poste de secrétaire général de la présidence; et il le tenait avec une maîtrise que lui donnaient une amitié éprouvée, une grande expérience politique, une science de philosophe et d'érudit accomplie, une force d'âme de stoïcien, et des idées très arrêtées sur toute chose, jointes à une grande droiture de cœur et à un caractère inattaquable. Il avait dès 1848 pris parti pour la République; mais il était très

éloigné du jacobinisme. Ses idées philosophiques étaient celles d'un spiritualiste très convaincu... Très respectueux de toute religion établie, je l'ai entendu souvent s'exprimer sur l'Église catholique dans les termes du plus chaleureux respect. Nous l'avons connu au Sénat, où il a siégé jusqu'à un âge très avancé : le plus assidu, le plus fidèle à ses devoirs de représentant, le plus attentif, un type achevé de parlementaire. Sa conversation était pleine d'aperçus heureux, d'une érudition sûre sans pédantisme, grave sans être ennuyeuse, exemple de tout effet de charlatanisme et de clinquant : son esprit avait conservé jusqu'à la fin sa verdeur et sa vivacité. II s'éloignait de plus en plus du parti de la Gauche qui lui causait une sorte de douloureux chagrin, et parfois de la colère, pour son mépris du droit, pour son dédain de la liberté, pour son ignorance et pour l'étroitesse de ses vues. Il semblait bien, à l'entendre, qu'au fond de lui-même il avait fait son deuil de la République. Il n'était pas affable; mais il était courtois, à l'ancienne mode, avec une nuance de rudesse comme ses opinions. Tel je l'ai connu et pratiqué pendant les dernières années de sa vie.

Pendant son séjour à la présidence, il n'eut pas les bonnes grâces de la Droite de l'Assemblée, qui le considérait comme un ennemi dans la place. On épiait ses relations et ses actes. Un jour, une lettre qu'il avait écrite à un membre de l'Assemblée, M. Varroy,députéde Meurthe-et-Moselle, mit tout ce monde en ébullition. Il laissait entendre assez explicitement que M. Thiers était acquis à la fondation de la République. C'en, fut assez pour mettre le feu

aux poudres; et on criait partout que M. Thiers avait traîtreusement rompu le pacte de Bordeaux. On eut du mal à éteindre l'incendie.

Un autre incident eut une suite plus grave, et amena la sortie du ministère de M. Pouyer-Quertier. Voici à quelle occasion : M. Janvier de la Motte avait été, sous l'Empire, préfet de l'Eure; il avait même conquis dans ce poste une vraie célébrité par ses procédés d'administration, par ses pratiques électorales et par ses allures familières avec ses administrés des deux sexes. Il est resté légendaire dans la contrée. C'était, à vrai dire, un préfet fantaisiste : on l'appelait le père des pompiers. Homme de beaucoup d'esprit, d'ailleurs, d'humeur facile, pas plus passionné qu'il ne fallait dans ses opinions. Nous l'avons retrouvé plus tard à la Chambre des députés : collègue aimable, spirituel, un peu gouailleur, mais de façons parfaites, au demeurant très galant homme. Il était poursuivi alors devant la cour d'assises de la Seine-Inférieure pour certains actes datant de son administration préfectorale et entachés plus ou moins de facilités peut-être excessives.

M. Pouyer-Quertier dut déposer comme témoin.

Il avait été l'ami de M. Janvier de la Motte : il parla de lui en ami; il émit certaines théories un peu larges en matière d'administration; et, surtout, il parut jeter quelque blâme sur les poursuites, ce qui atteignait directement M. Dufaure, qui Jes avait ordonnées Ce fut un grand scandale. M. Pouyer- Quertier ne put résister à cette poussée d'opinion, d'autant plus vive qu'elle provenait des ressentiments encore vivaces dans l'Assemblée nationale contre

l'Empire, et aussi des ressentiments que M. Pouyer- Quertier avait soulevés contre lui par le concours dévoué et utile qu'il avait donné au gouvernement de M. Thiers. Il dut sortir du ministère, et son portefeuille fut donné à M. de Go u lard, qui avait rendu des services signalés dans la discussion des traités de paix. Ses opinions très modérées étaient aussi de nature à satisfaire la Droite.

Néanmoins, dans les changements ministériels qui se faisaient au gré des événements, la note de la Gauche s'accentuait chaque fois davantage. M. de Larcy était sorti du ministère; M. Casimir-Perier, dont l'adhésion à la République avait été éclatante, avait remplacé M. Lambrecht; et lorsque M. Casimir- Perier, qui s'était trop engagé dans la discussion sur le retour à Paris, s'était retiré, ce fut M. Victor Lefranc, appartenant à la Gauche pure, qui prit sa place. Ainsi se faisait insensiblement une poussée vers rétablissement de la République. Et, par une sorte d'effet réflexe, le pays, d'un côté; le gouvernement, de l'autre, s'orientaient tous les deux vers le même but. Les royalistes de toute nuance se raidissaient en vain contre cette impulsion qui se fortifiait encore de leur impuissance»

Page 1