LE SOCIALISME ET L'ASSEMBLÉE QUELQUES FIGURES
L'Assemblée nationale ne pouvait pas être et elU n'était pas étrangère à ce qu'on appelle de notre temps la question sociale. Cette fameuse question sociale était sortie des sanctuaires où s'était élaborée, pendant le dernier (siècle, la société nouvelle, laquelle remplacerait la société chrétienne que Ton disait moribonde. Saint-Simon, le Père Enfantin, Fourier et d'autres encore avaient édicté les principes sociaux de l'ère moderne. Auguste Comte, avec de fortes réserves en l'honneur de la religion et du catholicisme en particulier, en avait formule la philosophie. Ces doctrines passées dans le domaine de la politique, c'est-à-dire de la réalisation pratique, avaient déjà été mises à l'essai pendant la Commune. L'Assemblée n'était rien moins que sympathique à ces idées nouvelles. Mais elle ne voulait pas se donner le tort de les traiter avec mépris. Elle leur donna accès à la tribune, dans la personne de M. Tolain.
Pendant l'Empire, le socialisme s'était tenu prudemment dans la pénombre des réunions privées. Et néanmoins il pouvait voir des encouragements dans
la bienveillance peu voilée de Napoléon III, qui avait consacré ses veilles dans la prison de Ha m à écrire un livre sur le paupérisme, où les rêveries socialistes avaient leur place. Les novateurs eurent Tidéc d'étendre leur doctrine sur le monde entier, sous couleur d'humanitarisme et de fraternité; et de là sortit Y Association internationale des travailleurs.
Éclairés comme nous le sommes aujourd'hui sur l'origine et sur le but de ces mouvements cosmopolites, nous n'avons pas de peine à reconnaître, dans la formation de cette ligue, la main de la puissance occulte judéo-maçonnique qui s'est intronisée chez nous. Mais alors elle se donnait une apparence inoffensive et de nature à ne point effaroucher les bonnes gens. Des hommes, étrangers d'ailleurs aux calculs des révolutionnaires déguisés sous le nom de socialistes, mais engagés par leur passé, ou par leur ambition, ou par leurs tendances d'esprit dans des voies un peu excentriques, s'étaient affiliés à cette association, qui d'ailleurs était notoirement protégée par l'empereur Napoléon III. Les députés de la Droite ne manquèrent pas de relever quelques noms, pour en faire un grief à M. Thiers. On citait notamment celui de Jules Simon, dont le numéro d'ordre sur la liste des internationalistes, 606, devint pour un moment le sujet de plaisanteries peu spirituelles, et d'attaques dirigées contre le gouvernement.
Avant de faire son apparition à la tribune de l'Assemblée, l'Internationale nous avait été révélée dans une commission chargée de l'étude d'une loi sur les
associations, et dont je faisais partie (1). M. Tolain avait été un des fondateurs de cette société ; il fut invité à nous donner des explications sur son origine, sur son développement, sur son but et sur son organisation. Un peu plus tard, el sur sa demande, il fut appelé à exposer à la tribune ses théories socialistes. 11 ht cet exposé, qui dura deux jours pleins. L'Assemblée tint à honneur de faire preuve à la fois de son impartialité et de sa courtoisie à l'égard d'un de ses membres sorti du rang des ouvriers. Je transcris ici une note que j'avais prise sur l'heure à ce sujet.
« M. Tolain avait été, je crois, ouvrier en bronze. S'il a jamais été ouvrier, il est un exemple vivant de l'injustice de ses plaintes et de la fausseté de ses théories. Quoiqu'il ait conservé dans sa personne les dehors physiques de l'ouvrier, il n'en a ni la tenue, ni le langage, ni l'intelligence. Il est très cultivé, il parle bien, et il est capable, chose peu commune, de mener à bien un long discours sans le débiter de mémoire. Il est très éclairé sur les intérêts des classes vouées au travail manuel. Il paraît sincère. Son langage est clair, correct; il dit les choses avec vigueur, mais aussi avec simplicité; il a le ton de la discussion, non celui de l'oraison ; il s'adresse à l'intelligence de son auditoire et il le prend par le côté qu'il faut. Mais dès qu'il entre dans le domaine de la théorie, il perd pied et son discours s'en
(1) Dans cette commission, les études les plus complètes furent faites par ses membres. Les procès-verbaux seraient à consulter. M. Berthaud, professeur de droit, fut cbargé de faire le rapport, et ce rapport est un document de la plus grande portée. Il neiut pas discuté.
ressent. Gela ressemble alors à une divagation prétentieuse.
a L'erreur commune de ces réformateurs de l'humanité est de méconnaître précisément les conditions de l'humanité. Us formulent les rapports mutuels des hommes entre eux comme une règle mathématique, et ils négligent l'élément de sociabilité qui, dans la langue religieuse et commune, s'appelle la charité ou la bonté. Us délaissent les réalités pour les chimères; et ils deviennent sectaires et fanatiques, parce qu'ils ramènent toute chose aux conceptions de leur cerveau. Or, dans cette donnée, l'orgueil de l'esprit ou l'envie du cœur prennent aisément le pas sur la réalité des choses. Ils sont souvent très humains et sans méchanceté; mais leur cœur se ferme devant ce qu'ils croient être leur droit absolu. Les nécessités inéluctables de la condition humaine soulèvent en eux l'esprit de révolte. M. Tolain est convaincu que les lois de la société actuelle, que la civilisation chrétienne créent entre la bourgeoisie et le prolétariat un antagonisme irréductible.
« N'est-ce pas l'erreur essentielle de l'école révolutionnaire de croire que le christianisme, et chez nous le catholicisme, est la cause réelle des maux dont le monde souffre; et qu'il faut rompre avec ces vieilles entraves, pour rendre à l'humanité et sa liberté et le bonheur, pour lequel elle est faite et auquel elle a droit? C'est en se trompant ainsi sur le vrai but de la vie, que l'on se trompe sur les conditions de la vie. En plaçant le bonheur ici-bas, le disciple des doctrines socialistes et humanitaires se débat contre sa propre erreur; il se démène dans le
faux, et il se révolte, mais en vain, contre la nature même. C'est pourtant dans ce chemin, semé de pierres et de bas-fonds, que s'est égarée la société dite moderne.
« L'Assemblée nationale sentit, dès le premier jour, le danger de voir exposée dans le Journal officiel cette déclaration de guerre faite d'ailleurs, non pas avec l'accent d'un ennemi irrité, mais avec l'assurance tranquille d'un homme qui constaterait un fait incontestable. Elle a compris qu'il importait de pousser M. Tolain jusqu'au bout de ses doctrines, et de le contraindre à s'expliquer sur ses moyens d'exécution. 11 l'a fait, et c'est alors que la pauvreté de sa conception est apparue à tous les yeux. Ce moyen consiste à remettre, comme il le dit, tout le monde dans des conditionsde travail uniforme; et lorsqu'on presse la théorie, cela veut dire qu'il faut procéder à ce qu'ils appellent la liquidation sociale, c'est-àdire au partage égal des biens. »
Après trente-trois ans écoulés depuis que ce portrait fut écrit, je n'aurais que peu de chose à y changer. M. Tolain a traversé comme moi-même celte longue période, tantôt à la Chambre des députés, tantôt au Sénat, où il avait la fonction de questeur quand il est mort récemment. Les réflexions, l'expérience, l'âge aussi sans doute, l'avaient un peu assagi. 11 avait conservé les dehors d'un homme du peuple, quoiqu'il eût une tenue plutôt bourgeoise. Il prit peu de part aux luttes politiques et aux débals d'affaires. Je pense qu'il était moins amer au sujet des conditions sociales, depuis qu'il en avait une assez sortable. Je ue sais même pas — car il était
intelligent et de bonne nature — s'il eût pris rang parmi les internationalistes socialistes de notre temps. Laissons-lui, en tout cas, le bénéfice de cette incertitude. Sa théorie humanitaire est devenue le collectivisme internationaliste. En résumé, on ne voit pas clairement quelle cause de l'humanité ce socialiste, impénitent ou non, a jamais servie.
Une loi postérieure abolit l'Association internationale. Mais, à l'heure où j'écris ces lignes, l'internationalisme a les honneurs des galas officiels et la faveur des membres du gouvernement. Et voilà la différence des temps!
Je rencontrai vers cette époque un homme qui avait un grand renom et que je désirais beaucoup connaître; c'était Renan, avec qui je dînai chez Ernest Picard. Je transcris ici la note que je rédigeai le soir même de notre rencontre.
« Ses livres m'ont inspiré un certain éloignement contre lui. Son atticisme aigu pour exprimer des idées, plutôt funestes, donne l'idée d'un poison préparé dans un agréable breuvage. Sa personne n'est pas attrayante. Il a l'air d'un petit bailli ou d'un homme d'église dans les bas offices. Mais sa conversation est charmante. Nous avons causé politique, et voici ce que je lui ai entendu dire de plus remarquable. Il a fait une observation que j'avais déjà formulée moi-même dans une brochure : « La France « fait en ce moment une expérience qui ne s'est « jamais faite. Les peuples obéissent toujours à
a une autorité dont l'origine leur échappe, et qui « prend, à leurs yeux, quelque chose de sacré. « Ainsi, autrefois la sainte ampoule apportée par « un ange et déposée sur le front de nos rois était o un signe de l'autorité. Ce n'était qu'un symbole, « mais utile et peut-être nécessaire. »
« Il doute que l'épreuve que nous tentons réussisse : o Elle offre, a-t-il dit, des périls très graves a pour notre nationalité, parce que nous sommes en « tourés d'ennemis qui convoitent la France. Si nous « étions isolés, les crises de celte expérience poura raient nous fairetomber, sans de trop grands périls, a dans de grands excès de maux intérieurs. 11 est u évident que les monarchies sont mortes pour nous. a Leurs matériaux sont à terre. Et pour refaire un « peuple organisé différemment, il faut de grands « efforts. Mais, en même temps que nous avons à « faire cette œuvre si difficile de réparation et « de reconstruction, nous avons à nous défendre « contre le dehors. Or pour cela, il faut que le a patriotisme nous y incite constamment. Préciséa ment l'ordre des choses nouveau n'est pas favo- « rable à ce sentiment, qui vit de sacrifice et de a désintéressement. Les classes élevées, n'ayant « plus de privilèges, se désintéressent aisément de « la chose publique; et l'idée du gouvernement a républicain, comme nous le concevons, étant une a idée de pure raison, qui ne dit rien au cœur ni à a l'intelligence du peuple, ne lui inspire aucun des a sentiments qu'il faudrait faire naître et entretenir « en lui. Il faudrait que les classes supérieures a prissent des vertus nouvelles, et comprissent et
« voulussent fonder la République française. Il est « à craindre qu'elles ne le veuillent pas. »
La suite a prouvé que Renan avait eu, ce jour-là, une vue juste et du présent et de l'avenir. Les classes supérieures n'ont pas voulu faire le nécessaire pour implanter chez nous un régime républicain dans lequel pourtant elles auraient pu, non sans honneur pour elles, prendre et garder une place digne de leur passé. En se mettant à la tête de la démocratie, et en la façonnant à ses nouveaux devoirs, ils retrouvaient leur rôle naturel de conducteurs et de chefs. Ils auraient accompli leur devoir de bons Français, et en. dirigeant le peuple, ils se seraient préservés euxmêmes contre les dangers qui sont en germe dans les idées issues de la Révolution : double avantage.
D'autre part, les « nouvelles couches sociales » , selon l'expression de celui qui les a le mieux représentées, Gambetta ; celles qui ont pris en main la direction abandonnée par les classes supérieures, loin d'être armées, pour elles-mêmes, des vertus civiques qu'elles auraient dû pratiquer et faire passer dans l'âme du peuple, n'ont guère apporté, dans la magistrature supérieure qui leur incombait, que des sentiments peu relevés d'envie et de rivalités de personnes, ou des vices et des appétits à satisfaire : pour les uns, la volonté préconçue de déraciner du cœur du peuple les sentiments et les idées sur lesquels il avait jusqu'alors vécu; pour les autres, des inspirations puisées aux conceptions les plus fausses ou les plus grossières de la philosophie contemporaine. Us ont déformé, au lieu de l'éduquer, la démocratie; et de ce peuple idéaliste,
généreux, apte aux fonctions sociales de Tordre le plus élevé, ils ont fait une nation sans vigueur morale, encline aux appétits matériels, adonnée aux joies grossières, matérialisée en quelque sorte, et ravalée, devenue impropre, peut-être à jamais, à la haute fonction d'initiatrice et de porte-lumière que la Providence lui avait départie.
En face des périls de tout ordre créés par les fautes des uns et des autres, un sentiment de résipiscence et de patriotisme réveillé peut encore faire rebrousser chemin à cette noble nation dévoyée, et lui faire reprendre la grande voie de ses traditions : ce serait le salut!
Parmi les nouveaux venus qui apparurent alors sur la scène politique, un général, celui qui dans les dernières semaines de la déroute avait- soutenu du moins l'honneur de nos armes, Ht sensation dans l'Assemblée nationale : c'était Chanzy. Élu par le département des Ardenncs, son pays natal, nous le vîmes à Bordeaux, dans son attitude de chef qui venait de quitter les débris de son armée; avec une sorte de rage de la défaite, et de désespoir qu'on abandonnât la partie; encore noir de poudre en quelque sorte, avec l'air et le ton des camps, des camps de ce temps-là, si pleins de misères et de douleur morale; le visage presque convulsé; passionnément obstiné dans l'idée de la résistance à outrance. Cette obstination farouche contrastait péniblement avec notre résignation, douloureuse aussi,
mais fatale. Elle le rangeait parmi les échappés du siège de Paris tout pleins, comme lui, d'une fureur de guerre.
M. Thiers, qui savait le fond des choses, lui reprochait vivement cette attitude qui gênait les négociations engagées. Ce premier contact de Chanzy avec nous ne lui fut pas favorable. Mais il eut vite fait de se faire connaître tel qu'il était; et nos dispositions premières firent bientôt place à la plus haute estime pour l'homme, à la plus grande considération pour le citoyen. M. Thiers, qui avait un goût passionné pour l'armée et pour ses chefs, me disait de lui un peu plus tard (c'était le 16 mai 1871) : « Chanzy est un bon être, il est bon, il est simple; point trop avisé. Son discours (Chanzy avait parlé à l'Assemblée) est l'expression exacte de l'homme inexpérimenté, honnête et droit. Il a montré des talents supérieurs à la guerre. 11 a un nom en Europe, et le prince Frédéric-Charles disait de lui qu'il se formait à vue d'oeil. »
Chanzy était tout cela en effet — mais ce n'était qu'un début — M. Thiers ne le connaissait pas encore. Il était de belle taille; son visage était ouvert, comme sa main. Le masque était énergique, mais non brutal. Il avait l'air martial, mais sans affectation aucune. Uniquement soldat jusqu'alors, il acquit promptement les quelques notions qu'il faut avoir pour se reconnaître au milieu des agitations, le plus souvent vaines, des assemblées politiques. Son bon sens, qui était supérieur, lui fit discerner ce qui était à négliger et ce qui était à prendre dans cette mêlée d'intrigues, de futilités, de vrai savoir, d'ambitions j
vaines, et de nobles préoccupations du bien public. Son intelligence très compréhensive faisait profit de tout. Réservé avec politesse, il ne se livrait point, sans repousser personne. Au début, il se renferma dans une attitude d'observation, comme un homme avisé qui veut reconnaître son terrain et savoir où il va. Il était modeste, et cependant il portait bien son renom militaire. Patriote dans l'âme, ce fut lui qui dit, lorsqu'on parlait de rétablir la dignité de maréchal de France : « Il faut attendre qu'on aille chercher le bâton de maréchal au delà du Rhin. » Éloigné de toute fanfaronnade, de toute pose, et de toute fausseté, il estimait les hommes, les choses et les situations à leur juste valeur.
C'était vraiment un homme. Dans le petit cénacle qui était comme le foyer du Centre gauche, nous résolûmes de lui faire à l'Assemblée nationale une situation en rapport avec son mérite et avec les espérances que nous fondions sur lui : nous le poussâmes à la présidence du groupe. Chanzy n'était pas plus républicain qu'il ne fallait. Mais il était libre de tout engagement envers les dynasties déchues, et son bon sens lui faisait voir qu'il n'y avait vraiment pas d'autre chose à faire que de fonder un régime républicain, pourvu qu'il fût franchement antirévolutionnaire. Tel fut le sens du discours qu'il prononça en prenant possession de la présidence du Centre gauche. Je n'en citerai qu'un passage, dont l'à-propos au temps actuel est singulier. « En acceptant loyalement la République, disait-il, il est bien entendu que c'est celle que tous les gens de cœur peuvent comprendre et admettre^ et qu'elle n'a rien
de commun avec celle des envieux, des énergumènes et des déclassés qui ne se laissent guider que par la convoitise, les utopies les plus insensées ou la haine qu'ils portent à la religion et à la société... » Dès ce moment, sa renommée et l'attitude politique qu'il avait prise le désignèrent pour un rôle futur et éventuel. Mais il ne resta pas très longtemps à l'Assemblée nationale. Homme d'action, il faisait peu de cas des succès'de savoir-faire, de diplomatie mesquine, d'intrigues, voire de tribune, qui mettent un politicien en vue. Il ne se sentait pas sur son vrai terrain. Et, par prudence peut-être, autant que par goût, il reprit sa place dans l'armée, à la tête d'un grand commandement, plus tard au gouvernement général de l'Algérie, et enfin à l'ambassade de Russie. Dans ces postes en vue, il se montra à la hauteur de sa fonction, et il déploya des qualités d'homme d'État qui le désignaient pour le premier rang.
Un homme dont le nom, pour d'autres causes et par d'autres mérites, fut mis en relief, M. le duc d'Audi ffret-Pasquier, joua un rôle important pendant cette période de l'histoire contemporaine. 11 était le neveu du vieux duc Pasquier qui avait traversé toutes les époques si tragiques de notre histoire depuis un siècle : à partir de l'ancien régime, dont il était, puisque la Révolution le trouva conseiller au Parlement de Paris, jusqu'au gouvernement de Juillet, pendant lecjue} il figura comme grand chancelier d§
la Chambre des pairs; sans cesse aux premiers rangs, faisant figure sous tous les régimes, les servant tous sans bassesse; passant à travers tous les défilés et les épreuves où tant d'autres périrent, sans y laisser ni la vie, ni les biens qui la rendent commode, ni l'honneur : extraordinaire exemple de ce que peuvent l'adresse, l'esprit subtil, l'habileté de conduite, une science incomparable de la vie, avec l'ensemble des sentiments qui constituaient l'être moral des hommes de l'ancien régime, nourris de fortes traditions, des grands exemples puisés dans un long passé familial, des devoirs de dignité que certaines conditions sociales imposent; tout ce qui fait dire parfois qu'il y a des gens nés sous une bonne étoile! Son neveu a publié ses Mémoires, qui sont un récit sans art et pourtant achevé de notre dramatique histoire depuis 1789; curieux modèle de souvenirs personnels, qui semblent l'exposé historique des faits contemporains, tant l'écrivain fut intimement mêlé à la vie même de la patrie.
M. d'Audiffret-Pasquier adopté par le vieux duc, avec transmission du nom et du titre, habite la terre de Sassy dans le département de l'Orne, qui l'avait envoyé à l'Assemblée nationale. Attaché par tradition à la maison d'Orléans, il prit rang, pendant le second Empire, dans l'opposition de l'Union libérale. A l'Assemblée, il était un des chefs du Centre droit, compté comme orléaniste, mais avec un grain d'affectation dans son libéralisme ; et il ne parait pas qu'il y exerçât sur le groupe une grande influence. Du reste, vivant et vibrant, actif, d'humeur facile, ouvert et sans pose, quoique aristocrate au fond,
mais avec des airs détachés, l'esprit libre et vif, avec le mot pour rire ou pour mordre, sans fiel; très propre aux causeries de couloir et à l'entregent utile dans les combinaisons de partis et de groupes. Il prit par tendance naturelle et aussi par tactique, dans Tintérèt de ses vraies opinions, le rôle de conciliateur entre le Centre droit et le Centre gauche, voire avec la Gauche elle-même. Mais il plaisait, par sa rondeur au moins apparente, plus qu'il n'entraînait ses auditeurs; on aimait à causer avec lui, qui avait la causerie brillante; mais on ne s'engageait guère, et, en somme, son influence fut peu étendue. Mais sa personnalité fut très en vue; et elle surgit tout à coup à une grande hauteur à la tribune, où il fit preuve d'un véritable talent d'orateur politique. Son triomphe fut le discours qu'il prononça dans l'affaire des marchés et des opérations financières du gouvernement de la Défense nationale.
Il courait de très méchants bruits sur les opérations soit fiscales, soit commerciales qui avaient été rendues nécessaires pour subvenir aux énormes et multiples besoins de ce gouvernement pendant la guerre. Il y avait eu des abus, des fraudes, des malversations même, ce qui était presque inévitable dans l'extraordinaire désordre de ce gouvernement en partie double, édifié à l'improviste, en pleine invasion. Ce gouvernement, qui avait assumé patriotiquement une si formidable charge, portait la peine de l'effondrement de l'Empire, de la guerre, des désastres, de la peine cruelle qui déchirait l'àme nationale. Soupçons, haines de parti, rancunes, colères patriotiques, besoin de faire supporter par autrui les
responsabilités encourues un peu par tout le monde, tels étaient les sentiments que soulevait ce débat. Le duc Pasquier, qui était foncièrement un homme de parti, s'en fit l'organe, violent, acharné contre l'Empire surtout, comme si c'eût été un ennemi personnel, sans réticence et sans pitié; ardent, âpre, amer, plein d'une passion de colère et de patriotisme qui donnaient à son discours un ton de harangue de la plus haute envolée et de la plus forte éloquence. Il obtint un succès prodigieux auprès de l'Assemblée, qui était, au fond, animée des mêmes passions que lui. Cette journée retentissante lui valut son fauteuil à l'Académie.
Cette discussion fournit à M. Rouher l'occasion de faire sa rentrée à la tribune. L'Empire avait été littéralement lapidé et flétri par le duc qui, en signalant le défaut de préparation à la guerre, le désordre des finances et de l'administration, le lamentable état de Farmée, les défaillances du commandement, avait dressé un acte accablant d'accusation contre l'Empire et l'avait cloué au pilori de l'histoire vengeresse.
L'ancien vice-empereur, M. Rouher, prit la défense de son maître et du régime lui-même. Tâche quasi impossible, tant la responsabilité de l'Empire était écrasante, et tant l'hostilité de cette Assemblée était vivace et haineuse. M. Rouher ne pouvait plus employer avec elle les procédés un peu vulgaires de son éloquence d'avocat d'Auvergne, qui lui avaient si souvent réussi auprès d'un Corps législatif plutôt servile. Cette éloquence que l'on avait tant vantée parut enflée, creuse et pénible, à un auditoire, il est vrai, peu bienveillant et irrité. M. Rouher fut coura-
geux; et il fit tête aux colères et à la réprobation non dissimulée de l'Assemblée. Mais son talent ne fut point à la hauteur de la tâche ni de sa réputation. Il parut lourd, pâteux, sans souffle. Ses efforts ne pouvaient soulever le poids de je ne sais quelle fatigue de l'âge, ou d'une responsabilité qu'il sentait inéluctable; et finalement l'effet produit fut une sorte de compassion pour l'orateur embarrassé, et pour le défenseur déconcerté d'une si pitoyable cause.
Un incident fit surgir encore un des membres de l'Assemblée jusqu'alors inconnu, et qui plus tard fut appelé à jouer un rôle important, dans une des crises de la République naissante. C'était M. de Fourtou., M. de Fourtou avait été, je crois, avocat dans une petite ville de la Dordogne. C'était un Gascon. Mais il y a deux sortes de Gascons : le Gascon flamboyant, à panache, et le Gascon bonhomme, celui-ci plus redoutable que l'autre et non moins habile, peut-être plus. M. de Fourtou était plutôt de la seconde manière. Il avait très bon air, de la distinction dans sa personne et beaucoup de tenue ; très réservé dans son langage et dans ses façons. Alors que tous les députés, ou à peu près, s'étaient empressés de s'affilier à des groupes, où ils pourraient donner carrière à leur zèle de nouveaux venus, on ne l'avait vu figurer dans aucun. Il se réservait. Je le rencontrais quelquefois dans les grandes avenues de Versailles. Sa conversation était agréable, mais sans ouverture. Il paraissait détaché de toute passion politique et de la
tyrannie des partis, amoureux de son indépendance, un peu sceptique en tout. Il n'était pas, disait-il, éloigné d'adopter le régime républicain, avec les réserves d'un homme d'ordre et bien classé dans sa ville, et il n'était pas fâché que M. Thiers le sût. Pourtant il m'avait fait la confidence de son goût plus particulier pour la maison d'Orléans, et pour le régime politique qu'elle personnifiait. A vrai dire, il paraissait, mais avec circonspection, chercher aven ture, et attendre qu'il s'en présentât une à sa conve nance et à sa portée. Il fallait une occasion. Elle s'offrit à lui très propice dans la discussion d'une affaire qui, par fortune, était étrangère à toute question de parti. Il s'agissait d'une convention postale avec l'Allemagne. Il était rapporteur du projet; et, à ce propos, il fit un discours remarquable. De la clarté, de l'élégance, un débit excellent relevé par une petite pointe de gasconisme, de l'aisance, une ordonnance parfaite des diverses parties du discours. C'était un début, et ce fut un coup de maître.
Il y avait dans l'Assemblée beaucoup d'hommes d'esprit cultivé qui étaient faits pour goûter un tel talent. Il était de ceux que les partis souhaitent d'attirer à soi. Un des hommes les plus considérables de ce temps-là, M. Charles de Rémusat, alors ministre des Affaires étrangères, avait été charmé par la supériorité, tout d'un coup mise en lumière, de l'orateur improvisé. M. de Rémusat était fort avant dans l'amitié de M. Thiers, et ce fut lui qui, un peu plus tard, lui inspira l'idée d'attirer à lui M. de Fourtou et le fit entrer dans son conseil de ministres.
Entré dans la République par cette porte, il en
prit une autre pour en sortir, quand M. Thiers tomba; et sans trop d'embarras le Gascon reparut et fit sa révérence à la République. Il n'y eut dans l'un et l'autre incident de profit ni pour lui ni pour elle.