‹ L'Assemblée nationale de 1871 (volume 2)Chapitre 24 sur 36 · LOIS MILITAIRES · texte numérisé non relu

LOIS MILITAIRES

Nos désastres militaires n'avaient pas seulement été pour nous une grosse humiliation, ils avaient causé une grande surprise ; et on cherchait les raisons de notre infériorité si inattendue dans les choses de la guerre. On les attribuait à la funeste influence des idées qui avaient dominé pendant le second Empire : relâchement de la discipline morale dans toutes les parties du corps social; prédominance des satisfactions vulgaires et de l'argent qui les procure; un certain abaissement des caractères, toutes causes de démoralisation et d'un laisser-aller général, qui avaient pénétré dans l'armée elle-même, et fait leur œuvre, surtout dans le commandement. La défaite avait imprimé une forte secousse à l'âme nationale.

On fut pris universellement d'une sorte de passion de vertu ; et on avait appétit de réforme en toute chose. La nation eut l'intuition des erreurs sociales, qui la faisaient errer depuis longtemps, et des moyens de s'en défaire. Mais il eût fallu dépouiller le vieil esprit révolutionnaire, dans lequel l'entretient un ennemi resté ignoré jusqu'en ces derniers temps, mais qui est enfin démasqué à l'heure où

j'écris ces lignes, et qui s'appelle la franc -maçonnerie. L'heure n'était pas encore venue.

L'Assemblée nationale, aux prises avec tant de difficultés auxquelles elle dut pourvoir, n'eut ni le loisir ni la volonté soutenue de travailler à la réforme de nos institutions de tout ordre, en les prenant par la base. Il en fut de l'armée comme du reste. Il fallait d'ailleurs pourvoir aux nécessités du présent. On ne s'inspira ni de l'instinct de la race, ni de la nature des choses; mais on appliqua un système tout d'une pièce, emprunté à des théories purement spéculatives : c'est la méthode mathématique et révolutionnaire.

Nous attribuions notre écrasement à la perfection de l'organisation militaire de la Prusse et aux vices de la nôtre. C'était un sentiment singulier, mais bien français, que cette sorte d'humilité généreuse, qui nous portait à admirer tout ce qu'avait fait l'Allemagne : sa philosophie, ses institutions, ses vertus civiques; et à l'imiter en tout. Nous allions devenir des imitateurs serviles, abjurer nos traditions et méconnaître notre génie national, avec une sorte de fureur de destruction révolutionnaire; nous exposant à perdre nos qualités natives, sans nous procurer à nous-mêmes, par les réformes faites d'après des modèles étrangers, les avantages que nos voisins et nos ennemis y ont trouvés. Ainsi avons-nous fait, qu'il s'agisse d'économie sociale, d'industrie, de travail, de systèmes d'organisation politique ou admi-

nistrative et d'éducation nationale, de langue même ! Tel était le sentiment général qui animait l'Assemblée dans ses projets de reconstitution.

Une autre billevesée, mais celle-ci bien française, hantait tous les esprits : c'était le principe de l'égalité; principe mal compris, mal appliqué, faussé dans son sens véritable ; lequel ne se rapporte qu'à la nature spirituelle de l'homme, dans ses relations avec l'ordre divin; et, pour les citoyens, à l'uniforme application de la loi. L'égalité appliquée aux affaires humaines est un principe antisocial; il ne peut que fausser les institutions politiques et de tout ordre, parce qu'il est en opposition avec la nature des choses, la nature ayant établi mille causes d'inégalité entre les hommes. Prétendre faire reposer une société sur celte idée, que tous les hommes auront les mêmes droits à toutes fonctions sociales, à tous les avantages sociaux, et pourront y prétendre, sans acception d'aptitudes, de forces, de moyens d'aclion personnels, tous étant traités de même et sur le même pied, c'est vouloir fonder cette société d'après un théorème d'algèbre, et au mépris des réalités tangibles, telle que la différence des forces physiques, des facultés natives, des tempéraments individuels.

La vérité est que toute association d'hommes donne naissance à des fonctions diverses, lesquelles, depuis les plus humbles jusqu'aux plus hautes, depuis le balayage des rues jusqu'à la direction de l'État, sont également indispensables, mais qui impliquent des droits, des aptitudes, des avantages sociaux bien différents. Les vicissitudes que le temps amène dans l'état des familles corrigent, sous ce rap-

port, l'injustice apparente des exigences de l'ordre social. La roue de la fortune, en roulant, fait obstacle à la constitution indéfinie des castes. La nature des choses, en ces affaires, est aussi inexorable que Test, dans Tordre scientifique, le calcul mathématique. Mais lorsqu'on prétend introduire les méthodes mathématiques dans les rapports sociaux, on bâtit dans le vide, et on organise une société sur un modèle qui se disloque au bout de cent ans. Ce fut Terreur de la Révolution française, pour le dire en passant. Mais il est toujours temps de reconnaître qu'on s'est trompé.

La commission chargée d'élaborer un code nouveau de nos institutions militaires était composée de tout ce que l'Assemblée renfermait d'illustrations en tous genres. Un grand nombre de nos plus illustres capitaines, de ceux qui avaient pris part à la guerre, généraux et amiraux ou officiers de moindre grade, mais tous très éclairés en ces matières, s'y trouvèrent réunis sous la présidence du marquis de Ghasseloup-Laubat.

Le projet de loi émané de cette commission donnait sur les deux questions essentielles, la durée du service et le service obligatoire pour tous, les solutions suivantes : tous les citoyens seraient astreints au service militaire pendant une durée de cinq ans « sauf la réduction du service à un an pour ceux qui pourraient verser la somme de 1,500 francs dans les caisses de l'État » . C'était une sorte de transac-

tion entre le principe de l'égalité et les nécessités sociales auxquelles il faut pourtant pourvoir. Quelques-uns des chefs les plus autorisés de l'armée, comme Trochu, admettaient cette solution et allaient même plus loin. Lui, par exemple, proposait de réduire la durée du service à trois ans. Mais la plupart des officiers généraux, et des plus distingués parmi eux, tenaient en grande défiance ces nouveautés.

M. Thiers, qui avait la prétention très justifiée d'avoir une compétence réelle dans les questions d'organisation militaire, était d'avis qu'il aurait suffi de faire quelques réformes nécessaires, mais de ne rien changer à ce qui était de l'essence même de nos institutions. Mais il sentait bien qu'il avait des concessions à faire à l'entraînement du jour. Toutefois ces concessions ne pouvaient aller jusqu'à réduire la durée du service au-dessous de cinq ans. Là-dessus il alla jusqu'à poser la question de confiance. « Pas d'armée solide, dit-il, sans cadres exercés et sans esprit de corps. Il faut du temps pour former et le chef et le soldat. » Au fond c'était aussi l'opinion des principaux chefs de l'armée, et notamment de Ghanzy. a Votez les cinq ans, disait M. Thiers, ou sinon je sortirai de cette enceinte profondément affligé. » Ce qu'il ne pouvait pas dire à la tribune, il nous le disait confidentiellement. C'est ainsi que, le 18 juin, il nous apprit « qu'on avait été à un cheveu de la guerre. 11 y a toujours en Prusse un parti de la guerre qui regrette de ne pas nous avoir écrasés davantage, et voudrait recommencer avant que nous fussions tout à fait réorganisés. Engager

des négociations, ajoutait-il, c'est s'exposer à la guerre si elles rompent. Ne rien dire, c'est inspirer des doutes sur la volonté de payer la rançon. Enfin, après beaucoup de peine, on est arrivé à s'accorder. Mais la Prusse ne veut traiter qu'avec lui; M. d'Àrnim (l'ambassadeur de l'Empire) lui a fait en quelque sorte engager sa parole qu'il ne quitterait pas le pouvoir. — Aussi, c'est ce qui me retient de partir, parce que je sais que si je quittais la place, aucune négociation ne serait plus possible. »

La question militaire est une de celles que le parti républicain a soulevée, traitée ou maltraitée, remise enfin plusieurs fois sur le métier, sans l'avoir résolue. Elle est soumise à la même épreuve que tous les autres problèmes d'ordre social de ce temps-ci subissent. Jusqu'à présent, l'esprit de désordre, d'anarchie révolutionnaire pour tout dire, finit par prévaloir dans toutes nos affaires, de sorte que, avec la prétention de tout réformer, ce régime aboutit à la ruine du pays. La raison principale en est que dans cette recherche de réformes on va au rebours de nos traditions et de notre génie national.

Notre race est essentiellement militaire et guerrière, mais elle n'a pas le goût de la coercition inutile. On trouvera toujours le Français prêt pour le combat quand il le faudra, mais il est plutôt réfrac taire à la caserne. C'est aller contre son instinct que de le contraindre, par manie d'uniformité, à l'obli-

gation du service militaire. Il n'a pas besoin de tant de lois, de tant de déclarations de principes, et, pour tout dire, de tant d'embarras pour faire ce qu'il faut quand le devoir l'appelle . Il s'est subordonné à tout ce qu'on a exigé de lui au nom de la patrie, et en lui disant que pour se défendre contre l'Allemagne il était indispensable de lui emprunter ses procédés et sa législation militaire. Mais on force sa nature, et en la forçant on la déprime.

Au point de vue social, ces nouveautés offrent d'autres périls non moins grands. Notre nation aime le sol, la terre, et sa principale force est dans sa population rurale. C'est cette population rurale qui fournit avec une fécondité sans cesse renaissante, sa richesse, sa puissance financière et cette frondaison jamais épuisée d'hommes bien doués pour toutes les œuvres professionnelles ou d'État que son service réclame. En l'employant toute au régime des garnisons, on s'expose à tarir la source même de la puissance militaire du pays. La loi d'égalité, en cette matière, est subie comme un joug. Elle n'engendre pas les vertus guerrières, elle en détourne plutôt. En écrémant en quelque sorte chaque année toutes les générations successives, on les déforme sans profit pour l'armée. En les transplantant du village dans les villes, et de la maison de famille dans les casernes, on leur fait perdre de vue le clocher, le sol natal, et on leur enlève le goût et jusqu'à la pratique du travail manuel ; on les déshabitue de la vie saine et fortifiante de la campagne ; et, en leur faisant prendre l'habitude des plaisirs faciles et presque toujours corrupteurs que l'on trouve dans les villes, on leur ino-

cule les vices qui les démoralisent et souvent pis encore. Il a fallu l'étonnante préparation de notre corps d'officiers, la supériorité de leur esprit et de leur valeur morale pour faire une armée admirable avec ces éléments pleins de l'esprit guerrier, mais peu portés à un service dont ils n'aperçoivent pas l'utilité.

Notre patriotisme est ravi, les jours de parade; mais il faut voir les effets produits au point de vue social. Est-ce qu'on ne voit pas que la question de la dépopulation, dans nos campagnes surtout, est liée à celle-là? Les générations enlevées aux campagnes n'y reviennent plus ; ou si elles y reviennent, elles y apportent des germes de corruption et de pestilence. Soustraites à leur fonction naturelle, elles en cherchent d'autres sans en trouver; elles encombrent les ateliers, les taudis, les antichambres des gens en place; et elles sont ainsi préparées à grossir une autre armée, celle de l'anarchie, pour laquelle la civilisation même est une proie promise aux appétits des déclassés.

Cette grande machinerie de l'armée nationale, montée sur le modèle de la force militaire allemande, à laquelle on n'a emprunté que la théorie algébriste du nombre, est si difficile à maintenir en bon état de fonctionnement qu'on la soumet sans cesse à des remaniements. Ce sont des mathématiciens qui procèdent à ces manipulations de notre sauvegarde nationale; et ils y emploient tout leur génie malfaisant. La mathématique a du bon, mais l'âme d'un peuple veut encore mieux. Et quand on veut appliquer les méthodes purement scientifiques à l'orga-

nisation d'une nation, on n'en fait qu'un corps d'automates qui ne dure pas longtemps. On aperçoit déjà des failles et des gerçures dans notre établissement militaire. Nos algébristes démocrates s'emploient, en ce moment même, à l'achever.

Sans être clerc en ces matières, le bon sens et la notion des instincts et des intérêts de la race indiquent ce qui conviendrait le mieux à la France pour s'assurer une force militaire solide, puissante, égale aux exigences du temps. Une armée de bons soldats triés sur le volet, faisant un service assez long pour acquérir les vertus et les aptitudes du métier, recrutés par le sort ou mieux encore par les réengagements ; armée complétée, quand il le faut, par des corps de réserve suffisamment instruits, mais laissés dans leurs foyers, en temps ordinaire ; une force militaire enfin organisée selon les vues du maréchal Niel à la fin du deuxième Empire, tel paraît être l'idéal conforme aux besoins du pays et aux intérêts sociaux de la nation. Telle était aussi l'opinion de M. Thiers et des plus illustres des généraux de son temps. Je suis porté à croire que c'est aussi l'opinion des bons officiers de ce temps-ci.

Au fond de cette question d'ordre militaire se trouve, comme dans toutes les affaires de notre temps, la lutte entre l'esprit révolutionnaire et l'esprit d'ordre social; la lutte entre l'humanitarisme procédant de la conception matérialiste, et le nationalisme qui procède de la conception contraire.

L'idée jacobine qui, à l'heure où j'écris ces lignes, domine dans le gouvernement de notre pays, pousse sa théorie militaire jusqu'à ses dernières conséquences, qui sont l'organisation des milices citoyennes, ou, autrement dire, le désarmement, ce qui conduit directement à la perte de la nationalité. Mais il n'y a pas de patrie dans l'humanitarisme!

Tel est, à ce point de vue spécial de l'organisation militaire, le dernier terme de l'évolution sociale dont la France est le théâtre. C'est une épreuve redoutable. La France y succombera -t-elle, ou pourra-t-elle, après en être sortie victorieuse, retrouver sa vraie voie et reprendre le cours de ses destinées? Tel est le doute douloureux qui plane sur ce récit.

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