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CONFLITS ENTRE LA PRÉSIDENCE ET L'ASSEMBLÉE

Parmi les grands corps publics à reconstituer se trouvait le premier de tous, le conseil d'État. Dans notre pays où l'administration publique, sous la tutelle des rois, a joué un rôle si important, le conseil d'État, succédant au conseil du Roi, a été, de tout temps, le rouage essentiel du mécanisme gouvernemental. L'Assemblée nationale, entraînée par le courant des événements, n'eut pas le temps ni la volonté arrêtée de modifier sous ce rapport l'état de la France. Si elle avait donné suite à ses vraies intentions, elle aurait été amenée, je pense, à modifier les attributions du conseil d'État, lesquelles sont un merveilleux instrument de despotisme gouvernemental.

Elle se borna à modifier sa composition. Dès lors surgit la question de savoir à qui il appartiendrait de nommer les conseillers d'État : serait-ce à l'Assemblée nationale elle-même ou à M. Thiers, représentant le gouvernement? L'Assemblée nationale, étant souveraine, avait le pouvoir de choisir son conseil d'État. Mais la vraie théorie, en fait de gouvernement, veut que le chef du pouvoir exécutif

ait la liberté du choix du personnel, puisqu'il en a la responsabilité. M. Thiers, qui avait le sentiment très vif des droits de l'exécutif, n'entendait pas céder sur ce point. Il en résulta des tiraillements fort pénibles qui faillirent amener une crise présidentielle, que j'ai racontée dans l'histoire du Seize Mai (1). L'Assemblée résista aux velléités de M. Thiers et ce fut elle qui composa le personnel nouveau du conseil d'État. Les choix d'ailleurs furent en général excellents. Elle avait au fond la passion du bien public ; et d'autre part, la diversité même des partis politiques l'obligeait, dans les questions d'affaires, à faire la part de chacun.

Cette Assemblée offrait un aspect étrange, bien fait pour exciter un puissant intérêt. Nommée pour liquider un passé désastreux, elle se livrait à cette tâche avec le sentiment trèsjvif de ses devoirs; mais elle nourrissait aussi l'ambition de préparer l'avenir, et dès lors elle était fatalement livrée à l'esprit de parti. Ne pouvant se résoudre à consolider le fait accompli sous le vocable République, elle était agitée et non résolue, parce qu'en présence des solutions constitutionnelles qui s'offraient à elle, elle ne pouvait ni ne voulait s'arrêter à aucune. Maintes fois on essaya de s'entendre ; mais chaque fois, chacun gardait son quant-à-soi : c'est que ces tentatives avaient simplement pour but de décider les contra-

(1) V. le Seize Mai, p. 135.

dicteurs à désarmer, avec l'idée arrêtée de ne pas désarmer soi-même. Ce n'est pas qu'on manquât de sincérité; mais on manquait de désintéressement. Et telle fut la cause réelle de l'échec final de tous les partis conservateurs.

Lorsque les fractions de Droite reprochaient à M. Thiers de faire le jeu du parti révolutionnaire, il leur eût été facile d'empêcher le jeu d'aller bien loin. Ils n'auraient eu qu'à prêter à M. Thiers le concours qu'il leur demandait, leur disant qu'ils pourraient gouverner la République avec l'assentiment du pays, eux-mêmes, et à leur gré. Mais eux, ils n'entendaient pas abdiquer leurs prétentions. Au fond, ce qu'ils reprochaient à M. Thiers, c'était ' d'être un obstacle à l'accomplissement de leurs vœux et à une restauration monarchique. Ils ne . pouvaient pas peut-être se rendre compte, ou du moins ils ne voulaient pas convenir d'un élément, pourtant important, dans le débat; et cet élément, c'était le pays lui-même qui de plus en plus manifestait et sa confiance dans le gouvernement de M. Thiers et sa volonté de consolider l'état de choses, c'est-à-dire la République, telle qu'il la concevait.

Ils résolurent enfin de marquer l'attitude qu'ils entendaient prendre par un acte éclatant; en dehors toutefois de l'Assemblée, car ils ne se souciaient pas de renverser M. Thiers, dont la présence à la tête du gouvernement leur paraissait encore nécessaire. Ils voulaient seulement mettre M. Thiers en demeure de se prononcer; et dénoncer le pacte de Bordeaux, comme il l'avait dénoncé lui-même. Et les voilà

partis en guerre, sous la forme d'une délégation composée de MM. d'Audiffret-Pasquier, Saint-Marc Girardin, de Broglie et Batbie, du Centre droit; MM. Depeyre, de Kerdrel, de Gumont, de la Droite, et M. de La Rochefoucauld, de la Droite extrême. Le général Changarnier s'était joint à eux, sans mandat. Ces hommes étaient tous considérables* Il pouvait y avoir quelque chose de fondé dans leurs inquiétudes ; et peut-être en effet leur prétention de représenter les vrais intérêts conservateurs du pays avait-elle plus de fondement que nous ne le pensions alors. Luimême, me racontant plus tard ce qui s'était passé, me disait : a J'ai toujours pensé que la politique de la France devait être catholique ; aussi disais-je dernièrement à mes visiteurs (c'étaient eux) : « Quel autre « ferait mieux, sous ce rapport, vos affaires que moi ? a Je suis le seul homme peut-être, qui puisse être « clérical sans faire peur à la Gauche. Mais je crains « les divisions religieuses, ce sera la lutte la plus « horrible. Toutes les affaires de l'Europe prennent » ce caractère : je redoute cela pour nous. » Il ne se doutait pas alors (13 juillet 1872) à quel point il disait vrai...

Quelle que fût leur intention, tout ce qui pouvait entraver l'œuvre si patriotique et si savamment gouvernementale de M. Thiers parut au public acte de mauvais citoyens. Les opinions plutôt dynastiques que nationales, qu'on leur prétait généralement, paraissaient aussi une sorte de fausse note, dans le concert des vœux universels en faveur de la paix publique ; et en contradiction par trop criante avec l'ensemble de la situation politique et avec l'opinion

générale. Cette démarche heurtait violemment le sentiment public ; et elle fut ridiculisée par un écrivain à la plume acérée, M. JohnLemoinne, qui, dans le Journal des Débats, l'appela « la manifestation des bonnets à poil » .

Cette démarche manquée devint la risée du public et ne contribua pas peu à aigrir les rapports de la Droite de l'Assemblée avec M. Thiers. Il ne manquait pas d'ailleurs de ces reporters de coulisses qui surexcitaient par leurs racontars les mauvaises dispositions des uns et des autres. On faisait mille récits de pourparlers, de desseins plus ou moins réels, propos auxquels on mêlait les noms du maréchal de Mac- Mahon et du duc d'Âumate. Il est vrai que les membres de la Droite songeaient à l'un ou à l'autre, peut-être à tous les deux, pour remplacer M. Thiers, dont on escomptait la chute.

Ces intrigues, jointes à nos propres instances pour le décider à prendre parti ouvertement, ne pouvaient manquer de faire naître un éclat. L'occasion en fut fournie dans une discussion ouverte à l'occasion de nouveaux impôts à créer, pour servir de gage aux trois milliards qui restaient à fournir à la Prusse.

11 s'agissait de savoir s'il convenait de porter à 200 millions le crédit devant figurer au budget pour cette dépense. M. Thiers était à la tribune. Et tout d'un coup, excité sans doute par des interruptions plus ou moins malveillantes, le débat prit une autre

face... « S'il y a ici, dit-il, une question politique, dites-le. » Hélas! elle était au fond de tout. Le tumulte fut extrême dans l'Assemblée, et lorsqu'il ajouta : « Nous ne sommes pas des révolutionnaires, nous sommes des réparateurs de révolutions... vous m'avez donné une forme de gouvernement qui s'appelle la République... » Ce fut une clameur violente. Ils protestaient contre un fait, contre un état de choses qu'ils avaient créé eux-mêmes ; mais ils ne voulaient pas qu'on lui donnât son vrai nom. Malgré les clameurs, il déclara qu'il mettait son honneur à fonder la République, et il finit par une déclaration de la plus haute portée. « D'ailleurs, dit-il, je n'aime pas à marcher dans les ténèbres. Avant la prochaine prorogation, le gouvernement vous fera connaître sa pensée tout entière. » Ainsi se précisait chaque jour davantage l'attitude de chacun des partis.

Le soir même (13 juillet 1871), il me dit qu'il n'avait pas eu d'abord l'intention de faire cette déclaration; mais qu'après coup il n'était pas fâché de l'avoir faite : « La France, lui ai-je dit, a cette fortune inespérée d'être gouvernée par le bon sens en personne. Si vous achevez votre œuvre, je ne vois pas au monde ce qu'il y aurait de plus grand. » 11 n'a rien répondu; mais il a fait le geste d'un homme qui le sait bien et qui envie cette gloire. Je pense, aujourd'hui, que la France n'avait pas alors les yeux assez dessillés sur les vraies causes de son mal, pour y porter remède; et que les partis monarchiques n'y auraient pas réussi plus que lui.

L'affaire qui occupait presque exclusivement sa pensée était la libération du territoire. Le recueil de sa correspondance à ce sujet, publié par Mlle Dosne, atteste à la fois ses éminentes qualités d'homme d'État et son patriotisme. Il avait, avec le concours de M. de Rémusat, préparé une convention relative à l'évacuation définitive des troupes allemandes, qui devait être opérée dans dix-huit ou vingt mois, avec faculté de devancer l'époque. L'opposition, même sur un tel sujet, ne put s'empêcher de laisser paraître ses mauvaises dispositions. M. le duc de Broglie, qui ne gardait plus de ménagements, fit un rapport de mauvaise grâce. Il ne pouvait toutefois faire autrement que de conclure à l'acceptation de la convention. Celle-ci d'ailleurs fut votée à l'unanimité moins trois voix.

Il ne restait plus qu'à trouver les trois milliards pour solder la rançon. La souscription, à l'étranger aussi bien qu'en France, fut couverte par 44 milliards. Ce résultat magnifique, témoignage éclatant de la bonne politique suivie par M. Thiers et du relèvement, si extraordinaire dans sa rapidité, de la France, termina avec éclat cette session.

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