‹ L'Assemblée nationale de 1871 (volume 2)Chapitre 26 sur 36 · LA PRESSE · texte numérisé non relu

LA PRESSE

La presse, devenue si puissante depuis, jouait déjà un grand rôle dans la politique intérieure. Les partis avaient, chacun, leurs organes : et leur œuvre au dehors était plus décidée et plus active qu'à Versailles même.

Gambetta, depuis son entrée à l' Assemblée, était un peu isolé et impuissant. Les anciens du parti tels que Louis Blanc, Edgar Quinet, Ledru-Rollin, Littré et tant d'autres demeurant d'un autre âge, le primaient de toute leur autorité d'ancêtres, et aussi de leur renommée. Dans la seconde génération républicaine, il avait des rivaux plutôt que des amis. Jules Grévy, Jules Simon, Jules Favre, le tenaient à distance. D'ailleurs son ambition, entretenue par les fidèles dont il était entouré, était contenue par

l'intérêt évident du parti. Ce dernier comprenait que, pour laisser accéder le pays à la République, il ne devait pas se montrer; qu'il devait plutôt s'effacer derrière le Centre gauche, lequel inspirait confiance, et rattachait le pays au gouvernement. J. Ferry qui, lui, n'était pas inféodé au maître, comprenait si bien la situation qu'il s'éloigna de l'Assemblée, où il n'y avait rien à faire pour lui, et qu'il avait accepté le poste de ministre plénipotentiaire à Athènes.

Gambetta avait ses visées. Son attitude et sa conduite pendant la guerre avaient popularisé son nom et lui avaient mérité l'admiration et la reconnaissance d'un grand nombre de bons Français, ayant tout patriotes. On ne s'arrêtait pas aux erreurs commises, aux conséquences parfois funestes d'une dictature de fait, qui l'avait porté jusqu'à commander des opérations militaires. On ne voyait en lui que le patriote qui avait soulevé la France, et qui l'avait armée contre l'étranger. Pour le moment, il se désintéressait de ce qui se passait à Versailles, mais il n'abandonnait pas ses vues d'avenir; ses thuriféraires moins encore que lui. 11 serait le futur chef. Mais pour ce faire, il lui fallait soigner son renom en province, et propager un programme qui fût comme sa doctrine particulière.

C'est ce qu'il fit à l'aide d'un journal qu'il venait de fonder, et en faisant en province des promenades quelque peu tapageuses. Ce fut, même, une de ses harangues, prononcée à Grenoble, qui devint l'occasion pour le général Changarnier d'attaquer M. Thiers qu'il voulut, non sans quelque ridicule,

rendre responsable des opinions aventurées et surtout antireligieuses de Gambetta.

La République française (le journal) avait été créée, je crois, avec l'argent de la famille Arnaud de l'Ariège, très riche et très ancrée dans le mouvement politique de ce temps-là. Elle devait être et elle fut l'organe plutôt d'un homme que d'un parti. Ce parti s'effaçait même trop devant l'homme, et il avait des airs de courtisan dès avant la lettre. On ne voyait déjà plus très bien la nuance entre la camaraderie du quartier Latin et la courtisanerie à l'égard d'un homme destiné, pensait-on dans l'entourage, à jouer un grand rôle, sans doute le premier.

Gambetta écrivait peu ou point dans le journal. Il avait autour de lui des hommes jeunes, capables, ardents, très attachés aux principes de la Révolution que, par une confusion inconsciente, ils associaient à leur propre fortune. La plupart d'entre eux d'ailleurs entendaient profiter de l'événement; et ils ne furent pas trompés dans leurs espérances. On les retrouve, quelques années après, casés dans de bons emplois; quelques-uns même hissés aux premiers postes de l'État. Tous pourtant ne figuraient point parmi les clients. M. Spuller, par exemple, était un ami dévoué, non un serviteur; il déployait un zèle sans relâche; un talent d'écrivain un peu lourd, mais réel; un labeur assidu, et une érudition assez rare parmi les rédacteurs du journal. Il y avait quelque chose de tudesque dans sa personne; on le disait d'ailleurs d'origine badoise. Il mettait de la bonne volonté en tout, dans son zèle, dans son action politique, dans ses rapports avec les hommes, dans

toutes les applications de son esprit. Il eut, sur le tard, quelque intuition d'un désastre pour la République ; et il tenta avec timidité d'avertir son parti en lui conseillant de s'inspirer d'un esprit nouveau. H est mort avant que ses prévisions aient été accomplies, mais son pronostic s'est trouvé juste.

Le véritable directeur et écrivain de la République française était M. Challemel-Lacour. Il donna à ce journal un grand relief par sa plume, par sa parole, par son caractère. Il se distinguait des autres, et il n'acceptait pas de maîtrise auprès de lui. Il fut l'oracle et l'ornement de la maison.

Un autre groupe de jeunes hommes qui avaient pris part activement à l'opposition libérale de la fin de l'Empire voulut aussi faire figure, donner sa note et pousser à la roue de la jeune République. C'était le groupe des normaliens, des lettrés. M. Edmond About créa le XIX 9 Siècle. M. Francisque Sarcey fut, avec lui, l'écrivain habituel de ce journal.

La République française s'inspirait plus particulièrement des idées de la Révolution : elle fut l'organe de la doctrine. Le XIX* Siècle s'adonnait davantage à la philosophie sociale. Il fut l'organe de l'esprit critique du temps, tout rempli et un peu gonflé du haut scepticisme des épicuriens de l'intelligence, avec un dédain quelque peu superbe des lettrés de ce temps-ci pour les conceptions d'ordre religieux en général et pour le catholicisme en particulier. Il est le journal qui a forgé avec le plus d'art, et qui a

employé avec le plus de perfidie l'arme du cléricalisme, arme terrible qui a tant servi la franc-maçon* nerie. Celle-ci, il est vrai, y ajoutait l'emploi de la tartuferie la plus complète qui fut jamais. Ce journal, composé avec beaucoup d'intelligence, plein d'esprit, amusant et important par la qualité même de sa rédaction; ce journal eut un succès immense; et il obtint très vite un crédit funeste mais considérable sur les esprits, déjà plus qu'à moitié désarmés et dévastés par l'éducation intellectuelle et morale imprégnée de la philosophie du siècle.

Ces deux journaux eurent une grande part dans l'adhésion du pays à la République. Mais ils l'y amenèrent par de mauvaises voies, où depuis il s'est égaré, et il a fini par devenir le jouet et la proie de sectes inspirées bien plus par un fanatisme religieux à rebours que par des idées d'ordre politique. Ils n'ont pas survécu à leur fortune, pas plus que le régime qu'ils avaient conçu; et la France est en passe de n'y pas survivre davantage. Leur œuvre fut brillante et néfaste. Ils avaient, à l'aveugle, cherché le succès plus que la vérité. Leurs principaux rédacteurs ne voyaient guère plus loin; et c'est ainsi que des hommes parfois réputés les plus intelligents du monde, et très spirituels et très intelligents en effet, s'enferment, en réalité, dans des horizons très bornés.

La presse périodique et quotidienne, au début de cette période de notre histoire contemporaine, n'avait pas encore conquis l'empire absolu qu'elle a exercé depuis sur l'esprit public. Elle est devenue l'unique aliment des esprits dans un temps où la vie est remplie par tant d'occupations ou de distractions

diverses qu'on n'y trouve plus de place au loisir de chaque jour que pour la lecture rapide des journaux. Mais déjà à cette époque la presse avait une influence considérable. Les partis monarchistes avaient les leurs, et au premier rang Y Union, journal légitimiste pur; la Gazette de France, royaliste; le Soleil, organe du parti orléaniste. Les partis intermédiaires avaient des organes un peu effacés, et n'avaient pas encore mis flamberge au vent. Le journal des centres à perpétuité, le Temps, qui avait été un instrument très puissant de l'opposition libérale sous l'Empire, conservait encore une grande autorité sur son public spécial, les hommes d'affaires, les négociants, la partie de la bourgeoisie éclairée, cultivée, active : ses tendances protestantes n'étaient pas alors aussi accusées qu'elles le sont devenues depuis. Son influence était plus saine.

Les journaux plus particulièrement inspirés par le gouvernement étaient le Bien public et le Soir. Nous avions au Centre gauche notre Bulletin lithographie, qui fut rédigé presque exclusivement par Hector Pessard et par moi-même.

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