‹ L'Assemblée nationale de 1871 (volume 2)Chapitre 27 sur 36 · LE MESSAGE · texte numérisé non relu

LE MESSAGE

M. Thiers avait annoncé qu'il ferait connaître la pensée du gouvernement sur la question constitutionnelle. Il le fit avec une clarté, une solidité de raisonnement et une force de vérité admirables. 11 affirma la République; mais, en même temps, il la définissait. Il en expliquait l'origine, et aussi la nécessité. Mais il la dégageait de toute promiscuité révolutionnaire. C'est dans ce message que Ton trouve la formule souvent reproduite : La République sera conservatrice, ou elle ne sera pas. Un court extrait de ce message fera bien connaître la situation politique du moment. Il fera comprendre aussi qu'à dater de ce jour les hommes que leur ambition, ou leur attachement de fidélité, ou leurs appréhensions invincibles rattachaient aux dynasties déchues, durent prendre leur résolution de barrer le chemin à la République en renversant M. Thiers. Il disait:

« ... Et puisque j'approche inévitablement des sujets brûlants du jour, je dirai à ceux qui depuis longtemps ont donné leur foi à la République, comme à l'idéal de gouvernement le plus conforme à leur pensée, et le plus approprié à la marche des sociétés modernes,

je leur dirai : c'est par vous surtout que l'ordre doit être passionnément désiré; car si la République, déjà essayée à deux reprises et sans succès, peut réussir cette fois, c'est à Tordre que vous le devrez. Faites-en donc votre œuvre, votre souci de tous les jours!

« Si l'exercice de certains droits qui appartiennent aux peuples libres peut inquiéter le pays, sachez y renoncer momentanément; et faites à la sécurité publique un sacrifice qui profitera surtout à la République. S'il était possible de dire que l'ordre n'est pas un intérêt égal pour tous, j'oserais affirmer qu'il est votre intérêt essentiel à vous, et que lorsque nous travaillons à le maintenir, nous travaillons pour vous, presque plus que pour nous-mêmes.

« Messieurs, les événements ont donné la République ; et remonter à ces causes pour les discuter et pour les juger serait aujourd'hui une entreprise aussi dangereuse qu'inutile. La République existe; elle est le gouvernement légal du pays ; vouloir autre chose serait une nouvelle révolution, et la plus redoutable de toutes. Ne perdons pas notre temps à la proclamer; mais employons-le à lui imprimer ses caractères désirables et nécessaires. Une commission nommée par vous, il y a quelques mois, lui donnait le titre de République conservatrice. Emparons-nous de ce titre, et tâchons surtout qu'il soit mérité.

« Tout gouvernement doit être conservateur, et nulle société ne pourrait vivre sous un gouvernement qui ne le serait point. La République sera conservatrice, ou elle ne sera pas. La France ne veut pas vivre dans de continuelles alarmes : elle veut pouvoir

dormir en paix, afin de travailler pour se nourrir, pour faire (ace à ses immenses charges; et si on ne lui laisse pas le repos dont elle a indispensablement besoin, quel que soit le gouvernement qui lui refuse ce repos, elle ne le souffrira pas longtemps!

a Qu'on ne se fasse pas d'illusions ! On peut croire que grâce au suffrage universel, et appuyée aussi sur la puissance du nombre, on pourrait établir une République qui serait celle d'un parti! Ce serait là une œuvre d'un jour. Le nombre lui même a besoin de repos, de sécurité, de travail. Il peut vivre d'agitations quelques jours; il n'en vit pas longtemps.

« Après avoir fait peur aux autres, il prend peur de lui-même; il se jette dans les bras d'un maître d'aventure, et paie de vingt ans d'esclavage quelques jours d'une désastreuse licence. Et cela, il l'a fait souvent, vous le savez, et ne croyez pas qu'il ne soit pas capable de le refaire encore. Il recommencera cent fois cet humiliant voyage de l'anarchie au despotisme, du despotisme à l'anarchie, semé de hontes et de calamités, où la France a trouvé la perte de deux provinces, une dette triplée, l'incendie de sa capitale, la ruine de ses monuments et ce massacre des otages qu'on n'aurait jamais cru revoir!

a Je vous en conjure, messieurs, n'oubliez pas ces termes si terriblement liés l'un à l'autre : République agitée d'abord; puis retour à un pouvoir qu'on appelle fort, parce qu'il est sans contrôle, et, avec l'absence de contrôle, la ruine certaine et irrémédiable. Oui, rompons la chaîne fatale qui lie ces termes funestes, et calmons au lieu d'agiter; faisons à la sécurité générale les sacrifices nécessaires; fai-

sons même ceux qui sembleraient excessifs; et surtout ne laissons pas entrevoir le règne d'un parti, car la République n'est qu'un contresens si, au lieu d'être le gouvernement de tous, elle est le gouvernement d'un parti quel qu'il soit. Si, par exemple, on veut la représenter comme le triomphe d'une classe sur une autre, à l'instant on éloigne d'elle une partie du pays, une partie d'abord et le tout ensuite.

« La Révolution de 1789 a été faite pour qu'il n'y eût plus de classes, pour qu'il n'y eût dans la nation que la nation elle-même, la nation une, vivant tout entière sous une même loi, supportant les mêmes charges, jouissant des mêmes avantages, et où chacun, en un mot, fût récompensé ou puni suivant ses œuvres. En agissant ainsi, la Révolution de 1789 a établi sur la base de la véritable justice sociale l'existence de tous; et ses principes ont envahi le monde, parce qu'ils n'étaient autre chose que celte justice sociale proclamée et appliquée pour la première fois sur la terre.

« Et c'est parce qu'il avait celte signification, qu'on a pu dire du drapeau tricolore qu'il ferait le tour du monde. Longtemps, à la suite d'un conquérant, il s'est promené victorieux chez les nations européennes; mais ses œuvres matérielles ont péri, ses œuvres morales subsistent et sont la plus solide gloire de la France, bien plus que dés victoires qui, selon les hasards de la force, passent d'un drapeau à un autre drapeau.

« Quant à moi, je ne comprends, je n'admets la République qu'en la prenant comme elle doit être, comme le gouvernement de la nation, qui, ayant

voulu longtemps et de bonne foi laisser à un pouvoir héréditaire la direction partagée de ses destinées, mais n'y ayant pas réussi, par des fautes impossibles à juger aujourd'hui, prend enfin le parti de se régir elle-même, elle seule, par ses élus, librement, sagement désignés, sans acception de partis, de classe, d'origine, ne les cherchant ni en haut, ni en bas, ni à droite, ni à gauche t mais dans cette lumière de l'estime publique où les caractères, les qualités, les défauts se dessinent en traits impossibles à méconnaître, et les choisissant avec cette liberté dont on ne jouit qu'au sein de l'ordre, du calme et de la sécurité !

a Deux années écoulées sous vos yeux, sous votre influence, sous votre contrôle, dans un calme presque complet, peuvent nous donner l'espérance de fonder cette République conservatrice, mais l'espérance seule; et qu'on ne l'oublie pas, il suffirait de la moindre faute pour faire évanouir cette espérance dans une désolante réalité.

« Permettez-moi d'ajouter une dernière réflexion. Ce n'est pas à la France seule que la République a besoin d'inspirer confiance, c'est au monde. Quoique vaincue, la France n'a pas cessé d'attirer, de fixer les regards des nations qui s'alarment ou se rassurent selon ce qui se passe chez elle ; et cette attention inquiète n'est qu'un hommage rendu à son influence sur les peuples.

« Nous entendons dire quelquefois : la France est isolée! Et la plupart du temps, ce n'est chez les partis qui le disent qu'une illusion de leur orgueil. Les gouvernements étrangers ont eu à d'autres épo-

ques un penchant à se mêler des affaires intérieures des pays voisins; mais de cruelles expériences les ont éclairés et ils n'y songent plus. Mais ils sont maîtres de leur estime, et personne ne peut se passer de l'estime d'autrui. L'homme a besoin de l'estime de l'homme, et les nations ont besoin de l'estime des nations. Dnjour vient, d'ailleurs, où Ton a besoin d'appui, d'appui moral au moins, et on ne le trouve que lorsqu'on l'a mérité.

« Les gouvernements étrangers sont assez éclairés aujourd'hui pour ne voir dans la France que la France elle-même. Est-elle ordonnée, elle convient à tous; est-elle non-seulement ordonnée, mais forte, elle convient à tous; est-elle non seulement ordonnée, mais forte, elle convient à ceux qui désirent un juste équilibre entre les puissances de l'univers?

« Or, j'ose affirmer que les efforts que la France a faits depuis bientôt deux ans lui ont valu une estime, dont elle a déjà reçu de nombreux témoignages. Et ce n'est pas à tel ou tel homme que s'adressent ces témoignages, mais à la France, à la France seule, et à la conduite qu'elle tient pour réparer des fautes qu'elle n'a pas commises, mais qu'elle expie parce qu'elle les a laissé commettre.

« Eh bien ! je le déclare parce que j'ai, par devoir, les yeux sans cesse fixés sur l'Europe, la France n'est pas isolée, et il dépend d'elle d'être au contraire entourée d'amis confiants et utiles. Qu'elle soit paisible sous la République, et elle n'éloignera personne. Qu'elle soit agitée sous une monarchie chancelante, et elle verra le vide se faire autour d'elle

sous une (orme de gouvernement aussi bien que sous l'autre.

a Nous touchons, messieurs, à un moment décisif. La forme de cette République n'a été qu'une forme de circonstance donnée par les événements, reposant sur votre sagesse et sur votre union avec le pouvoir que vous aviez temporairement choisi. Mais tous les esprits vous attendent, tous se demandent quel jour, quelle forme vous choisirez pour donner à la République cette force conservatrice dont elle ne peut se passer.

« C'est à vous de choisir l'un et l'autre. Le pays, en vous donnant ses pouvoirs, vous a donné la mission évidente de le sauver, en lui procurant la paix d'abord; après la paix, l'ordre; avec Tordre, le rétablissement de sa puissance, et enfin un gouvernement régulier. Vous l'avez proclamé ainsi, et dès lors c'est à vous de fixer la succession, l'heure de ces diverses parties de l'œuvre de salut qui vous est confiée. Dieu nous garde de nous substituer à vous !

a Mais, à la date que vous aurez déterminée, lorsque vous aurez choisi quelques-uns d'entre vous pour méditer sur cette œuvre capitale, si vous désirez notre avis, nous vous le donnerons loyalement et

■ résolument. Jusque-là, comptez sur notre profond attachement au pays, à vous, à cette chose si belle et si chère à nos cœurs qui était avant nous, qui sera

:i \ après nous, à la France qui seule mérite tous nos

11 efforts et tous nos sacrifices. »

A partir de ce moment l'Assemblée ne cessa plus

rJ d'être aux prises, aux agitations ravivées des partis.

e On sentait que la solution approchait; et chacun

d'eux la voulait pour soi. Seuls, les membres de la Gauche extrême tenaient leurs projets secrets, et ils se mirent au service de la politique de M. Thiers. M. Gambetta opinait bruyamment dans les couloirs pour la dissolution de l'Assemblée. J. Grévy se montrait très résolu à soutenir M. Thiers, quoiqu'il exprimât ses préférences pour la politique de ses rêves et pour la Constitution de sa jeunesse, celle où le pouvoir exécutif eût été réduit à la plus simple expression. Les diverses fractions de la Droite étaient fort agitées, à l'exception de ce groupe des Ghevaulégers assez indifférent à des solutions dont aucune ne le satisfaisait pleinement. Le Centre droit n'en était pas encore au renversement de la République; mais il fit de nouvelles et instantes démarches auprès de M. le duc d'Aumale pour le décider à prendre la présidence. Le duc refusa : il disait que M. Thiers ne se retirerait pas, et qu'il fallait le laisser achever son œuvre.

Avant que la bataille s'engageât au sujet du message, la Droite de l'Assemblée souleva un violent débat au sujet des voyages de Gambetta dans le Midi et sur(out de son discours à Grenoble, discours dans lequel il avait dénoncé le péril clérical et prononcé le fameux aphorisme : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi! » La Droite avait raison de s'émouvoir; et le sens donné à ces paroles, la politique ultérieure qui en fut la suite, ont prouvé qu'en effet cette parole renfermait dans son sens double une pensée non

pas de blâme contre la conduite imprudente, et parfois blâmable en effet de quelques catholiques, mais une pensée de guerre contre le catholicisme lui-même.

Dans cette phrase énigmatique et digne d'un politicien d'Italie se trouvait en germe la politique antifrançaise préchée, prônée, ténébreusement menée, et finalement avouée et pratiquée par le parti sans vergogne qui s'est emparé plus tard du pouvoir et de la République même. Les interpellateurs — ce fut le générai Changanier qui porta à la tribune, sous forme d'interpellation, un véritable acte d'accusation contre M. Thiers — les interpellateurs n'en savaient pas alors beaucoup plus que nous. Ils avaient, d'ailleurs, mauvaise grâce à se plaindre. Les fautes de conduite, les paroles imprudentes, les manifestations pieuses qui étaient alors multipliées un peu partout avaient pris trop souvent l'apparence de manifestation contre la République; et elles servaient de prétexte au parti avancé pour des représailles qui devaient être, hélas! terribles. Ces fautes de conduite ont fourni à la franc-maçonnerie les armes dont elle s'est depuis si perfidement servie.

M. Thiers était, comme le ministère et comme nous-mêmes, peu enclin à approuver |a campagne de Gambetta : et c'est à ce propos, je crois, que M. Dufaure traita ce dernier de commis-voyageur en radicalisme. Cette campagne avait été blâmée par le gouvernement; mais la Droite de l'Assemblée qui avait pris, pour mot d'ordre de guerre contre M. Thiers, sa prétendue connivence avec la

Gauche radicale, ne manqua pas cette occasion de prétendre envelopper dans un même blâme et M. Thiers et Gambetta. Le débat prit le ton d'une attaque personnelle, et M. Thiers (ut amené à dire : a On a posé la question de confiance : ne perdons pas de temps. Vous pouvez voter aujourd'hui. Je ne garde le fardeau du pouvoir que par dévouement. Tant pis pour ceux qui ne me croient pas. Quand on veut un gouvernement décidé, il faut être décidé soi-même. Vous vous plaignez d'avoir .un gouvernement provisoire. Faites-en un définitif! »

C'était un défi. Il fut relevé, mais non à propos de l'interpellation du général Ghangarnier.

D.gitLdTy GoOgk

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