‹ L'Assemblée nationale de 1871 (volume 2)Chapitre 28 sur 36 · PROJETS D'ORDRE CONSTITUTIONNEL · texte numérisé non relu

PROJETS D'ORDRE CONSTITUTIONNEL

À la suite du dépôt du message, une commission fut nommée dans les bureaux pour préparer une résolution en réponse. La majorité de cette commission appartenait à la Droite, et M. Batbie fut nommé rapporteur. M. Batbie était un peu l'homme à tout faire. Il cachait sous une énorme corpulence un esprit fin, délié, avec toutes les aptitudes d'un légiste, fertile en expédients, sans foi aucune, attaché au conservatisme sans trop savoir pourquoi, flirtant volontiers avec tout le monde, et, dans la circonstance actuelle par exemple, en coquetterie réglée avec les bonapartistes. On Pavait entendu dans un colloque avec M. Gavini déclarer qu'ils étaient d'accord. Et M. Gavini me dit alors : u Nous sommes à l'Assemblée de vingt à vingt- cinq .bonapartistes, et nous sommes maîtres de la situation. » U disait vrai. Dans cette affaire, M. Batbie jouait donc le jeu éternel des entremetteurs, dont la conscience est si malléable qu'elle se prête à tout. On était exaspéré contre lui, à gauche, et Arago, qui faisait toujours des mots, dit : «On prétend que Batbie est un éléphant, ce n'est pas vrai, c'est un... animal qui a avalé un Code. »

La commission proposa un article unique ainsi conçu : « Une commission de quinze membres sera nommée dans les bureaux, à l'effet de présenter dans le plus bref délai à l'Assemblée nationale un projet de loi sur la responsabilité ministérielle. » Sous cette forme un peu vague se cachait la volonté d'écarter M. Thiers de l'Assemblée nationale en lui donnant le rôle d'un chef d'État parlementaire représenté par ses ministres dans le Parlement.

Cette idée d'être réduit au silence révoltait M. Thiers qui savait l'empire de sa parole sur l'Assemblée, et qui disait à cette occasion : a La France veut être persuadée avant d'obéir, et c'est son honneur. » Pour parer à cette atteinte personnelle, il fit présenter par M. Dufaure une contre-proposition qui donnait à l'affaire toute l'ampleur d'une solution d'ordre constitutionnel. Cette proposition était ainsi conçue : « Une commission de trente membres sera nommée dans les bureaux, à l'effet de présenter à l'Assemblée nationale un projet de loi pour régler les attributions des pouvoirs publics et les conditions de la responsabilité ministérielle. »

Ainsi sembla-t-il que, entre les deux partis en présence, les conditions d'un duel sans merci venaient d'être posées. L'émotion avait grandi dans Paris, à Versailles, dans l'Assemblée. Cette journée du 29 novembre pouvait être décisive. M. Thiers ne déguisa rien ni sur sa situation personnelle, ni sur la politique générale.

« Lorsque, dit-il, le désordre est dans la rue, il n'y a qu'une politique : la force, la force déployée dans toute son énergie. Mais quand le combat a

cessé, il n'y a plus qu'une politique.: la fermeté. D'abord et pour défendre le gouvernement contre tout le monde; contre ses propres amis, souvent ; contre ceux dont on préférerait l'appui à tout autre : oui, la fermeté. Et après la fermeté, la modération. Après la modération, dans un pays où les partis sont aussi divisés que dans le nôtre, l'impartialité à l'égard de tous les partis. Par ces moyens-là, l'énergie dans le combat, la fermeté dans la conduite du gouvernement, la modération, l'impartialité à l'égard des partis, on arrive à l'apaisement. Si vous croyez que la politique du combat vaille mieux, pratiquez-la, je ne vous disputerai pas le pouvoir; mais il faut se donner pour ce qu'on est. »

Et il expliquait que, s'il ne s'était pas déclaré pour la République, étant données les dispositions du pays bien différentes de celles de la majorité de l'Assemblée, il aurait fallu une armée pour maintenir l'ordre dans les villes de province, et qu'il n'aurait pas pu vaincre la Commune...

Et enfin : « Messieurs, voilà ce que je suis. Je suis un vieux disciple de la monarchie. Je suis ce qu'on appelle un monarchiste qui pratique la République, pour deux raisons : parce qu'il s'est engagé, et que, pratiquement, il ne peut faire autre chose. Je me donne pour ce que je suis. Je ne trompe personne. Eh bien! l'équivoque va cesser à l'instant même. Vous me demandez pourquoi on m'applaudit, le voilà! (Vifs applaudissements à gauche et au centre gauche.)

« Si au lieu d'examiner toutes les questions que comporte le sujet qui nous occupe, on ne veut exa-

miner qu'une seule question qu'on dirige contre moi, eh bien! qu'on émette un vote de défiance! Quant à moi, quoi qu'on pense, quoi qu'on dise, permettezmoi d'achever par ces mots que vous condamnerez peut-être, que les hommes équitables approuveront, je crois : je jure devant vous, devant Dieu, que j'ai servi deux ans mon pays avec un dévouement sans bornes!» (Profonde sensation. Vives acclamations.) Cette évocation à la manière antique n'était point en disparate avec la solennité des événements et avec l'homme qui pouvait tenir ce langage. L'émotion fut profonde dans l'Assemblée. Un article que je publiai le lendemain dans notre Bulletin conservateur républicain exprime exactement les impressions du public et des représentants eux-mêmes, puisque le vote final justifiait mes appréciations. Je reproduis cet article qui nous replace dans le milieu où se passaient les événements que je raconte :

« Paris, 30 novembre 1872.

« L'émotion de la journée d'hier, les péripéties par lesquelles on a passé dans la salle des séances et au dehors, le scrutin et la proclamation du résultat qui assurait le triomphe du Gouvernement, ou plutôt qui constatait l'existence dans l'Assemblée d'une vraie majorité républicaine, tout cela ne sauraitse décrire.

«Tout se réunissait pour impressionner les esprits et pour exalter les facultés de l'âme, la grandeur de la lutte engagée, l'animation des partis, la gravité des périls, et les magiques effets de la plus haute éloquence peut-être que Ton ait connue dans une Chambre française.

« A ne considérer le discours de M. Thiers qu'au point de vue de l'art, c'est en effet un des morceaux les plus achevés et les plus exquis que Ton puisse concevoir. Le langage était digne des hauteurs sereines où l'orateur s'était placé, et d'où il planait au-dessus des vulgaires passions politiques et des calomnies de ses accusateurs. Lui, un serviteur des théories fausses et coupables qui soulèvent les instincts aveugles et grossiers des masses, qui nient Dieu et qui rabaissent l'âme humaine! La France lira cet admirable passage où M. Thiers, avec une dignité souveraine, bien moins en chef d'État répondant à des interpellations qu'en philosophe et en grand serviteur de son pays qui lègue en quelque sorte à la postérité ses dernières pensées et sa foi; où M. Thiers, disons- nous, a relevé l'outrage que lui fait persévéramment une partie de l' Assemblée en feignant de croire qu'il a cessé d'être un conservateur pour se mettre au service de la démagogie. Il sentait, lui qui a sauvé la France; il sentait qu'il était en face de partis implacables ; il affrontait avec calme, mais avec une émotion profonde, cette tribune où pour la dernière fois peutêtre il lui serait donné de paraître; il prévoyait les formidables périls du lendemain, et c'est avec une douceur résignée qu'il faisait en quelque sorte ses adieux à la France : et on ne saurait peindre l'effet qu'a produit ce vieillard, dont la voix était devenue tremblante et dont les yeux étaient pleins de larmes, quand il a dit en descendant de la tribune : « Je « jure devant Dieu que depuis deux années j'ai « servi mon pays avec un dévouement sans bornes ! »

« Ni cette scène qui remuait profondément les cœurs patriotes, scène dramatique et grandiose ; ni le souvenir des services rendus, ni l'évidence de la vérité, ni les perspectives des ruines qui allaient suivre, ni l'explosion sortie de toutes parts du sentiment public, rien n'a pu ébranler les résolutions froidement prises de la Droite et du Centre droit. C'est à peine s'ils conservent quelques ménagements de politesse pour cet homme qu'ils adulaient quand ils attendaient de lui le pouvoir et un roi ; et comme il parlait dans son discours de ses fatigues et de ses soucis qui abrègent sa vie, des murmures scandaleux se sont fait entendre vers la droite; et nous avons entendu une voix dans les tribunes qui disait : «Mais « ce sont des cannibales ! » Ce sont, en effet, des ennemis intraitables et implacables; et leur résolution était d'autant plus arrêtée que la bataille était décisive, décisive déjà dans la pensée de tous avant la séance, plus décisive encore après que M. Thiers a eu levé tous les voiles et posé nettement la question entre la Monarchie ou la République. En vain M. Ernoul a-t-il cherché à déplacer ce terrain et à ramener dans le débat cette éternelle question sociale qui manifestement n'était point en cause entre M. Thiers et l'Assemblée; cette habileté parlementaire n'a pu modifier une situation que les derniers quinze jours avaient déjà définie et que M. Thiers a déterminée d'une façon absolument tranchée : « Il « faut lever l'équivoque, a-t-il dit, vous savez bien « que je suis un conservateur comme vous, et je l'ai « prouvé par mes actes plus que vous ; mais j'ai dit, « affirmé, et je répète que la République est le gou-

« vernement légal du pays; que la monarchie est « impossible, et qu'il est d'un bon citoyen de conso- « liderla République conservatrice. » Eh bien! ayant dit cela, fermement et sans ambiguïté, il a demandé un vote de confiance portant sur la proposition du gouvernement substituée à la résolution de la commission de Kerdrel.

« La volonté du Président de faire prononcer sur la question de République ou de Monarchie est exprimée nettement dans une interruption qu'il a faite pendant le discours de M. Ernoul : « Je n'accepte « pas, disait celui-ci, la discussion sur le terrain de a République ou de Monarchie. »

« M. le Président de la République. — C'est cependant le vrai. »

« Il n'y avait donc plus de doute sur la signification du scrutin, et 372 voix ont affirmé la République, contre 335 qui la contestent. Voilà la vérité. Après une bataille gagnée, la première chose à faire est de reconnaître l'étendue du terrain conquis; après la journée d'hier, il faut constater la question posée et la réponse faite. »

L'orateur de la Droite fut M. Ernoul. Il reproduisit les reproches habituels adressés à M. Thiers, qui en s'appuyant sur toute la Gauche favorisait ainsi, disait-on, l'éclosion et le progrès des idées révolutionnaires. M. Ernoul était un des hommes nouveauvenus dans la politique qui firent preuve de qualités réelles d'orateur. Peut-être fût-il devenu un homme d'État s'il avait été mis à l'épreuve. Il était avocat à Poitiers. Son éloquence se ressentait un peu de la faconde du barreau. Mais il avait du nombre, de l'élé-

gaace dans la diction, une forme oratoire réelle et, pour complément, de la chaleur partant d'un cœur droit et d'un esprit convaincu. Il était dans le camp légitimiste, trop nettement accusé dans ses opinions peut-être pour être agréé par les partis, et pour se façonner aux arrangements et aux habiletés parlementaires, surtout alors que la majorité de Droite dans l'Assemblée était composée d'éléments si divers, et quelques-uns si discordants.

Sa thèse était que le gouvernement de M. Thiers s'appuyait sur les républicains de toutes nuances, et qu'il ne pouvait donner des garanties suffisantes au parti conservateur. La situation . politique qu'il dénonçait était fausse pour tout le monde puisqu'il n'existait pas dans l'Assemblée une majorité compacte et homogène avec laquelle M. Thiers aurait pu gouverner. Il lui fallait trouver pourtant une majorité puisqu'il avait en main le gouvernement et, plus encore, l'intérêt public, et le soin/les affaires les plus graves qui pussent incomber à un homme d'Étal. M. Ernoulse heurtait à l'impossible, théoriquement; et, politiquement, à l'absurde.

M. Thiers n'aurait pas demandé mieux que de s'appuyer sur le parti conservateur de l'Assemblée ; mais si ce parti existait comme doctrine, il n'existait pas politiquement puisqu'il ne pouvait s'accorder sur la politique à suivre, ni sur la forme du gouvernement. Rien, alors, n'était possible que ce que M. Thiers proposait.

Au fond, il n'y avait à cette situation que deux solutions raisonnables : ou restaurer la monarchie avec M. le comte de Ghambord; ou fonder et gou-

verner la République avec tous les éléments conservateurs de l'Assemblée. Or la Droite, dans l'état de division de ses membres, ne voulait pas accepter la première solution, et elle ne voulait pas davantage accepter la seconde. Il ne restait donc d'autre parti à prendre que celui que M. Thiers proposait.

Sans doute, et à distance, en présence du pitoyable régime politique auquel, au bout de trente ans, a abouti le parti proprement dit républicain et qui est son œuvre, on peut dire que les observations présentées par M. Ernoul n'étaient pas sans valeur. Mais si M. Ernonl et ses amis avaient prêté leur concours à M. Thiers au lieu de le combattre, il est aussi permis de penser que nous aurions pu fonder en France une République conservatrice, qui eût mis tin à la révolution; et on aurait évité le fâcheux déboire de reconnaître que cellç. que nous avions fondée a mal tourné.

Le corps-à-corps approchait de plus en plus, et on en avait le vague sentiment. Gomme le calme qui précède l'orage, il y eut pendant quelques jours une détente. M. Thiers nous le faisait remarquer. Après qu'elle avait repoussé par 372 voix contre 345 la proposition de M. de Kerdrel, qui avait pris la signification d'une sortef d'injure personnelle, la Chambre, suivant son expression, « est grave ; mais on sent une agitation intérieure, comme lorsqu'on se prépare à un acte important. La Droite est très réservée et se tient dans une attitude très différente de celle qu'elle

avait autrefois : moins de liant, moins de courtoisie affable; on se regarde comme si on se surveillait: des chuchotements entre trois ou quatre, des regards sans colère, et plus encore sans sympathie, une sorte de hauteur de vaincus » .

On comprenait si bien que la question constitutionnelle était dans l'air que de tous les côtés chacun dressait son plan. À la Droite, les compétitions restaient sans issue, du moins apparente, et les bonapartistes disaient hautement qu'ils étaient, au nombre de vingt-cinq à trente, maîtres de la situation, c'est-àdire de la majorité, et ils disaient vrai.

Pendant les pourparlers noués à ce moment précis, M. Gavini disait à M. Batbie, rapporteur de la proposition de M. de Rerdrel : « Nous sommes avec vous toto corde. » Et quelques jours après, un petit fait très significatif montra à quel point la Droite de l'Assemblée avait déjà oublié ses anciennes rancunes contre l'Empire... M. Ernoul, dans son discours, avait parlé avec un grand dédain des soldats de fortune, faisant allusion à la maison Bonaparte. M. Abbatucci dit hautement à M. Gavini : « Il faut qu'il retire ce mot. Gomment! on insulte les gens dont on demande les voix! »

M. Gavini alla trouver M. de la Rochefoucauld, qui était président de la Droite, et lui demanda de faire retirer ce mot au Journal officiel, sous peine de perdre les dix-huit voix bonapartistes. On négocia auprès de M. Ernoul, qui résista d'abord. Il était plein de droiture, il avait horreur de l'Empire, et il n'entrait pas aisément dans les combinaisons de couloirs. Mais enfin il céda aux instances de ses amis,

et il substitua à sa phrase le mot de Césars de rencontre , en généralisant ainsi sa pensée. Ce fait, insignifiant en lui-même, montrait à la fois la précarité et le peu de dignité de cette alliance hybride des trois partis monarchistes.

Gambetta tenait pour la dissolution de l'Assemblée; il me dit : « Vous voulez donc constituer! vous avez bien tort, vous allez faire entrer le gouvernement dans un défilé d'où il ne pourra pas sortir. — Bah! lui dis-je, nous élargirons le défilé. » Et comme je racontais cet entretien à M. Thiers, il me dit : a Gambetta craint pour lui-même . » A ce propos, l'opinion des membres les plus accentués de la Gauche me fut révélée par un mot de M. le colonel Langlois. Il me dit qu'en cas de dissolution Gambetta ne serait pas porté à la Présidence de la République, même par ses amis. Il n'aurait pas dix voix, m'a-t-il assuré, le parti radical fût-il dix fois plus fort qu'il n'est dans l'Assemblée. C'était aussi l'opinion des principaux rédacteurs de la République française. Grévy songeait toujours à la Constitution de 1848 sans président. M. Thiers penchait vers une Constitution à l'américaine, avec deux Chambres à base de suffrage universel, mais le Sénat choisi parmi des catégories d'éligibles, et un pouvoir exécutif armé de pouvoirs réels. Mais tandis que ces divers projets hantaient les esprits, les événements suivaient leur cours. Et M. Thiers, qui désirait passionnément achever son oeuvre de la libération du territoire, manœuvrait de façon à s'assurer dans le Centre droit le nombre de voix qui lui étaient nécessaires. Il songea dans ce but à modifier la composition de son

conseil de ministres de manière adonner des gages à la Droite. M. Victor Lefranc lui en fournit l'occasion.

Des adresses avaient été envoyées des grandes villes de province à l'Assemblée nationale, pour la presser de sortir du provisoire. Elles avaient été, il est vrai, suscitées en partie par les membres de la Gauche, qui en faisaient un moyen de pression sur elle. L'Assemblée s'en montra fort irritée, et un bonapartiste, M. Prax-Paris, fit à ce sujet une interpellation. M. Victor Lefranc, en sa qualité de ministre de l'Intérieur, devait répondre. M. Thiers lui fit recommander de ménager beaucoup les auteurs de ces adresses, qui étaient des députés de la Gauche, dans la réponse qu'il aurait à faire à la tribune. Mais lui ne put se tenir de les blâmer, ce qui parut à tout le monde une sorte de désertion devant l'ennemi. Et comme M. J. Simon lui reprochait son langage : « Ah! dit-il, M. Thiers n'est pas

content? je m'en f il y a assez longtemps qu'il

agit sans nous consulter. » — C'était sans doute la boutade d'une mauvaise humeur, un peu surexcitée aussi par des conseils perfides, auxquels M. Lefranc prétait parfois l'oreille.

Quelques-uns des ministres étaient peu à peu gagnés par la Droite : ainsi le général de Cissev, Teisserenc de Bort, de Goulard et même l'amiral Pothuau. C'est qu'en effet les inquiétudes de l'Assemblée au sujet des principes républicains de plus en plus affirmés tendaient à se généraliser. M. Thiers

nous disait : « Que voulez- vous que je fasse? Je suis de cœur avec le Centre gauche, et le Centre gauche me fait défaut. La Gauche et l'Extrême gauche montrent un véritable esprit politique ; mais je les déteste. Je ne gouvernerai jamais avec eux. » Sa sagacité d'homme d'État lui faisait apercevoir les dangers qui l'attendaient. Au fond, il redoutait de voir les conservateurs monarchistes se séparer de lui, et il avait raison : car sans eux, écrivais-je alors, nous aurons bien du mal à fonder quoi que ce soit.

Mais lui qui souhaitait la gloire, bien belle en effet, d'avoir libéré le territoire, et sauvé le pays de toutes les conséquences d'une guerre qu'il avait déconseillée , il avait le secret désir de conserver le pouvoir jusque-là. Sans doute il aurait pu le garder pendant toute la durée de l'Assemblée nationale, selon les termes de la Constitution Rivet; mais il n'entendait pas rester à la tête des affaires, dans des conditions autres que celles qu'il voulait. Dans ces vues, il songeait à donner des satisfactions à la Droite, en reconstituant son ministère. M. Victor Lefranc avait dû se retirer après le vote de l'Assemblée sur la question des adresses, où il avait été mis en minorité. Il songeait à donner le ministère de l'Intérieur à M. de Goulard, à appeler M. de Fourtou aux Travaux publics, et M. Léon Say aux Finances.

Il avait fait connaître ses intentions à MM. Ricard, et de Maleville; et c'est dans le cours de cette conversation qu'il dit : « Mourir pour mourir, mieux vaut périr par la Droite que par la Gauche. » L'entretien fut vif parce qu'une des personnes présentes y était intéressée : c'était Ricard.

Ricard (de Niort) était un avocat qui avait eu des succès retentissants dans la région de l'Ouest. Il avait clé commissaire général pendant la guerre, et il avait rempli ses fonctions — plutôt une mission qu'une fonction — avec beaucoup d'éclat. Il s'était trouvé en rapport avec le gouvernement de la Défense nationale; et peut-être eût-il été porté à s'attacher à la fortune du parti républicain qui avait Gambetta pour chef, si son bon sens, ses vraies tendances et son éducation générale ne l'avaient pas rapproché de nous. Toutefois, son naturel le portait à se répandre ; il avait plus de liberté d'allures que nous; il frayait plus aisément avec les autres groupes de gauche, et cette indépendance lui donnait des facilités de relations et de diplomatie politique très utiles. Il avait d'ailleurs le goût des négociations de couloirs, et il les menait à merveille, y mettant de la rondeur, de l'esprit, de la finesse et en même temps de la droiture, une sorte de rotondité dans sa personne et dans tout ce qui tenaitde lui; toutes qualité? très nécessaires dans les régions parlementaires. Il était né pour la vie publique; il en avait les goûts, les aptitudes et les mœurs. Il avait le don de la parole, si précieux dans les parlements. H en avait les qualités extérieures, une forte tête à la Mirabeau, qu'il tenait en arrière ; comme lui, le verbe puissant, le geste énergique; toute sa personne, quand il parlait, exprimait la force, de la conviction ; la phrase abondante et suffisamment

correcte; cette faculté précieuse qu'ont les avocats du développement; de la vigueur, de la chaleur et des échappées de haute et véritable éloquence. Il était orateur. Il n'a pas donné sa mesure à la tribune. Une sorte de crainte l'en avait tenu éloigné, et quand la fonction de ministre l'y avait appelé, il était trop tard : la mort l'attendait. Mais au milieu des groupes, dans ses entretiens même familiers, il avait montré dans mille circonstances un talent oratoire réellement supérieur, qui en eût fait un rival de Gambetta.

Ricard avait rendu de grands services à M. Thiers dans un temps où la politique intérieure se traitait bien plus dans les groupes, dans les couloirs et dans les salons, qu'à la tribune. Il avait défendu sa politique et mis à son service tous ses talents de négociateur et de manieur d'hommes, avec une abnégation et un désintéressement qui d'ailleurs étaient une vertu assez commune dans cette Assemblée. Il avait puissamment aidé au succès de cette politique, qui s'était affirmée par le dépôt du message et de la proposition de loi constitutionnelle; et lorsqu'il y avait à compléter le ministère par trçis titulaires, on pouvait croire que Thiers l'associerait à son œuvre. Il n'en fut rien.

Ce fut une blessure, non seulement pour Ricard, mais pour tous ses amis. M. Thiers employa alors ses procédés ordinaires pour apaiser et pour convaincre . 11 disait : « Ne comprenez-vous pas que je veux les user, les perdre, et que ce n'est pas vous, mes amis, que j'aurais voulu employer à cet usage. Oui, je veux des commis, entendez-vous, des commis! v

Il y avait du faux et du vrai dans ces explications qu'il donnait à ses interlocuteurs, quand il voulait faire réussir ses combinaisons politiques. Il était, dans le bon sens du mot, un peu machiavélique ; mais moins dans les actes que dans les inventions de son esprit fertile pour amener la persuasion. Il appelait ce ministère un replâtrage. Toutefois il ne pouvait modifier l'apparence des choses, et il sembla 'qu'il faisait une avance excessive à la Droite.

L'effet produit sur l'Assemblée par la nouvelle de ce ministère put se caractériser ainsi : Droite, sans enthousiasme ; Centre droit non suffisamment satisfait; Centre gauche blessé, Gauche redevenue méfiante, et Extrême gauche décidée à réclamer la dissolution. Grévy ne cachait pas son mécontentement. Léon de Maleville lui avait dit : « Je ne vous ai jamais quitté depuis quarante ans; mais si vous nous abandonnez, je vous quitte et j'irai à gauche. Nous ne pouvons devenir vos ennemis; nous vous servirons, mais nous vous servirons mal. » Le Centre gauche tenta une démarche pour obtenir que le ministère, par l'adjonction de Casimir-Perier, eût un caractère marqué de politique Centre gauche. Tentative vaine. Le siège de M. Thiers était fait. Il dit à Ricard : « Croyez bien que je ne vous abandonne pas. Il faut que la Chambre actuelle fasse les lois organiques essentielles. Je vais payer les Prussiens. La libération du territoire aura lieu cette année. Il faudra bien que l'Assemblée s'en aille; ne me tourmentez pas et surtout ne me créez pas d'embarras. *>

Il avait fait choix de MM. de Goulard et de Fourtou pour gagner des voix à droite. Léon Say lui con-

ciliait spécialement le monde des affaires de Bourse, et l'opinion moyenne que représentait assez exactement le Journal des Débats, la tradition des parlementaires du Canapé. Il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il avait, sans utilité pour lui, blessé violemment un ami et des hommes dévoués qui , d'ailleurs , continueraient à le servir. Ils plaçaient plus haut que la cause d'un homme l'objet de leur dévouement.

M. le duc de Broglie était le rapporteur de la commission des trente chargée d'élaborer le projet déposé par le Gouvernement* Le projet sorti de la commission était en réalité un commencement de Constitution. Il écartait M. Thiers des séances de l'Assemblée en lui laissant son titre et sa fonction de chef d'État. Il affirmait le pouvoir constituant de l'Assemblée, et décidait qu'elle ne se séparerait pas avant d'avoir statué :

1° Sur l'organisation et le mode de transmission du pouvoir législatif et exécutif; 2° sur la création et sur les attributions d'une seconde Chambre, ne devant entrer en fonctions qu'après la séparation de l'Assemblée actuelle ; 3° sur la loi électorale.

La lice était ainsi ouverte à tous les partis. Ce fut l'occasion pour eux de renouveler leurs efforts pour faire prévaloir leurs solutions respectives.

Une tentative de fusion des deux branches de la maison de Bourbon fut de nouveau tentée par l'entremise de Mgr Dupanloup : mais elle fut durement

rabrouée par M. le comte de Chambord qui répondit : « Monsieur l'évéque, je n'ai ni sacrifices à faire ni conditions à recevoir. J'attends peu de l'habileté des hommes et beaucoup de la justice de Dieu. » C'était placer bien haut la couronne. Les bonapartistes, parla voix de M. Haentjens ; les républicains de l'ancienne école, par celle de Gambetta; les royalistes, par l'intermédiaire de la commission, apportèrent à la tribune leurs revendications, soit immédiates, soit ajournées. Et comme j'avais déclaré que l'œuvre de la commission ne pouvait être et n'était que la confirmation du message, lequel avait affirmé la République, M. le duc de Broglie me dit au moment où je descendais de la tribune : a Monsieur de Marcère, vçus ne venez pas de faire du bien à la République. — Eh bien, monsieur le duc, répondis-] e, cela doit vous faire plaisir, »

M. Dufaure affirma hautement le but final de la résolution que le Gouvernement avait proposée, et qui était, en effet, l'établissement de la République. Le débat ainsi précisé et la surexcitation des partis déjà déchaînée étaient de nature à envenimer la délibération, qui dura treize jours. De ce double fait que les chefs de tous les partis y avaient pris part, et que la conclusion du rapport manquait, à dessein, de précision, devait résulter une certaine équivoque. Et c'est à la faveur de cette équivoque que la résolution fut votée par 407 voix contre 225, avec 65 abstentions. Au fond, M. Thiers voulait gagner du temps.

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