‹ L'Assemblée nationale de 1871 (volume 2)Chapitre 29 sur 36 · LA LIBÉRATION DU TERRITOIRE · texte numérisé non relu

LA LIBÉRATION DU TERRITOIRE

Thiers se réservait l'honneur de la libération du territoire. Il y attachait sa gloire. Maintes fois, dans ses confidences, il nous disait qu'il ferait tous les sacrifices pour atteindre ce but. On attribuait à droite, dansses luttes journalières, sa ténacité à une ambition sénile, selon l'expression injurieuse que se permit un jour à la tribune le général Ghangarnier. En réalité, son violent désir de signer l'acte libératoire est la cause réelle de sa longanimité dans les luttes souvent personnelles qu'il eut à soutenir; luttes suscitées par les ressentiments des partis qui l'accusaient d'entraver leurs projets dans un but personnel, tandis qu'ils étaient eux-mêmes impuissants à les faire aboutir.

Il allait atteindre le but. Il a raconté lui-même, dans une autobiographie publiée en 1901 par les soins de Mlle Dosne, les péripéties de la négociation suivie à ce sujet, négociation entrecoupée d'espoirs et d'appréhensions. Et ses lettres diplomatiques, publiées également par elle, sous le titre d'Occupation et libération du territoire, sont un modèle achevé de l'art de la politique et de la diplomatie internatio-

nale. On sent, à travers ces œuvres vives, tous les tressaillements de l'âme d'un patriote ardent, et le travail incessant vers le même but de la pensée d'un homme d'État consommé.

Il avait à vaincre les résistances intéressées du vainqueur encore possesseur arrogant d'une portion notable de notre sol national. Les Prussiens, sincères en cela ou non, faisaient entrevoir, comme des suites redoutables de leur départ, des soulèvements qui pourraient être suivis d'une guerre nouvelle, crainte chimérique, mais prétexte d'ennemis qui abandonnaient avec peine cette terre semiconquise; que, au fond de l'âme — et c'était la grande frayeur de M. Thiers — ils avaient envie de garder. L'empereur Guillaume parut animé de sentiments pacifiques si l'on en juge par l'attitude de ses ministres, M. de Manteuffel et M. d'Arnim. Thiers fut secondé avec un grand dévouement et avec beaucoup de lumières par nos représentants en Allemagne et à Nancy, MM. le comte de Gontaut-Biron et le comte de Saint- Va Hier, et par M. de Rémusat, ministre des Affaires étrangères. Mais sa personnalité eut la plus grande part dans le résultat final.

Le Journal officiel du 16 mars 1873 annonçait que le territoire serait complètement libéré le 30 juillet, avant la date fixée par le traité, sauf Verdun, qui devait être évacué le 15 septembre. Je revins le soir à Versailles pour voir M. Thiers et lui apporter, pour mon compte personnel, l'hommage de ma reconnaissance. Une soixantaine de membres de la Gauche et du Centre gauche étaient venus ; aucun de la Droite et du Centre droit. Au moment où j'ar-

rivai, il était presque seul. Il s'assit sur un canapé et me prit près de lui. Je lui exprimai mon étonnement que T Assemblée tout entière ne fût pas venue. Il répondit que, le dimanche, beaucoup de députés étaient à Paris, les excusant presque : « Après cela, ajouta -t- il, on n'aime pas à s'entendre dire qu'on va mourir! » Il pensait à la dissolution de l'Assemblée, qu'il supposait prochaine. Il était accablé de fatigue, et son visage en portait la trace. Je lui en fis l'observation, et il me dit alors que les deux derniers jours des négociations avaient été terribles. J'ai su qu'en effet, dans la dernière nuit, on l'avait éveillé trois fois pour recevoir des dépêches et y répondre.

Le lendemain 17, le Centre gauche prit la résolution de charger son président, qui était alors Ghristophle, de faire une motion à l'ouverture de la séance, et de proposer à l'Assemblée nationale un vote de reconnaissance publique à l'occasion de la libération anticipée du territoire. La résolution était ainsi conçue : « L'Assemblée nationale déclare que le Président de la République a bien mérité de la Patrie. » C'était la formule antique que nous avions reprise; et j'y avais fait ajouter son nom : « que M. Thiers, Président de la République... »

Grévy fut prévenu de notre intention, et il exprima le désir que M. Thiers fût averti. Dès le matin du 18, j'allai à la Présidence avec Ricard. M. Thiers nous reçut dans son salon. Ricard lui fit part de l'objet de notre démarche. M. Thiers prit le papier et relevant ses lunettes sur son front, comme il faisait pour lire, il lut le projet de résolution ; ses mains trem-

blèrent, ses yeux s'humectèrent et, sans pouvoir prononcer un seul mot, il ne put retenir ses larmes. Pernolet était aussi là. Ricard et moi, silencieux, nous avions les yeux humides devant l'émotion si profonde de ce grand citoyen. Ricard dit enfin : a Nous sommes heureux de penser que ce sont vos amis dévoués qui seront les premiers à faire celle proposition. » 11 ne put que répondre : « Oui, les seuls! » Et il nous prenait les mains.

Ce trait le montre sous un aspect peu connu. 11 n'était ni un sentimental ni un homme enclin aux impressions vives. Il était plutôt légèrement sceptique, porté à la raillerie, et rompu par une longue vie, si pleine, à toutes les surprises; très éloigné de toute enflure comme de l'emphase antipathique à sa nature d'artiste. 11 a dit ce mot, si souvent répété depuis : « En politique, il faut prendre tout au sérieux, rien au tragique. » Il détestait l'amphigouri, la boursouflure et les tons dramatiques. Les mœurs parlementaires et politiques de son temps n'étaient pas, comme on a pu les voir depuis, éloignées des habitudes de bon ton, de réserve et de convenances qui ont caractérisé la bonne société française. Mais il était patriote passionné. Il avait toute l'àme remuée à l'idée de la libération du territoire. Et puis, il y a des mots, n'est-ce pas, qu'on ne peut entendre et prononcer sans de profonds tressaillements?

Pour achever cet épisode, le spectacle à l'Assemblée fut bien différent. Le Centre droit avait résolu, lui aussi, de faire sa manifestation; mais il y portait des sentiments tout autres. Il voulait englober dans l'expression de la gratitude publique l'Assemblée

nationale elle-même; et rien ne fut plus plaisamment triste que de voir un homme infiniment respectable, comme Tétait M. Saint-Marc Girardin, faire effort en qualité de président du Centre droit pour arriver le premier à la tribune. Il n'y put parvenir que le second, et fit voter un paragraphe par lequel l'Assemblée nationale se congratulait elle-même, dans la formule destinée à exprimer la reconnaissance de la France. Il résulta de tout cela un spectacle navrant d'ingratitude et de petitesse que donnèrent cette fois encore, et dans quel moment! des partis implacables !

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